‹ J.-M. Nattier, peintre de la cour de Louis XVChapitre 17 sur 54 · MADAME DE LAPORTE · texte numérisé non relu

MADAME DE LAPORTE

A M. le comte de La Riboisière

LES DERNIÈRES ANNÉES DE NATTIER

décence et où les dames sont presque nues, avec une simple chemise, qui leur laisse la gorge, les bras et les cuisses à découvert. C’était apparemment les vêtements qu’elles portaient en négligé dans leur appartement, pendant l’été. A cet habillement, qui n’en est pas un, se joint une pièce d’étoffe de soie bleue, violette ou d’autre couleur, qui ne sert à rien couvrir : elle passe par derrière la personne et revient sur une cuisse. 11 est difficile d’imaginer comment cet ajustement ne tombait pas à terre, n’étant attaché à rien, ou qu’il ne fût pas embarrassant à porter, puisqu’il paraît contenir plusieurs aunes d’étoffe. Quelques-unes de ces dames se coiffaient avec des fleurs, d’autres avec des roseaux, avec des épis de blé ou autres ornements à leur fantaisie, qu’elles mêlaient de perles. 11 paraît qu’elles prenaient plaisir à s’appuyer sur des pots de terre remplis d’eau, qu’elles renversaient apparemment pour arroser leurs jardins ; ce qui donnerait lieu de croire qu’elles se plaisaient beaucoup à l’agriculture, et ce qui se confirme encore parce que, dans cet habillement, elles sont toujours représentées en pleine campagne. On a lieu de croire qu’un de leurs principaux amusements était d’élever des oiseaux , même les plus difficiles à apprivoiser, tels que des aigles, à qui elles donnaient du vin blanc dans des coupes d’or. On en voit qui nourrissaient des tourterelles, c’étaient apparemment des personnes mélancoliques que le roucoulement de ces oiseaux entretenait dans une douce langueur ; d’autres, plus gaies, s’amusent à danser dans leur appartement avec un tambour de basque, la tête entourée de pampres. On ne finirait point, si l’on voulait nombrer la quantité de modes qui furent en usage parmi les femmes en ce siècle... »

L’écrivain imaginé par Cochin propose diverses explications à des usages aussi incroyables; il conclut « que ces modes n’ont été usitées que dans l’intérieur des appartements ; car, il ne lui paraît pas possible de supposer qu’on eût osé se présenter en public avec de tels ajustements qui, outre l’indécence, auraient fait passer les Français pour une nation de fous ! » Cette ironie, si mordante et si juste, tombe tout droit sur les plus fameux portraits de Nattier, sur ceux qui ont eu le plus de succès quelques

années auparavant, et devant lesquels la Cour et la Ville se sont longtemps extasiées.

Le changement dans le goût public amenait pour Nattier une diminution de commandes ; cependant sa clientèle de cour lui restait fidèle. Quelques portraits de grands seigneurs datent de cette époque. Le meilleur est celui du comte de Noailles , gouverneur de Versailles, plus tard duc et maréchal de Mouchy, l’ami de confiance de Louis XV, le grand honnête homme qui finira sa vie par une des plus belles morts de vieillard qu’ait vues l’échafaud révolutionnaire . La toile familière qui le représente en 1755, en simple habit, lui met aux mains le manchon d’hiver, que portaient les hommes dans les appartements mal chauffés des châteaux royaux. En 1756, Nattier peint le duc de Mortemart, plus tard gouverneur de Paris, en colonel de dragons, avec un habit rouge au col de fourrure, tenant son casque à la main. En 1757, il expose au Salon le portrait du comte de Montmorency. Nous ne l’avons point retrouvé, non plus que celui de Madame de Villette, mentionné au même Salon. Le portrait assez médiocre de la comtesse de Dillières, qui est à Hertford House, daté de 1759, donne une idée de ces derniers ouvrages. On est surpris de trouver, daté de la même année, une Flore encore charmante, qui est un second portrait de cette Madame de Laporte, née Caumartin, femme de l’intendant de Paris, dont Nattier avait fait, une vingtaine d’années auparavant, une Diane adolescente; l’artiste a été soutenu, semble-t-il, contre les défaillances de l’âge, par la fidélité de ce modèle reconnaissant.

Le Salon de 1759 reçut de Nattier plusieurs tableaux, dont deux seulement sont désignés : le portrait de Madame Adélaïde et une Vestale qu’il est facile d’identifier avec celle de la collection Gustave de Rothschild. Diderot la décrit avec malice dans le premier de ses Salons ; « Voici une Vestale de Nattier, et vous allez imaginer de la jeunesse, de l’innocence, de la candeur, des cheveux épars, une draperie à grands plis ramenée sur la tête et dérobant une partie du front, un peu de pâleur, car la pâleur sied bien à la piété ainsi qu’à la tendresse. Rien de cela ; mais à

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