LA DUCHESSE DE CHAULNES
A M. Carlos de Beisiegui
LES DERNIERES ANNEES DE NATTIER
Tournehem, et plus tard M . de Marigny, allaient demander leur portrait officiel de directeurs des Bâtiments du Roi, et il devait réaliser bientôt, en acceptant de se rendre à la cour de Russie, le projet devant lequel Nattier, dans sa jeunesse, avait reculé.
L’opinion la plus favorable à Nattier mettait peu à peu Tocqué sur le même rang que lui, leur accordant d’ailleurs le premier parmi les peintres de portraits. « Voici un genre, écrivait un nouvelliste de 1749, qui, étant aujourd’hui à la mode à Paris, et par conséquent le mieux payé, doit être aussi le plus parfait. Nous en avons un grand nombre qui excellent, sans remplacer Rigaud ni Largillière. On estime les sieurs Tocqué et Nattier les premiers en ce genre pour les portraits à l’huile. Celui-ci a peint toute la famille royale et plus d’une fois; il a un talent particulier pour ajouter des grâces à la ressemblance. On trouve dans le pinceau du sieur Tocqué plus de fermeté, plus de science, mais moins d’agrément. » L’écrivain citait encore Nonotte et Le Sueur, rappelait les pastels de Coypel, et nommait avec lui La Tour et aussi un nouveau venu, Perroneau, « qui marche à pas de géant dans cette carrière » . Il aurait fallu ajouter à cette liste les Vanloo, Avec!, De Lyen, Chardin à ses heures, et même le vieux Tournières. Telles étaient les ressources que Paris offrait pour le portrait vers le milieu du xviii® siècle.
Nattier cependant n’avait jamais perdu son goût pour la peinture d’histoire. Sans songer à quitter un genre pour lequel il ne se sentait point d’attrait et où il avait réussi presque en dépit de ses propres dispositions, il lui plaisait de penser qu’il pourrait un jour s’élever plus haut. A mainte reprise, il a rêvé de reprendre de grandes compositions, dont il traçait au moins les esquisses. La plus importante, qui est un vrai tableau, représente un Jugement de Pâris , où toutes les divinités dé l’Olympe assistent à la scène et qui ne compte pas moins de vingt- cinq figures. Le sujet à' Apollon et les Muses, qu’il indique sur le fond du portrait de .Madame Boudrey, se retrouve sur son chevalet dans la toile où Voiriot l’a représenté lui-même. Écoutons, au reste, Madame Tocqué : « Comme il
était laborieux et par conséquent fort matinal, il donnait à la lecture et à la composition, ses passions favorites, les moments qu’il ne pouvait donner à la peinture, et c’est à l’heureux emploi de ces moments que l’on doit les belles esquisses qui restent de lui. 11 a laissé à ses enfants un des plus beaux dessins de composition qu’il ait faits, dont le sujet est la Chute des Anges, tiré du Paradis perdu de Milton. On peut dire qu’il a rendu dans ce dessin, qui est digne d’admiration, une grande partie du feu et de l’enthousiasme qui brillent dans l’auteur et qui font un chef-d’œuvre du sixième chant de ce poème. » Ce grand dessin, qui appartient encore à la descendance de l’artiste, justifie presque ce qu’en dit sa fille; il révèle en même temps à notre curiosité un Nattier inattendu.
C’est une composition très poussée, aux deux crayons, signée : Nattier fecit , 1751. Elle représente, suivant la description du poète anglais, la précipitation des mauvais anges, et plus de cent figures y prennent place. Tout en haut et à l’arrière-plan, au milieu de nuages d’où émergent les colonnes d’un temple, et sur lesquels des anges paisibles font entendre leur concert, le Seigneur du monde est assis, la tête encadrée du triangle lumineux. Sous ses yeux la bataille céleste s’achève. Parmi les défenseurs du Ciel, qui lancent la foudre de leurs mains, Michel, porté sur un char aérien, fait songer à un Christ de Michel-Ange. Tous les adversaires de la lumière s’écroulent dans une chute gigantesque ; c’est un emmêlement de monstres effroyables et de figures humaines, qui précisent les moindres détails du poème. La figure principale de cette scène de malédiction, celle qui appelle l’attention et la concentre, est une femme, en forme de Sirène, dont le corps étouffé par un serpent énorme porte l’image de la Mort. Les dieux du paganisme sont gravés au bas, à gauche, aisés à reconnaître à leurs symboles, ainsi que le cheval Pégase, précipité avec eux. La composition est d’un équilibre excellent, d’une invention riche, et révèle chez le peintre des Grâces une débordante imagination que la vie ne lui a pas permis d’utiliser.
L’allégorie, que Nattier avait un peu négligée les années précédentes.
