‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XVChapitre 13 sur 54 · MADAME MARSOLLIER ET SA FILLE · texte numérisé non relu

MADAME MARSOLLIER ET SA FILLE

Musée de Weimar Dessin

Cliché Braun, Clément ic C'*

LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER

par les meilleurs cabinets d’amateur : « La manière galante, écrivait-il, dont sont ajustés les portraits de femmes sortis des pinceaux de M. Nattier, leur en ouvrira un jour l’entrée. On n’est point étonné qu’elles aiment à se faire peindre par lui : personne n’a le don de les faire plus ressemblantes, et n’est plus heureux dans le choix de leurs attitudes et de leurs airs de tête toujours gracieux : il semble que l’amour conduise son pinceau. Les grâces de celles que M. Nattier peint, rendues par cet habile homme, embellies par lui, deviennent même si touchantes, que souvent la vue du portrait achève en nous ce que la vue de la personne n’avait que commencé. Aussi M. Nattier, de tous nos peintres le plus employé par les femmes, est-il le premier qui ait su en historier les portraits, qu’il pare des attributs les plus galants. »

Les critiques qui dissertent des choses de l’art n’ont jamais songé à se mettre d’accord entre eux ; ils portaient déjà au xviii® siècle, sur les peintures soumises à leur jugement, les appréciations les plus dissemblables, et Nattier ne tarda plus à en faire la fâcheuse expérience. A peine recevait-il de l’auteur des Observations sur les Arts les éloges qu’on vient de lire, qu’il pouvait entendre s’élever les premières voix lui annonçant son déclin. A propos du Salon de 1750, Bachaumont avait été chargé d’écrire des notes sur les meilleurs peintres , sculpteurs , graveurs et architectes des Académies royales; arrivé à Nattier, il analysait ainsi ses derniers ouvrages, avec la perspicacité d’un connaisseur sans complaisance : « Ordinairement il fait ressembler et en beau, surtout les femmes ; ses habillements sont galants mais maniérés, et sentent ce qu’on appelle le mannequin. Le coloris de ses chairs est souvent fort mauvais, plombé, gris, tirant à l’encre de la Chine, à la brique et au noir. Il veut donner de la force et il devient dur; il a voulu imiter Santerre et cela l’a gâté. Il ébauche bien et de bonne couleur et, quand il vient à finir, il la gâte; elle devient livide, et son travail paraît tout estompé dans ses chairs et indécis comme une tête qu’on regarderait à travers une gaze noire. » Et, pour préciser par une comparaison ces observations justes mais cruelles, le critique n’hésitait pas à ajouter : « Son gendre, M. Tocqué,

lui est bien supérieur... C’est un excellent peintre; il n’est pas assez connu, on ne l'estime pas assez. »

Nattier abusait alors de son métier facile, de son extrême habileté, du prestige que lui avaient acquis ses œuvres fortes d’autrefois. Le père d’une nombreuse famille avait besoin de travailler beaucoup et de produire promptement. La nécessité de satisfaire une petite clientèle, souvent plus avantageuse que la grande , absorbait la meilleure partie de son temps. On venait de province et même de l’étranger pour se faire peindre par lui, avec ou sans les mains, suivant le prix qu’on y voulait mettre. Le banquier Leerse, de Francfort, notait dans son journal, en novembre 1749 : « J’ai été chez Nattier, peintre très fameux, dont je me suis fait tirer, de même que mon épouse. Je ii’ai été assis que trois fois et elle quatre. » Les portraits des époux sont à l’Institut Stædel , témoignages trop éloquents de la facilité du peintre. Celui-ci ne pouvait suffire à des commandes aussi multipliées. Aussi trouve-t-on, vers ce moment, quelques portraits de femme en buste , signés de son nom et fort médiocrement traités, qui font pendant au portrait du mari signé par Tocqué. On voit travailler ainsi, dans une sorte d’association commerciale, le beau-père et le gendre, adoptés l’un et l’autre par la mode.

Il n’est pas surprenant que Tocqué ait promptement dépassé ce beaupére fatigué et qui se contentait trop vite. Ses dons de portraitiste sont, d’ailleurs, supérieurs à ceux de Nattier. Son dessin est plus ferme, sa couleur plus vraie, et il ne peint que la nature. C’est vraiment le maître du moment, et la faveur du public va vers lui. La plus grande union régnait, par bonheur, dans la famille, et Nattier ne paraît pas avoir éprouvé le moindre sentiment de jalousie pour ce gendre si bien doué et que les nouveaux critiques lui préféraient. Louis Tocqué avait é])ousé, le 7 février 1747, Marie-Catlierine-Pauline Nattier. Parisien, né en 1696, reçu académicien en 1734 , il avait accompli déjà une honorable carrière ; il avait même travaillé pour la Cour avant son beau-père, puisqu’il peignit, en 1738, le Dauphin et la Reine. En 1747, il représentait en grand habit la première Dauphine, l’Infante, fille de Philippe IV. C’était à lui que M. de

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