LIVRE NEUVIEME
Jusqu'à ce moment nous avons raconté une histoire d'amitié. Nous avons montré Michelet entouré de ses enfants, de ses, amis, ne cessant jamais, même quand il en était séparé, d'être présent au milieu d'eux.
Il y aurait maintenant à raconter la dissolution graduelle de cette amitié. Ce qu'on ne fera pas, ici du moins. A chaque jour et à chacun sa tâche.
Nous dirons cependant que, quoique ce phénomène incroyable fût en train de s'accomplir, des rapports si étroits, si intimes, si complets ne purent se relâcher qu'insensiblement d'abord.
Ainsi, malgré le chagrin que ressentaient les amis de cette séparation morale, qui peu à peu les
éloignait invinciblemeat, il y eut encore de belles lueurs de Fancienne amitié.
Peu après la mort de son fils, Michelet, revenant de Toulon à Paris, alla quelque temps en Normandie, à Rouen, à Vascœuil, à Saint- Valéry
Comme la plupart des gens sincères et d'esprit spontané, Michelet eut parfois contre ses meilleurs amis des colères très^vives dans leur explosion, mais aussi très-promptes à disparaître.
Ces colères étaient souvent éloquentes, parce que Téloquence, le style éclatant étaient le fonds même de sp nature. Le tort serait de croire que dans ces colères il donnât sa pensée définitive, ce serait méconnaître son esprit de justice et de bienveillance. Michelet était de ces âmes supérieures qui passent par la colère^ mais qui n'y restent pas. Ceux qui l'ont connu dans l'intimité peuvent dire s'il est quelqu'un de sa famille ou de son entourage qui n'en ait pas eu sa part. N..., à diverses
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reprises, s^ittira de vertes semonces. Qu'il soit permis d'en citer un exemple.
En 1859, Michelet avait envoyé au Tôt les épreuves d'un livre en préparation ; un chapitre de ce volume parut à N... contenir, avec des erreurs de fait, des interprétations très-regrettables. Rien ne pouvait l'affliger davantage; dans une lettre d'intention certainement amicale, mais peut-être peu convenable en sa forme (on n'a plus sous les yeux cette lettre pour en juger), il osa dire toute sa pensée... Immédiatement il reçut de Saint-Georges près Royan (Charente-Inférieure) une lettre pleine de colère, qui pourrait faire croire à une rupture définitive et complète (30 octobre 1859). Il semble du moins que la correspondance avec N... devra conserver quelque temps des traces de cette irritation... Eh bien I dès le 4 novembre (cinq jours plus tard), de retour à Paris, Michelet écrit à N... une lettre des plus amicales, où Ton voit que déjà tout était oublié.
Et ceci n'étonnera pas ceux qui ont bien connu Michelet.
Ce n'était pas seulement par lettres qu'il savait mettre de l'éloquence dans l'expression de ses contrariétés : de vive voix il lançait aux gens un anathème solennel. Je l'entendis un jour, au milieu
(le toute sa famille, déclarer du ton des prophètes qu'il ne voulait rexwir ni dans cette vie, ni dans l'autre, ni dans une troisième, un pauvre bonhomme qui l'avait dérangé par une visite inopportune. Mais soyez sur que, dès le lendemain, rencontrant son excommunié de la veille, il lui eût tendu la main cordialement !
Le lecteur a vu plus haut la liste des travaux de Michelet jusqu'à la fin de 1850. Cette liste doit recevoir ici son complément.
Mais il importe de le faire observer : F Histoire delà Révolutiorij terminée en 1853, au milieu des ignominies du second Empire, poursuivie avec tant de vaillance et de force, fit espérer que, pour venger la France des crimes et des hontes du neveu, il écrirait l'histoire de Toncle. Malheureusement cette histoire ajournée ne fut reprise qu'après la chute du second Empire.
Voici donc, dans Tordre de leur publication, la liste des derniers ouvrages de Michelet :
En 1851 . Histoire de la Révolution, t. V, 2« partie, — Pologne et Russie-, légende de Kosciusko.
1853. Histoire de la Révolution, t. VI et VII. iSoé. Les femmes de la Révolution.
1855. V Oiseau,
— Histoire de France, t. VII et VIII : Renaissance et
Réforme.
1856. Histoire de France, t. IX et X : Les Guerres de re-
ligion, la Ligue et Henri IV.
— U Insecte.
1857. Histoire de France, t. X[ : Henri IV et Richelieu.
1858. Histoire de France, t. XII : Richelieu et la Fronde.
— L'Amour.
1 859. La Femme.
1860. Histoire de France, t. XIII ; Louis XIV et la Révo-
cation de ledit de Nantes.
1861. La Mer.
1 862. Histoire de France, t. XIV : Louis XJV et le duc de
Rouvgogne.
1863. La Sorcière.
1 864. La Bible de Vhumanité.
1865. Histoire de France y t. XV : La Régence.
1866. Histoire de France, t. XVI : Louis XV.
1867. Histoire de France, t. XVII : Louis XV et Louis XVJ.
1868. La Montagne,
1869. Nos Fils.
1871. La France devant V Europe,
1872. Histoire du JU" siècle. — Directoire.
— Origine des Bonaparte.
