‹ J. M. GuyauChapitre 77 sur 98 · REFLEXIONS SUH LA DESTINEE DU MONDE · texte numérisé non relu

REFLEXIONS SUH LA DESTINEE DU MONDE

mais verront peut-être une éclosion plus considérable de force intellectuelle, une hunnanité de plus grandes proportions et en rapport avec leur énormité.

Qu'est-ce que l'espace connu de nous, depuis notre terre jusqu'aux dernières nébuleuses que saisissent les plus puissants télescopes, et aux trous noirs où l'œil se perd derrière ces dernières lueurs? Tout cet univers n'est qu'un simple point par rapport à l'univers total, — en supposant qu'il y ait un « tout ». L'éternité pourrait donc être nécessaire au progrès pour traverser l'immensité, si on suppose au progrès (fût-il certain et immanquable) un point de départ unique, une sorte de terre sacrée et de peuple élu, du sein duquel il se répandrait sur l'infini. D'ailleurs, la science moderne ne peut guère admettre cette terre privilégiée : la Nature sans bornes ne peut avoir, comme Dieu, d'élection exclusive. Si la partie est gagnée quelque part, elle peut et doit l'être sur bien des points à la fois; seulement l'ondulation du bien ne s'est pas encore répandue jusqu'à nous. La lumière intellectuelle va moins vile que celle du soleil et des étoiles; et, cependant, que de temps il faut à un rayon de la Chèvre pour arriver jusqu'à notre terre!

Dans nos organismes inférieurs, la conscience ne parait se propager d'une molécule vivante à une autre que lorsqu'il y a contiguïté de cellules dans l'espace; néanmoins, d'après les plus récentes découvertes sur le système nerveux et sur la propagation de la pensée par suggestion mentale à d'assez grandes distances, il n'est pas contraire

aux faits de supposer la possibilité d'une sorte de rayonnement de la conscience à travers l'étendue, au moyen d'ondulations d'une subtilité encore inconnue de nous. Alors nous pourrions concevoir non plus des sociétés de consciences enfermées en un petit coin de l'espace, dans un organisme étroit qui est une prison, mais la victoire d'une conscience sociale sur l'espace; — victoire par laquelle l'idéal de sociabilité universelle, qui fait le fond de l'instinct religieux, finirait par devenir une réalité de fait. De même qu'un jour, par la communication plus étroite des consciences individuelles, pourra s'établir sur notre propre terre une sorte de conscience humaine, de même on pourrait sans absurdité rêver, dans l'infini des âges, la réalisation d'une conscience intercosmique.

LA DESTINEE DE L HOMME L'ATriTUDE DU SAGE DEVANT LA MORT

I. — Avec la destinée des mondes, ce qui nous intéresse le plus, c'est notre propre destinée. La religion est en majeure partie une méditation de la mort. Si nous ne devions pas mourir, il y aurait sans doute encore des superstitions parmi les hommes; il n'y aurait probablement pas de superstitions systématisées ni de religion. La masse humaine fait si peu de métaphysique! Il faut qu'un problème la heurte et la blesse pour attirer son attention; la mort est un de ces problèmes. La porte de la « vallée de Josaphat », où s'en vont les morts, sera-t-elle ouverte sur les cieux comme un arc-en ciel à la courbe faite de lumière et d'espérance, comme un joyeux arc de triomphe, ou bien sera-t-elle basse comme la porte du tombeau, et donnant sur l'ombre infinie? Telle est la grande interrogation à laquelle toutes les religions ont essayé de fournir une réponse. « Le dernier ennemi qui sera vaincu, a dit saint Paul, c'est la mort »; peut-être aussi la mort est-elle le dernier secret qui sera pénétré par

la pensée humaine. Les idées qui tendent à dominer dans la philosopliie moderne semblent d'ailleurs se tourner contre la perpétuité de notre moi. L'idée d'évolution, principalement, enveloppe celle de mobilité et paraît aboutir à la dissolution des individus plus sûrement encore qu'à celle des mondes et des espèces. La forme individuelle et la forme spécifique ne semblent pas avoir plus de fixité l'une que l'autre. Sur les pans de muraille des catacombes on voit souvent, grossièrement dessinée, la colombe de l'arche portant le rameau vert, symbole de l'àme qui a abordé par delà l'océan à l'éternel rivage; aujourd'hui le rivage recule à l'infini devant la pensée humaine, l'océan immense s'est rouvert : où cueillir, dans la nature sans fond et sans bornes, le rameau d'espérance? La mort est un abîme encore plus grand que la vie.

Quand Platon arrivait devant ce problème de la destinée, il ne craignait pas de se lancer en plein dans les hypothèses philosophiques et même dans les mythes poétiques. Nous voudrions examiner quelles sont aujourd'hui les suppositions ou, si l'on veut, les rêves qu'on peut faire encore sur la destinée à venir en s'inspira ut surtout de la philosophie dominante à notre époque, celle de l'évolution. Dans la conception actuelle de la nature, Platon trouverait-il encore quelque refuge pour ces ce belles espérances » dont il faut, dit-il, ce s'enchanter soi-même »? En Allemagne et surtout en Angleterre, on se plaît à chercher ce qui peut subsister des antiques croyances religieuses dans nos hypothèses scientifiques et philosophiques, fût-ce

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SOUS la forme la plus problématique et la plus incertaine. Nous voudrions faire ici, à propos de l'immortalité, un travail analogue, aussi conjectural que peut l'être toute perspective sur le mystère des destinées. Est-il besoin de dire que nous ne prétendons nullement « démontrer » ni l'existence, ni même la probabilité scientifique d'une vie supérieure? Notre dessein est plus modeste : c'est déjà beaucoup de faire voir que l'impossibilité d'une telle vie n'est pas encore prouvée et que, devant la science moderne, l'immortalité demeure toujours un problème : si ce problème n'a pas reçu de solution positive, il n'a pas reçu davantage, comme on le prétend parfois, une solution négative. En même temps, nous rechercherons quelles hypothèses hardies, aventureuses même, il faudrait faire aujourd'hui pour traduire et transposer en langage philosophique les symboles sacrés des religions sur la a. destinée de l'âme. »

II. — Commençons par ce qui est le plus voisin de l'expérience positive et cherchons, dans ce domaine, ce dont la philosophie de l'évolution nous permet le mieux d'espérer l'immortalité. Il y a pour ainsi dire, dans la sphère de la conscience, des cercles concentriques qui vont se rapprochant de plus en plus du centre insondable : la personne. Passons en revue ces diverses manifestations de la personnalité pour voir si elles offriront quelque chose d'impérissable.

La sphère du moi la plus extérieure en quelque sorte et la plus observable, ce sont nos œuvres et nos actions. Quand il ne s'agit que d'œuvres toutes

matérielles, comme une maison qu'on a construite, un tableau qu'on a peint, une statue qu'on a sculptée, on peut trouver qu'il y a trop de distance et une séparation trop grande entre l'ouvrier et l'œuvre : être immortel dans ses œuvres ressemble trop alors à une sorte d'illusion d'optique. Mais, s'il s'agit d'œuvres intellectuelles et surtout morales, il y a déjà un rapprochement entre l'efîet et la cause d'où il est sorti. On comprend alors ce que peut renfermer de vrai cette doctrine de haute impersonnalité et d'entier désintéressement selon laquelle on vit là où on agit. Il y a ici mieux qu'une œuvre matérielle, il y a une action d'ordre intellectuel et moral. L'homme de bien est précisément celui qui veut avant tout vivre et revivre dans ses bonnes actions, le penseur, dans les pensées qu'il a léguées au patrimoine humain et qui continuent la sienne. Cette doctrine se retrouve au fond de presque toutes les grandes religions, et c'est celle qui peut le mieux subsister même dans le domaine purement scientifique. Selon les bouddhistes modernes de l'Inde, nos actions sont « l'âme de notre vie » ; c'est cette âme qui reste après l'existence d'un jour et la transmigration des âmes n'est que la transformation constante du bien dans le mieux, du mal dans un mal plus hideux : l'immortalité de notre âme est l'immortalité de notre action même, se mouvant à jamais dans le monde et le mouvant à son tour selon sa propre force ou, ce qui revient au même, selon sa propre valeur.

