ART ET POÉSIE
Le fond même de tout art, c'est l'eiïort pour créer, c'est la poésie (Troi-ricrtç), et si jamais cet effort pouvait entièrement réussir, si l'artiste pouvait être un véritable créateur, c'est la beauté et le bonheur qu'il voudrait toujours et partout réaliser. Au cas où les cariatides de Puget auraient dû vivre, il les eût sans doute débarrassées du poids énorme qui peso sur elles, ou bien il leur aurait donné assez de force pour porter ce poids en souriant.
Pour le philosophe comme pour le poète, toutes les surfaces que saisit la science, toutes les formes de ce monde, sous le doigt qui les touche, sonnent non pas le vide, mais pour ainsi dire l'intériorité de la vie : elles ressemblent à ces marbres d'Italie dont les vibrations sont musicales, comme leurs formes sont harmonieuses. Il y a une harmonie du dedans qui peut coexister avec celles des surfaces; la science nous montre les lois du dehors, la philosophie et la poésie nous mettent en sympathie avec la vie intérieure.
Celui qui voyage en Normandie aperçoit de longues files de bœufs, couchés paresseusement, les yeux grands ouverts, regardant le frais paysage aux lignes noyées que parfois un peintre est précisément en train de reproduire : une même image se reflète ainsi à la fois dans les yeux de l'homme et des animaux; la différence, c'est que dans le cerveau des uns cette image glissera sans laisser de traces et mourra à peine née; dans le cerveau de l'autre, elle pourra susciter des vibrations sans nombre, elle s'achèvera en des sentiments, en des pensées de toute sorte, qui finiront par se fondre avec elle, par modifier l'image même : c'est cette image ainsi modifiée, où a passé quelque chose d'humain, que le peintre où le poète doit saisir, fixer sur la toile ou dans des vers. Il faut sans doute qu'il nous représente une nature réelle, de vrais arbres, des animaux vivants, mais tout cela vu par un hojnme et non par un bœui.
La poésie est souvent la plus pénétrante des philosophies. Qui de nous ne s'est demandé parfois si une vie puissante et cachée ne circule pas à noire i'»-^u dans les grandes montagnes dressées vers le oiel, dans les arbres immobiles, dans les mers éternellement agitées, et si la nature muette ne pense pas à quelque chose d'inconnu pour nous? Puisque, encore aujourd'hui, nous en sommes là, croit-on qu'il nous serait facile de convaincre de ses erreurs un de ces hommes primitifs qui crurent sentir palpiter ce que les Allemands appellent le « cœur de la nature »? Après tout, cet homme avait-il tort? Tout vit autour de nous, rien n'est inanimé qu'en apparence, et l'inertie est un mot; la nature est une tension, une aspiration universelle.
Les grands artistes ont cru de tout temps au caractère sérieux et profond de l'art; ils l'estimaient plus vrai et plus important que la réalité même : ils lui vouaient leur vie, se dépensaient pour lui sans compter. Ce respect de l'art, chez les plus mystiques d'entre eux, devenait une sorte de culte : Beethoven, en écoutant intérieurement ses symphonies, croyait, nous dit-il, entendre Dieu même parler à son oreille, et sans doute, aux yeux de Michel- Ange, les fresques dont il couvrait la chapelle Sixtine étaient une nouvelle consécration, aussi auguste que celle du prêtre.
Rien de moins compatible avec le sentiment vrai du beau que le dilettantisme blasé, pour lequel
toute impression se restreint à une sensation plus ou moins raffinée, se réduit à une simple forme intellectuelle, à une fiction fugitive, pur instrument de jeu pour l'esprit. Tout ce qui glisse ainsi sur l'être sans le pénétrer, tout ce qui laisse froid (suivant l'expression vulgaire et forte), c'est-à-dire tout ce qui n'atteint pas jusqu'à la vie même, demeure étranger au beau. Le but le plus haut de l'art, c'est encore, en somme, de faire battre le cœur humain, et, le cœur étant le centre même de la vie, l'art doit se trouver mêlé à toute l'existence morale ou matérielle de l'humanité.
