‹ J. M. GuyauChapitre 36 sur 98 · LA POESIE ET L ART DEVANT LA SCIENCE MODERNE · texte numérisé non relu

LA POESIE ET L ART DEVANT LA SCIENCE MODERNE

observe sa propre personnalité; mais, après tout, le cœur humain est une partie maîtresse du monde; entre lui et les choses doit exister une nécessaire harmonie : le poète, en prenant conscience de cette harmonie, n'est donc pas moins dans le vrai que le savant; un sentiment vaut autant par lui-même qu'une sensation ou une perception. Ce n'est pas seulement la chose vue qui a une « valeur objective », c'est l'œil même qui voit. Nous ne pouvons pas plus abstraire notre cœur du monde que nous ne pourrions arracher le monde de notre cœur. Y a-t-il des découvertes qui n'aboutissent pas à de nouveaux mystères, et qui ne favorisent ainsi l'essor toujours plus large de l'imagination? La science, qui commence par l'étonnement, finit aussi par l'étonnement, dit Coleridge, et c'est de l'étonnemexit que naît la poésie comme la philosophie. Il y aura donc dans la science humaine une suggestion éternelle, conséquemment une poésie éternelle.

Bien plus, le « besoin de mystère et d'inconnu » qu'éprouve l'imagination humaine, si on l'analyse jusqu'au bout, apparaît lui-même comme une forme déguisée du désir de connaître. Nous parlions tout à l'heure du charme propre aux petits chemins, aux bosquets, aux tournants; mais la principale raison de ce charme, c'est qu'ils nous permettent de faire des découvertes à chaque pas, c'est qu'ils tiennent en haleine la perpétuelle curiosité de l'esprit; leur poésie ne vient pas uniquement de ce qu'ils nous ferment l'horizon, mais plutôt de ce qu'ils nous en promettent sans cesse un nouveau. Que la science change les points de vue d'où nous

étions habitués à regarder les hommes et les choses, qu'elle produise ainsi des effets de lumière nouveaux, nous étonne et nous chagrine même parfois, personne ne le niera; mais qu'y a-t-il là d'inquiétant pour le poète? Parfois, je l'avoue, j'ai envié la fourmi, dont l'horizon est si étroit qu'elle est obligée de monter sur une feuille ou sur un caillou pour voir à un demi-pas devant elle : elle doit distinguer une foule de choses charmantes qui nous échappent entièrement; pour elle, une allée sablée, une petite pelouse, une écorce d'arbre sont pleines de poésies inconnues pour nous. Si on élargissait sa vue, elle serait tout d'abord dépaysée; elle regretterait, devant nos forêts et nos montagnes, l'ombre mouvante de ses brins d'herbe. C'est ainsi que, si nous nous élevons assez haut, nous voyons avec regret disparaître la poésie des détails, se fondre toutes les petites choses, se niveler tous les recoins où se perdait notre pensée, se redresser tous les détours qui excitaient notre désir : rien, au premier abord, qu'une grande vue d'ensemble, nue, sans une ombre; une lumière crue, uniforme mais quelle largeur! Le regard plane. C'est un milieu immense auquel il faut se faire en s'agrandissant soi-même le cœur. Puis, au delà du monde ainsi illuminé, que de perspectives sans fin, se perdant encore dans l'ombre; quel besoin toujours croissant de regarder, de savoir et d'agir!

La poésie est elle-même une sorte de science spontanée. Le grand art ne consiste pas dans des rêveries vides et à jamais stériles; les pensées sublimes des poètes sont toujours des ouvertures

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sur le présent ou sur l'avenir; si c'étaient de pures utopies , tout étrangères au réel , elles ne nous toucheraient point. Ce n'était pas une chimère, par exemple, que cette justice chantée par Sophocle dans un de ses plus beaux vers, cette justice « qui s'étend aussi loin que la voûte des cieux D. Nous la poursuivons encore aujourd'hui, et nous cherchons à lui faire envelopper la terre. Le savant écrit l'histoire précise et détaillée du monde, le poète en fait pour ainsi dire la légende. Mais la légende elle-même n'en est pas moins un document pour l'histoire, elle est souvent plus vraie et, comme dirait Aristote, plus « philosophique » que l'histoire. L'histoire ne nous fournit que des faits bruts, souvent contestables, tandis que la légende nous fait connaître les sentiments profonds et durables qui dominent ces faits et ont contribué à les produire. Ne retrouve-t-on pas, exprimés dans les légendes des vieux peuples, tout leur caractère personnel, toutes leurs aspirations confuses, en même temps que celles de l'humanité entière? Dans les périodes de travail et d'élaboration sourde, comme jadis aux Indes, en Grèce, à la Renaissance, c'est chez les poètes qu'il faut chercher le mot de l'avenir, les premières formules vagues et profondes des pensées qui viendront plus tard en pleine lumière. Le poète peut dire de lui-même ce que disait Heraclite, ce philosophe au génie de poète : « Je suis comme les sibylles, qui parlent par inspiration, et dont la voix retentit pendant les siècles des vérités divines. » Certaines paroles d'Heraclite ou dû Parménide, en effet, certaines statues de Michel-

