GENDRE DE NATTIER
A M. Étienne Fatnin
LES DEBUTS DE NATTIER
été peinte, et qui a été arrangé pour la gravure par Dupin. On peut, croyonsnous, reconnaître le premier dans celui qui a été gravé plus tard par un artiste russe, au milieu d’un encadrement ovale, avec le cordon bleu sur la cuirasse. Une copie ancienne du tableau est certainement au musée de Versailles : les traits essentiels du prince s’y reconnaissent; il a la moustache courte, la verrue sur l’aile gauche du nez; cependant l’embellissement voulu des détails produit un affadissement de l’ensemble; on croit être en présence d’un aimable seigneur français , au teint frais , à la chevelure blonde et bouclée, sans perruque, il est vrai, mais fort différent du rustique héros que révèlent des portraits plus âpres et plus fidèles.
Le czar Pierre tenait moins à avoir son portrait qu’à emmener son artiste. 11 ne doutait point que celui - ci eût pris ses dispositions pour le suivre en Russie, bien qu’il n’y eût engagement formel que pour le voyage de Hollande. C’est ici que les choses se gâtèrent, Nattier ayant hésité à satisfaire la volonté d’un prince qui n’admettait guère qu’on lui résistât. Les souvenirs du peintre abonderont sur cet épisode de sa vie ; il se rappellera son ennui la veille du jour où Pierre le Grand quitta Paris, et de quel ton le grand maréchal de la Cour lui demanda quand il comptait se mettre lui-même en route pour Saint-Pétersbourg : « Cette question positive troubla infiniment M. Nattier. Ayant été entraîné par le tourbillon de ses voyages et de ses occupations, il n’avait pu réfléchir bien mûrement à cette affaire, et par conséquent il n’était rien moins que décidé. Tous les inconvénients d’une telle entreprise se présentèrent alors à son imagination. Si, d’un côté, il voyait une fortune ouverte, ce qui était bien séduisant pour un jeune homme, d’autre part il ne pouvait fermer les yeux sur mille difficultés qui lui paraissaient insurmontables. Le choc de ces différentes idées ne pouvant produire que de l’irrésolution, il se trouva dans le plus grand embarras ; heureusement pour lui qu’un ami intime, en qui il avait toute confiance, survint tout à propos pour l’en tirer. Dès qu’il fut instruit de l’affaire proposée , comme il ne l’approuvait nullement, il lui représenta avec tant de force et de véhémence tous les dangers auxquels il allait exposer sa vie, son talent et sa réputation, en
s’expatriant et en entreprenant un voyage de cette nature, que M. Nattier, persuadé par l’évidence des raisons de son ami, ne balança plus et refusa totalement. » Ce passage ne révèle pas seulement le caractère hésitant du bon Nattier, dont la volonté subira toujours les événements plus qu’elle ne cherchera à les diriger; il laisse deviner aussi les sentiments qu’inspirait alors la Russie, terre lointaine, inquiétante par son éloignement même, et que l’on disait habitée par des barbares. Un brave artiste parisien, homme de famille et de tradition, de goûts modestes et casaniers, n’aimait déjà point, dans la vie ordinaire, à quitter le quartier où il s’était fixé parmi les siens ; comment n’eût-il pas été pris de quelque terreur devant ce que représentait encore, même pour des esprits mieux informés, l’inconnu moscovite ?
Nattier ne paraît pas avoir regretté son refus des avantages matériels que lui promettait la Russie, et que Louis Tocqué, qui fut son gendre, eut plus tard la hardiesse heureuse de recueillir. Sa décision négative lui valut toutefois une contrariété au moment du départ de Pierre le Grand : « Le Gzar fut si piqué de ce refus que, pour en marquer son ressentiment à l’artiste, il fît enlever à l’instant même l’original du portrait de la Gzarine de chez M. Boit, où il avait été porté par ses ordres
pour en faire des portraits en miniature ; ce qui fut cause que ce portrait n’a jamais été totalement fini ni payé. »
Le miniaturiste dont il est ici question était le Suédois Charles Boit, né à Stockholm, et devenu peintre en émail du roi d’Angleterre. Il venait d’être reçu à l’Académie royale comme étranger, le 6 février 1717, et travaillait alors à Paris d’après les modèles français. Cet exemple et celui de son confrère Rlingstedt, rappelé plus haut, montrent que Nattier, à cette époque de sa vie, était employé par les miniaturistes. Il leur fournissait l’étude peinte dont ils avaient besoin pour les portraits qu’ils
exécutaient sur les boîtes et les tabatières, et pour ceux que les femmes
portaient, entourés de perles, sur leur poitrine ou dans leur bracelet. C’était
une des façons qu’avait l’artiste de gagner sa vie, en ces besognes sans honneur qui si longtemps arrêtèrent l’essor de son talent.