Grâce à la complexité croissante de nos connaissances acquises, chacune de nos sensations ne vient plus maintenant au jour qu'enlacée, enveloppée par une multitude d'idées qui la pressent et la soutiennent de leurs replis sans nombre, comme ces lianes inextricables qui courent dans les forêts vierges et recouvrent tout de leurs branches légères. Une science prise à part ne peut sembler, au premier abord, ennemie de la poésie que parce qu'elle est spéciale, trop cantonnée dans un coin de la réalité. Au contraire, une science universelle et synthétique aurait une poésie venant de son immensité même. La science, parce qu'elle a l'œil fixé sur la nature, n'est pas nécessairement terre à terre : le ciel n'estil pas aussi dans la nature?
Il y a des génies si comolexes que chacun peut se retrouver en eux. C'est avec surprise et presque
avec une sorte de stupeur que, dans certains vers où vous vous voyez tout d'un coup en présence de vous-même, vous reconnaissez vos sentiments les plus personnels, vos pensées les plus intimes : vous sentez vous échapper la propriété de ce que vous jugiez le plus vôtre. Parfois votre propre accent, cette chose si personnelle, vous est renvoyé comme par un écho; ou plutôt c'est vous-même qui n'êtes que l'écho : vous avez été deviné, votre vie a été vécue avec des centaines d'autres par le poète. Un grand homme épuise, pour ainsi dire, à l'avance son siècle : ceux qui viendront après lui l'imiteront même sans le connaître, parce qu'il les contenait d'avance et les avait devinés.
Le laid peut être transfiguré par le génie; mais la recherche ou même la tolérance du laid tue le simple talent. Thersite est peut-être au fond pour l'artiste un sujet d'étude valant Adonis ; mais Thersite manqué blesse le regard , et Adonis manqué offre encore, à défaut de la vie, un certain charme primitif de lignes courbes, régulières, de contours que le regard suit sans effort. Il est parfaitement admissible que le chef-d'œuvre d'un salon de peinture soit un singe; mais il est triste de constater que la grimace empreinte sur le visage de ce singe ait été en quelque sorte le type et l'idéal secret poursuivi dans la plupart des tableaux ou des statues médiocres du même salon : tous ces artistes ont rêvé de singes, et non d'hommes, en composant leurs œuvres; autrefois il y avait des sourires convenus
et figés, aujourd'hui ce sont des contorsions convenaes, des grimaces à demeure. Le réalisme mal entendu rend le demi-talent absolument intolérable.
Le symbolisme est un caractère essentiel de la vraie poésie : ce qui ne signifie et ne représente pas autre chose que soi-même n'est pas vraiment poétique. S'il y a une sorte d'égoïsme des formes qui fait qu'elles vous disent seulement moi, sans vous faire rien penser au delà d'elles-mêmes, il y a aussi une sorte de désintéressement et de libéralité des formes qui fait qu'elles vous parlent d'autre chose qu'elles-mêmes et, par delà leurs contours, vous ouvrent des horizons sans limites. C'est alors seulement qu'elles sont poétiques. Alors aussi elles ne sont plus purement matérielles : elles prennent un sens intellectuel, moral et même social; en un mxOt, elles deviennent des symboles. Pour leur donner ce caractère, il n'est besoin d'introduire dans le style ni l'allégorie précise des anciens, ni le vague de certains modernes qui croient qu'il suffit de tout obscurcir pour tout poétiser, ou de supprimer les idées pour avoir des symboles. C'est par la profondeur de la pensée même et de l'émotion qu'on donne au style l'expression symbolique, c'està-dire qu'on lui fait suggérer plus qu'il ne dit et qu'il ne peut dire, plus que vous ne pouvez dire vous-même.
A. de Musset a eu sans doute raison de dire, à propos de la langue des vers, qu'elle a cela pour
elle que le monde « l'entend et ne la parle pas »; tous pourtant, à certains moments de notre vie, nous l'avons parlée, le plus souvent sans le savoir; notre voix a eu de ces inflexions mélodiques, notre langage a pris quelque chose de ce rythme cadencé qui nous charme chez le poète ; mais cette tension nerveuse a passé : nous sommes revenus à la langue moyenne et vulgaire, qui correspond à un état moyen de la sensibilité. Le vers nous fait remonter d'un ton dans la gamme des émotions. Fixer, perfectionner cette musique de l'émotion, tel a été au début et tel est encore l'art du poète. On pourrait définir le vers idéal : la forme que tend à prendre toute pensée émue.
Il est certaines pensées qui naissent en nous toutes prêtes à être mises en vers, qui sont déjà des vers; il y a une sorte de poésie sans paroles, d'harmonie délicieuse des pensées entre elles qui ne demande qu'à s'exprimer, à devenir sensible pour l'oreille. Cette belle jeune fille de la légende dont chaque parole faisait sortir un joyau de sa bouche, c'est la poésie; la pensée du poète, vivante et frémissante encore, vient s'enchâsser dans l'or et le diamant : on ne peut plus l'en séparer sans la briser.
