‹ J. M. GuyauChapitre 92 sur 98 · L AGAVE-ALOES · texte numérisé non relu

L AGAVE-ALOES

Menton.

Sur le roc se dresse un agave :

Là, dans les airs, depuis longtemps, Il croit, plante impassible et grave, Que n'émeut jamais le printemps.

Ni fleurs ni fruits dans sa verdure; Roide sur le granit brûlé.

Jamais sa feuille énorme et dure A nul vent tiède n'a tremblé.

Tout d'un coup, après des années, La plante sent une douceur.

Ses feuilles s'ouvrent étonnées :

Une tige part de son cœur,

Tige puissante qui s'élance, Telle qu'un arbre, droit dans l'air, Et qui, joyeuse, se balance A la folle brise de mer !

Au soleil, comme par prodige, D'heure en heure on la voit grandir :

Déjà, du bout vert de la tige, Des boutons cherchent à sortir.

Ils s'ouvrent : la fleur triomphante, Portée au ciel comme en un vol, S'épanouit; alors la plante, L'œuvre achevé, meurt sur le sol.

Elle ne vivait, immobile, Rassemblant toute sa vigueur.

Que pour voir, — sublime et fragile, — Cette fleur monter de son cœur.

Humanité, plante fixée Depuis si longtemps au sol nu, Mais où dort la vague pensée, Le rêve d'un ciel inconnu ;

Toi dont la vie âpre épouvante, En proie à l'éternel labeur, — Ton passé n'est-il qu'une attente, Songes-tu tout bas à ta fleur?

Rassembles-tu toute ta sève Dans un amour silencieux, Pour qu'un jour ton idéal lève Sa vivante corolle aux cieux?

Chacun de nous, courbé sur terre, Fouillant le sol profond et dur.

Travaille pour toi, fleur légère Qui t'entr'ouvriras dans l'azur!

L'homme, racine patiente,

Peine ici-bas à te nourrir;

Oh ! ne trompe pas notre attente,

Vis, pour que nous puissions mourir!

La plante, elle, aperçoit ravie S'ouvrir sa fleur blanche au matin :

Nous, en te donnant notre vie, Nous ne savons si c'est en vain.

Quand donc te verrons-nous éclore?

Peut être mourrons-nous ce soir...

Nous travaillons pour ton aurore.

Mais qui de nous pourra la voir?

XIU

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