‹ J. Michelet et ses enfantsChapitre 9 sur 15 · ÉTONNANTE AVENTURE DU PRESBYTÈRE · texte numérisé non relu

ÉTONNANTE AVENTURE DU PRESBYTÈRE

DE GIDEVILLE.

Nous connaissions tous le curé de Gideville : il avait été trois ou quatre ans curé au Tôt, et de plus notre voisin. Il avait de l'esprit, de l'ardeur, surtout

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au plaisir ; c'était d'ailleurs un garçon de belle humeur, et il y avait du bon dans cette âme qui finit par s'afifoler.

Charles Michelet se plaisait en sa compagnie ; et, lui, l'abbé, aimait à se trouver avec M™* Adèle.

Souvent il avait passé ses soirées chez nous, et il y avait fait des tours de physique amusante et de prestidigitation ; il y excellait et par l'adresse et par la verve. C'était une suite incessante de surprises et d'occasions de rire.

Lors d'une deuxième visite que je lui fis à son nouveau presbytère, par un beau jour d'octobre, il m'invita à venir assister à une apparition du diable dont il voulait, durant la nuit de Noël, régaler ses paroissiens crédules : je m'en excusai, en lui conseillant de ne pas trop jouer ce jeu. Mais un désir de s'amuser, qui dans la solitude s'était exaspéré, ne permit pas à l'abbé de suivre ce conseil.

Voici donc ce qui arriva. Ayant réussi à marier l'instituteur de son ancienne paroisse avec une de ses paroissiennes de Cideville, il voulut donner le repas de noces. Ce fut un cordial et joyeux mélange de ses anciens et de ses nouveaux paroissiens. Au dessert, la physique anwisante se mit de la partie. D'abord on ne fit que rire, les premiers tours n'ayant été que risibles ; mais, la nuit, quelques-uns des an-

cîens paroissiens y trop éloignés pour retourner chez eux, restèrent à coucher au presbytère où Ton était fort hospitalier. C'est durant cette nuit de noces que le diable fit chez le curé prestidigitateur sa première apparition.

Dès le lendemain ce ne fut qu'un cri dans les deux paroisses et dans les paroisses intermédiaires : Monsieur le curé de Cideville est ensorcelé 1

Quelques curés du voisinage, dressant les oreil-< les, accoururent. Invités à déjeuner, ils entendirent d'abord des bruits singuliers : cris, plaintes, gémissements, paroles entrecoupées, derrière les lambris; puis le chant du Stabat Mater... (je crois n'avoir pas dit que l'abbé était ventriloque.)

L'épouvante et l'horreur furent au comble chez tous les curés lorsqu'au moment de prendre le café, ils virent le sucre brusquement enlevé par une main mystérieuse.

L'un d'eux fut pris de commisération pour son pauvre confrère, devenu, par quelque maléfice, le jouet du diable. Le voilà qui court à l'église, en revient avec l'étole, fait des exorcismes...

Hélas ! c'est à partir de ces exorcismes que l'aventure devint décidément diabolique.

On se fâcha en haut lieu. On appela le curé.

— Quoi ! vous poussez la plaisanterie jusqu'à vous

jouer de Tétole, jusqu'à laisser faire, sans autorisation épiscopale, les cérémonies de Texorcisme? Vous vous croyez donc ensorcelé ?

— Oui.

— Nous verrons.

Ce oui fatal venait réellement d'ensorceler Tabbé, car il fallut envers et contre tous continuer cette diablerie.

Le curé donc et le presbytère étaient ensorcelés. Mais quel avait été le sorcier? L'abbé fut sommé de le dire. Il ne craignit pas de faire tomber l'accusation sur un berger du pays (à qui il en voulait d'ailleurs pour une petite aventure inutile à rapporter ici).

Ce berger, qui se trouvait être au service de gens dévots, perdit sa place et se vit dans l'impossibilité d'en trouver une autre ; et il avait plusieurs enfants à nourrir... Outré de colère, il vint demander au curé de rétracter l'accusation perfide. L'altercation fut très-vive : une batterie s'en suivit. L'abbé cassa sa canne en jonc sur le dos du berger. Et voilà l'afiTaire en justice de paix... Les témoins, assignés pour déclarer que, dans les voix entendues derrière les lambris du presbytère, on avait reconnu la voix du berger, se présentèrent en foule. L'audience se tenait au premier étage ; tant de eu-

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rieux étaient accourus à ce procès, que la justice de paix s'écroula... Plaideurs, juge, greffier, témoins, avocats et curieux, roulèrent pêle-mêle les uns sur les autres... Sorcellerie ou miracle, pas une blessure !