Les générations se succèdent à l'œuvre, se passent l'une à l'autre l'espérance. Heri mewm, tuum hodiey

hier fut à moi, je l'ai passé à faire du bien, — pas asst,'/- de ))ieii; aujourd'hui est à toi : emploie-le tout entier, ne laisse perdre aucune de ces heures dont chacune, si elle meurt stérile, est comme une chance de réaliser l'idéal qui s'éteint entre les mains des hommes. Tu es maître d'aujourd'hui : tâche que demain soit à ton idéal, que demain soit toujours en avant sur aujourd hui, que l'horizon sur lequel se lèvent les jours des hommes soit sans cesse plus lumineux et plus haut.

Suivons l'action dans ses effets, dans les mouvements où elle se prolonge, dans les traces qui sont connne les résidus de ces mouvements. Notre action va plus loin que notre savoir et étend à l'infini ses conséquences. Même au point de vue purement physique et physiologique, le bien pensé n'est pas perdu, le bien tenté n'est pas perdu, puisque la pensée, le désir façonnent les organes. L'idée même de ce qui est aujourd'hui une chimère implique un mouvement réel de notre cerveau; elle est encore une « idée-force » qui contient son élément de vérité et d'influence. Nous héritons non seulement de ce que nos pères ont fait, mais de ce qu'ils n'ont pu faire, de leur œuvre inachevée, de leur effort en apparence inutile. Nous frémissons encore des dévouements et des sacrifices de nos ancêtres, des courages dépensés même en vain, comme nous sentons au printemps passer sur nos cœurs le souffle des printemps antédiluviens et les amours de l'âge tertiaire.

Puisque l'essor des générations présentes a été rendu possible par une série de chutes et d'avorte-

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ments passés, ce passé même, ce passé ébauché et embryonnaire devient la garantie de notre avenir. Il est, dans le domaine moral comme dans le domaine physiologique, des fécondations encore mal expliquées. Parfois, longtemps après la mort de celui qui l'a aimée le premier, une femme met au monde un enfant qui ressemble à celui-là : c'est ainsi que l'humanité pourra enfanter l'avenir sur un type entrevu et chéri dans le passé, même quand le passé semblait enseveli pour toujours, si dans ce type il y avait quelque obscur élément de vérité et, par conséquent, de force impérissable. Ce qui a vraiment vécu une fois revivra donc, ce qui semble mourir ne fait que se préparer à renaître. La loi scientifique de l'atavisme devient ainsi un gage de résurrection. Concevoir et vouloir le mieux, tenter la belle entreprise de l'idéal, c'est y convier, c'est y entraîner toutes les générations qui viendront après nous. Nos plus hautes aspirations, qui semblent précisément les plus vaines, sont comme des ondes qui, ayant pu venir jusqu'à nous, iront plus loin que nous et peut-être, en se réunissant, en s'amplifiant, ébranleront le monde. Je suis bien sûr que ce que j'ai de meilleur en moi me survivra. Non, pas un de mes rêves peut-être ne sera perdu : d'autres les reprendront, les rêveront après moi, jusqu'à ce qu'ils s'achèvent un jour. C'est à force de vagues mourantes que la mer réussit à façonner sa grève, à dessiner le lit immense où elle se meut. En définitive, dans la philosophie de l'évolution, vie et mort sont des idées relatives et corrélatives , la vie en un sens est une mort, et la mort est encore

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\e. triomphe de la vie sur une de ses formes particuliores. On ne pouvait voir et saisir le Protée de la fable sous une forme arrêtée que pendant le sommeil, image de la mort; ainsi en est-il de la nature : toute forme n'est pour elle qu'un sommeil, une mort passagère, un arrêt dans l'écoulement éternel et l'insaisissable fluidité de la vie. Le devenir est essentiellement informe, la vie est informe. Toute forme, tout individu, toute espèce ne marque donc qu'un engourdissement transitoire de la vie : nous ne comprenons et nous ne saisissons la nature que sous l'image de la mort. Et ce que nous appelons la mort, — la mienne ou la vôtre,

— est encore un mouvement latent de la vie universelle, semblable à ces vibrations qui agitent le germe pendant des mois d'apparente inertie et préparent son évolution. La nature ne connaît pas d'autre loi qu'une germination éternelle. Un savant retournait entre ses doigts une poignée de blé trouvée dans le tombeau d'une momie égyptienne.

— ce Cinq mille ans sans voir le soleil! Pauvres grains de blé, vous voici devenus stériles comme la mort dont vous étiez les compagnons; jamais vous ne balancerez au vent du Nil la tige dont vous portez le germe desséché. — Jamais? Qu'en sais-tu? Que sais-tu de la vie? Que sais-tu de la mort. » — A tout hasard, pour tenter une expérience dans laquelle il n'espérait guère, le savant sema les grains sortis de la tombe. Et le blé des Pharaons, sentant enfin la chaleur du soleil avec la caresse de l'air et de la terre, s'amollit, se gonfla; des tiges vertes fendirent la terre d'Egypte

et, jeunes comme la vie, se balancèrent sous le vent du Nil, au bord de l'onde inépuisable et sacrée. — Pensée humaine, vie supérieure qui t'agites en nous comme sous l'écorce du blé tressaille le germe, amour, qui semblés t'endormir pour jamais sous la pierre du tombeau, n'aurez-vous point voire réveil et votre épanouissement dans quelque printemps inattendu, ne verrez- vous point l'éternité, qui semblait fermée pour vous et recouverte de ténèbres, s'illuminer et se rouvrir? La mort, après tout, qu'est-ce autre chose dans l'ensemble de l'univers qu'un degré moindre de la température vitale, un refroidissement plus ou moins passager? Elle ne peut être assez puissante pour flétrir à jamais le rajeunissement perpétuel de la vie, pour empêcher la propagation et la floraison à l'infini de la pensée et du désir.

III. — Oui, je survivrai dans le tout et je survivrai dans mes œuvres ; mais cette immortalité scientifique de l'action et de la vie est-elle suffisante pour le sentiment religieux? Gomme individu, qu'est-ce que la science, qu'est-ce que la philosophie de l'évolution peuvent me promettre ou me laisser espérer? De l'immortalité en quelque sorte extérieure et impersonnelle, pouvons-nous passer à l'immortalité intérieure et personnelle?

Assurément ce n'est point à la science que l'individualité peut demander des preuves de sa durée. La génération, aux yeux du savant, est comme une première négation de l'immortalité individuelle; l'instinct social qui ouvre notre cœur à des milliers d'autres êtres et le partage à l'infini, en est une

seconde négation; l'instinct scientifique lui-même et l'instinct métaphysique, qui lait que nous nous intéressons au monde entier, à ses lois et à ses destinées, diminue encore, pour ainsi dire, notre raison d'être comme individus bornes. Notre pensée brise le moi où elle est enfermée, notre poitrine est trop étroite pour notre cœur. Oh! comme on apprend rapidement dans le travail de la pensée ou de l'art à se compter pour peu soi-même î Cette défiance de soi ne diminue en rien l'ardeur; elle y mêle seulement une sorte de virile tristesse, quelque chose de ce qu'éprouve le soldat qui se dit : « Je suis une simple unité dans la bataille, moins que cela, un cent-millième; si je disparaissais, le résultat de la lutte ne serait sans doute pas changé; pourtant je resterai et je lutterai. »

Une jeune fille de ma famille, se sentant mourir et déjà rendue muette par la mort, demanda par gestes un morceau de papier sur lequel elle commença à écrire de sa main refroidie : (c Je ne veux pas... » Brusquement la mort survint, brisant cette volonté qui cherchait à s'affirmer contre elle, avant même qu'elle eût pu trouver une formule : l'être pensant et l'expression même de sa pensée semblèrent anéantis du même coup ; la protestation de l'enfant, inachevée comme sa vie même, se perdit comme elle. C'est qu'on ne peut pas vouloir contre la mort, c'est qu'il est inutile de se raidir dans la grande chute finale. La seule supériorité de l'homme dans la mort consiste au contraire à la comprendre et à pouvoir même l'accepter en ce qu'elle a de rationnel : le roseau pensant de Pascal

non seulement peut, comme tout roseau, être contraint à plier, mais il peut volontairement s'incliner lui-même, respecter la loi qui le tue. Après la conscience de son pouvoir, un des plus hauts privilèges de l'homme, c'est de prendre conscience de son impuissance, au moins comme individu. De la disproportion même entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes, naît le sentiment d'une certaine grandeur en nous : nous aimons mieux être fracassés par une montagne que par un caillou ; à la guerre nous préférons succomber dans une lutte contre mille que contre un; l'intelligence, en nous montrant pour ainsi dire l'immensité de notre impuissance, nous ôte le regret de notre défaite.

