‹ J. M. GuyauChapitre 33 sur 98 · LE PITTORESQUE · texte numérisé non relu

LE PITTORESQUE

d'Olympie transporter un peu de braise d'une chauiiiiiK! à l'autre. Déjà, en se reculant dans l'espace, en devenant lointaine et exotique, l'image se poétise. Reculez -la maintenant dans le temps, pensez à ce même roseau (nartex) dont parle Hésiode, et dans lequel Prométhée apporta le feu du ciel, vous voilà en pleine poésie classique. Et si maintenant vous regardez l'humble canne de Provence de votre jardin, elle sera transfigurée à vos yeux par ce voyage dans l'espace ou dans le temps, qui a brisé, au moins pour un moment, les associations d'idées triviales.

La vérité, c'est qu'en tout temps et en tout pays, la vie et ses lois générales sont à peu de chose prés identiques : partout un mammifère est un mammifère, une plante est une plante; la réalité est la même en Orient ou en Occident, dans le passé ou dans le présent ; or, c'est la réalité, la vie, plus ou moins dépouillée de ce qui la cache dans le mécanisme banal de nos représentations, qu'il s'agit de faire saillir aux yeux et qui reste le constant objet de l'art. Si donc, suivant l'expression de Théophile Gautier, il y a des mots pittoresques qui « sonnent comme des clairons )), encore faut-il que ce clairon nous annonce quelque chose, qu'il précède une armée vivante en marche, qu'on sente derrière lui la force des idées, des sentiments et de l'action. Là est la grande erreur des romantiques, et de Victor Hugo dans ses mauvais moments : ils ont cru que le mot qui frappe était tout, que le pittoresque était le fond même de l'art. Ils se sont arrêtés éblouis devant les mots, comme les esclaves révoltés de la Tempête devant

les haillons dorés suspendus à la porte de la caverne. Mais le pittoresque sans la vision nette du réel est vide de sens. Le pittoresque n'est qu'an procédé, et un procédé assez vulgaire, celui du contraste, — comme qui dirait en peinture la couleur vive sans le dessin, le colifichet sans la beauté, le fard sans le visage. Le momentané, l'exceptionnel ne devient objet d'art qu'à la condition d'être aperçu d'un point de vue large, et comme par l'œil d'un philosophe, d'être ramené aux lois de la nature humaine et de devenir ainsi, en quelque sorte, une des formes de l'éternel. Rien ne fatigue comme le pittoresque décrit superficiellement. Si l'on veut nous transporter dans des milieux lointains et étranges, il faut nous y montrer les manifestations d'une vie semblable à la nôtre, quoique diversifiée; ainsi ont fait Bernardin de Saint-Pierre, Flaubert, Pierre Loti. Ce qui nous touche chez eux, c'est l'extraordinaire rendu sympathique, le lointain rapproché de nous, l'étrange de la vie exotique expliqué, non pas à la façon d'un rouage qu'on démonte, mais d'un sentiment du cœur qu'on rend intelligible en le rendant présent, en l'éveillant chez autrui. Notre sociabilité s'élargit alors, s'affine dans ce contact. Nous sentons s'enrichir notre cœur quand y pénètrent les souffrances ou les joies naïves, sérieuses pourtant, d'une humanité jusqu'alors inconnue, mais que nous reconnaissons avoir autant de droit que nousmêmes, après tout, à tenir sa place dans cette sorte de conscience impersonnelle des peuples qui est la littérature.

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