LE MAL DU POETE
Falicon (près Nice).
Il ne me suffît pas d'être l'œil où se peint Un seul jour l'univers muet, — et qui s'éteint. Je voudrais te fixer, ô grande image obscure, T'imprimer en autrui ! L'éternelle Nature Me hante, me poursuit et déborde mes vers. Je me sens trop petit pour l'immense univers : Il m'effraie, il m'attire ; en mon âme obsédée S'agite tout un monde inquiet et charmant. Sans cesse éclôt en moi quelque nouvelle idée. Plus tentante, qui fait ma joie et mon tourment. Je sens trop pour le dire, et pourtant le silence M'oppresse comme un poids, et je me laisse aller A suivre ces doux vers que j'entends m'appeler Et dont vibre à mon cœur l'indécise cadence. Tout ce qui naît en moi demande à s'envoler : Gomment garder l'idée? Il en est de si belles Que malgré nous nos cœurs s'entr'ouvrent devant
[elles Pour leur livrer passage et les montrer au jour :
Celles que l'on conçoit, on les veut immortelles! La pensée est en nous large comme l'amour Et désire en autrui se verser sans relâche. Ainsi que la vertu, l'art se sent généreux : Lorsque je vois le beau, je voudrais être deux. Dans cet enivrement je ne sais quoi se cache D'infini, de trop grand pour un cœur isolé; Le partager s'impose à nous comme une tâche : De ce désir profond bat notre sein troublé. Mais alors, mesurant tout à coup sa faiblesse, L'homme devant le beau se prend à soupirer; Sur son cœur trop étroit descend une tristesse : Les hauts plaisirs sont ceu.x qui font presque pleurer.