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VI. — La sculpture antique vivait elle-même par

LA POÉSIE ET l'art DEVANT LA SCIENCE MODERNE 89

la science : les artistes anciens étaient plus savants dans la technique de leur art que nos artistes modernes. A la Renaissance, les Léonard de Vinci et les Michel-Ange étaient de puissants génies scientiliques. Loin de tuer la sculpture, c'est peut-être la science moderne qui sera capable un jour de la rajeunir : rien de plus précieux pour l'art , par exemple, que les recherches commencées par des savants tels que Darwin sur l'expression des émotions. Le système nerveux et ses rapports avec le système musculaire renferment encore aujourd'hui, pour nous, quantité d'inconnues, «c II n'est pas permis au sculpteur, a écrit Ruskin, d'être en défaut soit pour la connaissance, soit pour l'expression du détail anatomique. Seulement, ce qui pour l'anatomiste est la fin, est pour le sculpteur le moyen... Le détail n'est pas pour lui une simple matière de curiosité ou un sujet de recherche, mais l'élément dernier de Y expression et de la grâce. » La plastique et la science ne s'excluent donc point. On ne refera point la Vénus de Milo ou l'Hermès de Praxitèle ; mais qui sait si le statuaire ne deviendra pas capable de fixer dans la pierre des idées, des sentiments poétiques que les Grecs, avec toute la perfection plastique à laquelle ils étaient arrivés, n'auraient pu rendre ni peut-être concevoir? Praxitèle n'eût pas imaginé la Nuit ou l'Aurore de Michel- Ange; Michel-Ange, ce poète de ïa pierre — et ce penseur — n'eût pu exécuter telle ou telle (cuvre de Praxitèle.

La peinture a plus de chances encore de durée et même de progrès. La couleur est une chose éter-

nelle. Nul Newton, en expliquant la courbe aérienne de larc-en-ciel, ne pourra la briser ni la faire évaliouir. Le sentiment de la couleur n'a même fait que croître depuis l'antiquité. Les Grecs, on le sait, ne possédaient pas de mots précis pour désigner une foule de teintes. L'humanité semble devenue de plus en plus sensible à la langue des nuances, à tous les jeux de la lumière; il y a là une voie qui reste ouverte pour l'art.

De même, la langue des sons est inépuisable. Prétendre avec M. Renan que la musique, qui date de deux ou trois siècles, sera bientôt une chose faite, c'est comme si l'on avait affirmé que la peinture était finie et « parachevée » avec Apelle et Protogène. On croyait aussi la poésie épuisée vers l'an 1820. L'idée mélodique répond toujours à un certain état intellectuel et moral de l'homme, qui change avec les siècles; elle changera donc et pourra faire de nouveaux progrès avec l'homme même. Certains musiciens comme Chopin, Schumann, Berlioz, ont exprimé des sentiments propres à notre époque et correspondant à un état du système nerveux dont Hsendel, Bach ou Haydn auraient eu peine à se faire l'idée. La musique est, comme l'a montré M. Spencer, un développement de l'accent que la voix prend sous l'influence de la passion ; or, ces variations de ton, ces modulations naturelles à la voix humaine peuvent aller se raffinant à mesure que le système nerveux augmentera de délicatesse. Comparez la conversation d'une femme du peuple avec celle d'une personne distinguée, vous verrez combien la voix de la seconde a des modulations

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