Le vers, avec la régularité de ses sons, l'absence de tout heurt entre les mots, le glissement léger et continu des syllabes, est une aide pour l'inteUigence comme pour la mémoire. On ne demande plus au mot que de laisser voir la pensée sans y projeter
d'ombre, sans troubler le regard qui la fixe ; il coule sur elle, comme un flot pur dont le mouvement n'empêche pas d'apercevoir le lit qu'il recouvre sans le voiler.
Les instruments de musique qui ont été longtemps aux mains des grands maîtres en gardent à jamais quelque chose; les mélodies dont a frémi le violon d'un Kreutzer ou d'un Viotti semblent avoir peu à peu façonné le bois dur; ses molécules inertes, traversées par des vibrations toujours harmonieuses, se sont d'elles-mêmes disposées dans je ne sais quel ordre qui les rend plus propres à vibrer de nouveau selon les lois de l'harmonie : l'instrument purement mécanique est devenu à la longue une sorte d'organisme où l'art même du musicien s'est incarné; il a pris l'habitude de chanter. Le vers ressemble à ces instruments presque vivants, créés peu à peu par le génie; toute pensée, en passant au travers, prend une voix musicale et chante, et il semble qu'il n'y ait qu'à le toucher pour en tirer une mélodie.
La prose, ce qu'il y a de plus relatif et de plus mobile dans le langage, semble mieux convenir pour l'expression de nos idées modernes, si changeantes elles-mêmes. Les grands poèmes des anciens âges ressemblent à ces pyramides dressées pour l'éternité, où les vieux peuples aimaient à inscrire leur histoire en caracières merveilleux et symboliques : aujourd'hui, les faits et les idées se suc-
cèdent si vite pour nos cerveaux fatigués que nous avons à peine le temps de les transcrire à la hâte, le plus simplement possible, sans symboles ni ligures délicatement sculptées; puis nous laissons s'envoler au gré du vent tous ces feuillets noircis : écrire n'est plus graver.
Dans les cirques de montagnes se trouvent des recoins profonds où viennent coïncider tous les bruits des monts qui s'élèvent à l'entour; un écho musical en sort qui résume en lui la vie de toute la montagne, depuis sa base jusqu'à son faîte : c'est ainsi que, dans le cœur des grands poètes, tout le cycle de la vie humaine vient pour ainsi dire aboutir et éveiller une voix.
PHILOSOPHIE ET RELIGION
L'intelligence ne peut rester à jamais immobile : c'est un éclair qui marche, comme celui que jettent sous le soleil les rames ruisselantes d'une barque lancée à force de bras.
La pensée a son remède en elle-même : une science assez grande est plus sûre que l'innocence; une curiosité sans limites guérit d'une curiosité bornée. L'œil qui voit jusqu'aux étoiles ne se pose pas longtemps sur rien de bas : il est sauvegardé par l'étendue et la lumière de son regard, car la lumière est une purification.
Il faut se défier de la force que les opinions, surtout les opinions morales, sociales et métaphysiques, semblent prendre lorsqu'elles sont réunies en faisceau, ccJmme les sarments de la fable ; cette force de résistance qu'elles gagnent n'augmente en rien leur valeur intrinsèque, — de même que chaque sarment reste individuellement aussi fragile, même au sein du faisceau qui résiste à la main la plus vigoureuse. Novalis disait : « Ma croyance a gagné un prix infini à mes yeux, du moment que j'ai vu qu'une autre personne commençait à la partager. » — C'est là une constatation psychologique fort juste, mais c'est au fond la constatation d'une illusion dangereuse et contre laquelle il faut se prémunir; car, dans un certain entraînement de passion, il est plus facile de se tromper à deux, il est plus facile même de se tromper quand on est mille, que quand on est un.
La science a ses enthousiastes, mais elle a aussi ses fanatiques ; elle aurait au besoin ses intolérants et ses violents. Heureusement, elle porte son remède avec elle : agrandissez la science, et elle devient le principe même de toute tolérance, car la science la plus grande est celle qui connaît le mieux ses limites.
