‹ J. Michelet et ses enfantsChapitre 10 sur 15 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

Michelet, rentré à Paris, publia les Femmes de la Révolution, ve^viiV Histoire de France mieTtompue à Louis XI et se mit à la Renaissance.

Après dix années de suspension, il jugea indispensable de placer en tête de ce VIP yolume une introduction, rupture définitive avec l'esprit du moyen âge. C'est la confirmation, de plus en plus accentuée, des idées émises en tête du premier volume de la Révolution. Défenseur et apologiste du christianisme lorsqu'il en racontait la période ascendante , il en devient le véhément adversaire pour le peindre en sa décadence. Il ira jusqu'à répéter la terrible sentence : « Le monde est vide depuis les Romains. »

C'était juste le moment où N... avait décidé

Dumesnil à le laisser publier Le Livre de consolation. Déjà Ton était ea pourparler avecDentu. N...,dans sa joie de cette bonne nouvelle, persuadé que M. Michelet en serait aussi très-heureux, lui fit part du projet. Hélas I il n^avait pas songé que le petit livre était sur plusieurs points favorable à saint Paul et à saint Augustin ; il n'avait pas songé que, tout en rejetant la divinité du Christ, Le Livre de consolation lui conservait, comme homme, une très-belle place, tandis que Michelet ne voyait plus en lui qu'un « éphèbe » , un « imberbe » (Conversations à Saint- Valery avec J. Levallois). 11 en résulta entre Paris elle Tôt plusieurs discussions.

Dumesnil, selon Michelet, désertait la tradition voltairienne pour suivre les voies de Rousseau : il en appelait à N..., alors occupé de son livre sur Voltaire. Et celui-ci de répondre :

« Mon ami, il me semble que je puis compter, on ce moment, parmi les voltairiens ; comment se fait-il donc que je me réjouis de votre livre, et que je n^ai rien tant à cœur que sa publication ? C'est que je suis assez voltairien pour vouloir affranchir le monde de Voltaire lui-même, et laisser aux hommes la liberté des méthodes ; c'est que je suis assez voltairien pour ne saisir de Voltaire que son esprit, et pour déclarer que la lettre chez lui et les

méthodes extérieures ne peuvent sans impiété être imposées à tout le monde ; que vouloir soumettre toutes les âmes à une méthode unique , c'est retomber dans les barbaries de la papauté ; c'est que je suis assez voltairien pour dire avec Voltaire aux voltairiens eux-mêmes : gens de parti , gens qui voyez tout en jaune, ne serez-vous jamais délivrés de cette infirmité de voir l'univers, si varié de couleurs et de nuances, à travers votre éternelle jaunisse?

« Par quelle aberration de l'esprit humain peutil y avoir encore des voltairiens, c'est-à-dire un parti né de celui qui détruisit tout parti, toute secte, toute école ? S'il eût su que l'on dirait un jour les voltairienSy quels feux incendiaires n'eût-il pas lancés contre ses propres sectateurs? Quoi ! leur dirait-il, parce que j'avais la colique un tel jour et que j'étais de mauvaise humeur pour exprimer une vérité éternelle, vous voulez que cette vérité reste à jamais sous la forme querelleuse que lui donnait ma colique ? Ah ! pauvres gens ! vous n'étiez dignes que de cette colique et non des vérités sublimes qui consolaient mon âme au milieu des souffrances »

Au printemps de 1855, la santé de M"' Adèle, depuis longtemps compromise, devint subitement si mauvaise, que l'espoir de la conserver ne fut plus possible; la catastrophe cependant n'arriva qu'en juillet. Michelet, qui était en train de parcourir la Hollande, dut revenir en toute hâte.

Edgar Quinet, apprenant au fond de son exil ce malheur, écrit :

a Bruxelles, 17 juillet 1855.

« 11 était donc écrit, cher Alfred, que je ne la reverrais pas 1 .. . Vous lui avez montré une affection parfaite en toutes choses, et à tous les moments. Vous avez fait pour elle tout ce que pouvait faire une créature humaine : vous lui avez

MICHÈLET ET SES ENFANTS. HHl)

rendu chaque jour do sa courte vie aussi doux qu'il pouvait être à une âme telle que la sienne. Elle voit d'en haut ce que vous avez été à chaque instant, et elle vous dit : Je te remercie.

