MADAME INFANTE
ILOmSE-ÉLISABETH DE FEANCE, DUCHESSE DE PAHMK Musée de Versailles
NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
La Terre, sous les traits de Madame Infante, est assise, comme une jeune Gérés, au milieu d’une riante campagne. Elle a la chevelure relevée sur le front et parée de fleurs, et la poitrine largement décolletée; le bras gauche s’appuie sur un globe, tandis que la main retient un des plis du vêtement ; le bras droit est étendu de toute sa longueur , la main portant des fleurs et des fruits . Dans le fond de la composition , où est indiquée une exploitation agricole, un paysan aiguillonne un bœuf sur le sillon. Madame Henriette, qui personnifie le Feu, est en Vestale, vêtue de satin blanc , le menton appuyé sur la main droite ; elle paraît méditer sur une Histoire des Vestales, dont la reliure a le dos fleurdelisé et que sa main gauche appuie sur son genou. Les cheveux sont ornés d’un léger bouquet , d’où pend un ruban encadrant à peu prés la tête , et auquel l’artiste paraît attacher un sens symbolique; le corsage, décolleté comme celui de sa sœur jumelle, est orné de perles à l’épaule et à la ceinture. Le coude droit s’appuie sur une sorte de console, qui représente assez mal un autel antique, et sur laquelle brûlent quelques morceaux de bois. Le fond du tableau est l’intérieur d’un temple, avec une statue de Vesta dans une niche. On ne retrouve rien de cette composition en un portrait moins important de la même Madame Henriette qui est au Louvre, dans la collection La Gaze, sous la désignation vague d’une « fille de Louis XV en Vestale ». En cette toile, qui a été rétrécie, comme le prouve le dessin original, le feu brûle sur un autel derrière une colonne ; la princesse n’a point la même attitude et porte un voile ; les épaules sont moins découvertes. Les traits surtout frappent par leur différence, car c’est une étude postérieure qui a servi pour ce tableau, tandis que, dans le dessus de porte du Feu, le visage de la princesse devait se rapprocher encore de celui de la jeune Flore, qui avait été son premier portrait.
Pour le tableau où Madame Adélaïde personnifie l’élément de l’Air, Nattier n’a pas eu à se mettre en peine d’une étude nouvelle. Il a reproduit simplement la tête de la Diane, à laquelle la princesse n’avait pas cessé de ressembler. Peut-être les traits sont-ils légèrement mûris ; mais il n’y a de changement notable, pour la tête, que celui des fleurs qui remplacent, dans
la courte chevelure, le croissant de la chasseresse. Le mouvement du corps, toutefois, est entièrement renouvelé ; la femme est vue de dos, et c’est en se retournant vers le spectateur qu’elle peut lui présenter le même visage. Les draperies qui la couvrent flottent parmi les nuages où elle est assise, et son beau bras nu, longuement tendu, tient le ruban qui semble servir de rênes à un char invisible porté dans les airs ; ce char doit être tiré par des paons, dont l’un fait la roue sur le bord du tableau, ayant au col un bout de ruban. Au-dessus, derrière d’épais nuages, apparaît un arc-en-ciel. Le quatrième élément, l’Eau, est personnifié par Madame Victoire, d’après la tête peinte à Fontevrault. La princesse, vue de face, est assise dans un paysage coupé par une rivière ; ses cheveux relevés encadrent son visage régulier; elle est vêtue d’une robe à larges plis; ses bras sont à demi croisés, le bras droit passant sur une urne renversée auprès d’un tronc d’arbre et d’une touffe de roseaux. Ce n’est guère, en somme, qu’une variante de ces portraits « en source », que Nattier a eu tant d’occasions de multiplier.
Vers le même temps que ces œuvres si fâcheusement perdues, le peintre exécutait pour la Cour une série qui a été récemment retrouvée et remise en lumière parmi les collections de Versailles. Lors du voyage de Fontainebleau de 1750, la duchesse de Luynes écrivait à son mari, narrant les incidents du séjour de Madame Infante, qui était venue visiter son père, lui faire connaître sa fille Isabelita et obtenir, par des négociations habiles, des avantages pour son époux. La lettre de la duchesse, du 17 octobre, rapporte la présence et les travaux de Nattier : « Nous avons vu aujourd’hui un tableau de Nattier pour l’Infant Don Philippe, qui représente Madame Infante assise avec l’Infante Isabelle debout à côté d’elle, qui lui présente une branche de lis. La mère est très ressemblante, en agréable et en mignon, et la fille très flattée. M. le Dauphin fait rester Nattier ici pour peindre Madame la Dauphine. » On n’a point le mémoire du premier tableau, payé par ce bon époux et ce bon père qu’était l’Infant, et qu’il faudrait rechercher dans les collections provenant de Parme; mais le mémoire relatif au portrait de la Dauphine Marie-Josèphe de Saxe, commencé en 1750 et livré en 1751, a permis de
NATTIER, PEINTRE DE LA FAMILLE ROYALE
l’identifier aisément : « Madame la Dauphine est représentée dans ce tableau en habit de cour. Il a quatre pieds et demi de haut sur trois pieds et demi de large. Ledit tableau estimé à la somme de 2,500 livres. » La toile qui correspond à ces indications est signée, sur un pied de colonne : Nattier pinxit, 115i.