J'observais l'autre jour un très jeune enfant qui jouait dans une chambre : un rayon de soleil étant venu à passer au travers des volets fermés, l'enfant courut vers ce trait lumineux qui fendait l'air, pour essayer de le saisir entre ses mains ; à son grand
étonnement, la clarté blanche se déroba à ses prises : elle était seulement dans son œil. L'humanité a fait, dans le cours des temps, bien des découvertes analogues.
Quiconque s'analyse à l'excès est nécessairement malheureux. Si donc il est possible que l'esprit d'analyse coûte un jour à quelques-uns leur moralité, il leur coûtera en même temps le bonheur : ce sont de trop grands sacrifices pour qu'ils puissent jamais tenter beaucoup de gens.
Notre époque est un temps de trouble et d'inquiétude pour les esprits qui ne possèdent pas le calme un peu triste et la raison froide du savant ou du philosophe : c'est là précisément ce qui fait sa grandeur. Celui-là ne se sent jamais troublé ni inquiet, qui n'a jamais cherché la vérité ou qui croit à jamais l'avoir trouvée ; mais le premier manque de cœur, et, quant au second, ne manque-t-il pas de clairvoyance?
Il y avait une femme dont l'innocente folie était de se croire fiancée et à la veille de ses noces. Le matin, en s'éveillant, elle demandait une robe blanche, une couronne de mariée, et, souriante, se parait, a C'est aujourd'hui qu'il va venir », disaitelle. Le soir une tristesse la prenait, après l'attente vaine; elle ôtait sa robe blanche. Mais le lendemain, avec l'aube, sa confiance revenait : « C'est pour aujourd'hui », disait-elle. Et elle passait sa vie dans
cette certitude toujours déçue et toujours vivace, n'ôtant que pour la remettre sa robe d'espérance. L'humanité est comme cette femme, oublieuse de toute déception : elle attend chaque jour la venue de son idéal ; il y a probablement des centaines de siècles qu'elle dit : « c'est pour demain »; chaque génération revêt tour à tour la robe blanche. La foi est éternelle comme le printemps et les fleurs.
Un jour que j'étais assis à ma table de travail, mon amie est venue à moi tout inquiète : « Quel front triste! Qu'as-tu donc? Des larmes, mon Dieu! T'ai-je fait de la peine? — Eh! non; m'en fais-tu jamais? Je pleure d'une pensée, tout simplement, oui, d'une pensée en l'air, abstraite, d'une pensée sur le monde, sur le sort des choses et des êtres. N'y a-t-il pas dans l'univers assez de misères pour justifier une larme qui semble naître de rien? » Tout homme peut pleurer ou sourire ainsi, non sur lui, ni même sur les siens, mais sur le grand Tout oià il vit, et c'est le propre de l'homme que cette solidarité consciente où il se trouve avec tous les êtres, cette douleur ou cette joie impersonnelle qu'il est capable d'éprouver. Sympathiser avec la nature entière, en chercher le secret, vouloir contribuer à son amélioration, sortir de son égoïsme pour vivre de la vie universelle, voilà ce que l'homme fera toujours par cela seul qu'il est homme, qu'il pense et qu'il sent.
Ce soir, de Sermione, la presqu'île chère à Catulle, je voyais sur la surface du lac de Garde briller autant d'étoiles que j'en pouvais apercevoir au plus profond des cieux : chaque étoile reflétée sur le lac n'était, en réalité, que le miroitement d'une goutte d'eau voisine de ma main; chacune des lueurs du ciel était un monde séparé de moi par un infini; les étoiles du ciel et celles du lac étaient pourtant les mêmes pour mon regard : ce que saisit le moins l'œil humain, c'est la distance réelle des choses et la profondeur vraie de l'univers. Pourtant la science corrige le regard, mesure les distances, creuse toujours davantage la voûte de la sphère céleste; distinguant les objets de leurs reflets, elle marque à la fois la place du rayon dans l'eau et son origine dans les cieux. Peut-être un jour, au ciel de la pensée indéfiniment élargi, entreverra-t-elle le foyer primitif et lointain, le noyau central d'où sort toute lumière, et dont nous ne saisissons encore que des rayons brisés sur des surfaces, des reflets renvoyés par les objets les plus proches de nous, des scintillements fuyants sur un miroir qui tremble.