«c 11 n'y a pas d'autres paroles à vous dire que celles que vous avez écrites dans Le Livre de consolation. Vous les avez écrites pour nous ; mais c'est vous qui le premier devez en ressentir la force.

<( Après tant de liens, celui de la douleur s'ajoute à tous les autres ; c'est aujourd'hui, surtout, que je me sens de votre famille.

« Hélas ! que de tombes se rouvrent, pour moi, avec cette tombe I

« Vos chers enfants ont besoin que vous gardic^ l'espérance et la paix; Michelet aussi en a besoin. Vous ménagerez vos forces pour ceux qui restent. Votre âme est si près du ciel, que la séparation ne peut pas et ne doit pas être entière' pour vous.

« Ne serait-il pas possible que vous vinssiez, auprès de nous, au moins quelques jours? Ma femme, qui s'unit à tout ce que je viens de vous dire, vous adresse avec moi cette prière. Dans la vie et dans la mort je vous aime et vous embrasse.

« E. QuiNET. »

Et plus tard, le 26 juillet 1861, remerciant Du* mesnil de son livre sur V Immortalité :

«... Votre ouvrage m'arrive ; je vous y retrouve tout entier ! Et que de souvenirs poignants conver* tis en joie, à force d'élévation et de profondeur morale ! Ce n'est pas seulement un écrivain qui parle ; c'est la révélation de la douleur et de ce qu'elle enseigne à ceux qui savent l'accepter et l'interroger. Je crois entendre la voix de notre chère Adèle, initiée maintenant aux grands mystères. La correspondance qui termine le volume fait entrer dans l'intimité des choses : que cela est en même temps douloureux et fortifiant I Je retrouve là une partie de ma vie; car je vivais avec vous dans l'attente de ces heures cruelles... »

On vient de voir en quels termes Edgar Quinet s'exprimait sur Adèle Michelet. Écoutons maintenant celui qui fut le compagnon de sa vie, écoutons Dumesnil :

<(... Après trente-cinq ans si l'on me demandait quelle fut la grande âme de la famille Michelet, je répondrais en toute équité : ce fut la fille.

« Sans exagération aucune, incomparablement sincère, elle fut pour moi une fiancée secourable qui réunit la femme, l'amie, la mère. Absolument

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dévouée pour son père, elle était fière de lui sans faiblesse et sans expansion ; souvent critique, car elle avait souffert de cette vie trop cloîtrée qui lui prit sa jeunesse^ même après son mariage, et elle en voyait nettement les inconvénients pour tous. Elle se montra pour Charles la sœur la plus tendre, sans jamais cesser d'être clairvoyante. Je ne parle pas de son amour pour ses enfants ; il y a d'elle des lettres adorables. Elle fut pour ses amis toujours sûre et généreuse. Incapable de transaction, d'hypocrisie et de souplesse quand elle n'aimait pas, elle était toute grâce et toute bonté quand elle se donnait. Personne ne s'est plus appartenu....

« Sa phrase nette, sobre, vive, lumineuse, sonne toujours juste. Les mots grandement frappés abon^ dent dans ses lettres, même les plus rapides. Sans recherche ils ont jailli spontanés d'une pensée exquise qui s'éclaire d'infini.

« Elle écrivait ses lettres avec une émotion extraordinaire. Le papier garde encore parfois la trace de ses larmes. Elle eut le génie de la droiture.

« Sa voix était le timbre même de son âme^ et elle lui était venue de son grand-père Rousseau. D'un éclat extraordinaire pour une personne petite et fluette, elle était si parfaitement belle, qu'au théâtre je n'entendis jamais une cantatrice qui

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put lui être comparée pour le timbre. Très-haute dans son adolescence, sa voix devint peu à peu un mezzo-soprano, puis même prit les cordes basses du contralto, sans que dans cette transformation la pureté en fût altérée. Elle était née artiste, et déchiffrait la musique des maîtres avec une intuition rare, mais le doigté lui manquait pour l'exécution. Aussi elle ne rendit jamais complètement sur le piano ce qu'elle faisait pressentir à première vue..