Devons-nous donc consentir de gaieté de cœur au sacrifice du moi, mourir sans révolte pour la vie universelle? — Tant qu'il s'agit de soi, on peut encore marcher légèrement au sacrifice. Mais la mort pour les autres, l'anéantissement pour ceux qu'on aime, voilà ce qui est inacceptable pour l'homme, être pensant et aimant par essence. Le stoïcisme scientifique ou philosophique a beau répondre avec Épictète qu'il est « naturel » qu'un vase, étant fragile, se brise, et qu'un homme, étant mortel, meure. — Oui, mais reste à savoir si ce qui est naturel et scientifique doit suffire, comme le prétendaient les stoïciens, à contenter ma raison, mon amour. De fait, en aimant véritablement une autre personne, ce n'est pas la chose fragile que je cherche à aimer, ce n'est pas seulement le ce vase d'argile »; mais, dégageant l'intelligence et le cœur de cette argile dont Épictète ne veut point les

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séparer, je m'attaclie à eux comme s'ils étaient impérissables ; je corrige, je transfigure la nature même, je dépasse par ma pensée la brutalité de ses lois, et c'est peut-être là l'essence même de l'amour d'autrui. Si ensuite les lois de la nature, après avoir paru un moment suspendues et vaincues par la force de mon amour désintéressé, le brisent violemment, quoi d'étonnant à ce qu'il s'affirme encore contre elles et à ce que ce je sois dans le trouble »? Ce n'est pas seulement de la peine que j'éprouve alors, c'est de l'indignation, c'est le sentiment d'une sorte d'injustice de la nature. La sérénité des stoïques n'a vu dans toute douleur qu'une affection passive de la sensibilité; mais la douleur morale, c'est aussi la volonté luttant contre la nature et, comme ils le disaient eux-mêmes, travaillant, « peinant » pour la redresser. C'est même à ce titre que la douleur est bonne : son rôle, ici-bas, est d'opposer sans cesse notre idéal moral et social à notre nature physique, et de forcer par ce contraste notre nature elle-même à se perfectionner : la douleur est le principe de toute évolution de la vie, et s'il existe quelque moyen de vaincre la mort, c'est peut-être à force de douleur que nous pourrons y parvenir. Nous avons donc raison de nous révolter contre la nature qui tue, si elle tue ce qu'il y a de meilleur moralement en nous et en autrui.

L'amour vrai ne devrait jamais s'exprimer dans la langue du temps. Nous disons : j'aimais mon père de son vivant; j'ai beaucoup aimé ma mère ou ma sœur. — Pourquoi ce langage, cette affection mise au passé? Pourquoi ne pas dire toujours :

j'aime mon père, j'aime ma mère? L'amour ne veutil pas et ne doit-il pas être un éternel présent?

Comment dire à une mère qu'il n'y a rien de vraiment et définitivement vivant, de personnel, d'unique dans les grands yeux souriants et pourtant réfléchis de l'enfant qu'elle tient sur ses genoux; que ce petit être qu'elle rêve bon, grand, en qui elle pressent tout un monde, est un simple accident de l'espèce? Non, son enfant n'est pas semblable à ceux qui ont vécu, ni à ceux qui vivront : nul aura-t-il jamais ce même regard? Tous les sourires qui passent successivement sur le visage des générations ne seront jamais un certain sourire qui illumine là, près de moi, le visage aimé. La nature entière n'a pas d'équivalent pour l'individu, qu'elle peut écraser, non remplacer. Ce n'est donc pas sans raison que l'amour refuse de consentir à cette substitution des vivants les uns aux autres qui constitue le mouvement même de la vie; il ne peut accepter le tourbillonnement éternel de la poussière de l'être : il voudrait fixer la vie, arrêter le monde en sa marche. Et le monde ne s'arrête pas : l'avenir appelle sans cesse les générations, et cette puissante force d'attraction est aussi une force de dissolution. La nature n'engendre qu'avec ce qu'elle tue, et elle ne fait la joie des amours nouveaux qu'avec la douleur des amours brisés.

Cette protestation de l'amour contre la mort, contre la dissolution de l'individu, s'étend même aux êtres inférieurs à l'homme. Un chien, semblet-il, n'a qu'une valeur vénale, et pourtant pourraije jamais racheter celui qui est mort les yeux dans

mes yeux, me léchant une dernière fois la main? Celui-là aussi m'aimait de toutes les forces de son pauvre être inférieur, et il eût voulu me retenir en s'en allant, et moi j'eusse voulu le retenir aussi, ne pas le sentir se fondre sous ma main. Tout être qui aime n'acquiert-il pas un titre à l'immortalité? Oui, l'idéal de l'affection serait d'immortaliser tous les êtres, et même elle ne s'arrêterait pas là; le poète qui sent tout ce qu'il y a d'individuel même dans une fleur, même dans le rayon de lumière qui la colore, même dans la goutte d'eau qui la désaltère, voudrait immortaliser la nature entière; il voudrait l'éternité pour une goutte d'eau diaprée, pour l'arc-en-ciel d'une bulle de savon : est-ce que deux bulles seront jamais les mêmes dans la nature? Et tandis que le poète voudrait ainsi tout retenir, tout conserver, ne souffler sur aucun de ses rêves, enchaîner l'océan de la vie, le savant répond qu'il faut laisser couler le flot éternel, monter la grande marée grossie de nos larmes et de notre sang, laisser la liberté à l'être et au monde. Il est pour le savant quelque chose de plus sacré que l'amour individuel, c'est le flux, le reflux et le progrès de la vie.

Ainsi, dans la question de l'immortalité individuelle, deux grandes forces tirent en sens contraire la pensée humaine : la science, au nom de l'évolution naturelle, est portée à sacrifier partout l'individu ; l'amour, au nom d'une évolution supérieure, morale et sociale, voudrait le conserver tout entier. C'est l'une des plus inquiétantes antinomies qui se posent devant l'esprit du philosophe.

Doit-on accorder entièrement gain de cause à la science, ou bien faut-il croire qu'il y a quelque chose de véridique dans l'instinct social qui fait le fond de toute affection, comme il y a un pressentiment et une anticipation de vérité dans tous les autres grands instincts naturels? L'instinct social a ici d'autant plus de vaJeur aux yeux du philosophe qu'on tend aujourd'hui à considérer l'individu même comme une société, l'association comme une loi universelle de la nature. L'amour, qui est le plus haut degré de la force de cohésion dans l'univers, a peut-être raison de vouloir retenir quelque chose de l'association entre les individus. Son seul tort est d'exagérer ses prétentions ou de mal placer ses espérances. Après tout, il ne faut pas être trop exigeant ni demander trop à la nature. Un vrai philosophe doit savoir faire, même pour ceux qu'il aime, la part du feu de la vie. La mort est répreuve de la flamme qui ne purifie qu'en consumant. S'il reste de nous quelque chose, c'est déjà beaucoup, si ce quelque chose est ce qu'il y a de meilleur en nous, que peut-on demander davantage? On brise le vase, — ce vase dont parle Épictète, d'argile ou de cristal : — le parfum reste peutêtre, s'élargit même dans l'air libre; il s'y fond, mais il y subsiste.

