LA POÉSIE ET LART DEVANT LA SCIENCE MODERNE
plus fines et plus complexes. La mélodie musicale, suivant les variations de l'accent humain, peut se nuancer de plus en plus comme les sentiments mêmes du cœur. Quant à la crainte que les combinaisons des notes de musique ne viennent à s'épuiser , elle n'est guère sérieuse , si on songe aux lois mathématiques des combinaisons; grâce au rythme et au mouvement, la mélodie peut varier sans cesse; d'autre part, l'harmonie a encore des ressources sans nombre. Le critique anglais lord Mount Edgaunbe reprochait autrefois à Rossini ses morceaux d'ensemble à diverses parties, ses chœurs, ses duos remplaçant les longs solos du bon vieux temps; il lui reprochait l'introduction des rôles de basse-taille dans l'opéra, la multiplicité de ses thèmes mélodiques , alors qu'auparavant on se contentait d'un seul thème suivi de variations. Enfin , aux yeux de ce critique d'art plein d'autorité en son temps, la musique de Rossini était beaucoup trop complexe et « inintelligible ». Dieu sait pourtant combien elle nous paraît aujourd'hui facile à saisir et relativement peu compliquée pour l'harmonie comme pour le rythme! Dès maintenant, nous ne pouvons plus nous contenter d'une mélodie simple soutenue par un accompagnement simple; peutêtre , dans quelques siècles , nous faudra-t-il un enchevêtrement de mélodies comme on en rencontre dans les symphonies de Reethoven et dans les belles pages de Wagner. Quoi qu'il en soit, la musique est bien plutôt en voie d'évolution que de dissolution.
l'art et la littérature renouvelés par la science
I. — Le fond vivant de l'art, qui doit toujours transparaître sous la forme, est fait d'abord d'idées, puis de sentivieyits et de volontés.
Le mot ne peut rien sans l'idée, pas plus que le diamant le mieux taillé ne peut briller dans une obscurité complète sans un rayon de lumière reflété par ses facettes; l'idée est la lumière du mot. L'idée est nécessaire à l'émotion même et à la sensation pour les empêcher d'être banales et usées. « L'émotion est toujours neuve, a dit V. Hugo, et le mot a toujours servi, de là l'impossibilité d'exprimer l'émotion. » Eh bien non, et c'est là ce qu'il y a de désolant pour le poète, l'émotion la plus personnelle n'est pas si neuve; au moins a-t-elle un fond éternel; notre cœur même a déjà servi à la nature, comme son soleil, ses arbres, ses eaux et ses parfums; les amours de nos vierges ont trois cent mille ans, et la plus grande jeunesse que nous puissions espérer pour nous ou pour nos fils est semblable à celle du matin, à celle de la joyeuse
aurore, dont le sourire est encadré dans le cercle sombre de la nuit : nuit et mort, ce sont les deux ressources de la nature pour se rajeunir à jamais
La masse des sensations humaines et des sentiments simples est sensiblement la même à travers la durée et l'espace. Si on a vécu trente ans avec une conscience assez aiguisée, dans un coin pas trop fermé de la terre, on peut compter n'avoir plus à éprouver de sensations radicalement neuves, mais seulement des nuances inaperçues jusqu'alors, des nouveautés de détail. De là la lassitude où ne tarde pas à tomber quiconque regarde la vie en pur dilettante, y cherchant seulement des impressions, des motifs de reproductions esthétiques et pour ainsi dire de croquis. Au bout d'un certain temps, il sera fatigué même du pittoresque, qui tinit par se répéter comme toute chose et par s'user. Eadeni sunt omnia semper.
Ce qui s'accroît pour nous à mesure que nous avançons dans la vie, et ce qui s'accroît constamment pour l'humanité en général, c'est beaucoup moins la masse des sensations brutes que celle des idées, des connaissances, qui elles-mêmes réagissent sur les sentiments. La science a été, jusqu'ici du moins, susceptible d'une extension sans limites; c'est par elle surtout que nous pouvons espérer ajouter quelque chose à l'œuvre humaine, c'est par elle que nous pouvons espérer tenir en éveil et satisfaire à jamais notre curiosité, nous donner à nous-mêmes cette conviction que nous ne vivons pas en vain. L'art pour l'art, la contemplation de la pure forme des choses finit toujours par aboutir au
sentiment d'une monotone Maya, d'un spectacle sans fm et sans but, d'où on ne retire rien. L'intelligence peut seule exprimer dans une œuvre extérieure le suc de la vie, faire servir notre passage ici-bas à quelque chose, nous assigner une fonction, un rôle, une œuvre très minime dont le résultat a pourtant chance de survivre à l'instant qui passe. La science est pour l'intelligence ce que la charité est pour le cœur; elle est ce qui rend infatigable, ce qui toujours relève et rafraîchit; elle donne le sentiment que l'existence individuelle et même l'existence sociale n'est pas un piétinement sur place, mais une ascension. Disons plus, l'amour de la science et le sentiment philosophique peuvent, en s'introduisant dans l'art, le transformer sans cesse, car nous ne voyons jamais du même œil et nous ne sentons jamais du même cœur lorsque notre intelligence est plus ouverte, notre science agrandie, et que nous voyons plus d'univers dans le moindre être individuel.