(( Nullement influençable dans sa foi invétérée et profonde, elle sortit d'elle-même de l'Eglise, et ce fut elle seule qui fit son affranchissement par son développement propre, par sa logique propre... Lorsque son médecin, la jugeant perdue, en 1855, le lui dit à elle-même un jour qu'il la trouva seule en mon absence, lui déclarant qu'elle n'avait plus rien à attendre des secours du médecin, mais seulement des prières du prêtre, tout affaiblie qu'elle était par la phthisie, elle répondit qu'elle n'en recevrait jamais, parce qu'elle ne craignait point la mort, et qu'elle éidXi sûre dC elle-même .

« Elle dit le mot de vérité sur elle. Elle vécut et mourut sûre d'elle-même.

a Son enterrement civil, qui fut peut-être le premier pour une femme à Parisj fut ainsi la consécration de su volonté expresse. »

Au milieu de ces angoisses, l'histoire ne devait pas lâcher l'historien et lui non plus n'abandonna pas sa tâche : il a hâte, dit-il, la vie est courte.

C'est toujours « le travail quand même. » Les livres se succèdent coup sur coup. Les Femmes de la Révolution, la Renaissance, la Réforme ont paru ; les Guerres de religion vont paraître ; entre deux roiseau, et voilà flnsecte qui se prépare.

Tant d'œuvres importantes en si peu de temps, quelle vigueur cela suppose et quelle préparation antérieure !

Il vole dans ce moment, dit-il, sur les ailes de la foudre à travers la Ligue. L'histoire de plus en plus le passionne.

Du reste, la fin du xvi* siècle Fétonne : c'est

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pour lui « comme une agitation de misérables in- « sectes ; d^hommes pas un^ sauf les grands rieurs « qui sont là pour Tenterrement. »

Michelety en 1857, passa toute la belle saison à Fontainebleau, occupé de V Insecte.

Dumesnil, étant allé le voir, écrÎTait à N... (16 juillet) :

« J*ai passé trois jours à Fontainebleau, trois jours d'un vrai bonheur et par la cordiale affection de M. Michelet et par les merveilles de la forêt.

« Que c^est beau I mon ami, et que nous serons heureux si jamais nous pouvons nous y établir huit jours 1

« J'ai copié hier pour M. Michelet ce que vous m'écrivez de votre moulin. Croyez que pendant trois jours nous ne vous avons pas oublié et que nous nous sommes remis à vous aimer davantage à cause de vos. embarras.

« Je vous l'ai déjà dit, Fontainebleau est un lieu

prédestiné pour moi. J'y ai eu des meilleurs moments de ma vie, et encore cette fois.

« J'en ai rapporté pour la presse trois articles de M. Michelet sur les Fourmis: admirables, mon ami. Vous en jugerez bientôt, car ils seront publiés avant quinze jours. Quel grand et excellent homme que M. Michelet, et qu'il a d'esprit, de bon cœur et

MICHELVT ET 6ES SNFAKTS. SOI

de vraie religion pratique ! Quelle Iboiine lettre vcms m'ayez écHte hier I Pt*éault eu à ri aut éclats; Voilà encore un vrai pantagruéliste I y>

Quelquessemaines plus tard,Dumesnil retournait passer trois jours à Fontainebleau j mais cette fois je l'y accompagnais. Deux jours furent donnés A la forêt; une journée entière att château. Michélet nous y fit revivre toute l'histoire de Fràdée^ de saint Louis à Napoléon... On sait comment il â

raconté l'histoire dans ses livres; mais ceut qui

l'ont entendu dans ses cours peuvent dire que le professeur en lui surpassait encore l'écrivain. Eh bien I le causeur aussi en Michélet faisait oubliei^ le professeur^ et c'était surtout quand il se trouvait sur les lieux de quelque grand événement histo-» rique qu'il fallait l'entendre. On eût dit, en Fécou-^ tant refaire toute l'histoire du célèbre château, qu'il y avait vécu lui-même sous tous les règnes, obsei^ vatéur infatigable et mystérieux des événements comme un Sainte-Simon éternel. Fontainebleau et Versailles étaient entre tous pour lui des lieux in^ pirateurs. Il nous donna un jour (à Fontainebleau) une telle vision de Louis XIV et de M"' de Maintenon, que je crus les apercevoir et les entendre.

