‹ J. Michelet et ses enfantsChapitre 2 sur 15 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Deux jeunes provinciaux, externes dans le même collège, mais non dans la même classe, avaient à faire, en partie, un trajet commun. Ils se voyaient sur la route ; mais ils se virent ainsi plusieurs années sans que l'un jamais osât adresser la parole à l'autre. Réserve, timidité, discrétion naïve, les avaient retenus, et la liaison n'avait pu avoir lieu. Il y fallut un intermédiaire; mais dès la première entrevue, dès la première conversation qui se fit dans la rue, tout fut décidé : on sévit deux fois, on se vit trois et quatre fois par jour ; on ne se quitta plus. De santé chancelante l'un et l'autre, on devait, d'après les médecins, se promener au soleil dans la campagne : la rencontre était providentielle ;

on fit ensemble des promenades et des causeries qui plusieurs fois durèrent dix, douze et quinze heures. On emportait des livres et des vivres, et sur quelque tronc d'arbre ou sur la mousse on lisait, on commentait Homère, la Bible, Shakspeare, Goethe, Molière..., tout cela, dans un inexprimable élan de gaieté, de sérénité, de cordialité. La nature, aussi bien que les livres, était un perpétuel objet d'enthousiasme, d'admiration et presque d'adoration. La causerie interrompue par les séparations inévitables, par les devoirs et les nécessités de famille, se continuait dans une correspondance presque quotidienne.

Ces relations d'amitié, qui dureut encore en 1878, commençaient en 1 839 ; elles ne comptaient pas un mois d'existence qu'on eût cru y voir le résultat d'une intimité de vingt ans. L'un des deux amis — le plus jeune, — au début même de ces relations, dut aller à Paris étudier en droit. Il faut montrer au lecteur quelles naïvetés il adressait de là au camarade sédentaire. La lettre était datée du joli mois d'avril 1840; et ce sont, avec les réminiscences des grandes vacances dernières, des projets pour les prochaines vacances de Pâques :

« Vous aimez la campagne, les fleurs des champs au mois de mai ; nous irons ensemble nous promener le matin : le charme de ces promenades et de

ces jouissances, vous le savez, ne s'exprime guère, mais ne s'oublie jamais. Vous aimez la poésie, nous lirons ensemble André Chénier el Macbeth de Shakspeare. Vous aimez Tart et surtout les églises gothiques, nous commencerons les études que nous avons projetées les vacances dernières; nous visiterons les églises de Rouen, et nous irons, si vous le voulez, à Saint-Georges de Bocherville, à Elbeuf et à Moulineaux. Vous aimez à causer, nous causerons, je Tespère, longtemps et souvent. Si le temps est mauvais, nous lirons; s'il fait beau, nous courrons, et dans les deux cas nous causerons. Vous aimez le beau partout où vous le rencontrez, permettez-moi de le connaître et de le sentir avec vous, pendant les quelques jours que je passerai à Rouen. Si nous pouvons nous réunir ainsi, nous gagnerons beaucoup en paix intérieure, en désir et en amour du bien; car je pense que, dans nos conversations de l'autre année, nous étions avec notre enthousiasme beaucoup plus près de la vérité que de la folie ; nous y croyions du moins et nous étions heureux. »

• Celui qui écrivait ces enfances s'appelait Alfred D..., celui à qui elles étaient adressées Eugène N... Tout ceci se passait à Rouen ou plutôt dans la banlieue de Rouen, au Boisguillaume, à la sente Bihorel, où Alfred D... habitait avec sa famille. Bihorel est, entre deux coteaux, un joli vallon du fond duquel se déroule un panorama immense sur Rouen et sur la vallée de la Seine. Ce vallon, trèssolitaire encore et très-sauvage en 1839, monte doucement de Rouen entre deux mamelons jusque dans les plaines élevées du Boisguillaume ou Boisde-Guillaume, ainsi nommé depuis le onzième siècle, parce que Guillaume de Normandie, le futur conquérant de T Angleterre, s'y livrait, en atten-

dant mieux, aux plaisirs de la chasse. C'était, il y a trente-huit ans, un lieu champêtre des plus agréables. La famille D... occupait là une vaste maison de très-bel aspect, située au milieu d'un immense jardin entouré de vergers et de pépinières exploitées. par le père de notre jeune étudiant. Il est vrai qu'Alfred D..., en ces années 39,40,41, habitait surtout Paris où il occupait, rue Taitbout, un petit appartement, avec sa mère qui n'avait pu se décider à Ty laisser seul dans un état de santé précaire.