Elle représente, à mi-corps, une princesse en manteau fleurdelisé doublé d’hermine, en robe de cour brochée d’or, particulièrement somptueuse, où l’art des tisseurs lyonnais semble s’être surpassé. La main gauche tient un éventail fermé et la droite ramène le manteau. Une draperie qui pend dans le haut du tableau laisse apercevoir tout un paysage de jardin à la française, et, bien que l’étude de la tête de la Dauphine ait été faite à Fontainebleau, c’est le parc de Versailles que l’artiste a voulu représenter; on reconnaît sans hésitation le bassin de Latone, où jouent les eaux, la descente ornée de statues de marbre et la perspective du grand canal. Le visage de la princesse est intéressant : on y retrouve évidemment les traits essentiels de sa physionomie, que multiplieront plus tard d’autres portraits plus connus ; mais ils ne semblent pas s’être prêtés à cette sorte de ressemblance que cherchait à donner Nattier, « en agréable et en mignon ». En revanche, il a marqué assez exactement l’air de bonté et de candeur qu’elle doit conserver toute sa vie et qui correspond si bien à une nature morale vraiment attachante, et assez particulière parmi les princesses du sang. Nattier pouvait-il tirer autre chose d’un modèle où l’attrait sensuel est entièrement absent? Au moment où il a l’honneur de peindre Madame la Dauphine, la seule personne de la Famille royale qui n’ait point encore posé devant lui, la jeune femme a vingt ans à peine; elle est Française depuis peu; on ne saurait guère révéler en son image qu’une princesse de maison allemande, un peu gauche de façons, un peu trop florissante, mal accoutumée à la cour de France, où son mari ne l’aime point encore. Plus tard seulement s’affirmera le charme paisible dont la montreront revêtue les crayons de La Tour.
Une copie du portrait de la Dauphine, envoyée à sa mère, femme d’Auguste III, électeur de Saxe, roi de Pologne, et une variante tout intime de ce portrait, destinée à la vieille duchesse de Brancas, dame d’honneur de la princesse, figurent dans un mémoire de 1751, où paraissent en même
temps deux intéressants portraits d’enfants : « Mémoire de quatre portraits de la Famille royale faits par ordre de M. de Tournehem, par le sieur Nattier, pendant l’année 1751. Savoir :
(( Le portrait de Madame Infante Isabelle, peint en pied et en habit de cour, estimé 4,000 livres. — Le portrait de Madame jouant avec son petit chien, placé dans le cabinet de Madame la Dauphine, estimé 2,400 livres, — Le portrait de Madame la Dauphine, peint en habit de marmotte, buste, donné à Madame la duchesse de Brancas, estimé 1,000 livres. — Plus une copie du portrait de Madame la Dauphine, faite entièrement par l’auteur et envoyée à la reine de Pologne, estimée 1,200 livres . » Le dernier acompte sur le gros mémoire, qui en constitue le parfait paiement, est en date du 17 décembre 1756 : « Au sieur Nattier, peintre, 3,100 livres pour faire, avec les 5,500 livres à lui ordonnées à-compte sur l’exercice 1751, les 4 juillet et 12 septembre 1755, le parfait paiement de 8,600 livres, à quoi montent quatre tableaux, dont deux représentant Madame la Dauphine, le troisième Madame, et le quatrième Madame Infante Isabelle, qu’il a faits pour le service du Roy pendant l’année 1751. »
La princesse qui portait de droit, en l’année 1751, le titre particulier de Madame, était le premier enfant né du second mariage du Dauphin, Marie- Zéphirine de France, née à Versailles le 26 août 1750, et qui devait mourir le 2 septembre 1755. On la nommait aussi la Petite Madame, pour la distinguer de Madame Henriette, à qui le titre était donné par courtoisie seulement. Le portrait que Nattier lit d’elle à l’âge d’un an est conservé, naturellement sous un faux nom, dans les collections royales du palais Pitti. L’enfant est assise de face sur un coussin fleurdelisé , ayant à la main gauche son hochet d’argent; un carlin se tient sur l’ample robe garnie de dentelles, et la draperie du fond se soulève pour laisser apercevoir le petit berceau.
Le chef-d’œuvre des portraits d’enfants peints par Nattier est, à notre avis, celui de l’Infante Isabelle, petite-fille de Louis XV . C’est un des plus gracieux morceaux des nouvelles séries de Versailles. Droite et fière, comme une infante de Vélasquez, son buste menu de fillette se dégage des