Une autre fois^ à Rouen, devant les ruines dé l'abbaye de Saint-Amand, il remit en scène de fa-

çon si vivante tous les personnages de Tabbaye, qu'un moment Tillusion fut coînpiète. ^ous étions en plein moyen âge, enfermés dans le monastère avec les religieuses, saisis d^étonnement, d'émotion et de respect, grâce à la puissance de cet enchanteur.

11 était du reste bien plus intéressant à entendre devant les monuments du passé que devant la nature. Gela tenait à ce que les monuments le ramenaient à l'histoire où il excellait, tandis qu'aux choses de la nature, son savoir n'était que de se* condemain. D'ailleurs la nature, a cette Circé ^u l'effrayait, et puis son esprit^ retenu longtemps dans les vieilles méthodes théologiques et métaphysiques, était rétif aux procédés modernes de l'observation et de l'expérimentation scientifique. Pour bien voir, il se plaisait trop aux généralisations. Un matin nous nous promenioiis dans le jardin de Vascœuil, c'était en juin, le temps était admirable, les oiseaux, les insectes chantaient et voltigeaient. Tout à coup Michelet s'écrie : « 11 n'y « a pas d'araignées. Au printemps tout est inno- « cence, les assassins n'apparaîtront qu'à l'au- (c tomne, etc., etc. » En deux minutes toute une théorie était échafaudée.

Cependant un livre auquel Michelet trayaillait mystérieusement avançait. Le sujet en avait été caché même aux amis. D'ailleurs il n'était pas luimême bien sûr du titre ; son éditeur hésitait à l'accepter: c'étàii r Amour.

Les épreuves, qui arrivèrent bientôt, les mirent dans la consternation. Ils ne cachèrent point à Michelet leur impression douloureuse, tout en mêlant beaucoup d'éloges à leurs sévérités, craignant d'attrister l'auteur, qui pourtant ne s'y méprit pas

Lorsque le livre parut, Michelet, en l'envoyant à N..., lui écrivait que y ce jour même 20 novembre, l'Amour était mis en vente ; « ce qui était dommage, « ce livre devrait se donner, x) Et puis il ajoutait que

dans peu de jours il mettrait sous presse Louis XI V. . .

Cette lettre et r Amour étaient au Tôt le 21 ; N..., le 23, écrivait :

« Illustre et cher ami, quelques mots seulement au milieu des souffrances I

« J'ai lu votre livre, et je vous en écris en proie aux tortures d'un rhumatisme nerveux j fixé dans les parties fibreuses des muscles du cou, c'est-à-dire dans leurs points d'attache aux os du crâne (consultation du docteur).

(( Jugez des atroces douleurs ! je sentais toute ma boîte osseuse craquer et conservais à peine les facultés cérébrales. Je vous aï lu, cependant, et d'un seul trait ; maïs je ne peux vous parler que des effets physiologiques d'une lecture faite dans un tel état. Il se pourrait qu'il y ait là une vraie pierre de touche.

« Pendant V Introduction^ les douleurs se caïmèrent. Je nie crus guéri. Maïs, à ftiesure que j'avançais dans le premier e{ le deuxième livre, sauf quelques endroits, çà ef là, je les sentais revenir; le rhumatisme reprenait le dessus.

« Au troisième livre, il s^arréta tout courte et toute douleur, je vous le jure, avait (Ksparu aux quatre chapitres : Conception. — Grossesse. — Accouchemeut. — Relevaittes...

MICHELET ET SES ENFANÎlS. Ji9S

« Je reviendrai^ après nouTelle lecture, suf cé9 quatre chapitres. «. Mais aujourd'hui je souffre trop pour n'être pas cruel, et je tous dirai, comme ttfl barbare^ qu'aux livres IV et V, mes douleurs dere-^ naient de page en page plus horribles. Je grinçaisf des dents aux Vieilles femmes; et, aux Aspiratiqm de Fautomne^ les douleurs étaient deveniles telles que je ne comprenais plus.

