‹ J. M. GuyauChapitre 91 sur 98 · CLAIR DE LUNE · texte numérisé non relu

CLAIR DE LUNE

Nice, 1880.

Hier, par ma fenêtre entr'ou verte à la brune, S'est glissé tout à coup un frais rayon de lune. Doux comme une caresse, incertain et tremblant Comme un premier regard d'amour, ce rayon blanc Se posa sur ma main qui frémit, lumineuse. Il était si charmant dans la nuit vaporeuse Que je tremblais tout bas de le voir s'envoler; Mon cœur battait... je crus l'entendre me parler : ce Puisque je te suis doux, disait-il, ô poète. Puisque ton cœur, et non ton œil seul me reflète, Puisque tu me comprends, chante-moi, chante-moi! Est-ce en vain que des cieux je suis venu vers toi, Qu'en riant je me joue au sein du sombre espace Et sous tes yeux, léger comme tes rêves, passe?.. Fixe-moi dans un vers, cet éternel miroir! » — « Mais, doux rayon, cent fois les poètes du soir, L'œil tourné vers le point où blanchissait la nue, Ont déjà vu descendre, impalpable et ténue. Ta lumière divine; ils t'ont chanté cent fois. Comme une forme blanche et fuyant dans les bois

La Grèce l'adorait; la brumeuse Angleterre, L'Allemagne rêvant dans les soirs, te préfère Au grand soleil de feu... laisse-moi, je ne puis Recommencer si tard l'hymne de tant de nuits! »

Ainsi je m'excusais. Mais toujours, fascinante, La laiteuse clarté courait sur mes doigts: «Chante!» Me redisait la voi.\. « Quoi ! poète, as-tu peur De chanter une fois de plus en mon honneur, Alors que, chaque soir, là-haut je recommence Mon immortel sourire au fond du ciel immense Et répète pour toi ma joie et ma clarté? Non, ton chant doit durer autant que ma beauté! »

Tandis que j'écoutais cette voix me poursuivre, Des vers naissaient en moi; les voici, je les livre. Les beaux soirs, ici-bas, sont bien vieux; seul mon

[cœur Est jeune, et se remplit de toute leur douceur.

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