La science qui semble le plus opposée à la conservation de l'individu, c'est surtout la mathématique^ qui ne voit dans le monde que des chiffres toujours variables et transformables l'un dans l'autre, et qui joue trop avec des abstractions. Au contraire, la plus concrète peut-être des sciences,

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la sociolof/ie, voit partout des « groupements » de réalités : elle ne peut donc faire aussi bon marché ni des rapports d'association, ni des termes euxmêmes entre lesquels ils existent.

A ce point de vue, il est probable que, plus la conscience personnelle est parfaite, plus elle réalise à la ibis une harmonie durable et une puissance de métamorphose indéfinie. Par conséquent, en admettant même ce que disaient les pythagoriciens, que la conscience est un nombre, une harmonie, un accord de voix, on peut encore se demander si certains accords ne deviendront pas assez parfaits pour retentir toujours, sans cesser pour cela de pouvoir toujours entrer comme éléments dans des harmonies plus complexes et plus riches. Il existerait des sons de lyre vibrant à l'infini sans perdre leur tonalité fondamentale sous la multiplicité de leurs variations. Il doit y avoir une évolution dans l'organisation des consciences comme il y en a une dans l'organisation des molécules et des cellules vivantes, et, là aussi, ce sont les combinaisons les plus vivaces, les plus durables et les plus flexibles tout ensemble, qui doivent l'emporter dans la lutte pour la vie.

Saint Paul nous dit que les cieux et la terre passeront, que les prophéties passeront, que les langues passeront, qu'une seule chose ne passera point, la charité, l'amour. Pour interpréter philosophiquement cette haute doctrine religieuse, il fau drait admettre que le lien de l'amour mutuel, qui est le moins simple et le moins primitif de tous, sera cependant un jour le plus durable, le plus

capable aussi de s'étendre et d'embrasser progressivement un nombre d'êtres toujours plus voisin de la totalité, de la « cité céleste ». C'est par ce que chacun aurait de meilleur, de plus désintéressé, de plus impersonnel et de plus aimant qu'il arriverait à pénétrer de son action la conscience d'autrui; et ce désintéressement coïnciderait avec le désintéressement des autres, avec l'amour des autres pour lui : il y aurait ainsi fusion possible, il y aurait pénétration mutuelle si intense que, de même qu'on soufïre à la poitrine d'autrui, on en viendrait à vivre dans le cœur même d'autrui.

Dès maintenant il se rencontre parfois des individus si aimés qu'ils peuvent se demander si, en s'en allant, ils ne resteraient pas encore presque tout entiers dans ce qu'ils ont de meilleur, et si leur pauvre conscience, impuissante encore à briser tous les liens d'un organisme trop grossier, n'a pas réussi cependant, — tant elle a été aidée par l'amour de ceux qui les entourent, — à passer presque tout entière en eux : c'est en eux déjà qu'ils vivent vraiment, et de la place qu'ils occupent dans le monde, le petit coin auquel ils tiennent le plus et où ils voudraient rester toujours, c'est le petit coin qui leur est gardé dans deux ou trois cœurs aimants.

Ce phénomène de palingénésie mentale, d'abord isolé, irait s'étendant de plus en plus dans l'espèce humaine. L'immortalité serait une acquisition finale, faite par l'espèce au profit de tous ses membres. Toutes les consciences finiraient par participer à cette survivance au sein d'une conscience plus large. La fraternité envelopperait toutes les âmes et

les rendrait plus transparentes l'une pour l'autre : ridéal moral et religieux serait réalisé. On se retrouve toujours et on peut se contempler soi-même dans toute âme; seulement il ne suffit pas, pour cela, de se pencher du dehors sur elle ; il l'aut, avec la perspicacité de l'amour, pénétrer jusqu'au fond, il faut se mettre tout entier dans son propre regard. C'est ainsi qu'on ne peut de la grève se mirer dans la mer; il faut entrer soi-même dans le flot mouvant et se laisser comme porter par lui pour s'y voir.

Ce sont là, à coup sûr, des spéculations dans un domaine qui, s'il ne sort pas de la nature, sort de notre expérience et de notre science actuelle. Mais la même raison qui frappe d'incertitude toutes ces hypothèses est aussi celle qui les rend et les rendra toujours possibles : notre ignorance irrémédiable du fond même de la conscience. Quelque découverte que la science puisse faire un jour sur la conscience et ses conditions, on n'arrivera jamais à en déterminer scientifiquement la nature intime, ni, conséquemment, la nature durable ou périssable. Qu'estce, psychologiquement et métaphysiquement, que Vaction consciente et le vouloir^ Qu'est-ce même que l'action qui paraît inconsciente, la force, la causalité efficace? Nous ne le savons pas; nous sommes obligés de définir l'action interne et la force par le mouvement externe, qui n'en est pourtant que l'effet et la manifestation. Mais un philosophe restera toujours libre de nier que le mouvement, comme simple changement de relations dans l'espace, soit le tout de Vaction, et qu'il n'y ait que des mouvements sans moteurs, des rela-

tions sans termes réels et agissants qui les produisent. Dès lors, comment savoir jusqu'à quel point la véritable action est durable en son principe radical, dans la force interne dont elle émane, dont le mouvement local est comme le signe visible, dont la conscience est 1' « appréhension » intime et immédiate? Nous retenons toujours quelque chose de nous, dans l'action comme dans la parole; peutêtre pourrons-nous retenir quelque chose de nous, même dans le passage à travers cette vie. Il est possible que le fond de la conscience personnelle soit une puissance incapable de s'épuiser dans aucune action comme de tenir dans aucune forme.

En tout cas, il y a là et il y aura toujours là un mystère philosophique qui vient de ce que la conscience, la pensée est une chose sui generis, sans analogie, absolument inexplicable, dont le fond demeure à jamais inaccessible aux formules scientifiques, par conséquent à jamais ouvert aux hypothèses métaphysiques. De même que l'être est le grand genre suprême, genus generalissimum, enveloppant toutes les espèces de l'objectif, la conscience est le grand genre suprême enveloppant et contenant toutes les espèces du subjectif; on ne pourra donc jamais répondre entièrement à ces deux questions : — Qu'est-ce que l'être? qu'est-ce que la co7iscïcncel ni, par cela même, à cette troisième question qui présupposerait la solution des deux autres' : la conscience sera-t-elle?

On lit sur un vieux cadran solaire d'un village du Midi : Sol non occidat! — Que la lumière ne s'éteigne pas! telle est bien la parole qui viendrait

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compléter le fiât lux. La lumière est la chose du monde qui devrait le moins nous trahir, avoir ses éclipses, ses délaillances; elle aurait dû être créée « à toujours », lU àet, jaillir des cieux pour l'éternité. Mais peut-être la lumière intellectuelle, plus puissante, la lumière de la conscience fmira-t-elle par échapper à cette loi de destruction et d'obscurcissement qui vient partout contre-balancer la loi de création; alors seulement le fiât lux sera pleinement accompli : lux non occidat in selernum!