IL — Il existe un rapport très bref et très simple fait à l'amirauté autrichienne par le capitaine de Wohlgemuth, qui a séjourné un an au pôle pour y faire des recherches scientifiques. En le lisant, je ne puis m'empêcher de penser à Pierre Loti : à travers ces lignes le plus souvent sèches, on entrevoit les mêmes visions qui passent dans Pécheurs d'Islande; on devine l'inguérissable nostalgie du marin qui s'attache à chaque coin de terre où il séjourne, s'en fait une patrie, et ensuite ne se trouve plus chez lui nulle part, même au pays natal, ayant éparpillé de son cœur sur toute la sur-
LA LITTÉnATL'RE RENOUVELÉE PAR LA SCIENCE 95
face du globe, a Le départ du Pola, qui nous laisse ici, rompt l'unique lien qui nous rattachait encore à la patrie. Nous voilà seuls, pour toute une année, isolés dans la mer du Groenland. Nul journal, nulle lettre ne peut plus nous parvenir. Nous ne devons avoir d'autre pensée et, par conséquent, pas d'autre distraction que le travail. Désormais nous serons soutenus par l'idée que le fidèle accomplissement de notre tâche ajoutera un nouveau maillon à la grande chaîne du savoir humain... » (1" janvier 1883.) — L'hiver passé : — « Adieu, San-Mayen (c'est le nom de l'île où l'expédition scientifique a hiverné)... Après nous il viendra d'autres hommes pourvus d'instruments meilleurs, comme nous sommes venus prendre la place des sept Hollandais qui, il y a deux cent cinquante ans, ont payé de leur vie leur tentative d'hivernage. Pour nous, une année de travail heureux est écoulée. Et maintenant l'ouragan, comme il le fait depuis des siècles et comme il l'a fait pour les cabanes des Hollandais, va couvrir de lave ce lieu de labeur paisible. Des brouillards obscurs passent lentement, gravement, éternellement. T> On croirait bien lire du Pierre Loti : c'est toujours ce même sentiment des vicissitudes à cycles réguliers et des transformations monotones de toute existence, qu'inspirent l'océan et le ciel, la vie en plein infini, sans interposition d'êtres humains et de distractions mesquines, sans cloison opaque qui arrête l'œil perdu dans la transparence sans fond des flots et de l'éther. Mais à ce sentiment se mêle ici quelque chose de nouveau, l'amour sincère de la science, la curiosité de l'intelligence abstraite
et non pas seulement des yeux en quête de paysages. Aussi n'aboutissons-nous plus du tout, comme chez: Pierre Loti, à la mélancolie vague et oisive du rêveur qui laisse courir son rêve devant ses regards : c'est la différence profonde du pur artiste et du savant. Le premier n'est qu'une machine à sensations, un enregistreur; le second sent qu'il a quelque chose à faire avec ces perceptions mêmes qu'il enregistre : il sait qu'il a à les systématiser, à les réduire en corps de doctrine et à faire la science humaine avec sa vie.
Poussés par la soif de la science, huit observateurs infatigables se réunissent à deux heures de la nuit sur la glace et discutent longtemps si la température de la mer doit être notée avec — 17° 4 ou — 17" 35 c. Ceux qui savent discuter ainsi par 17° de froid sur un chiffre n'éprouveront pas un jour cette usure de la sensibilité qu'on rencontre chez tant d'artistes, ce sentiment d'une vie passée tout entière à la reproduction vaine des choses, non à la création de rien do nouveau. C'est en agissant luimême, en créant, que l'homme sent véritablement ses forces, et c'est surtout dans le domaine de la pensée qu'il peut créer quelque chose. Le poète même, pour créer, doit être un penseur, un constructeur de systèmes vivants, mêlant à ses représentations de la vie des conceptions élevées et philosophiques.