LES DÉBUTS DE NATTIER
L’Académie royale attendait toujours le morceau de réception de Nattier, comme elle en attendait quelques autres également en retard, par exemple celui de Jean Raoux, qui avait été agréé la même année, et celui d’Antoine Watteau, plus rétif encore à s’acquitter, son « agrément » remontant à l’année 1712. Nattier présentait, paraît-il, des excuses valables, outre le temps qu’il venait de perdre au service du monarque moscovite. En sa séance du 7 août 1717, l’Académie s’occupe « à écouter les raisons que les aspirants ont rendues sur le retardement de leur réception, selon l’ordre qu’ils en avaient reçu... Le sieur Nattier, ayant remontré la difficulté qu’il trouva dans l’exécution du tableau qui lui avait été ordonné, qui est un plafond pour la salle de l’assemblée, la Compagnie ayant eu égard à sa prière, elle lui a donné six mois, et Monsieur le Directeur lui donnera un autre sujet et six mois pour le faire. » Ce même mois d’août, Watteau et Raoux s’exécutent; mais Nattier prend encore un long délai pour fournir son morceau.
Le 29 octobre 1718 seulement, disent les procès-verbaux, « le sieur Jean-Marc Nattier, qui s’était présenté le 25' mai 1715, a fait apporter le tableau qui lui avait été ordonné, représentant Persée qui change Phine'e en pierre. L’Académie, après avoir pris les voix par les fèves, l’a reçu académicien, afin de jouir des privilèges attachés à cette qualité, à charge par lui d’observer les statuts et règlements d’icelle, ce qu’il a promis en prêtant serment entre les mains de Monsieur Coypel, écuyer, premier peintre du Roi et de S. A. R. Monseigneur le duc d’Orléans, régent du royaume, présidant aujourd’hui à l’assemblée. Le présent pécuniaire a été réglé à cent livres . » La solennité inusitée de cette réception s’explique par la réunion de l’assemblée générale; les signataires du procès-verbal, fort nombreux ce jour-là, sont : Largillière, Coysevox, les deux Coustou, Lemoyne, reçu académicien cette même année, et les maîtres de moindre importance, parmi lesquels Nattier l’aîné.
Le vieux Jouvenet, mort l’année précédente, n’a point assisté à cette consécration officielle des mérites de son filleul. Il n’aurait eu, au reste, qu’à applaudir sans réserve à l’œuvre présentée et à y reconnaître, à
peine rajeunie d’un souffle nouveau, l’influence de son enseignement. Le morceau de réception, d’un dessin correct, qu’a fourni Nattier, n’est pas sans quelque imprévu de touche, et les contours se fondent déjà avec cette mollesse qui prévaudra plus tard dans sa manière. Mais, pour la composition, on y pourrait voir encore un ouvrage de l’école de Le Brun, d’une mythologie sage et d’un arrangement pompeux. Ce n’est pas seulement que l’auteur soit prisonnier de la convention d’école ; on sait ce qu’un Fragonard tirera d’un sujet de même nature, à une époque, il est vrai, plus libérée du joug du grand siècle. Nattier ne songe pour son compte à aucune libération. Son Persée pétrifiant Phinée est un témoignage excellent de sa façon de concevoir et de traiter la peinture d’histoire pour laquelle il se croit né. Le héros conseillé par Minerve, en présentant la tête de Méduse, ne fait qu’un geste d’opéra ; et, si les combattants nus du premier plan forment un morceau assez vigoureux, on a vu déjà en vingt endroits les éléments d’un tel groupe. Cette toile, qui est sous nos yeux au musée de Tours, n’annonce guère les qualités véritables de son auteur ; et l’on a peine à concevoir que l’artiste, arrivé à sa maturité et digne confrère académique d’un Vernansal ou d’un Galloche, réserve à un avenir prochain de si prodigieuses surprises.
Jean-Marc Nattier ne semble pas avoir donné aux travaux de l’Académie, ni à ses séances, la moindre part de son temps. Alors qu’on trouve assez souvent la signature de son frère, Nattier l’aîné, aux procèsverbaux des assemblées ordinaires ou générales , on n’y voit paraître la sienne qu’une fois, en 1723, pour la réception de Desportes. Et voici qu’une déplorable aventure, unique dans les annales de la compagnie, vient jeter sur cette famille d’artistes un renom des plus fâcheux. En 1726, l’aîné des deux frères est impliqué dans une affaire de « péché philosophique », l’affaire Deschauffours. Mis à la Bastille et son procès fait, il va subir en Grève, avec son complice, le supplice infamant du feu; mais il parvient à se procurer un couteau, méchant instrument de vitrier, émoussé et arrondi par le bout, et s’en coupe péniblement la gorge. On le trouve mort dans sa chambre dans la nuit du 26 au 27 avril.