M"® D... était une femme d'intelligence et d'instruction supérieures, spirituelle,' gaie, judicieuse-, de conversation toute française. Vraie fille du dixhuitième siècle et de la Révolution, elle en répandait autour d'elle l'éclat et la lumière; tout cela pourtant tempéré par l'expérience, la réflexion et des chagrins personnels. Elle n'avait pas quarante ans, et déjà les premiers symptômes s'étaient déclarés d'une maladie grave.

Seule avec son fils, à Paris, elle partageait ses études et suivait avec lui les cours du Collège de France et du Jardin des Plantes.

Au Collège de France, le cours de Michelet, qui avait commencé en 1837, était en grande réputation, et la mère et le fils n'eussent pour rien au

monde manqué une de ses leçons si brillantes.

Le fils d'ailleurs et son amiN... avaient eu pour professeur, au collège de Rouen, M. A. Chéruel, ancien élève de Michèle t à l'Ecole normale. Ils s'étaient, aveclui, épris d'admiration pourTauleur de V Histoire de France et de V Histoire romaine.

Ces différents cours suivis par D..., et, plus que tous les autres, le cours de Michelet, avaient leur écho, cela va de soi, dans les lettres à N...

Bien que Michelet fit dans ses cours l'histoire de tous les peuples, c'était de la France qu'on aimait à Tentendre parler, et c'était vers elle toujours qu'il était ramené :

« La France, c'est le mélange le plus complet «de l'humanité; traversée de tous les peuples, « inspirée et aimée de tous, elle les a aimés cha- « cun à son tour; mais elle a aimé surtout l'I- « talie, etc., etc. (Leçon de déc. 1840.)

Et le jeune étudiant ajoutait aux fragments recueillis ses propres réflexions :

« Combien je regrette de ne pouvoir vous rendre ce qu'il y a d'animé, d'incisif, de parfois enthousiaste, de très-souvent sensible, de profondément spirituel toujours, dans la forme dont M. Michelet colore ses idées et retrace le ^assé : c'est tantôt le

narrateur à l'expression simple et concise, tantôt

iO MICHELE! ET SES ENFANTS.

réconomiste, tantôt l'artiste, tantôt le poëte, et toujours le philosophe^ le moraliste, Tami du bien dans le passé pour l'éducation de Tayenir. »

Et ailleurs :

« C'est une comédie merveilleusement variée que ces scènes tristes et gaies, grandes et misérables, dans lesquelles l'âme humaine s'agite et lutte, s'affaisse souvent et se relève toujours ; mais c'est plus qu'une comédie, c'est une admirable épopée que cette histoire de l'humanité, si complexe et si identique, tendant toujours au mieux par les souffrances mêmes que lui causent les principes mauvais qu'elle contient en elle. »

Cependant il était arrivé que M. Michelet avait remarqpié à son cours cette mère et son fils. D'autre part M. Chéruel chargea D..., vers ce temps-là, d'une commission pour le professeur du Collège de France. Voilà une grande joie pour l'élève ; mais c'en fut une aus^i pour le maître de voir arriver son jeune auditeur si assidu et si attentif.

D... plusieurs fois servit ainsi d'intermédiaire entre M. Michelet et M. Chéruel.

Les relations du reste commencèrent avec une très-grande discrétion de la part d'Alfred D.. . Ce fut le 4 novembre 1839 qu'il fit, à dix-huit ans, sa première visite au célèbre historien, en lui portant une lettre de recommandation du professeur rouennais.

n MICHELE! ET SES ENFANTS.

Voici comment il résuma sur l'heure ses impressions de cette première visite :

« Dans un cabinet de lecture je prends copie

de la lettre de recommandation que M. Chéruel m'a donnée pour M. Mi<;helet et la cacheté, avec de la cire, afin que je puisse la lui pi^ésenter dans le cas où il me recevrait lui-même. Puis je cherche la rue des Postes, n** 12. Quand j'entre dans cette maison, le cœur me bat un peu; enfin, je m'arme de courage ou plutôt de politesse.

«Je suis reçu par le père de M. Michelet, auquel je demande à quelle heure je pourrais voir son fils.

— De six à huit heures tous les soirs.

« Je me retire en faisant force salutations. Mais à peine suis-je dans la cour que M. Michelet luimême m'appelle par une fenêtre en me priant de monter. Nouveau battement de cœur. Il s'excuse de ne point m'avoir reçu, car il doit aller aux Archives et m'offre de faire route avec lui si c'est mon chemin. Je lui dis que je vais à l'Ecole de droit, et pourquoi j'ai pris la permission de me présenter chez lui. Je lui présente ma lettre qu'il lit fort vite en prononçant mon nom. Nous descendons : il me dit (fu'il traitera cette année de la fin du quinzième et du seizième siècle.