La curiosité, l'attrait de l'inconnu jouent un grand rôle jusque dans l'attrait excité par une œuvre d'art. La science embryonnaire ne voyait de merveilles que dans les choses placées bien haut
hors de notre portée; la science actuelle, tout au contraire, trouve le merveilleux à chaque pas, en toute chose. L'homme non cultivé ne s'intéressait qu'à ce qui le sortait de son milieu et ne lui rappelait rien de ce qu'il avait coutume de voir; on ne devait lui dire que des histoires de princes, on ne devait lui faire de récits que sur les pays lointains. De nos jours, nous étant aperçus que notre milieu même avait des doubles fonds inconnus de nous, nous nous intéressons à quoi que ce soit, près ou loin, pourvu que notre imagination intelligente y trouve son compte.
III. — Outre les idées, l'art a pour objet principal l'expression des sentiments, parce que les sentiments qui animent et dominent toute vie valent seuls en elle. Mon amour est plus vivant et plus vrai que moi-même. Les hommes passent et leurs vies avec eux, le sentiment demeure. Le sentiment ou, pour mieux dire, la volonté, puisque tout sentiment est une volonté en germe. Le sentiment est la résultante la plus complexe de l'organisme individuel, et il est en même temps ce qui mourra le moins dans cet organisme; il est la plus profonde formule de la réalité vivante. Ce qui fait que quelques-uns d'entre nous donnent parfois si facilement leur vie pour un sentiment élevé, c'est que ce sentiment leur apparaît en eux-mêmes plus réel que tous les autres faits secondaires de leur existence individuelle; c'est avec raison que devant lui tout disparaît, s'anéantit. Tel sentiment est plus vraiment nous que ce qu'on est habitué à appeler notre personne; il est le cœur qui anime nos membres,
et ce qu'il faut avant tout sauver dans la vie, c'est son propre cœur.
Les sentiments et les volontés, à leur tour, s'expriment dans les actes et dans tous les faits de la vie. L'art du savant, de l'historien, et aussi de l'artiste, c'est de découvrir les faits significatifs, expressifs d'une loi; ceux qui dans la masse confuse des phénomènes constituent des points de repère et peuvent être reliés par une ligne, former un dessin, une ligure, un système. La science et l'histoire, qui nous donnent comme le squelette de la réalité, reposent en somme, dans leurs lignes essentielles, sur un petit nombre de faits triés avec soin et, comme nous disions tout à Theure, expressifs. Ces faits, dans la science, expriment des lois purement objectives; dans Thistoire, des lois psychologiques et humaines. L'art repose sur moins de faits encore, et son but est d'accumuler dans le plus court fragment de l'espace ou de la durée le plus grand nombre de faits significatifs. Il y a souvent plus d'actions et de pensées décisives dans un drame qui dure vingt-quatre heures et se déroule en une chambre de dix mètres carrés que dans toute une vie humaine. L'art, c'est de la vie concentrée, qui subit dans cette concentration les différences du caractère des génies. Le monde de l'art est toujours de couleur plus éclatante que celui de la vie : l'or et l'écarlate y dominent avec les images sanglantes ou, au contraire, amollissantes, extraordinairement douces. Supposez un univers fabriqué par des papillons, il ne sera peuplé que par des objets de couleur vive, il ne sera éclairé que par
des rayons orangés ou rouges; ainsi font les poètes. Toutefois, l'art n'est pas seulement un ensemble de faits significatifs; il est avant tout un ensemble de moyens suggestifs. Ce qu'il dit emprunte souvent sa principale valeur à ce qu'il ne dit pas, mais suggère, fait penser et sentir. Le grand art est l'art évocateur, qui agit par suggestion. L'objet de l'art, en effet, est de produire des émotions sympathiques et, pour cela, non pas de nous représenter de purs objets de sensations ou de pensées, au moyen de faits significatifs, mais d'évoquer des objets d'affection, des sujets vivants avec lesquels nous puissions entrer en société. Toutes les règles concernant ce nouvel objet de l'art aboutissent à déterminer dans quelles conditions se produit l'émotion sympathique ou antipathique. Le but dernier de l'art est toujours de provoquer la sympathie; l'antipathie ne peut jamais être que transitoire, incomplète, destinée à ranimer l'intérêt par le contraste, à exciter les sentiments de pitié envers les personnages marquants par l'éveil des sentiments de crainte ou même d'horreur. En somme, nous ne pouvons pas éprouver d'antipathie absolue et définitive pour aucun être vivant. Peu importe donc, au fond, qu'un être soit beau, pourvu que vous me le rendiez sympathique. L'amour apporte la beauté avec lui. La vibration du cœur est comme celle de la lumière : elle se communique tout alentour; produisez en moi l'émotion, cette émotion, passant dans mon regard, puis rayonnant au dehors, se transformera en beauté pour mes yeux