IV. — Mais, nous dira-t-on, ceux qui voient la mort dans toute sa brutalité, telle que nous la connaissons — quelle consolation, quel encouragement avez-vous pour eux au moment critique, que leur direz-vous sur le bord de l'anéantissement? — Rien de plus que les préceptes du stoïcisme antique, qui lui aussi ne croyait guère à l'immortalité individuelle : trois mots très simples et un peu durs : (( Ne pas être lâche ». Autant le stoïcisme avait tort lorsque, devant la mort d'autrui, il ne comprenait pas la douleur de l'amour, condition de sa force même et de son progrès dans les sociétés humaines, lorsqu'il osait interdire l'attachement et ordonnait l'impassibilité; autant il avait raison quand, nous parlant de notre propre mort, il recommandait à l'homme de se mettre au-dessus d'elle. De consolation, point d'autre que de pouvoir se dire qu'on a bien vécu, qu'on a rempli sa tâche, et de songer que la vie continuera sans relâche après vous, peutêtre un peu par vous; que tout ce que vous avez aimé vivra, que ce que vous avez pensé de meilleur se réalisera sans doute quelque part, que tout

ce qu'il y avait d'impersonnel dans votre conscience, tout ce qui n'a fait que passer à travers vous, tout ce patrimoine immortel de l'humanité et de la nature que vous aviez reçu et qui était le meilleur de vous-même, tout cela vivra, durera, s'augmentera sans cesse, se communiquera de nouveau sans se perdre; qu'il n'y a rien de moins dans le monde qu'un miroir brisé; que l'éternelle continuité des choses reprend son cours, que vous n'interrompez rien. Acquérir la parfaite conscience de cette continuité de la vie, c'est par cela même réduire à sa valeur cette apparente discontinuité, la mort de l'individu, qui n'est peut-être que l'évanouissement d'une sorte d'illusion vivante. Donc, encore une fois — au nom de la raison, qui comprend la mort et doit l'accepter comme tout ce qui est intelligible — ne pas être lâche.

Le désespoir serait grotesque d'ailleurs, étant parfaitement inutile : les cris et les gémissements chez les espèces animales — du moins ceux qui n'étaient pas purement réflexes — ont eu pour but primitif d'éveiller l'attention ou la pitié, d'appeler au secours : c'est l'utilité qui explique l'existence et la propagation dans l'espèce du langage de la douleur; mais comme il n'y a point de secours à attendre devant l'inexorable, ni de pitié devant ce qui est conforme au Tout et conforme à notre pensée elle-même, la résignation seule est de mise, et, bien plus, un certain consentement intérieur, et, plus encore, ce sourire détaché de l'intelligence qui comprend, observe, s'intéresse à tout, même au phénomène de sa propre extinction. On ne peut pas

se désespérer définitivement de ce qui est beau dans l'ordre de la nature.

Si quelqu'un qui a déjà senti les « affres de la mort » se moque de notre prétendue assurance en face d'elle, nous lui répondrons que nous ne parlons pas nous-même en pur ignorant de la perspective du « moment suprême ». Nous avons eu l'occasion de voir plus d'une fois, et pour notre propre compte, la mort de très près — moins souvent sans doute qu'un soldat; mais nous avons eu plus le temps de la considérer tout à notre aise, et nous n'avons jamais eu à souhaiter que le voile d'une croyance irrationnelle vînt s'interposer entre elle et nous. Mieux vaut voir et savoir jusqu'au bout, ne pas descendre les yeux bandés les degrés de la vie. Remarquons-le, le progrès des sciences, surtout des sciences physiologiques et médicales, tend à multiplier aujourd'hui ces cas où la mort est prévue, où elle devient l'objet d'une attente presque sereine; les esprits les moins stoïques se voient parfois entraînés vers un héroïsme qui, pour être en partie forcé, n'en a pas moins sa grandeur. Dans certaines maladies à longue période, comme la phtisie, le cancer, celui qui en est atteint, s'il possède quelques connaissances scientifiques, peut calculer les probabilités de vie qui lui restent, déterminer à quelques jours près le moment de sa mort ; tel Bersot, que j'ai connu, tel encore Trousseau, bien d'autres. Se sachant condamné, se sentant une chose parmi les choses, c'est d'un œil pour ainsi dire impersonnel qu'on en vient alors à se regarder soi-même, à se sentir marcher vers l'inconnu.

Si cette mort, toute consciente d'elle-même, a son amertume, c'est pourtant celle qui séduirait peut-être le plus un pur philosophe, une intelligence souhaitant jusqu'au dernier moment n'avoir rien d'obscur dans sa vie, rien de non prévu et de non raisonné. D'ailleurs, la mort la plus fréquente surprend plutôt en pleine vie et dans l'ardeur de la lutte; c'est une crise de quelques heures, comme celle qui a accompagné la naissance; sa soudaineté même la rend moins redoutable à la majorité des hommes qui sont plus braves devant un danger plus court : on se débat jusqu'au bout contre ce dernier ennemi avec le même courage obstiné que contre tout autre. Au contraire, lorsque la mort vient à nous lentement, nous ôtant par degrés nos forces et prenant chaque jour quelque chose de nous, un autre phénomène assez consolant se produit.

C'est une loi de la nature que la diminution de l'être amène une diminution proportionnée dans tous les désirs, et qu'on aspire moins vivement à ce dont on se sent moins capable : la maladie et la vieillesse commencent toujours par déprécier plus ou moins à nos propres yeux les jouissances qu'elles nous ôtent, et qu'elles ont rendues amères avant de les rendre impossibles. La dernière jouissance, celle de l'existence nue pour ainsi dire, peut être aussi graduellement diminuée par l'approche de la mort. L'impuissance de vivre, lorsqu'on en a bien conscience, amène l'impuissance de vouloir vivre. Respirer seulement devient douloureux. On se sent soi-même se disperser, se fragmenter, tomber en

LA DESTINÉE DE l'cOMME 243

une poussière d'êtres, et l'on n'a plus la force de se reprendre. L'intelligence commence du reste à sortir du pauvre moi meurtri, à pouvoir ujieux s'objectiver, à mesurer du dehors notre peu de valeur, à comprendre que dans la nature la lluur fanée n'a plus le droit de vivre, que l'olive mûre, comme disait Marc-Aurèle, doit se détacher de l'arbre. Dans tout ce qui nous reste de sensation ou de pensée domine un seul sentiment, celui d'être las, très las. On voudrait apaiser, relâcher toute tension de la vie, s'étendre, se dissoudre. Oh ! ne plus être debout! comme les mourants comprennent cette joie suprême et se sentent bien faits pour le repos du dernier lit humain, la terre! Ils n'envient même plus la file interminable des vivants qu'ils entrevoient dans un rêve se déroulant à l'infini et marchant sur ce sol oii ils dormiront. Ils sont résignés à la solitude de la mort, à l'abandon. Ils sont comme le voyageur qui. pris du mal des terres vierges et des déserts, rongé de cette grande fièvre des pays chauds qui épuise avant de tuer, refuse un jour d'avancer, s'arrête tout à coup, se couche : il n'a plus le courage des horizons inconnus, il ne peut plus supporter toutes les petites secousses de la marche et de la vie, il demande lui-même à ses compagnons qu'ils le délaissent, qu'ils aillent sans lui au but lointain, et alors, allongé sur le sable, il contemple amicalement, sans une larme, sans un désir, avec le regard lixe de la fièvre, l'ondulante caravane de frères qui s'enfonce dans l'horizon démesuré, vers l'inconnu qu'il ne verra pas.

Assurément quelques-uns d'entre nous auront toujours de la peur et des frissons en face de la mort, ils prendront des mines désespérées et se tordront les mains. Il est des tempéraments sujets au vertige, qui ont l'horreur des abîmes, et qui voudraient éviter celui-là surtout à qui tous les chemins aboutissent. A ces hommes Montaigne conseillera de se jeter dans le trou noir « tête baissée », en aveugles; d'autres pourront les engager à regarder jusqu'au dernier moment, pour oublier le précipice, quelque petite fleur de montagne croissant à leurs pieds sur le bord; les plus forts contempleront tout l'espace et tout le ciel, rempliront leur cœur d'immensité, tâcheront de faire leur âme aussi large que l'abîme, s'efi'orceront de tuer d'avance en eux l'individu, et ils sentiront à peine la dernière secousse qui brise définitivement le moi. La mort d'ailleurs, pour le philosophe, cet ami de tout inconnu, offre encore l'attrait de quelque chose à connaître ; c'est, après la naissance, la nouveauté la plus mystérieuse de la vie individuelle. La mort a son secret, son énigme, et on garde le vague espoir qu'elle vous en dira le mot par une dernière ironie en vous broyant, que les mourants, suivant la croyance antique, devinent, et que leurs yeux ne se ferment que sous l'éblouissement d'un éclair. Notre dernière douleur reste aussi notre dernière curiosité.

