LA MARQUISE DU GHATEL ET SA FILLE AÎNÉE
A M. Michel Éphrussi
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NATTIER, PEINTRE A LA MODE
première favorite du Roi ? Nous l’admettons aisément, en trouvant un premier indice dans la façon discrète dont le mentionne l’inventaire si précis de Jeaurat : « Un portrait sous la figure d’une pénitente. »
Rien n’oblige à penser, il est vrai, que cette représentation de Madame de Mailly, en pénitente au désert, se rapporte, par une allusion certaine, au moment où, confinée dans la retraite, à Paris, elle tint courageusement, selon le mot de Remis, « le rôle de Madeleine repentante ». Il était d’usage, au xviii® siècle, que les femmes vivant dans le monde se fissent peindre sous un habit religieux ou vêtues en recluses ; le portrait de Mademoiselle de Charolais, dans le costume des Cordeliers, est un des plus fameux exemples de cette mode, assez irrévérencieuse en un tel cas. On voit, en 1752, Coypel exécuter, pour Marie Leczinska, un portrait de Madame Henriette précisément « en pénitente du désert ». Ce pieux travestissement a pu tenter Madame de Mailly au temps même de sa faveur, et l’art de Nattier devait naturellement s’y plaire. Le plus intéressant est que tous les traits de la comtesse se reconnaissent dans la peinture du Louvre ; voici bien son grand front, ses joues un peu plates, sa bouche grande, son teint plus brun que blanc, et ses yeux, assez beaux, au regard vif et quelque peu dur. Ainsi nous la décrivent les contemporains, et le peintre, sur tous ces points, est d’accord avec leur témoignage. 11 a pu se servir, pour la représenter en pénitente au désert, d’une étude faite seulement d’après la tête ; il est fort naturel, en tout cas, de compter Nattier parmi les seize peintres qui, au dire de l’aînée des sœurs de Nesle, avaient été admis à l’honneur de reproduire son visage.
Quoi qu’il en soit d’une identification qui donnerait au tableau un attrait particulier, on ne peut, pour des raisons de technique, l’attribuer à une époque postérieure de la carrière de l’artiste. L’œuvre est, par elle-même, intéressante et d’une composition heureuse. La pénitente, sainte Madeleine si l’on veut, est assise, vêtue de blanc, dans une grotte au bord de l’eau, où le jour pénètre très lumineux par une trouée du rocher. De lointaines montagnes y apparaissent sur un horizon laiteux, et, plus près, une maisonnette de bois, humble comme un ermitage. La gracieuse pécheresse.
joliment appuyée sur la pierre, soutient d’une petite main sa tête rêveuse. Ses pieds nus, dans les sandales, ont une délicatesse enfantine sous les cordons de soie qui les enlacent. Le Psaume de la Pénitence, que montre un livre ouvert sur ses genoux, explique l’expression méditative. Rien, dans le tableau qui localise ou date ; mais il s’en dégage un sentiment adouci de résignation et de solitude, comme un semblant de chose éternelle.
Parmi les autres tableaux peints par Nattier à ce moment de sa vie, et qui se recommandent d’un nom fameux, citons celui où l’on veut voir le portrait de Madame de Vintimille et qui appartint à la famille de Laigle. Nattier, assurément, a dû représenter aussi cette autre sœur, dont le caractère passionné et hardi rachetait les imperfections physiques. On croit la trouver dans sa composition gravée avec la légende : « La Nuit passe et l’Aurore paraît » , où la figure de l’Aurore est certainement le portrait d’une femme laide et intéressante. « Elle était, dit le duc de Luynes, d’une de ces laideurs qui impriment plus la crainte que le mépris ; sa taille était gigantesque. » Lfne sœur malveillante. Madame de Flavacourt, la décrit ainsi : « Figure de grenadier, col de grue... » Peut-on penser à de telles paroles devant cette mystérieuse image de Flore songeuse, aux grands yeux caressants, à la grâce triste, dont la tête brune s’incline en sa rêverie ! La chemisette, à demi glissée, laisse apercevoir les épaules blanches et le sein délicat.
Ce tableau est célèbre par la beauté du modèle ; il est vrai que, visiblement, c’est une beauté arrangée; l’on sent fort bien que, dans la réalité, elle a pu manquer entièrement, et l’on devine, plus qu’ailleurs, une interprétation volontaire de l’artiste. L’œuvre est datée de 1743, comme cette (( femme à l’œillet » de la collection Henri de Rothschild, d’une exécution aussi parfaite et dont le mystère n’irrite pas moins la curiosité. Pour le portrait supposé de Madame de Vintimille, il faudrait admettre qu’il aurait été exécuté sur une étude antérieure, après la mort de la marquise, survenue le 10 septembre 1741 . Nattier ayant fait d’autres portraits