LA MARQUISE DES LIGNERIS
A Maiiarne (!\4i/liè^res (ajicicrnie coHeciion Je M. Je Saint-Laumei )
NATTIER, PEINTRE A LA MODE
Le poète de Vert-Vert espérait, pour les lettres, un renouveau semblable à celui qu’il saluait pour les arts. Il assurait qu’on verrait renaître le temps où le Roi soutenait ensemble a les Racines et les Mignards ». 11 lui fallut attendre, pour jouir des privilèges de Racine et être admis à la Cour, le temps où Madame de Pompadour y fit sentir son règne aimable. Nattier y devait triompher, plus modestement, quelque temps avant lui ; on sait qu’il ne fut point ingrat pour l’écrivain qui lui donnait le premier son titre, bientôt célèbre, d’ « élève des Grâces ». 11 fit le portrait de Gresset, légué par les neveux du poète au musée d’Amiens, sa ville natale, agréable effigie, plus flatteuse et moins spirituelle que celle que devait peindre Tocqué, après le Méchant et l’Académie. L’ovale de Nattier n’est pas daté, mais l’âge du modèle le montre contemporain du poème ; Gresset a vingt-sept ou vingt-huit ans ; l’habit de velours est d’un rouge passé, et le jabot de mousseline est orné de dentelles ; le visage, de trois quarts, paraît jeune et fin. C’est sans doute à propos de cette toile que Gresset fit son madrigal connu :
Ma chère Eglé, l’amitié, pour me plaire,
Trace mon portrait en ce jour.
Toi, demain, si tu veux, tu pourras le mieux faire:
Le pinceau le meilleur est celui de l’Amour.
Nattier exposa aux Salons jusque vers la fin de sa vie. Les livrets de ces expositions nous sont précieux pour reconnaître et identifier beaucoup de ses œuvres. Au Salon de 1738, par exemple, on trouve, avec le portrait du chevalier d’Orléans, deux importants portraits de femme : « Un tableau représentant Mademoiselle de Rohan, fille du prince de Guémenée, mariée depuis peu à M. le marquis de Crèvecœur, fils du prince de Masserane, en Espagne, sous la forme d’Hébé, déesse de la Jeunesse. » Cette toile nous est encore inconnue ; mais nous retrouvons celle qui représente « Mademoiselle de Canisy, épouse de M. le marquis d’Antin, vice-amiral, tenant une perruche ». C’est l’admirable portrait de la collection Edouard André, désigné autrefois comme représentant Madame de Lauraguais.
Dans ce tableau, où le paysage doit être remarqué comme un des plus soignés de Nattier, la marquise d’Antin apparaît comme une fraîche mariée,
qui vient à peine de quitter le couvent et qui peut-être y va retourner, pour attendre quelque temps encore, suivant la mode de l’époque, la consommation du mariage. A-t-elle seulement quatorze ans sonnés, cette enfant toute gracieuse dans sa robe de moire d’argent, avec la guirlande de fleurs qui va de l’épaule à la taille menue? D’autres fleurs, dans les blonds cheveux, s’accordent avec le bleu des yeux enfantins et le rose d’une bouche mutine. Une main à fossettes mignonnes retient un petit chien noir, qui jappe furieusement vers un perroquet perché sur l’autre main et battant des ailes avec colère; ainsi se trouvent rappelés sur la toile les amis favoris et les jeux innocents de la petite marquise. Qui penserait qu’un jour. Madame d’Antin ayant été veuve de bonne heure. Mademoiselle de Charolais songera à « la donner », comme on dit alors, au roi Louis XV?
La date portée à côté de la signature permet l’identification certaine du tableau, et cet exemple peut éviter d’insister sur d’autres. Il vaut mieux remarquer que, malgré l’intérêt qu’avait Nattier à mettre aux Salons ses œuvres les plus belles, une bonne part de ses tableaux importants n’y ont jamais figuré. On n’y voit point, notamment, le grand portrait de Madame Geoffrin, qu’il peignit cette même année 1738, ni celui de sa fdle, la marquise de la Ferté-Imbault, deux chefs-d’œuvre véritables, demeurés dans la famille d’Estampes, et qu’on ne saurait trop contempler.
On trouve dans les carnets de Madame Geoffrin ces deux mentions : « J’ai été peinte par Nattier en 1738, et ma fille en 1740. Je suis née le 2 juin 1699; ma fille est née le 20 avril 1715. » Ces dates nous renseignent sur l’âge des modèles. Madame Geoffrin tenait beaucoup à « son grand et beau portrait », que, plus tard, le roi Stanislas-Auguste lui demandait vainement, désirant avoir à Varsovie le portrait de sa chère correspondante. C’est une charmante image que garde d’elle la postérité, à laquelle l’amie des philosophes n’était point indifférente. L’aimable femme, chez qui l’intelligence suppléait au savoir, nous apparaît, dans le portrait de Nattier, avec un air très doux de Sibylle. Elle est assise au pied d’un arbre et s’appuie sur un livre ; sa main droite se soulève en un geste évasif. Elle n’est plus la toute jeune femme qui commença à briller dans le salon de Madame