MORALE ET ÉDUCATION

II faut garder en son cœur un coin de verdure et de jeunesse, un petit coin où l'on n'ait rien récolté encore, où l'on puisse toujours semer quelque plante nouvelle. Rester jeune longtemps, rester enfant même par la spontanéité et l'affectuosité du cœur, garder toujours non dans ses dehors, mais au fond même de soi, quelque chose de léger, de gai et d'ailé, c'est le meilleur moyen de dominer la vie; car quelle force plus grande y a-t-il que la jeunesse?

La bonne volonté ne mesure pas son retour à ce qu'elle a reçu; elle rend deux et même dix pour un. Ce n'est même plus de la justice distributive au sens propre, car l'idée d'une distribution exacte, même morale, n'est plus celle de la fraternité. L'en fant prodigue pourra être fêté plus que l'enfant sage. On pourra aimer un coupable, et le coupable aura peut-être plus besoin que tout autre d'être aimé. J'ai deux mains, l'une pour serrer la main de ceux

avec qui je marche dans la vie, l'autre pour relever ceux qui tombent. Je pourrai même, à ceux-ci, tendre les deux mains ensemble.

Nous devons faire comme la mère qui, voyant son fils mourant, trouve le courage de manger au milieu de ses larmes, pour avoir la force de le veiller jusqu'au bout. 11 ne doit pas bouder avec la vie, celui qui veut vivre pour autrui.

La nature humaine, — disait un docteur chinois à Mencius, le disciple fidèle de Confucius, — est si malléable et si flexible qu'elle ressemble à la branche du saule; l'équité et la justice sont comme une corbeille tissée avec ce saule. — Mais l'être moral a besoin de se croire un chêne au cœur ferme, de ne pas se sentir céder comme le saule au hasard de la main qui le touche; si sa conscience n'est qu'une corbeille tissée par l'instinct avec quelques branches ployantes, la réflexion pourra bien défaire ce que l'instinct avait fait.

Pascal conçoit trop la fm morale que nous propose le devoir comme une sorte de but physique et extérieur à nous, qu'on serait capable de voir sans être capable de l'atteindre. « On dirige sa vue en haut, dit-il dans ses Pensées, mais on s'appuie sur le sable, et la terre fondra, et on tombera en regardant le ciel. » Mais, pourrait-on répondre, le ciel dont veut ici parler Pascal , le ciel que nous

portons en notre âme n'est-il pas tout différent de celui que nous apercevons sur nos tètes? Ne fautil pas dire ici que voir c'est toucher et posséder; que la vue du but moral rend possible et commence la marche vers ce but; que le point d'appui qu'on trouve dans la bonne volonté, — le plus invincible de tous les vouloirs, — ne peut fondre; qu'on ne peut tomber en allant toujours au bien, et qu'en ce sens, regarder le ciel, c'est déjà y monter?

Pour être «. obligé » efficacement au sacrifice de moi-même, il faut que je m'oblige moi-même, et que moi-même je me sacrifie au nom de quelque hypothèse métaphysique invérifiable. Par là, dans la mesure de mes forces, je travaille à la réalisation d'un état supérieur que ma pensée conçoit pour l'humanité et pour le monde. N'y aurait-il pas quelque chose de vrai dans la vieille conception de l'Hercule antique, ce fils des hommes qui aide la nature, travaille en quelque sorte avec elle, s'efforce de la délivrer des monstruosités qu'elle avait enfantées au hasard, et enfin, au-dessus de notre terre couverte encore de tant d'horreurs, élève et soutient le ciel ètincelant?

Si, selon la parole antique, c'est un art, et le plus beau de tous, que la vertu et la beauté morale, on peut vraiment dire de cet art, en un certain sens, qu'il ajoute à la nature : la volonté intelligente et aimante , inépuisable source , introduit dans le monde quelque chose de nouveau. Tandis que l'art

inférieur y met des formes nouvelles, l'art supérieur et moral , la bonté, y ajoute sans cesse des pensées, des volontés nouvelles, et par là, providence humaine, il refait et crée sans cesse une plus parfaite nature.

Seule la volonté intérieure peut efficacement se corriger elle-même, comme les lointains créateurs des Vénus de marbre pourraient seuls leur redonner ces membres polis et blancs qui ont été brisés ; nous, nous sommes réduits à la chose la plus dure pour l'homme, à l'attente de l'avenir. Le progrès définitif ne peut guère venir que du dedans des êtres.

On pourrait comparer le sentiment moral à un grand amour qui éteint toutes les autres passions; sans cet amour la vie nous est intolérable et impossible; d'autre part, nous savons qu'il ne sera pas payé de retour, qu'il ne peut pas et ne doit pas l'être. On plaint d'habitude ceux qui ont au cœur de tels amours, des amours sans espoir, que rien ne peut rassasier; et pourtant nous en nourrissons tous un aussi puissant pour notre idéal moral, dont nous ne pouvons rationnellement attendre aucune sanction. Cet amour semblera toujours vain au point de vue utilitaire, puisqu'il ne doit point compter sur une satisfaction , sur une récompense; mais, d'un point de vue plus élevé, ces satisfactions et ces prétendues récompenses peuvent apparaître à leur tour comme une vanité.

Nous avons tous de l'orgueil, nous n'avons pas tous une confiance suffisante en nous-nriêmes, ou du moins en notre persévérance dans l'efTort. Gliacun dit : j'en ferais bien autant; mais il y en a peu qui se hasardent à essayer; ou alors ils renoncent vite, et l'orgueil se termine en une sorte d'aplatissement intérieur, d'annihilation de soi. « Ayez la foi », disent les religions. Il est essentiel aussi, pour la moralité, d'avoir la foi en soi, en sa propre puissance, et cela indépendamment de tout secours extérieur; il est bon de s'attendre à ce que la source fécondante jaillisse du cœur à la première évocation , sans l'emploi d'aucune baguette magique comme celle dont se servit Moïse en un jour de doute : le moindre doute peut nous stériliser et nous dessécher, empêcher le jaillissement de la volonté vive.

Nous sentons qu'en nous tout se tient : le passé s'attache à nous comme une chaîne. Les blessures morales, comme certaines cicatrices, restent donc à jamais douloureuses, parce que nous changeons toujours sans pouvoir pourtant nous renouveler et nous oublier nous-mêmes, et qu'il se fait un contraste sans cesse croissant entre ce que nous sommes restés et ce que nous concevons.

Pour sentir qu'une porte est basse, il faut être d(! grande taille. Si lady Macbeth avait eu la main assez rude et l'œil assez myope, elle n'aurait jamais désiré ôter de sa main la tache de sang. En général, pour

souti'rir, il faut toujours dépasser plus ou moins son milieu. Le criminel qui éprouve des remords est donc moins écarté du type humain que celui qui n'en éprouve pas. Le premier peut redevenir homme avec certains efforts; le second, ignorant même la ligne de démarcation qui le sépare de l'humanité, est incapable de la franchir; il est muré dans son crime; c'est une brute ou un fou.

Un père se réjouit d'une bonne action de son fils presque comme s'il en était l'auteur, et alors même qu'il n'a été pour rien dans l'éducation de ce fils; si celui-ci se conduit mai, il en souffrira, il en éprouvera une sorte de remords souvent plus vif que le fils lui-même. Bien plus, un acte commis par un étranger, mais dont nous avons été témoins sans pouvoir l'empêcher, produit chez nous, si notre moralité est très développée et très délicate, un déchirement intérieur, une tristesse analogue au remords, et il nous semble que cet acte retombe en partie sur nous. Après tout, il y a quelque chose de nous dans les autres hommes, et ce n'est pas sans raison que nous nous sentons dégradés à nos propres yeux par quiconque dégrade l'humanité.