Le berger se plaignait d'avoir été battu ; mais le curé, alléguant qu'il avait été provoqué et attaqué chez lui, prétendait n'avoir usé que du droit de légitime défense.

Donc, qui avait commencé? Là était tout le sujet du procès ; et le juge de paix, très-patiemment, trèsjudicieusement, tâchait de ramener les déclarations sur ce seul point: mais toujours revenaient les faits d'ensorcellement. Il répugnait au juge d'ajouter aux disgrâces du berger une condamnation ; il y fut contraint par les dépositions de ces hallucinés qui tous accusaient et chargeaient le prétendu sorcier.

On eût pu se croire au xiii* siècle.

L'aventure occupa quelque temps les journaux mais la plupart ne virent dans tout cela que des phénomènes magnétiques. Du reste c'était le mo* ment où Ton allait tomber dans les tables tournantes. Hélas ! Michelet lui-même parut y croire un instant. C'était le temps où commençait à se propager avec succès la légende de la Salette. Crimes de Bonaparte^ imbécillités de M*^' delà Merlière, farces de Cideville, tables et chapeaux tournants, tout cela se tenait. La France poiii^uivie, massacrée, emprisonnée, déportée, hypocritement persécutée en tous ses libi'es esprits, la France épurée^ devenait ididte, là bêtise à l'état de contagion envahissait les meilleurs...

Bientôt il s'imprima un gros livre : Des esprits et

de leurs manifestations fluidiquesy par M. de Mirville. Delà page 321 à la page 448, toute Thistoirc de Cide ville s'y trouve racontée. Et le pauvre homme croit à Tensorcellement, et il ose dédier cette œuvre à MM. les membres de l'Académie des sciences.

Fier du pathos de quelques rêveurs attardés dans la métaphysique, il entre hardiment en matière, et fait en 127 pages le récit de ce procès où se déroule le plus singulier drame qui pût venir, dit-il, insulter au dix-neuvième siècle et jeter à sa philosophie le plus impertinent des défis...

Voilà comment se terminait cette année 1851, durant laquelle Tesprit humain donna le spectacle d'un recul qui semble n'avoir eu jamais d'exemple comparable.

On n'entendait plus parler, pour les gens de cœur et d'intelligence, que d'exils et de proscriptions ; les hommes les plus inofifensifs et les plus respectés étaient, partout, enlevés la nuit par les sbires napoléoniens. L'excellent et loyal Quinet avait été proscrit et Victor Hugo et tant d'autres... Michelet privé de ses places^ privé du révenu de ses livres universitaires, sera tout à l'heure, pour raison d'économie, obligé de se retirer en province (dans un faubourg de Nantes). Cet éloignement est cause que, dans la correspondance de sa famille, nous aurons maintenant moins de détails ; mais c'est, en revanche, le moment où dans ses propres lettres on trouve le plus de renseignements curieux et intimes. Avec son gendre, durant ce séjour à

Nantes, sa correspondance devient de plus en plus active.

Michelet, dans ses lettres à Dumesnil, dans ses lettres à N..., a raconté les détails de son installation à Nantes. C'est un épanchement, une verve qu'on ne lui avait pas connus encore. L'histoire de la maison qu'il habite est surtout curieuse. Il y a aussi dans cette correspondance une bien jolie page sur une « procession crottée » de la Fête-Dieu. Et quelle admirable réponse à de'Maistre qui, lorsqu'on lui rappelle la terrible date : 93 ! croit entendre suonar la tartareatromba...

Plongé dans l'étude de la Révolution, au fond de sa solitude de Nantes, il craint que ses amis ne l'accusent d'indifférence : il écrit au . Tôt, le 26 août, qu'on ne doit pas croire à son silence, qu'il n'a pas passé un jour sans pensera ses amis et à son « grand ami : la France. »

Il se consume à lui restituerson plusgrand souvenir.