LA CHUTE DES MAUVAIS ANGES Composition tirée du « Paradis Perdu »
A M. A. Dumaine
Dessin
LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER
reprenait ses droits dans son exposition de 1751, où parurent quatre de Mesdames en Eléments. A côté, figurait Madame la Dauphine en habit de cour. Cette grande série de toiles consacrée aux princesses n’avait pas accordé place à une œuvre de caractère plus intime, la mystérieuse musicienne de la collection Greffulhe. On ne saurait oublier la douce expression de la jeune femme, qui se prépare à chanter; un cahier de musique est ouvert sur ses genoux et derrière son fauteuil s’entrevoit la harpe familière. C’est aussi de 1751 que sont datées la « Source » du musée de Limoges et la séduisante « Comédie » que posséda Rachel, chef-d’œuvre de grâce voluptueuse, dont une petite répétition originale existe à Londres.
Le Salon étant devenu bisannuel, nous ne retrouvons Nattier au Louvre qu’en 1753, avec deux jeunes princesses, la petite Madame, fille du Dauphin, et l’Infante Isabelle, et aussi le prince de Condé, peint à dix -sept ans, au moment de son mariage. On voyait, à côté de ces portraits princiers. Madame Dufour, nourrice du Dauphin, et une piquante Muse, dessinant dans un paysage, qui n’était autre que Madame Boudrey, femme du premier commis du contrôle général des Bâtiments.
Cette charmante personne se trouvait, par les fonctions de son mari, logée à Versailles. Si l’on en croit d’Argenson, elle avait eu des succès en haut lieu. Le Boi et le Dauphin avaient en même temps brigué ses faveurs; elle avait accepté le rendez-vous du Boi et remis la lettre du Dauphin à son mari, qui eut depuis lors de la vénération pour une femme aussi vertueuse. Madame Boudrey trouva aussi le secret de fixer le marquis de Briges, l’écuyer de confiance de Louis XV, un des plus beaux hommes de la Cour, qui l’épousa plus tard, quand elle devint veuve. Elle n’est plus, dans le tableau de Nattier, qu’une Muse spirituelle, assise sous un arbre, le crayon levé, avec un dessin commencé sur ses genoux. Dans le fond, apparaît Apollon, entouré par les autres Muses, au pied d’un rocher d’où s’élance l’ardent Pégase. Il n’est point défendu, devant cette aimable vision du Parnasse, de se rappeler les anecdotes de Versailles.
Nattier vivait, à Paris, dans un monde honnête et bourgeois dont les
mœurs différaient singulièrement de celles de ses modèles. Sa maison demeurait l’asile des vertus familiales, et l’amour de l’art y tenait la première place. 11 plaisait au vieux maître que sa descendance fût vouée à la profession qu’il aimait et qu’on y continuât les traditions anciennes de la famille. Le mari de sa fdle aînée portait un nom déjà célèbre ; sa seconde fille avait, il est vrai, épousé un avocat au Parlement, François-Philippe Brochier, qui remplissait les fonctions de secrétaire d’ambassade auprès du ministre plénipotentiaire du roi de France à la cour de Parme et qui devait être, plus tard, consul à Alicante et à Lisbonne. Mais la troisième allait devenir femme du peintre Michel-Ange Gballe, dessinateur du Cabinet du Roi et professeur de l’Académie, où Nattier l’avait pour collègue.
Nattier avait un fils, en qui il mettait plus d’orgueil encore, puisqu’il devait continuer le nom . 11 avait suivi les cours de l’Académie et promettait d’entrer avec succès dans la voie où le guidait son père et son beau-frère Tocqué. Nous avons rencontré de lui un portrait signé ; Nattier pis pix. i752, qui nous a révélé les heureuses dispositions du jeune artiste. C’est une charmante tête de jeune fille, posée de trois quarts, au corsage bleu brodé, lacé de ruban rose; autour du cou fluet s’enroule un collier de soie rose et vert. L’influence de ses maîtres est visible dans cette œuvre, et principalement celle de Tocqué.
Dans la joie de se voir continuer par son fils et désireux de lui procurer les bienfaits d’un séjour en Italie, qu’il estimait lui avoir tant manqué à lui-même, Jean-Marc Nattier sollicita de M. de Vandières [Marigny] une des pensions de l’Académie de France à Rome. Cette pension fut refusée, l’étudiant ne justifiant pas de l’instruction nécessaire pour la mériter et n’étant pas présenté régulièrement par l’Académie; mais le directeur des Bâtiments, par égard pour les services de son père, le fit bénéficier d’une faveur rarement accordée. 11 devait être logé à Rome et mis sous les ordres de Natoire. Nattier, à ce sujet, écrivait à M. de Vandières :
A Paris, le 17 septembre 1753.
Monsieur, suivant ce que vous m’avez fait l'honneur de me dire, je vous ai fait remettre un petit mémoire qui regarde mon fils pour son voyage de Rome ; j’ose si bien me flatter que vous
MADAME BOUDREY
A M. Joseph Bardac
LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER
voudrez bien m’accorder cette grâce, qu’en conséquence il se prépare pour suivre l’équipage de Madame Infante, où j’ai des amis qui lui faciliteront quelques passages.