Nous sommes tous trop solidaires, naturellement et moralement, pour que les uns puissent être entraînés dans la mort définitive sans que les autres s'arrêtent dans leur ascension éternelle : par l'amour de l'humanité, nous nous sommes liés les uns aux autres, comme ceux qui s'en vont sur la

neige des sommets, et l'un de nous ne peut glisser sans qu'une secousse se propage à l'autre, n'arrache à la fois du sol toute la grappe humaine. A'ihil humani alienum ; un même cœur bat en nous tous, et s'il s'arrêtait pour toujours dans une poitrine humaine, on le verrait, dans le cœur même des prétendus immortels, cesser aussi de battre.

Que, de très bonne heure, l'enfant ait présente à l'esprit cette parole de Benjamin Constant qui résume toute vie non égoïste : «. La grande chose à considérer c'est la douleur qu'on peut causer aux autres. » La mauvaise humeur contient en germe toutes les peines des déséquilibrés qu'exprime avec acuité notre littérature moderne. Aussi est-il bon d'accoutumer l'enfant même à la gaieté, à la bonne humeur solide de celui qui n'a rien à se reprocher et qui ne reproche rien aux autres, qui a n'a rien sur le cœur », suivant la parole populaire. Pour l'enfant élevé ainsi avec l'alfection indulgente et souriante, il se fait un fond de gaieté qui le suit dans la vie, qu'il retrouve partout, quand même. L'enfant heureux est plus beau, plus aimant et plus aimable, plus spontané, plus ouvert, plus sincère. La vue de son sourire illumine et donne une joie profonde, sereine, comme une vérité qu'on découvre.

Puisque la société est une suggestion réciproque, le but qu'on doit poursuivre dans la société, c'est d'agrandir ses sentiments, non de les rapetisser. Ce second résultat est malheureusement ce qui se pro-

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duit toutes les fois qu'on se trouve en contact prolongé avec des homiaes médiocres. La société des hommes moyens est précieuse pour tous ceux dont le niveau intellectuel^ et surtout moral, est au-dessous de la moyenne; mais elle n'est pas sans inconvénient pour tous ceux qui sont plutôt au-dessus. Aussi le principe dominant de l'éducation doit-il être de choisir pour compagnons des hommes qui vous soient supérieurs moralement. On développe alors, dans le bon sens, ce sentiment de solidarité qui est si nécessaire à l'homme. Avec une certaine délicatesse morale, on peut arriver à se sentir solidaire même du mérite ou du démérite des autres : « La bonté d'autrui, disait Joubert, me fait autant de plaisir que la mienne. »

Un des principes de l'éducation est de supposer que l'enfant est raisonnable et de le traiter comme tel, précisément pour développer en lui la. raison, sans hâter à l'excès ce développement.

L'attention est l'ordre et l'honnêteté de la pensée. Il s'agit de ne pas laisser se briser la trame de nos idées, de faire comme le tisserand qui rattache tout fil cassé. Il y a des esprits où les fils se cassent sans cesse, c'est vrai, mais on peut presque toujours les renouer avec un peu d'effort. C'est une question de volonté, et l'attention apparaît ainsi comme une moralité élémentaire, la moralité même de l'intelligence, l'art de 'a cooduUe ians le for intérieur.

PENSÉES DIVERSES 2'6'.i

On se représente trop la mémoire comme une faculté simple, unique, à part. On dit : exercer la mémoire, développer la mémoire; mais, en fait, on ne peut exercer et développer que telle ou telle mémoire, celle des mots, des chiffres, etc. La mémoire est une Jiabitude et on ne développe pas plus la mémoire en général parce qu'on a bourré le cerveau de l'enfant de tels ou tels mots, de tels ou tels chilTres, qu'on ne développe V habitude en général parce qu'on lui inculque l'habitude de sauter à pieds joints, de jouer au bilboquet.

Par connaissances de luxe, nous n'entendons nullement les hautes vérités et les principes spéculatifs des sciences, les beautés de la littérature et des arts ; ce prétendu luxe est du nécessaire à nos yeux, parce qu'il est le seul moyen à' élever les esprits, de moraliser par l'amour désintéressé du vrai, du beau. Ce sont toutes les prétendues connaissances utiles ou nécessaires, c'est-à-dire les applications des sciences et les menus récits de l'histoire, qui sont du superflu.

Toute spécialisation précoce est dangereuse. Un individu donné n'est jamais un, mais plusieurs : certains enfants ressemblent d'abord à leur père, puis à leur mère, et représentent ainsi successivement une série de types distincts, au moral comme au physique. On ne peut donc jamais se flatter de saisir l'homme définitif dans l'enfant ni même dans le jeune homme; on ne peut jamais prévoir dans

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un caractère toutes les possibilités qu'il renferme, touterf les aptitudes qu'il développera. De là le danger de toute éducation qui préjuge trop les tendances de l'enfant. L'instruction professionnelle, par exemple, ne doit avoir pour but que d'éveiller des aptitudes, jamais de répondre à des aptitudes qu'on suppose. Sans cela, elle est une mutilation dont on peut souffrir toute une vie.

L'instruction est chose excellente sans doute, quand elle nous prépare au travail que nous devons faire, mais elle ne doit pas servir à nous dégoûter des seuls devoirs qui soient à notre portée et dans notre destination. Elle ne doit pas, en multipliant le nombre des déclassés et des mécontents, devenir une cause de corruption morale et de perturbation sociale, tandis qu'elle serait, dans un état de choses bien ordonné, un moyen d'amélioration et de progrès. Si l'instruction dont on se plaint et dont on redoute les effets produit de mauvais résultats, c'est quelle n'est pas ce qu'elle devait être. Il faudrait une instruction de telle nature que, au lieu de dégoûter de la vie réelle et d'en faire sortir, elle y aboutit et y ramenât, mieux armés et plus habiles, ceux quelle a la mission d'y préparer; moins de raffinement dans les idées, moins d'érudition dans la mémoire, moins d'histoire et de théories littéraires; plus d'idées morales et esthétiques, plus d'apprentissage de la main, plus d'énergie dans la volonté, plus de savoir-faire pratique et plus d'ingéniosité inventive.

L'abus de l'instruction trop purement intellectuelle, loin de moraliser toujours, n'aboutit souvent quà faire des déclassés. Si l'enfant, devenu homme, ne parvient pas à ce qu'il ambitionnait, il s'en prend à la société, accuse sa mauvaise organisation; dorénavant il verra tout en mal et détestera tout le monde. Sil est faible et épuisé, il ira dans ce qu'on a appelé le « régiment des résignés », de ceux qui ont baissé la tête, ne se sentant pas de force à se révolter, mais sont toujours prêts à servir les révoltés quand ceux-ci auront donné le premier assaut.

L'enseignement philosophique est utile non seulement aux esprits supérieurs, mais aussi aux esprits peu cultivés, incapables d'agir par eux-mêmes. Ce n'est pas qu'un esprit médiocre ne puisse retenir un certain nombre de détails précis, bien au contraire; mais ce sont les grandes lignes reliant les faits les uns aux autres qui lui échappent. Ces grandes lignes, un enseignement scientifique même approfondi sur un point déterminé ne les lui fera point connaître ; l'enseignement littéraire, pas davantage; seul l'enseignement philosophique en élargissant son esprit, les lui découvrira.