En septembre, lui arrivent les Châtiments... Vite il écrit à Dumesnil (lettre du 16) pour lui demander s'il a lu Victor Hugo. Quant à lui, il en est ravi jusqu'aux entrailles, et il en garde aupoëte une reconnaissance éternelle. Du reste, il avait prévu, dès les Feuilles cTatitomne, qu'il serait la grande voix du siècle, et cela s'est vérifié.

L'année suivante (1853) fut pleine de tristesse et d'épreuves pour Michelet et pour les siens. Mais il surmonte tout par sa passion au travail, sans perdre de vue les amis. 11 écrit à Dumesnil (26 janvier) que les amis doivent rester en communication ; que l'excès du travail ne doit pas les tenir isolés * le sien dans ces derniers temps a été très-pénible. 11 a yécu sous terre j fouillant, cherchant, apprenant son métier de taupier. Il ne savait rien, dit-il, avant 1851, des abîmes du cœur de l'homme.

AN... il répète qu'il ne l'oublie pas; mais que a Robespierre mange sa moelle et ses os... »

Et puis le voilà ému des tables tournantes.

Si tout était triste à Nantes, la situation à Paris chez le gendre était encore plus douloureuse. Un des enfants était mort, et Dumesnil, le 28 avril, écrivait à N... :

« Nous avons perdu hier, à 9 heures du soir, notre plus petite fille, Camille; et, lorsqu'elle mourait, j'étais au lit de Jeanne qui est très-mal et que nous ne sauverons peut-être pas.

« Nous avons eu nos trois enfants malades, et,

quand Etienne a été hors de danger, les deux, petites ont été atteintes. Depuis huit jours nous som*

mes à aller du lit de Tune au litd« Tautre

« La pauvre Adèle est abimée de fatigue ; Tôici près d'une semaine qu'elle n'a dormi. Mais elle me semble aujourd'hui plus forte quejamais, et elle s'est montrée hier la digne fille de son père dans une occasion bien mémorable, comme je vous le conterai quand j'aurai le temps. Pour moi j'ai la mort dans l'âme, j'aimais passionnément ces deux enfants

<( Je ne puis penser sans suffoquer à Adèle, si

ce double malheur nous arrive.

... Elle s'est montrée hier la digne fille de son père dans une occasion mémorable, , .

Il serait juste aujourd'hui de rectifier cette phrase, et de dire : Mieux que la digne fille.,. Voici de quoi il s'agit. Au momeût où la petite Camille allait rendre le dernier soupir, un ami catholique avança la main pour la baptiser. W^ Adèle, tout en pleurs, d'un mouvement héroïque, détourna cette main« M. Michelet, quelques jours plus tard, lui écrivit pour l'en féliciter. Cependant lui-même, deux ans auparavant, avait su moins bien mettre sa conduite en rapport avec ses doctrines dans une circonstance analogue. Il avait permis qu'on baptisât le petit Lazare et avait lui-même appelé le prêtre. Jamais, de son vivant, ni Dumesnil, ni M. Quinet,

ni N..., n'avaient connu ce fait, qui n'a été dévoilé qu'après sa mort.

On s'explique difficilement sur un tel fait le silence d'un homme si loyal et si sincère ; et ce silence est d'autant plus singulier que lui-même, informé de l'action de sa fille, lui écrit, le 30 avril, pour la remercier de son courage et de sa fermeté.

Quelques jours après la mort de cette petite, M. Quinet écrivit de Bruxelles :

« Chère Adèle,

<(.... Je voudrais être auprès de vous; c'est la première fois qu'il m'arrive de désirer être en France. Quand saurai-je si le mieux a continué pour Jeanne? Ne me laissez pas en suspens..,

« Je ne devais donc pas connaître la pauvre Camille I Elle n'a pas voulu de la vie dans de si mauvais jours ; elle est allée chercher une patrie, quand nous n'en avons plus. Je sais^ chère Adèle, que votre courage est admirable, et je n'en suis pas étonné : continuez de nous donner cet exemple, dont nous avons besoin. Hélas! que peuvent vos amis pour vous, à de pareils moments, surtout quand il leur est impossible de vous voir ! Je demande à l'âme de votre chère enfant de vous

envoyer sa paix et son sourire, car, pour nous, nous ne pouvons que pleurer avec vous... »

Et à Dumesnil, dans la même lettre :

«... Jamais vous n'aurez eu besoin de rassembler vos forces et votre courage comme aujourd'hui. Tant de vies sont attachées à la vôtre ! Il faut vivre et continuer votre tâche, malgré tout. Traversez cet horrible moment ; je vois que vous ne vous laisserez pas vaincre par la douleur ; nous avons trop besoin de vous.

