‹ J. M. GuyauChapitre 35 sur 98 · LE SIMPLE DANS L ART · texte numérisé non relu

LE SIMPLE DANS L ART

cun a une grâce qui lui est propre et qui pourtant se confond avec Ja grâce même des membi-es divins. Celte infinie variété dans la simplicité est l'idéal du style. Malheureusement, il est aussi difficile de rester longtemps dans le simple et le naturel que dans le sublime. Le grand artiste, simple jusqu'en ses profondeurs, est celui qui garde en face du monde une certaine nouveauté de cœur et comme une éternelle fraîcheur de sensation. Par sa puissance à briser les associations banales et communes, qui pour les autres lîorames enserrent les phénomènes dans une quantité de moules tout faits, il ressemble à l'enfant qui commence la vie et qui éprouve la stupéfaction vague de l'existence fraîche éclose. Recommencer toujours à vivre, tel serait l'idéal de l'artiste : il s'agit de retrouver, par la force de la pensée rélléchie, l'inconsciente naïveté de l'enfant.

l'avenir de la poésie et de l'art devant la science moderne

I. — Il y a une quarantaine d'années, à la fin d'un repas chez le peintre anglais Haydon, le poète Keats leva son verre en proposant le toast suivant : a Honnie soit la mémoire de Newton ! » Les assistants furent assez étonnés, et Wordsworth, avant de boire, demanda une explication. Keats répondit : (( Parce qu'il a détruit la poésie de l'arc en-ciel en le réduisant à un prisme. » Et l'on but « à la confusion de Newton ». — La poésie des choses estelle donc réellement détruite par leur connaissance scientifique? Toute poésie ressemble-t-elle en effet à ce voile multicolore et léger qui flotte entre terre et ciel, à cette écharpe brodée par la lumière que les anciens avaient divinisée et dont Newton mit à .iu la trame toute géométrique et terrestre? Dès le xvii" siècle, Pascal disait ne pas faire de différence entre le métier de poète et celui de « brodeur ». Cette définition, assez méprisante dans la pensée de Pascal, fut exagérée encore par Montesquieu : « Les poètes, dit-il, ont pour métier d'accabler la

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raison et la nature sous les agréments, comme ou ensevelissait autrefois les femmes sous leurs parures. » Ces paroles, qui révoltaient Voltaire comme des crimes de « lèse-poésie », et auxquelles pourtant on n'attribuait pas plus d'importance alors qu'à des boutades, paraîtraient aujourd'hui à un grand nombre de savants et de penseurs l'expression exacte d'une vérité. La poésie, qui avait pour elle, au xvii^ et au xviii^ siècle, la majorité des « honnêtes gens », n'aura bientôt plus, nous dit-on, que la minorité. La science est la grande obsession de notre siècle; nous lui rendons tous, quelquefois sans en avoir bien conscience, un certain culte au fond de l'âme, et nous ne pouvons nous retenir de quelque dédain à l'égard de la poésie. Spencer compare la science à l'humble Cendrillon, restée si longtemps au coin du foyer pendant que ses sœurs orgueilleuses étalaient leurs « oripeaux » aux yeux de tous : aujourd'hui Cendrillon prend sa revanche; « un jour la science, proclamée la meilleure et la plus belle, régnera en souveraine. » — « Il viendra un temps, dit à son tour M. Renan, où le grand artiste sera une chose vieillie, presque inutile; le savant, au contraire, vaudra toujours de plus en plus. » M. Renan regrette quelque part de n'avoir pas été lui-même un savant, au lieu d'être une sorte de dilettante do l'érudition. Qui sait si, renaissant aujourd'hui, un Gœthe n'aimerait pas mieux se consacrer tout entier aux sciences naturelles? si un Voltaire ne s'appliquerait pas plus qu'autrefois aux mathématiques, dans lesquelles il a déjà autrefois montré sa

force? si un Shakspeare, ce grand pyschologue, cet esprit de tempérament si scientifique sous son imagination puissante, ne délaisserait pas les drames mesquins de l'humanité pour le grand drame du monde? L'aïeul de Darwin consacra une partie de sa vie à écrire de mauvais poèmes; son petit-fils, né cent ans plus tôt, en eût peut-être fait autant; par bonheur, Charles Darwin est bien de son siècle : au lieu d'un poème des jardins, il nous a donné l'épopée scientifique de la sélection naturelle. Les poèmes meurent avec les langues, et les poètes, comme l'a écrit l'un d'eux, ne peuvent espérer pour leurs œuvres « qu'un soir de durée au cœur des amoureux »; les toiles des peintres s'usent et, dans quelques centaines d'années, Raphaël ne sera plus qu'un nom; les statues et les monuments tombent en poussière : seule, semblet-il, l'idée dure, et celui qui a ajouté une idée au lot de l'esprit humain peut vivre par elle aussi longtemps que l'humanité même.

