‹ J. M. GuyauChapitre 28 sur 98 · LE SENTIMENT DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT DE LA NATURE

De toa^3 les sentiments esthétiques, le sentiment de la nature a l'avantage d'être celai qui, poussé n)ènie à rcxcès, ne dérange pas l'équilibre des facultés mentales et de la santé physique. C'est le seul qui soit absolument d'accord avec l'hygicne. On peut tuer quelqu'un en lui inculquant un amour exagéré du théâtre, de la musique, etc.; on ne peut que fortifier et équilibrer son organisme par l'amour de la nature. — De l'air, de la lumière! Je ne sais si les Grecs n'avaient pas raison de philosopher en plein air, dans les jardins et sous les arbres. Un rayon de soleil fait quelquefois mieux comprendre le monde qu'une méditation éternelle dans un cabinet gris devant les livres ouverts.

Comparez les émotions esthétiques de la nature à celles de l'art humain, et vous sentirez bientôt leur supériorité. L'art, même le grand art, môme celui qui semble le plus près de la vérité, ne peut jamais être qu'une représentation très infidèle du monde réel, parce qu'il est forcé de choisir dans ce monde, de glisser sur tout ce qui fait la trame uniforme de

la vie pour mettre en relief tout ce qui est extrême, tout ce qui peut produire soit les larmes, soit le rire. La vie en elle-même et prise en moyenne n'est ni ridicule ni tragique; la vie telle qu'elle apparaît dans l'œuvre d'art est généralement l'un ou l'autre. C'est que l'œuvre d'art a un but auquel elle subordonne même la vérité : l'intérêt; tandis que la vie a son but en elle-même. De là ce caractère pessimiste de l'art, surtout de l'art moderne, qu'on a remarqué tant de fois : plus l'artiste sera habile, et connaîtra les procédés de son art, plus il sera porté à chercher les côtés douloureux ou risibles de la vie; par cela même qu'il veut produire la pitié ou l'éclat de rire, l'existence sera à ses yeux un drame ou une comédie. Vivre trop exclusivement dans le monde de l'art, c'est donc toujours vivre dans un milieu factice, comme quelqu'un qui passerait son existence dans un théâtre. Le plus beau poème, la plus belle œuvre d'art a toujours des coulisses dont il faut se défier. Les jeux de l'imagination se font le plus souvent avec des dés pipés. L'art humain, pour qui s'en nourrit trop exclusivement, a donc quelque chose d'un peu malsain, d'un peu déséquilibré. La plus grande esthétique est encore celle de la nature, toujours sincère, et qui se montre toujours telle qu'elle est, sans cette tromperie qu'on appelle la parure. Aussi croyons-nous qu'une plus haute culture esthétique amènera un sentiment toujours plus vif delà nature, et c'est surtout dans la contemplation du cosinos que pourront pleinement coïncider le sentiment esthétique et le sentiment religieux épuré. L'émotion que donne un

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