Il m’est bien essentiel, Monsieur, que vous ayez la bonté de faire écrire à M. Naloire et qu’il soit porteur de vos ordres, sans quoi il ne serait point admis à l’Académie ; pour lors, ce serait un voyage presque inutile. J’attends tout de votre bonté et suis, avec les sentiments d’un respect sincère. Monsieur, etc.
Nattier.
Cette lettre recevait, peu de jours après, la réponse suivante :
A Versailles, le 25 septembre 1753.
Je viens. Monsieur, de prévenir M. Natoire du départ de M. votre lils pour Rome. Je lui recommande de lui réserver dans l’Académie une chambre où il puisse loger en arrivant ; voici la lettre de recommandation que vous m’avez demandée pour lui et dont M. votre fds sera porteur. Je suis, Monsieur, etc.
Vandières.
La lettre de recommandation à Natoire assurait le meilleur accueil à celui qui devait la remettre : « Je vous demande pour lui, écrivait le directeur général, tous les soins que l’estime et l’amitié peuvent vous inspirer pour ce qui touche de si près un confrère du mérite de M. Nattier; je vous en saurai gré en mon particulier, ravi de pouvoir témoigner en cette occasion à M. Nattier le cas que je fais de sa personne et de son talent. » Une telle protection devait assurer au jeune homme l’avantage de parfaire son éducation, et, dans la pensée de son père, les moyens de le surpasser lui-même ; les événements, par malheur, en décidèrent autrement.
Le caractère peu facile de Nattier le fds l’eût peut-être empêché, de toute façon, de profiter de ses dispositions naturelles et de la précieuse faveur qui semblait faciliter les débuts de sa carrière . On trouve, dans certaines correspondances qui parlent de lui, que son père, pour l’élever, n’avait pas été sans faiblesse. Il avait plus de goût pour le plaisir que pour l’étude et, malgré cela, ne manquait pas de prétention. « Il n’aimait point à recevoir des corrections, par un sot orgueil qui l’empêchait même d’avancer dans ses études. Il écoutait et n’en faisait qu’à sa tête, un peu trop occupé de sa petite personne . » A peine était - il arrivé au palais
Mancini qu’il manifesta le désir d’être assimilé en toutes choses aux pensionnaires du Roi, au milieu desquels il vivait. Natoire, avant de rien accorder, demanda l’avis de M. de Vandières : « Je suis surpris, répondait celui-ci, qu’instruit comme vous l’êtes des usages de l’Académie, vous me parliez d’étendre la grâce que j’ai faite au jeune Nattier en lui accordant un logement à l’Académie, jusqu’à l’y faire recevoir pensionnaire, sans qu’il ait concouru et remporté le prix à l’Académie de Paris; son père sait trop de quelle conséquence il serait de s’écarter de cette règle pour me le proposer. » Natoire, de son côté, commençait à se plaindre des exigences du jeune homme; il écrivait au directeur des Bâtiments :
A Rome, ce 6 février 1754.
Monsieur, je n’ai rien de bien particulier à vous écrire, si ce n’est seulement que j’ai reçu une lettre de M. Nattier au sujet de son fils, qui se plaint sur le logement que je lui ai donné à l’Académie, par vos ordres; il me marque qu'il vous en a parlé. Monsieur; je lui marque, en réponse, que je suis surpris que ce jeune homme soit si difficile, que la chambre qu’il occupe est la même que celle qu’avait un nommé de la Motte, architecte, pour lequel vous aviez des bontés. Cette chambre est au même rang de celles de Messieurs les pensionnaires et il en était fort content. Notez que je ne pouvais pas le mettre mieux, puisque toutes les autres sont occupées. Ce jeune homme, rempli de l’honneur de votre protection, a cru pouvoir tout désirer, même aux dépens des autres. Je lui ai conseillé d’avoir plus d’ambition à étudier les belles antiques qui sont répandues dans les salles de l’Académie, et dont il a grand besoin, car il est bien faible, qu’alors son jugement lui sera plus que suffisant. Je suis d’autant plus surpris de son impatience, que je lui dis dans le temps que, dès qu’il y aurait un renouvellement, je tâcherais de le placer mieux. Je lui ai fait sentir que sa protection n’aurait de valeur qu’autant qu’il s’en rendrait digne par un travail assidu. J’espère que le père, malgré sa tendresse naturelle pour ce fils, me rendra justice en me croyant très disposé à faire tout ce qui pourra contribuer à son avancement, malgré ce petit écart de jeune homme. Votre recommandation. Monsieur, me dicte tout ce que je dois faire à son sujet.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Natoire.
En j uin suivant, Natoire écrivait encore à Vandières au sujet du jeune Nattier et, cette fois, pour lui annoncer sa mort :
A Rome, ce 19 juin 1754.
Monsieur, je suis bien fâché de vous apprendre un tragique accident qui vient d’arriver au fils de M. Nattier. U y a trois jours qu’ayant fait la partie de s’aller baigner dans le Tibre avec quelques pensionnaires et autres, il s’y est noyé. Comme il ne savait pas nager et n’étant pas dans un endroit favorable, le premier pas qu’il fait dans l’eau l’entraîne malgré