«.... Quand je pense que cette nouvelle va tomber aussi à Nantes, et y est déjà, je sens un double coup. Michelet, qui ne se plaint jamais, était mécontent de sa santé dans sa* dernière lettre. Je nae reproche de n'y avoir pas encore répondu, quoiqu'elle me préoccupe beaucoup. Chers amis, resserrons-nous. »

Vers la fin de cette année 1853, Michelet, malade, dut partir pour ri talie.

Il écrit à N..., le 17 octobre, qu'il a trop bu du sang noir des morts. Il a consciencieusement égorgé des hommes qui lui étaient chers ; mais il n'aura aucun repos qu'il ne leur ait donné, pour expiation de ses sévérités, l'histoire de leurs successeurs, histoire fangeuse, histoire sanglante, cent fois plus sanglante que 93. Comment dire l'épouvantable cataracte de sang humain qui coule de 95 à 1815?

De Gênes, de Nervi, il écrit, sur l'Italie, à son gendre des lettres admirables, qui seules réclameraient pour la publication de cette correspondance. C'est à lui qu'il confie ses pensées sur ce

peuple si malheureux et si grand, parce que Dumesnil était en train d'écrire VArt italien,

11 lui dit (20 nov. 53) le secret des langueurs et de l'insouciance de l'Italien. Ce peuple vit d'air et de

soleil, est vêtu de son climat. Et puis, quelles

révélations douloureuses sur Parme, Rome, Naples I

Sa tristesse est mêlée cependant de quelques joies; le 5 janvier 1854, il écrit à N... que, grâce à Dieu, l'affaire des prêtres marche vite en Italie. Pendant que la France rétrograde, l'Italie avance.

Donc il se remet avec plus d'ardeur à la Révolution. Il voudrait, pour la fin de cette histoire, transformer son style, son rhythme intérieur. Il écrit, lé 24 mai, qu'il lui faudrait la vigueur etla netteté de Voltaire; mais, disciple de Rousseau, il reste orateur, c'est sa fatalité. Le rhythme oratoire le poursuit, alors qu'il voudrait parler en prose, ne plus être une sorte de poëte avorté. îl n'échappe a cela que dans les rares moments de simplicité passionnée.

Michelet, devenu plus malade, dut, aux premiers jours de juin, partir pour les eaux d'Acqui où il faillit mourir. Il y fut soumis à un traitement des plus énergiques, pendant lequel le travail fut tout à fait suspendu ; et c'était la première fois qu'une telle chose lui arrivait.

Enfin, sa santé s'étant améliorée aux bains de boue d'Âcqui, il reprit doucement le chemin de la France, et, dès le 8 juillet, nous le trouvons à Genève.

XUI

Le moulin de N..., cependant, ne battait que d^une aile, et déjà l'on entrevoyait, pour le moulinier du Tôt, la nécessité de retourner à la ville. Et cela au moment même où Dumesnil, excédé d'affaires et de travaux pour vivre, rêvait de s'installer définitivement à Vascœuil. Ce dernier écrit àN..., le 29 juin : « L'admirable serait que j'allasse me retirer aux champs quand vous ferez votre entrée dans le creuset de la grande chimie (c'est ainsi que M. Michelet appelle Paris). Si je vis, je me ferai jardinier fleuriste de mon propre jardin. »

Cette prophétie singulière s'est réalisée quelque^

années plus tard; seulement N... fit son entrée

non pas à Paris, mais à Rouen, c'est-à-dire dans

le creuset de la petite chimie.

Du reste, de part et d'autre, Dumesnil et N... accumulaient les faits, les observations. Quel recueil d'anecdotes curieuses on pourrait tirer de leur correspondance ! Les contemporains les plus illustres sont jugés la avec toute absence de cérémonie. Le contraste est si grand avec les appréciations ordinaires que c'en est amusant. Mais, tout en traitant avec ce sans-géne nos gloires vivantes, personne plus qu'eux au fond ne les respectait et ne les admirait.

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