Dans une église de Vérone, des sentences sacrées sont inscrites sur les dalles de marbre où l'on marche; elles se suivent, se complètent l'une l'autre et, obscures d'abord, elles prennent un sens et s'éclairent à mesure qu'on avance sous les hautes voûtes : ainsi en est-il dans la vie, où toutes les croyances religieuses ou philosophiques au milieu
desquelles nous marchons et respirons nous semblent d'abord énigmatiques et mystérieuses; nous les foulons quelquefois aux pieds sans les comprendre; à mesure que nous avançons, nous en saisissons mieux le sens caché, les naïvetés et les profondeurs. Chaque pas dans la vie est une perspective qui s'ouvre pour nous dans le cœur de l'humanité : vivre, c'est comprendre, et comprendre, ce n'est pas seulement tolérer, mais aimer. Cet amour, d'ailleurs, n'exclut ni la clairvoyance, ni l'effort pour améliorer et transformer : au contraire, l'amour vraiment actif doit être avant tout un désir de transformation et de progrès. Aimer un être, une croyance, c'est chercher à les élever.
La certitude n'a jamais nui au rêve, ni la connaissance des faits réels à l'élan vers l'idéal : le moissonneur, ramassant avec soin en son grenier les gerbes qu'il a recueillies et comptées lui-même, n'a jamais empêché le semeur de s'en aller la main ouverte, l'œil tourné vers les moissons lointaines, jeter au vent le présent, le connu, pourvoir germer un avenir qu'il ignore et qu'il espère.
L'homme a trop souvent, tout le long de l'histoire, placé sa dignité dans les erreurs, et la vérité lui a paru tout d'abord une diminution de lui-même. La vérité ne vaut pas toujours le rêve, mais elle a cela pour elle qu'elle est vraie : dans le domaine de la pensée il n'y a rien de plus moral que la vérité.
Si quelqu'un de nous éprouve le besoin d'un nid où poser son espérance, il le construira lui-même brin par brin, dans la liberté de lair, le quiilant quand il en est las pour le refaire à chaque printemps, à chaque renouveau de sa pensée.
Quand une idée est conçue avec force, elle tend à prendre des traits, un visage, une voix; nos oreilles croient entendre, nos yeux croient voir ce que sent notre cœur.
Il faut aimer son idée pour éprouver le besoin de lui donner la vie.
Notre cerveau est de la chaleur solaire transformée; il s'agit de répandre cette chaleur, de redevenir rayon de soleil. Cette ambition est très douce, elle n'a rien d'exorbitant, si l'on songe combien un rayon de soleil est peu de chose, combien il s'en perd dans l'infini ; il a pourtant suffi d'une portion relativement petite de ces rayons errant dans l'espace pour façonner la terre et l'homme.
On ne saurait assez se persuader combien une tète humaine est étroite, combien nous avons de peine à faire entrer en nous toute la pensée d'autrui et à regarder les choses du point de vue d'où les autres les regardent. Dans les pays de montagne, ne suffit-il pas parfois d'une distance de quelques pas pour nous cacher une haute cime qu'un autre mieux
placé découvre au loin. Il ne faut pas craindre la diversité des opinions, il faut au contraire la provoquer : deux hommes sont d'un avis contraire, tant mieux peut-être; ils sont beaucoup plus dans le vrai que s'ils pensaient tous les deux la même chose. Quand plusieurs personnes veulent voir tout un paysage, elles n'ont qu'un moyen, c'est de se tourner le dos les unes aux autres. Si on envoie des soldats en éclaireurs, et qu'ils aillent tous du même côté en n'observant qu'un seul point de l'horizon, ils reviendront très probablement sans avoir rien découvert. La vérité est comme la lumière, elle ne nous vient pas d'un seul point; elle nous est renvoyée par tous les objets à la fois, elle nous frappe en tous sens et de mille manières : il faudrait avoir cent yeux pour en saisir tous les rayons. L'humanité en son ensemble a des millions d'yeux et d'oreilles; ne lui conseillez pas de les fermer ou de ne les tendre que d'un seul côté : elle doit les ouvrir tous à la fois, les tourner dans toutes les directions ; il faut que l'infinité de ses points de vue corresponde à l'infinité des choses.