IL — Selon certains savants et philosophes, le développement de l'esprit scientifique arrêtera celui de l'imagination poétique. Lucrèce, en célébrant le triomphe de la science sur les croyances superstitieuses, célébrait en même temps son triomphe sur la poésie. Sans mystère point de vraie poésie, aiment à répéter les Allemands avec Schelling, Strauss et Wagner; sans superstition, point de vraie poésie, ajoutait Gœthe. Et, en effet, l'imagination poétique semble avoir besoin à la fois d'une certaine superstition, au sens antique du mot, qui lui permette de ne pas toujours expliquer les événements par

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leurs raisons froides, et d'une certaine ignorance, d'une demi-obscurité qui la laisse se jouer plus librement autour des eboses. Rien de moins poétique, pourrait-on dire, qu'une grande route blanche sans recoins et sans tournants, où le soleil tombe d'aplomb; au contraire, les fourrés, les bosquets, les angles d'ombre, tout ce qu'on ne voit pas du premier coup, tout ce qui semble nous fuir, fait la poésie de la campagne. Le grand défaut des plaines nues, c'est qu'elles ne nous cachent rien, et nous n'aimons pas la ligne droite, parce qu'en ouvrant les yeux nous voyons ce qu'il y a au bout. Le charme indéfinissable du soir, c'est de ne montrer les objets qu'à demi. Au clair de lune qu'ont chanté Beethoven et toute l'Allemagne, les choses se transforment, les chemins les plus vulgaires se remplissent de poésie, les objets dont on ne distingue plus les contours nets prennent une beauté faite de mollesse : l'ombre est la parure des choses. Les rayons de la lune semblent faire flotter tous les objets dans une nuée transparente et douce : cette nuée, c'est la poésie même, cette nuée fine est dans l'œil du poète et c'est au travers qu'il voit toute la nature. Dissipez-la, vous ferez peut-être fuir ses rêves, et parmi eux ce rêve divin, la beauté; peutêtre n'y a-t-il de poésie que dans ce qu'on soupçonne sans le voir. Alfred de Musset supplie son dieu de briser la voûte des cieux, de soulever les voiles du monde et de se montrer ; si Dieu avait répondu à son appel, est-il sûr que Musset l'eût adoré encore? Peut-être toute la poésie de l'univers se serait-elle évanouie. Si les cieux ne nous cachaient plus rien,

qui les distinguerait de la terre que nous foulons sous nos pieds? Ce « tourment de l'infini » qui désole certaines âmes leur a donné aussi les jouissances les plus délicates, et peut-être auraient-elles hésité à l'échanger contre la science universelle. Pour ne prendre qu'un exemple, combien la science de nos jours, en analysant les métaux en fusion dans les étoiles, n'a-t-elle pas flétri ces a fleurs des cieux » où les anciens voyaient des êtres divins et immortels! C'est ainsi, disent les esthéticiens mystiques, que la science fane ce qu'elle touche. La nature n'est belle que voilée, et il faut peul-étre se représenter l'art, comme l'amour même, avec un bandeau sur les yeux. Lorsque le beau nous aura révélé son nom, son histoire et tous ses secrets, qui sait si nous ne le verrons pas s'éloigner à jamais, comme Lohengrin emporté par ses cygnes? L'erreur même a sa poésie. « Ose te tromper et rêver », disait Schiller : c'est la devise même de l'art.

IIL — Selon nous, l'opposition qu'on se plaît à établir ainsi entre l'imagination poétique et la science est plus superficielle que profonde, et la poésie aura toujours sa raison d'être à côté de la science. M. Matthew Arnold a dit, dans son E^sai sur Maurice de Guérin : « La poésie, comme la science, est une interprétation du monde, mais les interprétations de la science ne nous donneront jamais ce sens intime des choses que nous donnent les interprétations de la poésie, car elles s'adressent à une faculté limitée, non à l'homme entier : voilà pourquoi la poésie ne peut périr. » Tous les eflbrts du savant tendent à abstraire des choses qu'il

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