‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XVChapitre 16 sur 54 · LA PRINCESSE DE BEAUVAU · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DE BEAUVAU

A M. le riromle Eugène-Melchior de Vogiié

Pastel

LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER

temps. Son exposition de 1753 lui avait valu de nouvelles critiques, ainsi résumées dans la correspondance de Grimm : « M. Nattier a exposé plusieurs portraits, dont celui de Madame, fdle de M. le Dauphin, à l’âge d’un an, jouant avec un petit chien, et celui de Madame Dufour, nourrice de M. le Dauphin, sont les meilleurs. Ce peintre, dont le dessin est sans élégance et sans correction, a encore un coloris faux et mauvais. » On continuait, au contraire, à louer avec complaisance les mérites de Tocqué , qu’une énumération d’artistes mentionnait un peu plus loin : « M. Tocqué, dont les portraits ont si grande réputation, en a exposé plusieurs, entre autres celui de M. le comte de Kaunitz et celui de milord Albemarle ; mais rien n’est plus parfait que le portrait de Madame Danger sur un sofa, peinte jusqu’aux genoux, faisant des nœuds et ayant à côté d’elle un perroquet avec sa cage... »

C’est pour se relever dans l’opinion, pour donner la preuve qu’il était encore en possession de son talent, que Nattier tenait à exposer au Salon suivant le grand portrait de Madame Henriette jouant de la basse de viole, et qu’il obtenait de Mesdames qu’il fût prêté. Cette fois, la bataille était honorablement livrée; le tableau parut d’une réelle puissance et digne des meilleurs temps du vieux maître. Il était accompagné du porti’ait en pied du petit duc de Bourgogne, de celui de la princesse de Condé, et de quelques portraits de particuliers; Madame de Roissy, qui y figurait, était femme du receveur général des Finances, que Tocqué exposait dans le voisinage. Le portrait en pied de la princesse, exécuté en 1754 et payé à l’artiste 2,400 livres, d’après les comptes de Chantilly, n’est connu que par la copie du Musée Condé. La fille du duc de Rohan, prince de Soubise, était mariée de l’année précédente au prince qui devait donner au nom de Condé son dernier éclat militaire. C’est encore une enfant que Nattier a représentée se promenant au milieu des parterres de son nouveau domaine, en corsage et jupe de drap d’argent, soulevant de la main gauche la traîne du lourd manteau doublé d’hermine , tandis qu’elle cueille de la main droite des œillets fleurissant dans un grand vase de marbre. Une fois encore, le peintre a trouvé, en cette princesse de seize ans, un de

ces modèles, aux beaux yeux limpides et d’une fraîcheur adolescente, qu’il a eu tant de fois à peindre.

Au reste, Nattier continuait à fournir, suivant les demandes et les goûts , les divers genres qu’il avait exploités au temps de son heureuse fécondité. 11 peignait encore, en de grandes compositions, une Diane chasseresse , tenant assez niaisement un arc inutile , telle que cette femme inconnue, dite à tort princesse de Condé, qui vient d’entrer au Metropolitan Muséum de New-York, ou encore une Vénus attelant des pigeons à son char, ainsi que fut représentée Madame de Maison-Rouge au Salon de 1757. Pour ses portraits en buste, il reprenait ses anciens motifs, parfois avec bonheur, comme celui de l’œillet dans le tableau de la collection Edmond de Rothschild; mais il était rare qu’il se sentît inspiré par la beauté féminine comme il l’avait été autrefois. Madame de Ranché, fille du numismate Pellerin et femme d’un intendant de la marine royale, dont la rayonnante image est conservée à Aix-en-Provence, est une des dernières femmes pour lesquelles notre peintre se soit placé franchement devant sa toile, avec le désir de peindre une chair éclatante et de créer de la vie.

La manière de peindre dont il avait été le plus brillant représentant était à son déclin. On affectait de considérer cet art comme ayant fait son temps, et de trouver ridicules les ingénieuses idées dont il avait vécu. Personne ne le proclamait avec une verve plus fine que Charles -Nicolas Gochin, dans les mémoires fictifs qu’il adressait au Mercure de France, au nom d’une « Société de gens de lettres de l’année 2355 », et où, sans nommer personne, il exprimait un sentiment assez vif sur les erreurs de goût de son époque. Dans un de ces mémoires réunis en son Recueil de quelques pièces concernant les Arts, il introduit un savant critique du XXIV® siècle, qui ne comprend rien aux ajustements que les femmes du xviii® aimaient en leurs portraits :

« On ne conçoit pas comment on peut avoir adopté une si grande quantité de vêtements différents. On en voit qui semblent contraires à la

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