C'est en partie par suite d'une erreur que Christophe Colomb a découvert l'Amérique. On ne peut pas juger les théories métaphysiques sur leur vérité absolue, qui est toujours invérifiable, mais sur leur fécondité. Ne leur demandez pas d'être vraies, mais de le devenir. Une erreur féconde est plus vraie au point de vue de l'évolution universelle qu'une vérité trop étroite et stérile. Il est triste, dit quelque part
Renan, de songer que c'est M. Homais qui a raison, et qu'il a vu vrai comme cela, du premier coup, sans cdort et sans mérite, en regardant à ses pieds. — Eii bien, non, M. Homais n'a pas raison, enfermé qu'il est dans son petit cercle de vérités positives. Il a pu fort bien « cultiver son jardin », mais il a pris son jardin pour le monde, et il s'est trompé. Il eût peut-être mieux valu pour lui tomber amoureux d'une étoile, enfin être hanté par quelque chimère bien chimérique, qui, du moins, lui eût fait faire quelque chose de grand.
Le pressentiment du progrès vient se confondre avec le sentiment même de la présence actuelle du divin : on croit sentir l'idéal prendre vie et palpiter près de soi. On est comme l'artiste qui contemple intérieurement l'œuvre projetée avec tant d'amour et avec une telle puissance de regard qu'il la voit surgir devant ses yeux : sur la toile encore incolore se lève la forme rêvée, et elle est plus belle peut-être qu'elle ne sera jamais.
L'amour de Dieu apparaît comme une surabondance de l'amour humain. Notre cœur se sent par moments plus grand que le monde, et cherche à le dépasser.
Toutes les fois que notre cœur est violemment refoulé, il se produit en nous une réaction inévitable ; il faut que nous répondions du dedans aux
coups venus du dehors : cette réponse est tantôt la révolte, tantôt l'adoration. Tous les faibles, tous les déshérités, tous les souffrants, tous ceux à qui le malheur ne laisse même pas la force nécessaire pour s'indigner, n'ont qu'un recours : l'humilité douce et consolante de l'amour divin. Quiconque sur terre n'aime pas assez et n'est pas assez aimé, cherchera toujours à se tourner vers le ciel : cela est régulier comme le parallélogramme des forces.
Un fils de bûcheron n'éprouve aucun sentiment de frayeur dans la solitaire et obscure forêt où il est né, sous les perspectives infinies des grands dômes de feuillage; un enfant de la ville qu'on y transporte s'y croit perdu et se met à pleurer. Cette forêt, c'est le monde de la science, avec ses dédales d'ombre, son étendue illimitée, avec les obstacles sans nombre qui barrent le passage et qu'on n'abat qu'un à un : celui qui y est né n'en a plus peur, il y vit heureux. Il faut se résoudre hardiment à être les fils des bûcherons.
Avec le progrès de la pensée réfléchie, sous le regard scrutateur de la science, nous avons vu reculer une à une au rang des apparences les réalités d'autrefois. Et de toutes les croyances naïves, de tous les beaux rêves puérils de l'humanité, nul ne redescendra du fond de l'infini bleu, grand ouvert sur nos têtes, et dont la profondeur est faite de solitude.
Nous sommes comme sur le Léviathan dont une
vague avait arraclié le gouvernail et un coup de vent brisé le mât. Il était perdu dans l'océan, de même que notre terre dans l'espace. II alla ainsi au hasard, poussé par la tempête, comme une grande épave portant des hommes; il arriva pourtant. Peut-être notre terre, peut-être l'humanité arriveront-elles aussi à un but ignoré qu'elles se seront créé à elles-mêmes. Le gouvernail est brisé depuis longtemps ou plutôt il n'y en a jamais eu, il est à faire : c'est une grande tâche, et c'est notre tâche.
Un des grands avantages de la science , c'est qu'elleutilise jusqu'aux demi-talents et aux esprits les plus modestes, — ce que l'art ne peut pas faire. Un poète médiocre est bien souvent un être absolument inutile, un zéro dans l'univers; au contraire, un esprit très ordinaire, qui apportera un perfectionnement presque insignifiant dans l'enroulement des fils d'une bobine électrique ou dans l'engrenage d'une machine à vapeur, aura rendu un réel service : il aura fait son œuvre ici-bas, il aura payé son tribut, justifié sa place au soleil. Tandis que l'art ne souffre pas la médiocrité, la science peut s'appuyer sur elle ; chez tous elle peut rencontrer des collaborateurs.