Ange, certaines symphonies de Beethoven condensent des idées que le temps doit développer, et c'est dû ces idées entrevues qu'elles tirent leur puissance. L'obscurité dans l'œuvre d'art vient alors de la largeur même des horizons qu'elle nous ouvre : c'est ainsi que le ciel, sur les hautes montagnes, paraît noir, par cela même qu'il verse directement sur nous toute la lumière des espaces infinis.

IV. — La science, d'autre part, ne peut se passer du génie. Il y a quelque chose d'instinctif et d'inconscient dans la marche de l'esprit toutes les fois que son objet n'est pas déterminé d'avance ; or la science, en sa partie la plus haute, ne vit, comme l'art même, que par la découverte incessante. C'est la même faculté qui fit deviner à Newton les lois des astres et à Shakspeare les lois psychologiques qui régissent le caractère d'un Hamlet ou d'un Othello. Gomme le poète, le savant a besoin sans cesse de se mettre par la pensée à la place de la nature et, pour apprendre comment elle fait , de se représenter comment elle pourrait faire si on changeait les conditions de son action; l'art de l'un et de l'autre, c'est de placer les êtres de la nature dans des circonstances nouvelles, comme des personnages agissants, et ainsi, autant qu'il est possible, de renouveler la nature , de la créer une seconde fois. L'hypothèse est une sorte de roman sublime, c'est le poème du savant. Kepler, Pascal, Newton, comme le remarque Tyndall, avaient des tempéraments de poe'ites, presque de visionnaires. Faraday comparait ses intuitions de la vérité scientifique à des «illuminations intérieures », à des sortes d'extases

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qui le soulevaient au-dessus de lui-même. Un jour, après de longues réflexions sur la force et la matière, il aperçut tout d'un coup, dans une vision poétique, le monde entier « traversé par des lignes do forces » dont le tremblement sans lin produit la lumière et la chaleur à travers l'immensité. Cette vision instinctive fut la première origine de sa théorie sur l'identité de la force et de la matière. La science, en face de l'inconnu, se comporte donc à beaucoup d'égards comme la poésie et réclame le même instinct créateur. Pour la faire avancer, il faut une puissance d'intelligence intuitive amassée par plusieurs générations ; il faut cette a vue intérieure » dont parie Carlyle, insight, qui pressent le vrai ou le beau avant d'en avoir la parfaite connaissance. Entendu de cette manière, l'instinct du génie n'est plus que la raison en son principe le plus profond et se retrouve à la source de la science même.

V. — Suivant quelques esthéticiens, l'industrie humaine deviendra de plus en plus incompatible avec l'art. M. Ruskin a voué une véritable haine aux railways; le poète Tennyson lui a répondu que lart peut, comme la nature, recouvrir de ses fleurs les voies mêmes et les talus des chemins de fer. La véritable réponse à faire, c'est que les railways sont un mal nécessaire, qui tient plutôt à la nature de l'espace qu'à la faute de l'industrie : la plus belle statue a encore besoin d'un socle, et il faut tendre la toile d'un Raphaël sur un prosaïque châssis. Les railways du mont Cenis ou du Saint-Gothard ont pour compensation la Suisse et l'Italie mises à proximité de Paris ou de Londres. M. Ruskin lui-même

connaîtrait-il aussi bien Venise, Rome ou les Alpes, sans ces chemins de fer qu'il maudit en les pratiquant, et qui sont une des condilions du progrès esthétique chez l'homme? En somme, une locomotive courant sur les rails de fer qu'elle fait trembler, puissante comme la volonté humaine , hardie et légère comme l'espérance, vaut bien, quoi qu'on en dise, une charrette qu'un cheval s'essouffle à traîner. Peut-être un jour les moyens de locomotion deviendront-ils eux-mêmes poétiques, si le problème de la direction des ballons est enfin résolu et si l'homme peut changer de lieu comme l'oiseau, en planant.