L'enseignement scientifique développe moins qu'on pourrait le croire le raisonnement, car il fournit à l'esprit des faits et des formules toutes préparées; il n'exerce pas à penser par soi-même, il ne communique pas l'initiative, qui est le fond de toute pensée personnelle. D'autre part, il ne cultive guère l'imagination, qui est surtout exercée par

l'éducation esthétique . L'enseignement philosophique seul développe le raisonnement, ainsi que l'enseignement littéraire bien entendu. Les mathématiques, avec leur rigueur et leur précision apparente, peuvent apprendre à cacher la faiblesse des raisons sous la force des raisonnements; elles donnent des formules simples qui sont incapables d'enserrer la réalité et détruisent « cet esprit de finesse» qui est le sens droit de la vie. Les mathématiciens s'imaginent avoir des formules infaillibles parce qu'elles sont tirées des mathématiques, et ils en ont sur toute chose; tout est classé, étiqueté, et d'une manière indiscutable : discute-t-on avec une formule?

h'assolement en éducation devrait être une règle aussi élémentaire qu'en agriculture, car il est absolument impossible de cultiver toujours avec succès telle plante dans la même terre, ou telle aptitude dans la même race. Il viendra un jour, peut-être, où on distinguera les occupations susceptibles d'é2ndser ou d'amélioré)- une race, comme on disingue en agriculture les plantes épuisantes ou améliorantes du sol. L'occupation saine par excellence, c'est bien évidemment celle de laboureur ou de propriétaire campagnard, et le moyen de conserver une suite de générations robustes et brillantes tout ensemble, ce serait de faire alterner pour elles le séjour des villes et celui des champs, de les faire se retremper dans la vie végétative du paysan, toutes les fois qu'elles se seraient dépensées dans la vie intellectuelle et nerveuse des habitants des villes.

Rien de plus naïf, pour qui regarde de haut, que la peur de l'obscurité, la peur de ne pas être « quelqu'un ». Les qualités réelles d'une race ne se perdent pas pour n'être pas mises au jour immédiatement; elles s'accumulent plutôt, et le génie ne sort guère que des tirelires où les pauvres ont amassé jour à jour le talent sans le dépenser en folies. Ce n'est pas sans quelque raison que les Chinois décorent et anoblissent les pères au lieu des fils : les fils célèbres sont des enfants prodigues, et le capital qu'ils dépensent ne vient pas d'eux. La nature acquiert ses plus grandes richesses en dormant. Aujourd'hui, dans notre impatience, nous ne savons plus dormir : nous voulons voir les générations toujours éveillées, toujours en effort. Le seul moyen de permettre cet effort sans repos, cette dépense constante, c'est de la varier sans cesse : il faut se résigner à ce que nos fils soient autres que nous, ou à ce qu'ils ne soient pas.

Certes, il ne faut pas faire comme ces Slaves superstitieux qui attribuent au diable les éclats involontaires du rire et qui, après avoir ri, crachent avec indignation, pour chasser le doux esprit de gaieté qu'ils prennent pour l'esprit mauvais. La gaieté française, si elle est une de nos faiblesses, est aussi un des principes de notre force nationale; mais entendons-nous bien sur le sens des mots. La vraie et belle gaieté n'est autre chose que la fierté du cœur unie à la vivacité de l'esprit. Le cœur se sent assez fort, assez allègre pour ne point prendre

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les événements par leur côté misérable et douloureux. Toute chose a deux anses, disait la sagesse grecque; pour qui la saisit par l'une de ces anses, elle est toujours légère et facile à soulever : c'est par celle-là, nous autres Français, que nous aimons souvent à prendre le sort, à soulever la fortune. Cette gaieté-là n'est qu'une des formes de l'espérance : les pensées qui « viennent du cœur », les grandes pensées sont souvent les plus souriantes. NUiil inepto risu ineptius est : c'est que dans ce cas, le rire est comme la fanfare même de la sottise. Le sage, dit l'Écriture, rit plutôt d'un rire intérieur. Le rire doit éclairer et non défigurer le visage, parce qu'il éclaire jusqu'à 1 ame même et que cette âme doit apparaître comme belle; il doit ressembler à un éclat de franchise, à une illumination de sincérité. La beauté du rire tient en effet beaucoup à la sincérité de la joie, qui nous rend pour un moment transparents les uns aux autres. La pensée et le cœur humains, avec le monde entier qu'ils contiennent, peuvent se refléter dans un sourire comme dans une larme.

Dans les salons, la frivolité est érigée à la hauteur d'une convenance. Une mouche bourdonnait sur ma vitre, et m'amusa un instant. Ses ailes transparentes décrivaient des cercles sur la vitre lumineuse, qu'elles ne pouvaient franchir. Ce mouvement gracieux et vain me rappelait la conversation d'une parisienne que je venais d entendre au salon, et qui, pendant une heure, avait tourné dans

des cercles à peine plus grands, effleurant toutes les surfaces sans pénétrer rien. C'était en raccourci toute la frivolité parisienne que cette mouche miroitante et étourdie, ignorante de l'air libre, jouant avec quelques rayons perdus de la grande lumière des cieux sans jamais pouvoir monter vers elle.

Les premiers poèmes et les premiers romans ont conté les aventures des dieux ou des rois; dans ce temps-là, le héros marquant de tout drame devait nécessairement avoir la tête de plus que les autres hommes. Aujourd'hui, nous comprenons qu'il y a une autre manière d'être grand : c'est d'être profondément quelqu'un, n'importe qui, l'être le plus humble.

Notre existence aujourd'hui est tellement resserrée et étreinte par les réalités, tellement disciplinée, qu'il est bien difficile au merveilleux de s'y introduire ou d'y rester longtemps : nous nous agitons à l'intérieur de petites cases numérotées et étiquetées, où le moindre dérangement éclate aux yeux; nous sommes enrégimentés et, comme les soldats dans la caserne, nous devons chaque soir répondre à l'appel de notre nom, sans pouvoir nous absenter de la société humaine, nous retirer dans notre personnalité, échapper au grand œil social. Nous ressemblons encore à ces abeilles dont les ruches avaient été couvertes de verre et dont la vie était ainsi devenue transparente : on les voyait travailler, on les voyait construire, on les voyait

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faire leur miel; et le miel le plus doux, ce miel dont les anciens nourrissaient Jupiter enfant, perd tout merveilleux pour celui qui l'a vu élaborer par les pattes patientes des ouvrières.

Chez les sauvages, un homme populaire est un dieu ou à peu près; chez les peuples déjà civilisés, c'est encore un homme d'une taille surhumaine, un « instrument providentiel » ; il viendra un moment où, aux yeux de tous, ce sera un homme et rien de plus. L'engouement des peuples pour les Césars ou les Napoléons passera par degrés. Plus nous allons, plus nous sentons que le nom d'un homme devient peu de chose; nous n'y tenons encore que par une sorte d enfantillage conscient; mais l'œuvre, pour nous mêmes comme pour tous, est la chose essentielle. Les hautes intelligences, pendant que dans les hautes sphères elles travaillent presque silencieusement, doivent voir avec joie les petits, les infimes, ceux qui sont sans nom et sans mérite, avoir une part croissante dans les préoccupations de l'humanité.

Il s'établit entre le grand monde et chaque petit monde pensant une communication incessante , par laquelle tout ce qui se passe dans l'un vient retentir dans l'autre. Gomme nous vivons dans l'univers, l'univers vit en nous. Ce n'est pas une métaphore. Si on pouvait lire dans le cerveau d'un enfant de nos écoles , on y verrait déjà gravée l'image plus ou moins fidèle de toutes les mer-

veilles de notre monde : cieux, mers, montagnes, villes, etc. ; on y apercevrait le germe de tous les sentiments élevés, de toutes les connaissances complexes qu'une tète humaine peut contenir. Ce serait bien autre chose s'il s'agissait d'un grand homme, d'un penseur ou d'un poète : dans son vaste cerveau on retrouverait tout le monde visible ou invisible, avec ses faits et ses lois, on y retrouverait toute l'humanité en ce qu'elle a de meilleur, comme on aperçoit dans les verres des télescopes l'image agrandie des astres lointains. A qui saurait lire ainsi les traces laissées dans l'organisme par les sensations et les idées il suffirait, si notre terre disparaissait un jour, de quelques cerveaux humains bien choisis pour la reconstruire, pour en retracer l'image et en raconter l'histoire.

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