Les digues bâties à pierres perdues sont les plus solides de toutes. Quand on marche sur ces digues, on sent la mer passer et frémir non seulement autour de soi, mais sous ses pieds mêmes ; on entend
le grondement vain de l'eau qui se joue autour de chaque bloc non taillé ni cimenté sans pouvoir en arracher un seul, et qui baigne tout sans rien détruire. Telles sont dans l'esprit les constructions de la science, bâties avec de petits faits amassés au hasard, que les générations ont jetés en désordre les uns sur les autres, et qui pourtant finissent par se tenir si solidement que nul effort de l'imagination ne peut plus les disjoindre : le rêve se joue désormais autour de ces réalités emboîtées l'une dans l'autre, sans pouvoir les entamer. L'esprit humain, malgré son va-et-vient éternel, sent alors en lui quelque chose de solide, que les vagues des flux et des reflux peuvent pénétrer, non emporter.
Nous avons tous une patrie intellectuelle, comme une patrie terrestre ; dans celle-là comme dans celle-ci nous sentons des concitoyens, des frères, vers lesquels nous pousse une sympathie naturelle.
Les hommes se plairont toujours à mettre en commun et à partager leurs idées, comme les disciples de Socrate apportaient ensemble et partagaient leurs repas dans la petite maison remplie par l'amitié; on est rapproché par ce qu'on sait, suppose ou préjuge, comme par ce qu'on aime. Le rayonnement de notre cœur doit d'abord chercher ceux qui sont plus près de nous, ceux qui sont nos voisins par leur pensée et leurs travaux.
Le travail ne façonne pas seulement les objets, il
façonne aussi à la longue le travailleur : une même occupation poursuivie avec le même amour finit par donner à la longue le même cœur. Le travail, de quelque ordre qu'il soit, constitue donc un des liens les plus forts entre les hommes.
Chez tout honuTie sincère et enthousiaste, ayant à dépenser une surabondance d'énergie morale, on trouve l'étoffe d'un missionnaire, d'un propagateur d'idées et de croyances. Après la joie de posséder une vérité ou un système qui semble la vérité, ce qui sera toujours le plus doux au cœur humain, c'est de répandre cette vérité, de la faire parler et agir par nous, de l'exhaler coinme notre souffle même, de la respirer et de l'inspirer tout ensemble. Il n'y a pas seulement douze apôtres dans l'histoire de l'humanité; on compte encore aujourd'hui et on comptera dans l'avenir autant d'apôtres que de cœurs restés jeunes, forts et aimants. Il n'existe pas d'idée dans notre cerveau qui n'ait un caractère social, fraternel, une force d'expression et de vibration par delà le moi.
Il fut un temps, avant que les êtres animés eussent des yeux, où pesait sur le monde physique une nuit aussi sombre et aussi lourde que celle qui pèse aujourd'hui sur le monde moral. Au-dessus de cette nuit pourtant, la lumière planait, mais il n'y avait point d'œil pour la voir. De siècle en siècle, elle échauffa, elle fit vibrer l'être encore aveugle. D'abord opaque, inerte, presque insensible, ce n'est que sous l'éblouissement et la cha-
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leur continue des rayons que l'œil de l'être primitif, par degrés s'éclaircissant, s'est senti devenir cristal, et, vivant miroir, a retlété. La lumière a fait les yeux en les pénétrant leur transparence n'est qu'un peu de sa clarté restée en eux. — Cet idéal tremblant au fond des cœurs, est-ce aussi une aube près de poindre? L'être lui-même n'est-il, tout entier, qu'un regard lent à s'ébaucher, lent à s'ouvrir à la lumière, à la vraie lumière, celle qui, gagnant de proche en proche, imprégnerait de sa clarté tout ce qu'il y a d'aveugle et pénétrerait toute nuit, à l'infini? Qui sait, après tout, si regarder obstinément, ce n'est point finir par voir? L'immense effort, conscient ou non, est-il en nous, est-il en tout, et s'achèvera-t-il en une immense aurore? — Pourquoi pas?
Une fleur est une amie pour nous, pourtant elle ne tire sa couleur et son charme que d'un rayon de soleil; et d'autre part, ce rayon auquel devrait remonter notre affection est tout impersonnel : il crée la beauté et passe; c'est dans le soleil qu'il faudrait aimer le rayon et la fleur.
Je me rappelle mon long désespoir le jour où, pour la première fois, il m'est entré dans l'esprit que la mort pouvait être une extinction de l'amour, une séparation des cœurs, un refroidissement éternel; que le cimetière avec ses tombes de pierre et ses quatre murs pouvait être la vérité; que du jour au lendemain les êtres qui faisaient ma vie morale
me seraient enlevés, ou que je leur serais enlevé et que nous ne serions jamais rendus les uns aux autres. 11 y a de certaines cruautés auxquelles on ne croit pas, parce qu'elles vous dépassent trop; on se dit : c'est impossible, parce qu'intérieurement on pense : comment pourrais-je faire cela?
