‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XV (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · LA MARQUISE DE LA FE RTÉ - 1 MB AU LT · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE LA FE RTÉ - 1 MB AU LT

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NATTIRR, PEINTRE A LA MODE

qui sera si sévère un jour pour les dernières œuvres du peintre, de plus en plus éloignées de la belle simplicité d’un tel portrait.

Aucune de ses belles commandes ne servit mieux la carrière de Nattier que celle de la duchesse de Mazarin, qui l’appela un jour auprès de ses deux cousines, la marquise de Flavacourt et la marquise de la Tournelle, deux jeunes femmes qui venaient d’être présentées à la Cour et qui étaient destinées à y occuper un rang digne de leur naissance et de leur beauté. C’étaient les deux cadettes des cinq filles de Louis de Mailly , marquis de Nesle, dont l’aînée, la comtesse de Mailly, était connue depuis peu comme la maîtresse de Louis XV. Madame de Mazarin , veuve en premières noces du marquis de la Vrillière , secrétaire d’Etat, était née Françoise de Mailly, et se trouvait sœur du mari de la favorite ; par son second mari, le duc de Mazarin, elle était devenue la belle-mère de la marquise de Nesle, mère des cinq filles, dont elle était, comme Mailly, cousine au cinquième degré. La marquise étant morte en 1729, dame du palais de la Reine, la duchesse de Mazarin avait élevé la dernière fille, mariée fort jeune, en 1734, au marquis de la Tournelle, et qui allait être veuve en 1740 ; c’était la future duchesse à brevet, qui devait rendre fameux le nom de Châteauroux. A cette époque. Madame de Mazarin, dont l’influence était grande à la Cour et qui aimait fort ses cousines, ne cherchait qu’à les soutenir dans le monde. Elle voulut faire peindre les plus jeunes par Nattier et désigna sans doute les allégories. Celle c[ui venait d’épouser, en 1739, le marquis de Flavacourt, fut représentée en Silence; la marquise de la Tournelle, en Point du Jour. L’artiste exécuta, en 1740, les deux portraits, dont les originaux semblent perdus, ou du moins nous sont demeurés introuvables, mais qui sont connus par des répétitions, de valeur et de dimension inégales, permettant de les décrire.

Si l’on prend pour une esquisse le petit tableau du Point du Jour, qui est au musée de Marseille, en assez mauvais état, on peut croire que l’idée première des allégories devait être de grandes figures en pied, disposées en hauteur. Une jeune femme est assise sur des nuages, tenant

une courte buire d’argent de la main droite et une torche de la main gauche. La poitrine opulente soutient un visage aux traits fermement accentués et à l’expression impérieuse. La jambe droite se replie sur un siège imaginaire, tandis que la jambe gauche est extrêmement allongée ; l’une et l’autre sont couvertes d’une draperie blanche et bleue qui ne laisse apparaître que les pieds. L’allégorie se trouve marquée, outre la torche, par la buire, d’où s’échappe . un filet d’eau symbolisant la rosée matinale, et par l’étoile qui brille au-dessus de la brune chevelure.

Le portrait original fut-il exécuté en figure entière ou à mi-corps? Les répétitions existantes arrêtent la composition au-dessus du genou gauche. Le pendant de ce tableau, le Silence, n’est même connu que par la composition en largeur. La scène n’est plus dans les nuages ; un exemplaire présente même des colonnes sur la droite, qui indiquent vaguement un palais. A gauche dort, sous un rideau, un petit enfant qui est certainement l’Amour, car la jeune femme lui a dérobé l’arc et la flèche ; elle tient son gracieux larcin de la main droite et, d’un geste charmant de la main gauche, semble recommander au spectateur de n’en rien dire. Elle a la poitrine découverte, un bracelet de perles au poignet droit, et une draperie analogue à celle du Point du Jour. D’après ce tableau. Madame de Flavacourt aurait eu, dans sa beauté brune, des traits plus impérieux encore que ceux de la future Madame de Châteauroux.

Bien qu’elles ne fussent pas présentées au jugement du public, ces deux toiles eurent un succès retentissant à la Cour. Le Roi, la Reine et les princes les voulurent voir, et Nattier pénétra par elles dans ce grand Versailles, où il n’avait point encore été appelé. Le portrait de Madame de la Tournelle, qui la montrait dans tout l’éclat d’une jeunesse triomphante, servit également les intérêts de l’ambitieuse jeune femme. Madame de Mailly manquait du charme extérieur qui brillait en cette sœur plus favorisée et que Nattier avait mis en relief avec puissance. L’installation à la Cour de Madame de la Tournelle lui permit de supplanter une maîtresse dont l’amour timide, inquiet et jaloux, avait fatigué le Roi. Triomphante et comblée, elle n’oublia point son peintre.

A MARQUISE DE V i NT IM I L LE ( ?)

