LA REINE MARIE LECZINSKA
A M. le duc de Fezensac
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NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
zinska mettait tant de bonne grâce et montrait un esprit naturel , connu seulement de ses intimes. Elle en donna une preuve nouvelle en refusant de se laisser assigner une place dans l’Olympe de Nattier ; elle ne fut pas moins bien inspirée, après avoir renoncé au rôle de déesse et aux attributs mythologiques, de rejeter pour une fois, dans un grand portrait, l’habit de cour imposé aux reines. Madame Tocqué dit que son père « ne put sortir de la simplicité dans l’exécution de ce tableau, parce qu’il avait reçu l’ordre exprès de la Reine de ne la peindre qu’en habit de ville ».
Cette simplicité a heureusement servi l’artiste, en l’obligeant à se libérer de sa manière. L’habit de ville du portrait est de velours rouge bordé de fourrures, parfaitement simple et de plis exquis ; une « marmotte » de dentelle noire est posée sur un bonnet, dont la dentelle blanche se répète aux manches et au corsage. En cet ajustement familier, la Reine, assise dans un fauteuil fleurdelisé, devant la console où elle a l’habitude de lire, la tête légèrement tournée vers sa droite, a son bras gauche posé sur le livre ouvert des E\>angiles. On oublie ce qui peut rester de convenu dans la composition, comme la grande draperie vert sombre qui s’accroche dans le fond à des colonnes inattendues ; on se sent en présence d’une scène vue, d’une attitude naturelle, où l’expression morale est admirable. La femme, qui semble interrompre sa lecture pieuse pour écouter la causerie d’un Moncrif ou d’un Tressan, se révèle intelligente et fine, ouverte aux choses de l’esprit, et surtout attachante par la bonté, cette bonté qui connaît la vie et qui naît de la souffrance. On devine en un tel portrait l’âme elle-même, par un bonheur rare chez Nattier et que méritait sans doute le modèle.
La Reine fut si contente de cet ouvrage qu’elle en commanda à Nattier deux répliques originales destinées à des amis particulièrement chers, Maurepas et Paris-Duverney . Ce détail est attesté par le mémoire : « Mémoire de portraits ordonnés par la Reine au sieur Nattier, peintre ordinaire du Roi. Premièrement, le portrait de la Reine fait à Versailles au mois d’avril 1748. Ce tableau est sur toile de 4 pieds et demi de haut sur 3 pieds et demi de large. Il est très orné et très fini. Pour ce, 3,000 livres. Plus deux copies de même grandeur, expressément recommandées par la Reine
audit sieur Nattier pour être faites par lui-même, dont une a été donnée à M. le comte de Maurepas et l’autre à M. Paris du Verney. Pour lesquelles copies la somme de 2,400 livres. » Le total de ce mémoire, qui montait à 5,400 livres, fut réduit de 500 livres et payé le 28 mars 1752.
Le tableau avait été exposé au Salon de 1748 , avec un succès « qui passa les espérances de l’artiste, car il eut l’avantage d’être généralement applaudi et de réunir toutes les voix en sa faveur, tant par son heureuse ressemblance que par la noble simplicité de sa composition » . Les critiques qui n’aimaient pas la manière de Nattier furent obligés d’admirer ce portrait d’intimité de si grand air, de si belle facture, et se déclarèrent vaincus par une grâce de si bonne tradition française . Mariette le préférait de beaucoup à ceux de Mesdames de France, selon lui trop vantés. Tardieu allait plus tard le graver, par les soins du peintre lui-même, en une admirable planche présentée à la Reine en 1755 ; c’est le chef-d’œuvre de l’artiste et l’un des meilleurs burins de l’époque.
Pendant que l’exposition du Louvre durait encore, le roi Stanislas se réjouissait, en Lorraine, d’entendre louer le portrait de sa chère fille, qu’il avait vu sans doute commencer. Il en prenait plus d’émotion qu’il n’avait fait pour les grands tableaux de Belle, de Tocqué ou de Vanloo; il chargeait même Hulin, son ministre à la Cour de France, d’en obtenir une réplique, et voici le billet, tiré des collections Czartoryski , à Cracovie, qui montre l’issue de cette petite négociation :
Rien n’égale, mon très chei- Hulin, votre exactitude que le plaisir que j’en ressents et la satisfaction que votre attention me prouve. Si vous voulez la rendre complette, soyez, je vous prie, persuadé à quelle point je vous en suis obligé. Quand à la copie du portraict de la Reyne que je sohaittez d’avoir, je m’en désiste. Le temps des 4 mois répugne à ma naturelle inpatience et le prix excessyve à mon économie. Quand le publyque aura estez rassasié de le voir, j’attenderois à le faire copier par quelqu’un à meilleurs marchez. Ainsy vous pouvez remercier iVI. Natié et luy dire, quand je serois à Versaille, je pourois l’employer à tirer un original que j’aimerois mieux qu’une copie.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Stanislas Roy.
