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NATTIER, PEINTRE A LA MODE
tête est peinte avec sécheresse, ainsi qu’il est arrivé quelquefois à Nattier devant des modèles prétentieux, entièrement dépourvus de grâce, et qui semblent avoir découragé sa galante faculté d’embellissement. Le second portrait est celui de la princesse de Rohan, qui fut plus agréable à peindre. Elle est assise sur un tronc d’arbre, dans un fond de paysage où tombe une cascade ; elle a le sein découvert et une de ses boucles brunes flotte sur l’épaule ; le costume est toujours l’éternelle chemise blanche , que recouvre en partie une draperie bleue. L’attitude est rêveuse, non sans apprêt; la main droite tient un livre que la main gauche tourne distraitement; les regards ne s’y portent point, ce qui s’explique assez par le sérieux du titre qui court sur les pages : Histoire universelle . Cette jeune femme, au reste, suit d’autres pensées ; nous savons que Madame de Pompadour n’aura pas de rivale plus ardente, au début de sa faveur auprès du Roi , et que la princesse sacrifiera à ce rêve ambitieux sa liaison avec le jeune Valfons, engagement pourtant sincère et passionné, qui remonte au temps de son portrait.
Deux compositions célèbres de cette époque ont manqué aux expositions du Louvre. Elles sont assez connues par la gravure pour qu’il suffise de les rappeler ici, sous le nom de « la Belle Source » et de « la Chasseuse de Cœurs », qu’elles portent dans les estampes de Meliny et de Henriquez. Ces estampes , qui se font pendant et furent mises en vente seulement en 1764, année de la mort de Nattier, ne portent point les noms des femmes qu’il a peintes et qu’il est intéressant de faire connaître . « La Belle Source », dont les mains sont croisées d’un mouvement si gracieux sur l’urne penchée, n’est autre qu’Elisabeth de la Rochefoucauld, duchesse d’Enville. Le duc d’Enville, lieutenant général des galères, qui commandait l’escadre envoyée en Amérique contre les Anglais, mourut en Acadie, en 1746 ; la toile qui représente sa jeune femme date de 1740. La Chasseresse, qui est de 1742, tient dans les mains la flèche qu’elle vient de prendre au carquois suspendu, avec l’arc, aux branches d’un arbre; c’est Marie de la Rochefoucauld, duchesse d’Estissac et sœur de la duchesse d’Enville. Les deux peintures sont demeurées dans la famille de ces grandes
dames; la première appartient aujourd’hui à M. le duc de la Roche-Guyon, la seconde à M. le comte Aimery de la Rochefoucauld ; on ne saurait les souhaiter en meilleures mains.
Ces tableaux sont les types les plus parfaits de deux compositions que Nattier répétera à satiété. Nous avons déjà rencontré plus d’une « source » ; le nombre de ses « Diane » ou de ses « nymphes chasseresses » n’est pas moins grand. L’année même où il peint la duchesse d’Estissac, il expose un portrait de Madame Bonier de la Mosson, semblablement dévêtue, assise au pied du même arbre, mais tenant l’arc de la main gauche et la flèche de la main droite. La dame Bouret, de la collection Blumenthal, est peu différente. Ces modestes variantes suffisaient à satisfaire la clientèle du peintre. On ne lui demandait aucun effort d’imagination, et moins encore d’observation. Peu de personnes gardaient à l’esprit cette notion juste du portrait, qui était celle des maîtres anciens et que Cochin formule avec simplicité : « Il est naturel de se faire peindre dans l’habit où l’on est le plus ordinairement ou dans celui qui caractérise son état; de tout temps, dans les portraits, on a eu en vue, en conservant sa ressemblance à sa postérité, de conserver les usages de son siècle... »
11 faut alors suivre le goût des modèles, satisfaire leurs prétentions, obéir à leurs caprices. Pour reposer son pinceau de tant de portraits maniérés, Nattier s’est plu à peindre sa fille aînée, la future Madame Tocqué, dans la pose la plus naturelle, toute simple et toute vivante. Elle a cet air de bonhomie un peu bourgeoise qu’elle tient de son père, mais que relève une grande douceur dans les traits. Le peintre sait l’âme de son enfant, et il la dit toute dans l’expression des grands yeux bleus et de la bouche bonne et si peu fardée. En ce moment, il ne travaille point à laisser à l’avenir un délicieux mensonge ; il ne pense qu’au plaisir de son cœur. Et c’est vraiment un morceau de vérité que cette jeune fille au joli sourire, dont la tête, parée d’une seule fleur et d’un ruban bleu, s’appuie sur un bras blanc et potelé. L’autre main tient une brochure ouverte. La robe, sans falbalas , s’ouvre avec grâce ; on aperçoit la pure ligne de l’épaule tombante et la naissance d’une blanche poitrine. Cette toile eût ravi Diderot,