Ce que nous disons de la beauté des locomotives ou des ballons peut s'appliquer à une foule d'autres œuvres de l'industrie. M. Sully-Prudhomme fait cette remarque que « nos armes à feu, beaucoup plus efficaces que celles de nos ancêtres, n'ont pas un aspect plus terrible ». Il oublie que la bouche des canons va grossissant suivant la masse du projectile : cette bouche béante, ce cou énorme, qui se tend au dehors des forts et des vaisseaux, cet acier qui a le brillant d'un œil au guet, fait la beauté des canons modernes, beauté où entre un vague sentiment d'effroi.

Une beauté du même genre se retrouve dans d'autres machines modernes d'un caractère plus pacifique. L'ancienne pompe à incendie manœuvrée avec les mains ne vaut pas la pompe à vapeur courant dans les rues et lançant sur les flammes un jet d'eau démesuré. Le simple marteau du forgeron n'a pas la sublimité du marteau-pilon, qui

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ressemble à une montagne mouvante se soulevant d'elle-même, pour retomber sur un incendie. Les bras décharnés de la grue primitive ne valent pas les tentacules énormes de la grue mobile à vapeur, qui tourne sur soi et se penche pour saisir dans le flanc même des vaisseaux les monceaux de blé ou les lourds tonneaux cerclés de fer. Notre télégraphe (qui disparaîtra peut-être un jour sous la terre) dépare quelquefois les champs par ses poteaux raides. Pourtant, dans les forêts de l'Engadine, les fils télégraphiques suspendus au tronc même des arolles, entre deux montagnes, n'ôtent rien à la majesté des vallées au-dessus desquelles ils se courbent en arc.

Enfin nos bateaux à vapeur, tant maltraités par M. Sully-Prudhomme, ont eux-mêmes leur beauté, bien plus leur grâce. Quand on en découvre un de loin, c'est d'abord un point sur la mer; mais on distingue déjà nettement son panache de fumée, dont l'inclinaison marque sa vitesse, sa lutte contre le vent; ce petit nuage qui le surmonte est plus aérien, plus ailé que la plus gracieuse voile. Quand le vaisseau approche, son énormité devient visible; mais elle se meut avec tant d'aisance qu'elle effraye à peine; tout alentour l'eau bouillonne, refoulée par l'hélice invisible; bientôt ce sont des sifflets, des cris, des hurlements , des rugissements (comme ceux de la « sirène »), qui semblent les éclats de joie d'un monstre épouvantable et pourtant docile; on le voit bondir, souffler, haleter dans l'écume blanche qui ceint sa masse noire. Pour trouver la représentation symbolique la plus saisissante de la puissance

d'un peuple moderne, il faut regarder sa flotte de guerre voguant en ligne sur l'Océan, — troupe d'êtres gigantesques dont chacun cache au dedans de lui des milliers de volontés distinctes, soumises à la même règle, se confondant dans le même corps monstrueux, se manifestant par un seul mouvement d'ensemble : chacun de ces vaisseaux ressemble au Léviathan de Hobbes; c'est une société humaine personnifiée, qui passe sur la mer, en marche vers des dominations lointaines. On comprend fort bien l'influence morale qu'exerce l'apparition d'une flotte de guerre chez des peuples à demi primitifs. Parfois deux flottes modernes se rencontrent en pleine mer et se saluent pacifiquement : les immenses vaisseaux, lancés à toute vitesse les uns vers les autres, se ralentissent, se détournent par une courbe arrondie, puis tout d'un coup s'enveloppent de fumée Qt d'éclairs , échangent gaiement leurs effroyables saints. Là encore on a une personnification, sous une forme étrange, non plus seulement des forces de la nature, mais des forces sociales unifiées, disciplinées, dirigées par un pouvoir invisible, et prêtes à se partager ou à se disputer le monde. Enfin la nuit, pour éclairer sa route ou pour faire fête aux yeux qui le regardent, le vaisseau à vapeur s'enveloppe quelquefois de lumière électrique : alors c'est un éblouissement dont peu de choses au monde peuvent donner l'idée, une vision fantastique, — une sorte d'astre descendu des cieux et qui flotte sur l'azur scintillant de la mer comme dans un autre firmament étoile.

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