Le 2i de sept. 1748.
L’esprit d’économie l’emporta sur l’amour-propre paternel : Stanislas se contenta apparemment d’une copie, peut-être même de la peinture
NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
réduite, sous verre, que signait en 1760 P. Jouffroy , peintre du roi de Pologne. Le roi lui -même avait commandé à Nattier son propre portrait, pendant un de ses voyages à Versailles. Il y portait le cordon bleu et le bâton de commandement, et l’habit de guerre disparaissait à demi sous une magnifique fourrure. Ce morceau semble perdu , et nous ne le connaissons que par la bonne copie du musée de Dijon. Si l’on se console de ne point posséder l’original du portrait du roi Stanislas, on regrette davantage d’ignorer le sort de celui de sa fille, qui portait la signature et qu’il faut probablement renoncer à retrouver.
Des deux répliques originales commandées par la Reine et livrées en même temps que le portrait réservé à la Famille royale, nous n’hésitons pas à reconnaître l’une dans le tableau qu’acheta jadis le duc de Feltre, et qui est aujourd’hui à M. le duc de Fezensac. La seconde pourrait être l’exemplaire du musée de Dijon, bien qu’il soit de qualité moins fine. Diverses copies nous sont connues en des collections publiques ou privées ; on doit une mention spéciale à celle de Madame la comtesse de Pourtalés, qui a été commandée sûrement par la Reine pour son ami le président Hénaull, et dont la provenance est bien attestée. Par une attention particulière de Marie Leczinska, conforme aux goûts de son ami, ce sont des essais de philosophie et non plus le livre sacré qu’indique le titre courant du volume ouvert devant elle. C’est une variante, qui ne figure point apparemment dans la copie, que Paul Mantz a vue dans la famille de Reaumont, au château de Buzet, et qui avait été donnée à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, très aimé et très vénéré de la pieuse Marie Leczinska. Cette copie était, d’après la tradition de la famille, une œuvre de Prévost.
La variante la plus considérable est celle du Musée de Versailles, qui fait, à vrai dire, un tableau différent. La composition est beaucoup plus vaste, et les dimensions tout autres que celles du tableau de 1748. Les colonnades et la draperie du fond sont transformées. La Reine est vue jusqu’aux pieds, aperçus sous le bord de la robe et posés sur un tapis d’Orient ; la console, qu’on distingue davantage, supporte, à côte du livre, le coussin oû repose la couronne royale, et le grand manteau fleurdelisé, jeté sur le
même meuble, descend en larges plis à la droite du tableau. Le contraste entre ces attributs majestueux et le portrait de caractère simple, exactement conservé au centre de la disposition nouvelle, présente, dès qu’on y songe, un déséquilibre singulier. 11 faut admettre non seulement que le tableau de Versailles, placé sous Louis-Philippe dans la chambre à coucher de la Reine, n’est pas l’œuvre de Nattier, ce que l’examen de la peinture suffit à établir, mais que fort probablement la composition même n’appartient pas à l’artiste.
Nous trouvons ici un des exemples les plus significatifs des travaux exécutés, au Cabinet du Roi, par les peintres attachés à ce service, et dont la fonction consistait à copier les portraits de la Famille royale. Travaillant d’après les originaux des meilleurs peintres, ils ne se bornaient pas à les reproduire suivant les besoins; il leur arrivait souvent de les modifier, de les agrandir, de les approprier en un mot à l’usage auquel ils étaient destinés. Antérieurement à cette époque, le peintre qui avait fait l’original était chargé de fournir les copies, qui s’exécutaient dans son atelier; c’est ainsi, par exemple, que Rigaud avait livré, en même temps que son Louis XV enfant, daté de 1715, vingt-quatre copies de cet ouvrage, qui furent encore multipliées dans la suite. Depuis lors, les Bâtiments avaient organisé un atelier à Versailles, où des spécialistes travaillaient, en même temps qu’à la restauration des tableaux du Roi, à la multiplication des portraits officiels. On s’y servit à mainte reprise des originaux de Nattier, et particulièrement de ses portraits de Mesdames.
Les filles de Louis XV aimaient à échanger leurs portraits entre elles et à les distribuer à leur entourage; toutes les personnes attachées à leurs maisons aspiraient à en recevoir un, et c’est ainsi que s’explique le grand nombre de tableaux, de dimensions et de dispositions diverses, qui représentent Mesdames et qu’une attribution complaisante donne au pinceau de Nattier. S’il en est quelques-uns qui sortent de l’atelier du maître, presque tous ont été faits simplement au Cabinet du Roi. Parmi les documents qui attestent ces travaux, en même temps que les goûts des princesses, choi-