« Donc, je ne juge pas ; je vous envoie le résultat d'une expérience physiologique curieuse.

« Aussitôt que les frictions prescrites par le docteur auront calmé ces souffrances, Je vous relirai avec plus de liberté, et alors je vous dirai ma peAsée; mais je vous devais aussi Mon impression physique*

« Je fsttoxé trè^injusté pourtant û }é M tcrtfil avouais que ce livi'e de F Amour m'a trovivé dani^ le moment le plus^ hargoeuii de rù^ tle.

« Que disent de votre livre les j^en^ bien fût* tants ? Je Vi^fe meow et wûdifaii^ le éérvoir.

« Toutes le» femmes rfe vcMl-^elIe» paâf le dofihéf eô cadeau d'étreniH» à leur» mafi»? Je éraitis pmaf* tant qu'il ft'y ait hiefi de» cliMes ^i lie letir plakeM fya». Vous les dorloter t#op; (gtle$ dfineftt é'Uké souffletées quelquefois, tmil au moifts grblMlé(0$ vertement. Votre Amour n'a-t-il par» imfp Mii^eiirl

la larme à Tœil? Il y a de la femme en tous comme en tout grand artiste. Hais, si j en crois mesmuscles^ TOUS montrez trop ce côté tendre et pas assez le côté tyrannique et gourmandeur que doit conserver rhomme pour la femme (qui en grogne souvent, mais qui au fond le veut ainsi). Vous allez me trouver bien terrible; j'abuse, excellent ami, de mon droit de malade, parce que je connais la magnanimité de votre âme. »

Combien cette lettre, malgré les éloges dont je raccompagnais , m'avait coûté à écrire ! V Amour fut une des tristesses, un des désenchantements les plus amers de ma vie. C'est de ce livre que j'étais malade et troublé (jusqu'au délire). Je n'en admirai que plus la lettre qui, courrier par courrier, me vint en réponse à ce qu'on vient de lire, et où il ne me parle que de mes souffrances et des démarches qu'il vient de faire pour moi chez plusieurs libraires.

Mais, pendant que Michelet m'écrivait ainsi, moimême je m'étais ravisé. J'avais rougi de mes sévérités de la veille; je craignais d'avoir attristé celui pour qui, au fond de l'âme, je n'avais que respect. Je lui avais écrit une deuxième lettre qui croisa la sienne, et, dans cette dernière lettre, je lui disais encore :

(( J'étais maussade hier parce que je souffrais dans toutes mes fibres, et parce que j'étais resté sous rimpression des derniers chapitres qui ne sont que langueur et ennui. Toute cette fin est désastreuse... »

Deux jours plus tard, le 26 novembre, Michelet^ dans une lettre à Dumes^il, est yisiblement heureux de voir N... devenu moins sévère.

Et, en effet, quelle avait été l'intention très-sérieuse de Michelet en écrivant V Amour? Il avait voulu, disait-il lui-même, faire un livre « pour l'amour monogamique et le mariage contre la sauvage polygamie de l'Occident. »

Il avait eu même le projet, un peu avant VA-mour, d'écrire un livre intitulé Le Foyer. Mais eût-il, dans ce livre sur le Foyer, comme dans celui sur l'Amour, oublié l'enfant?

A partir de F Amour ^ les épreuves ne furent plus communiquées aux deux amis.

Dumesnîl et N... jusque-là avaient vécu avec et par Michelet ; Us allaient désormais vivre de plus en plus à côté.

L'amitié, la tendresse, l^inaltérable respect n'éti seront pas un instant ébranlés ; mais la pensée du maître ne leur servira plus uniquement de guide.

Ils allaient retourner à la nature, qui avait eu leur enfance et qui allait reprendre leur âge viril.