On le voit, les petits livres d'histoire na^relle et (le philosophie fantaisiste continuèrent à se mêler aux livres d'histoire. Mais en Michelet c'est avant tout l'historien que l'on aime ; on n'a peut-être pas toujours avec lui le récit le plus méthodiquement suivi, le plus complet, mais, comme peintre (V histoire, quels tableaux il a laissés ! L'histoire fut la consolation de toute sa vie : On pourrait même dire qu'il fit de l'histoire du genre humain sa propre histoire. « De crainte de « n'avoir pas vécu pour mon compte, je me dépêche « de vivre la vie de l'humanité. Aujourd'hui tel « siècle, demain tel peuple. Tout ce qu'ils ont eu « de passions, d'aventures, de vives et saisissantes « émotions, je le prends pour moi; tout ce que ma « destinée m'a refusé en ce monde, tout ce qu**
«j'ai rêvé en vain, je le retrouve en dépit d'elle.
« Il me semble, quand j'y regarde, quand je suis
« de siècle en siècle cet homme éternel tout sem-
« blable à moi, qu'il n'est après tout que moi-
« même. Ce qu'il a senti, je l'avais senti; ce qu'il
« a fait, c^est moi qui Tai fait...
«...Je jouissais d'étendre ainsi à travers les peu-
« pies et les siècles mon élastique existence
«J'étais l'acteur, j'étais le théâtre, la pièce se
« jouait par moi et en moi... »
Doué de la plus extraordinaire imagination, Mi-
chelet revivait, ressuscitait l'histoire avant de l^écrire. Il en avait en lui les commotions, qui souvent le rendirent malade; il faillit mourir après son récit de la Terreur. Il y a des lettres de lui à ses amis et surtout à son gendre, durant cette période, qui font frémir. Il semble parfois qu'il va luimême monter sur l'échafaud, il l'écrit à un ami, Auguste de Gérando ; ou bien, il est à la Convention, au Comité de salut public, il a l'horreur et le frisson de la tâche qu'il lui faut accomplir : « Je condamne des gens que je voudrais sauver. »
On a dit que Michelet était un gjrand magicien ; mais sa magie commençait par se produire en luimême. En lui d'abord se ressuscitaient les événements, et puis il les ressuscitait pour les autres.
N... avait eu la bonne fortune, en arrivant à Rouen, de prendre logement dans le voisinage du Muséum d'histoire naturelle, c'est-à-dire dans le voisinage de M. Pouchet, qui, par certains côtés de loyauté, de dignité, de candeur, d'élégant savoir-vivre et d'amour sincère du travail, lui rappelait Michelet. Il eut ainsi l'occasion d'apprécier la valeur scientifique de cet homme excellent, alors tout occupé de ses expériences sur les générations spontanées. Jour par jour, durant deux années, il suivit les expériences du maître» il entendit ses explications, il vit avec lui sous le microscope apparaître les premiers rudiments de l'œuf spontané, qui, suivant toutes les phases de l'incubation ordinaire, donnait naissance à des être<î
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vivants formés à même la matière, sans aucune intervention de parenté ascendante.
Aussi ne tarda-t-il pas à publier lui-même une brochure sur les Générations spontanées...
Michelet s'intéressait à ses travaux et l'y encourageait. En juin 1864, il se fait le distributeur de la brochure de N..., et, partout, il s'en constitue le défenseur. La génération spontanée est, selon lui, la gloire de la nature qui n'a pas vieilli. C'est une impiété de dire qu'elle ne puisse plus^ faire seul^mient un pauvre iafusoire.
F. A, PouchQt resta pour les deux amie,. Dûmes* nil et Nv.., une relation des plus chères et aujourd'hui l'une des plus regrettées. Avec M» Pouchet ils avaient un rayon « de la plus pure science » , comme disait Proudhon dans une lettre sur les travaux du physiologiste rouennais.
Par sa brochure sur les Générations spontanées, N.., entrait au vif des questions scientifiques; mais, chose singulière, Dumesnil allait être, parle jardinage, dirigé vers les mêmes études. Il écrivait de
Vascœuil : .
«... Vous seul pouvez comprendre ma vie, qui savez toute la félicité qu'on trouve dans un jardin. Je me passionne de plus en plus pour le jardinage. Je lis un livre qui est bien propre à cela, il faut que vous le lisiez absolument, d^ e^i F Origine des espèces de Darwin. 11 explique la nature par un système, mais, au moins, c'est un système parfaitement raisonnable et qui repose sur une masse énorme d'observations en botanique et en zoologie. ^
« Ne trouvez-vous pas que le monde respire depuis qu'il n'y a plus de religion d'Etat? Partout lèvent des germes féconds dans toutes les sciences... »
Michelet, dans ces entrefaites, avait publié la Régence, qui nous pénétra d'enthousiasme pour le cher historien. Dumesnil écrivait:
« Mon ami, la Régence m'a fait un violent plaisir. Jamais il n'a été si bien en verve, et tout ce qu'on lui reproche est là de force ; il a rejeté à l'Eglise et au Privilège toute la boue dont ils ont sali le monde.
« Ce livre nous venge des ignominies que nous traversons. Pour maudire ainsi, il faut écrire dans un temps maudit. J'en admire tout pour la passion révolutionnaire; là nulle transaction, nulle hypocrisie, nulle indifférence : la vieille société est marquée au fer rouge de la justice.
« Grâce à ce 93 de l'histoire, nous en aurons fini
avec les fétiches, et nous recommencerons des âges d'investigation. La nature humaine a été viciée et dépravée par ses prétendus éducateurs... »
La Régence avait aussi causé à N... une vive émotion. Il fit, dans le Journal de Rouen, un compte; rendu de ce livre qu'on pourrait prendre par son entrain pour une page détachée de sa correspondance avec Dumesnil. C'était d'ailleurs pour Dumesnil et pour N... un inexprimable bonheur que de pouvoir admirer dans de nouvelles œuvres celui qu'ils avaient toujours tant aimé.