.4 Madame Eugène Rousiel

Les pièces de la comptabilité des Bâtiments du Roi qui se rapportent à des commandes faites à Nattier mentionnent quatre portraits de petites dimensions, exécutés en 1743, pour la chambre à coucher de Madame de Ghâteauroux. Cette chambre était celle de l’appartement qu’elle avait obtenu, dès son arrivée à Versailles, en décembre 1742, et qui était situé dans l’attique, au-dessus des Grands Appartements. Nous avons établi ailleurs que cette pièce, qui existe encore, est celle qui a servi à Madame de Pompadour pendant tout le temps qu’elle a été la maîtresse du Roi. Les tableaux que Louis XV y fit mettre pour Madame de Ghâteauroux devaient être placés en dessus de porte. Ils représentaient, suivant l’indication des documents : « 1“ Madame de Ghâteauroux la mère ; 2" Madame de Châteauroux ; 3“ Madame sa sœur ; 4® Une autre sœur ; lesdits portraits estimés chacun 400 livres. » La première mention désigne assez naïvement la marquise de Mailly-Nesle, née Mazarin, à qui l’illustration de sa fille, devenue duchesse à brevet, fait donner le nom extraordinaire de « Madame de Ghâteauroux la mère ». De cette singulière série de famille commandée expressément par le Roi, rien n’est demeuré dans les collections de la Couronne ; mais on ne doit pas renoncer à satisfaire une curiosité qu’éveille aisément une telle destination de ces ouvrages.

11 existe, au château qui est l’ancienne abbaye de Longpont, quatre beaux portraits de femme en dessus de porte, exécutés assurément d’après des originaux de Nattier, et qui représentent, suivant une tradition de famille, les sœurs de Nesle. Nous croirions volontiers que ces dessus de porte reproduisent fidèlement ceux qui ont figuré à Versailles, et ce qui donne chance de vérité à cette supposition, c’est qu’il y a seulement trois figures de très jeunes femmes, et que la quatrième est sensiblement plus âgée. Vue jusqu’aux genoux, comme les trois autres, elle s’en distingue encore en ce qu’elle porte un voile sur la tête. C’est une sorte de Muse jouant de la lyre ; l’instrument, orné d’un soleil, repose sur une pile de livres et sur un cahier de musique, où des notes se lisent distinctement, avec quelques paroles italiennes. Cette Muse serait la marquise de Nesle.

Les trois sœurs sont représentées en Saisons ; comme il sied, ce sont

les trois belles saisons de l’année. 11 n’est pas malaisé de reconnaître, dans l'Eté, Madame de Ghâteauroux elle-même ; elle est assise au pied d’un arbre et appuyée sur une gerbe de blé où se mêlent des fleurs ; un long collier de perles glisse dans les plis de la chemise à peine entr’ouverte ; le délicat visage, au regard sérieux et fier, se couronne d’épis dorés. C’est peut-être le plus charmant portrait que nous ayons de la favorite et celui où les traits impérieux et volontaires se tempèrent le mieux de grâce féminine. Le Printemps est une femme dont la physionomie rayonne davantage ; elle a le corsage orné d’une guirlande de fleurs et semble s’interrompre d’en tresser une autre, qu’elle soulève d’un geste jeune et harmonieux; nous y voudrions reconnaître Madame de Lauraguais. L’autre sœur, la moins jolie, est représentée en Automne; elle tient d’une main une grappe de raisin et de l’autre tend une coupe ; cette image fait penser à Madame de Flavacourt. Telles auraient été les compositions de Nattier, commandées par le Roi , qui ont disparu du château de Versailles au moment où les chambres de Madame de Ghâteauroux furent arrangées pour Madame de

Pompadour, au printemps de 1745. « On travaille à l’appartement de

Madame de Ghâteauroux pour Madame d’Etioles, écrivait le duc de Luynes le 19 juin; on change presque entièrement cet appartement. » Evidemment, les anciens portraits n’y pouvaient être maintenus , lors de cette destination nouvelle.

L’identification que nous proposons détruit l’hypothèse récemment émise qui faisait de la Madeleine du Louvre un des dessus de porte, et le seul conservé, de la chambre à coucher de Madame de Ghâteauroux. Le célèbre tableau n’a aucun des caractères de cette sorte de décoration, et ne rentre en rien dans un genre dont Nattier a laissé tant de modèles ; de plus, si l’on admet qu’il représente la comtesse de Mailly, il est évident qu’il n’a pu figurer chez Madame de Ghâteauroux ; quelque singularité qu’on reconnaisse au caractère de Louis XV, on ne peut croire qu’il ait placé en pareil lieu l’image de la maîtresse délaissée, de celle qui avait été renvoyée si durement et qu’il ne voulut plus revoir. Mais faut-il voir, avec M. Fernand Engerand , dans la Madeleine du Louvre, le portrait de la

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