Elle était profonde sans le savoir, cette croyance des anciens qui voyaient partout autour d'eux se mouvoir et agir l'âme des ancêtres, qui sentaient revivre à leurs côtés les morts, peuplaient le monde d'esprits et douaient ces esprits d'une puissance plus qu'humaine. Si la pensée traverse la mort, elle doit devenir pour autrui une providence. Il semble que l'humanité ait le droit de compter sur ses morts comme elle compte sur ses héros, sur ses génies, sur tous ceux qui marchent devant les autres. S'il est des immortels, ils doivent nous tendre la main, nous soutenir, nous protéger : pourquoi se cachentils de nous? Quelle force ne serait-ce pas pour l'humanité de sentir avec elle, comme les armées d'Homère, un peuple de dieux prêt à combattre à son côté ! Et ces Dieux seraient ses fils, ses propres fils, sacrés par le tombeau ; leur nombre irait s'agrandissant toujours, car la terre féconde ne cesse pas de produire la vie, et la vie se fondrait en immortalité. La nature créerait ainsi elle-même des êtres destinés à devenir sa propre providence. Cette conception est peut-être la plus primitive et en même temps la plus attrayante qui ait jamais tenté l'esprit humain. Dans les tombes des anciens peuples, on
accumulait tout ce qui était cher au mort : ses armes, ses chiens, ses femmes; ses amis mêmes se tuaient parfois sur la tombe, ils ne pouvaient admettre que l'affection pût être brisée comme un Hen. L'homme s'attache à tout ce qu'il touche, à sa maison, à un morceau de terre; il s'attache à des êtres vivants, il aime : le temps lui arrache tout cela, taille au vif en lui. Et tandis que la vie reprend son cours, répare ses blessures, comme la sève de l'arbre recouvre les marques de la cognée, le souvenir, agissant en sens inverse, le souvenir — cette chose inconnue dans la nature entière — garde les blessures saignantes et de temps en temps les ravive.
Là où le philosophe ignore, il est moralement forcé de dire aux autres et de se dire à lui-même : j'ignore, je doute, j'espère, rien de plus.
Le sentiment le plus original et l'un des plus profondément moraux de notre siècle, — du siècle de la science, — c'est précisément ce sentiment de doute sincère par lequel on considère tout acte de foi comme une chose sérieuse, qu'on ne saurait accomplir à la légère, un engagement plus grave que tous ces engagements humains qu'on hésite tant à prendre : c'est la signature dont parlait le moyen âge, qu'on trace avec une goutte de son sang et qui vous enchaîne pour l'éternité.
Le germe du pessimisme est chez tout homme : pour connaître et juger la vie, il n'est même pas
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besoin d'avoir beaucoup vécu, il suffit d'avoir beaucoup soulïert.
Quand on monte sur un sommet pour contempler une chaîne de montagnes, on voit, à mesure qu'on s'élève, surgir et se ranger tout le long de l'horizon les cimes blanches de neige; debout, l'une à côté de l'autre, étincelantes sous leurs glaciers, elles montent en silence dans la lumière : il semble qu'un immense effort soulève ces masses énormes et les porte en haut, il semble que leur immobilité ne soit qu'apparente; on croit se sentir emporté avec elles vers le zénith. Ainsi les héros de la légende indienne, quand ils sont fatigués de la vie et de la terre, réunissant leurs dernières forces, gravissent, la main dans la main, la haute montagne, l'Himalaya; la montagne les porte dans la nue. Pour tous les anciens peuples, la montagne était la transition entre la terre et le ciel ; c'était là que les âmes, profitant de l'élan que la terre s'était imprimé à elle-même, prenaient plus libre ment leur essor : la montagne était une voie vers les cieux ouverte par la nature même. Peut-être y a-t-il quelque chose de profond dans ces idées naïves qui prêtent à la nature des aspirations plutôt humaines : n'existe-t-il pas en elle de grandes voies tracées, de grandes lignes, de grandes ébauches? Elle a fait tout cela sans le savoir, comme les blocs de pierre se sont soulevés lentement vers les étoiles sans savoir où ils allaient. A l'homme de mettre un sens à son œuvre de se servir de ses efforts, d'employer les siècles passés comme des matériaux sur lesquels s'élèvera l'avenir : en gravissant la nature, il aura gravi le ciel.