Les traces de cette évolution se retrouvent partout dans nos papiers du temps ; par exemple, dans une lettre à un ami où je dis (30 novembre) mon désappointement, ma tristesse profonde de t Amour. Et j'ajoute, à propos d'un petit roman rustique

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auquel je rêirais aloors, que mon héros {Cariu) est (( re&té jusque-là trop embéguiné des livres, des journaux et des écrivalq» de ce siècle. Fantaisies et fantaisistes !,,, Carlu, pour élever ses enfants, n'aura plus désormais que les sciences, le travail, la nature et son propre cœur« Je vous jure que sa famille ne ss^ura pas un mot de la haute pédagogie de ce siècle... »

Mais écoutez ce que^ quelques jours plus tard, du fond de son manoir, Dumesnil^ lui aussi, écrivait àN...

12 décembre 1858.

« Nous sommes tous deux dans un mauvais moment et d'affaires et de fortune, mais très-bon comme liberté et indépendance... Toute mon étude est de diminuer mes besoins et de me faire service de tout ce qui est à ma main. Cette indépendance, au milieu de cette effroyable servitude, mérite bien quelques épreuves. Elles ne nous ont certes pas été ménagées, mais nous avons Tâme chevillée plus profond que misères.

« Quand je ne sais plus comment m'y prendre et parer une botte de la nécessité, je vais à l'école chez nature. Je préfère cet exercice à celui que recommande M. Michelet, tous les trois jours, dans

son fameux traité de Matrimomo, p. 31, in fine. Je râtelle mon verger, mon jardin et ma prairie, je fume avec des feuilles, j'arrose avec de l'urine additionnée d'eau, j'éclaircis mes arbres, je soleille ma maison... Et ainsi le temps triste passe comme le plus heureux, en ne me laissant qu'une plus grande aspiration et un plus grand désir. »

Dans une lettre de ce temps-là Michelet félicite son gendre d'être devenu paysan. Mais se rend-il bien compte, du changement moral que cela suppose? On en pourrait douter en le voyant, en 1859, insister pour la réimpression de la Foi nouvelle... Dumesnil, tout à ses jardinages, sentait en lui germer de bien autres idées...

Cependant Michelet lui rend compte avec bonheur de ses propres succès littéraires. La fortune semble lui sourire, les éditions se succèdent, il s'en réjouit pour ses petits-enfants. Le 12 janvier 1859, il écrit à leur père que 22,000 Amours se sont vendus, qu'on vient d'en faire une édition à 15,000. Il espère que tout ira bien pour ses publications prochaines et pour tout l'avenir. Donc les enfants,

son grand Etienne^ sa chère Jeanne et sa charmante petite Camille (1), doivent être avertis qu'il

travaille pour eux.

Michelety en novembre 1858 , avait publié r Amour; aux derniers jours de 1859 il allait publier la Femme.

Si Ton en excepte le très-beau chapitre sur r Ouvrière^ c'est aujourd'hui un livre bien oublié ; ce n'était qu'un écho affaibli de F Amour.

Cependant il causa parmi les amis de l'auteur et dans toute la presse un très-grand émoi. N..., le 29 novembre, qu'on le lui pardonne, écrit à Dumesnil une lettre qui n'est qu'un long éclat de rire :

« C'est une œuvre qu'il faudrait mettre tout entière en chansons... Il est certain qu'il n'y eut jamais dans le monde pareille aventure. J'en ai eu deux nuits terribles, et j'en ai fait des rêves épouvantables... X. m'a demandé mon impression de ce livre. Je lui ai répondu hier que je le trouvais très-hardi, très-fort et très-tendre, mais d'une tendresse qui, se continuant durant quatre cents pages, finit par donner la nausée. V Amour y lui disais-je,

(t) Ce nom de Camille était le nom de la jolie enfant qu'on avait perdue, mais M»* Adèle avait redonné ce nom à sa dernière petite fiUe.

n'avait qu'un volume, voici qu'il en a deux... Quelle page étonnante que la page 206 ! je Fai marquées dune croix... Et pourtant, compère, malgré le rabâchage, les chimères et les visions, combien de grandes choses dans ce livre de M. Michelet! Mais rétonnement, l'émotion, et les rires, et les critiques amères, et les admirations, et les accès de rage, et les vivats, et les /î, et les shame^ et les peuh ! et les ah ! et les oh ! tout cela va éclater en tempête... »

