DAME INCONNUE
A M. J. Doucet
LES DERNIERES ANNEES DE NATTIER
lui; il se débat, ses compagnons, qui n’en savaient pas plus que lui, le voient se débattre et ne i)euvent lui donner du secours, tandis que les plus braves qui avaient passé la rivière et avaient crié qu’ils prissent garde à eux, rebroussent sur-le-champ pour donner du secours au malheureux; mais ils ne purent pas arriver assez tôt, et il périt sous leurs yeux. Celte jeune troupe, toujours trop facile et trop inconsidérée, est dans une grande consternation. Je crois que cet exemple leur fait une grande impression...
Vous voulez bien. Monsieur, que je mette dans votre pli le détail de son aventure, que j’adresse à M. Massé. Je prie cet ami commun de m’aider à faire passer cette nouvelle douloureuse à son père ; en se liant avec M. Tocqué, son gendre, ils tâcheront tous deux à le préparer peu à peu; je suis sensiblement pénétré de l’effet que cette mort va lui faire...
Le coup fut terrible pour Nattier, le plus tendre et le plus dévoué des pères. Il avait placé sur son fds unique, évidemment avec cjuelques illusions, de brillantes espérances d’avenir. 11 mit longtemps à s’en relever, et les soins dont l’entourèrent sa famille et ses amis adoucirent à peine ce chagrin, qui attrista cruellement ses derniers jours. Et comme sa fortune allait s’amoindrissant, les amertumes de la gêne s’ajoutaient encore à sa tristesse. On en a pour preuve l’insistance avec laquelle un homme aussi désintéressé que lui se mettait à accabler de demandes le directeur des Bâtiments du Roi. Déjà, le 27 juin 1754, ignorant la mort de son fds, il écrivait :
Monsieur, je viens d’apprendre la mort de M. Gazes, un des anciens de l’Académie. Il jouissait d’une pension du Roi. Si vous voulez bien vous ressouvenir de mon état, de mon mémoire et de la façon obligeante dont vous m’avez refusé la place de pensionnaire pour mon fils, en m’assurant qu’en toute autre occasion vous vous feriez un plaisir de m’être favorable. Si je suis assez heureux pour que cela ne soit point sorti de votre mémoire au milieu de vos grandes occupations, j’oserais me flatter que voilà le temps où il vous serait peut-être facile de me donner quelques preuves de vos bontés. Je ferai tout au monde pour les mériter par l’attachement inviolable et le respect infini avec lequel j’ai l’honneur d’être. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Nattier.
La lettre du peintre parvint à M. de Vandières au moment où il venait lui-même de perdre son père, M. Poisson, et il ne paraît pas qu’il y ait fait de réponse . Ce ne fut que plusieurs années après que Nattier eut sa pension, et nous avons vu, au précédent chapitre, combien il lui était difficile d’obtenir même le paiement intégral de ce qui lui était dû par
les Bâtiments. De ce côté même, de nouvelles déceptions se préparaient pour lui. M. de Marigny réduisait, en 1756, le tarif des tableaux commandés par le Roi, et, bien qu’on conservât aux portraits des prix plus élevés qu’à la peinture d’histoire, on était amené à diminuer sensiblement ceux que Nattier était habitué à recevoir. Cochin, pourtant partisan des économies, faisait tenir à M. de Marigny un rapport à ce sujet, où le nom de Nattier et celui de Tocqué paraissent de telle façon qu’il est intéressant d’en reproduire quelques lignes : « Si vous avez agréable de me renvoyer approuvé l’espèce de tarif ou règlement pour l’estimation des ouvrages, que j’ai eu l’honneur de vous présenter, ce me serait une autorité, car il n’y a point de doute que je recevrai des reproches de M. Nattier et des autres peintres de portraits, et que j’ai besoin de me faire un rempart de vos ordres. Quant à ce qu’il vous a paru que ce tarif est encore trop fort relativement aux prix que M. Tocqué reçoit des particuliers, j’aurai l’honneur de vous observer : 1° que les portraits qui se font pour la Cour entraînent des pertes de temps considérables, ce qui n’airive pas aux portraits des particuliers ; 2° qu’il paraît convenable que l’honneur de travailler pour le Roi ait aussi quelque avantage de plus, du côté de l’intérêt, que les services qu’on rend au public; 3° que M. Tocqué est le plus modéré des peintres de portraits de premier ordre; d’autant plus que, malgré ses rares talents, par une fatalité singulière, il n’a jamais eu la vogue autant que M. Nattier ; qu’ainsi la règle prise sur lui pourrait être trop stricte et détruire l’empressement qu’auraient les habiles gens de rechercher les portraits de la Cour, d’où il s’ensuivrait qu’on y verrait le plus communément de ces peintres ordinaires qui inondent Paris et qui, à la faveur d’un petit talent de faire assez bien ressembler, talent qu’on ne vante le plus souvent qu’à cause du bon marché, enlèvent néanmoins les ouvrages aux plus habiles gens ... »
Ce qui nous charme encore dans les tableaux de Nattier, ou du moins ce qui charme ceux de nos contemporains plus sensibles aux grâces de l’image qu’à la valeur de la peinture, commençait à lasser le goût de son