Le 3 décembre, autre lettre du même :

« Mon compère, ce livre de la Femme \ti bouleverser toutes les têtes, et le livre est fait pour cela par ses beautés et ses mièvreries... œuvre sacrée et piteuse. Il y a des chapitres qui fendent le cœur et d'autres qui l'afifadissent ; mais, au total, livre de génie, malgré son désordre, son incohérence, son irréflexion fréquente, etc., etc. »

Quelques journaux annoncèrent que la Femme venait d'être saisie à cause du chapitre sur POiir vrière. N... aussitôt écrit à Michelet.

« Cher et grand ami,

« J'apprends, par le journal, que votre livre est saisi à cause du chapitre sur P Ouvrière, un des plus

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beaux. Ce serait trop absurde, et je n'y peux croire (la nouvelle, en effet, était fausse). Je viens de relire ce chapitre, et je me demande s'il se trouvera des juges pour vous punir d'avoir enseigné aux hommes la pitié pour la femme.

« Ce livre ne m'a pas quitté depuis sa réception. Ce n'est pas un livre, c'est véritablement une femme sublime et fantasque, pleine de raison et de chi- . mères, une femme que l'on aime, que l'on couvre de baisers, et avec laquelle on se chamaille l'instant d'après. L'âme entière y reste empêtrée. Tel trait nous irrite, et puis nous voilà pleurant de pitié sur elle et honteux de nous être emportés... Depuis mon retour de Vascœuil... la femme a eu toutes mes passions bonnes ou mauvaises. J'ai été pour elle quelquefois tendre, et quelquefois colère. »

Ah! si Michelet, qui parlait de la femme avec tant de candeur et de simplicité, en avait écrit de môme, quel livre délicieux il eût pu faire! Dans ses conversations intimes, à chaque instant, les plus jolis mots lui échappaient.

Le 7 février 1844, il citait à son gendre, à propos des femmes anglaises, cette formule donnée par un Français marié à une Anglaise : « Les fraises

(c du Nord sont les plus belles, mais, quand on y « goûte, on n'y trouve que de l'eau. »

Rencontrant avec N... dans la campagne une jolie fille en robe d'indienne, ayant au côté une fleur de capucine, il disait : « Voulez-vous avoir le plus « gracieux des spectacles ? 11 n'y faut que cinq sous «de percaline, une fleur, une fillette. »

Il disait une autre fois : « A quoi bon se fâcher « contre la femme ? C'est un élément. Fâchez -vous « donc contre la mer ou contre la tempête... »

Mais, aux derniers jours de 1859, quand parut /a Femme y on était bien loin de ces causeries amicales, de ces réflexions tranquilles... Le succès malsain de r Amour avait grisé et un peu aveuglé cette âme si généreuse, mais si prompte aux chimères...

Par bonheur, il se remit à l'histoire, et c'est ce que souhaitaient ses meilleurs amis, tous ceux qui s'intéressaient plus à sa gloire qu'à sa fortune.

Peu de temps auparavant, son fils écrivait de Thann, où il était maintenant employé dans un chemin de fer :

« Que fait mon père ? Je le vois avec peine abandonner son Histoire de France^ qui est le monument qui le fera vivre dans la postérité. Engage-le à achever. »

Au commencement de 1860^ tout entier à son Louis XlVf il est, comme il le dit lui-même, enterré dans la grande révolution de 1685 : une jacquerie de paresseux sur les travailleurs, ordonnée par le roi.

Quant à Dumesnil, il prend de plus en plus goût à la vie rurale et jardinière.

Michelet, cependant, inquiet de son avenir et de celui de ses trois enfants, inquiet dé N..., viendra, dans sa sollicitude paternelle, se reposer des fatigues du Louis XIV à Rouen, à Vascœuil, au Tôt, à Forges, à Étrétat. Et il va commencer un nouveau livre : La Mer,

En même temps, il charge Dumesnil de reviser une nouvelle édition de son Histoire de France ; il est curieux de voir dans sa correspondance comment Michelet jugeait lui-même cette ceuvre.

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