« Je lui exprime combien je suis content de suivre

son cours tout en faisant mon droit, et quel profit j'ai tiré de la rédaction de ses leçons.

« Il me dit d'abord que ces leçons n'étant que des causeries, elles doivent n'offrir, rédigées, que peu de suite et beaucoup de digressions s'écartant du sujet et, par conséquent, inutiles à noter ; qu'il n'y a tout au plus que l'indication de la' manière dont il veut faire l'histoire. « Mais cela, dit-il, s'in- « culque sans que vous y pensiez, sans que vous « sachiez même comment c'est entré en vous. » « Il est fort peu partisan des cahiers, (t — C'est assez, dit-il, de prendre quelques noms « propres, quelques indications d'ouvrages. » Il le sent si bien, qu'il -a prié que jamais on ne rendît compte de ses leçons.

«Mais moi qui ai l'assurance d'un résultat obtenu^ je suis loin d'accéder à son opinion, et lui dis que, si j'avais pris ainsi son cours, je n'en aurais tiré que la moitié du profit, que c'était surtout pendant les vacances en relisant mes notes que j'avais le plus gagné.

« Après lui avoir demandé la permission d'aller plus loin que l'Ëcole de droit, tout en le conduisant aux Archives, je lui fais entrevoir dans quelle situation j'étais quand j'ai suivi son cours; et que, s'i\ a raison pour quelqu'un qui n'y aurait vu que

li MICUELET ET SES ENFANTS.

les faits, je Qe devais y chercher que les idées.. ,

<( Il insiste sur la nécessité des études philosophiques, dit que je m'en trouverai bien pour mondroit et que, là surtout, je trouverai un fonds d'idées.

« — Mais dans tous ces livres de philosophie, auquel ra'adresser ? J'ai pensé souvent' à la Bible.

« — En effet, c'est ce qu'il y a de plus beau ; « mais il faut être bien fort pour la lite, il faut en « pénétrer le sens. »

« — Alors je me récuse.

« — Commencez, me dit-il, par les Essais de « philosophie morale de Dugald-Stewart, traduits « par M. Jouffroy. C'est une sorte de résumé de la « philosophie. Il est utile de connaître cette philo- « Sophie écossaise, et ensuite vous aborderez la

« philosophie allemande. Les Allemands, en phi- « losophie et en histoire, ont fait faire à la science « d'immenses progrès. »

« Puis, à propos de droit, il me conseille comme un excellent commentaire du Code civil les discours et les délibérations du conseil d'État. Comme je dis que M. Valette conseillait fort Pothier :

« — Ce n'est pas étonnant, car les législateurs « n'ont fait que le copier à coups de ciseaux. Mais « Pothier n'était pas un homme bien fort. On a « dit de lui que c'était le RoUin de la jurispru-

MICHELE! ET SES ENFANTS. M'y

« dence. Il avait avant lui un homme d'une auti^e « force, Domat, dont les dépouilles mortelles sont « encore sous le théâtre de TOdéon. »

« Et il ajoute qu'il faut vçir la philosophie dans le droit.

« Partant de là, je lui dis :

. « — Voilà pourquoi j'ai été si heureux de suivre votre cours; j'y ai vu non les faits qui s'acquièrent toujours bien avec le temps, mais la philosophie...

« Il m'interrompt pour me dire qu'il ne faut pas ainsi s'exagérer l'importance de son cours, qu'il y a bien des choses de circonstance qu'il dit pour tel auditeur qui approuve ou qui improuve ; s'il voit par exemple un prêtre qui hoche la tête...

(Des prêtres, on le voit, assistaient au cours de Michelet; mais quelques-uns déjà commençaient à hocher la tête. Le professeur cependant, désireux d'être bien compris et de ne pas trop se poser en hérétique, répétait, s'il le fallait, ses paroles et développait mieux sa pensée.)

(i Je lui dis que j'ai suivi son cours avec ma mère ; alors il me reconnaît fort bien :

« — Vous étiez presque toujours sur les premiers a bancs afin de mieux entendre. »

« Il me demande si j'habite Paris.

« — Non, lui dis-je, mon père est occupé à Rouen

a des ventes de terrains, mais ma mère, pour me donner l'éducation de famille avec l'instruction, m'a accompagné à Paris.

« J'ajoute que j'ai le bonheur d'avoir une mère distinguée non-seulement par le cœur, mais par l'esprit.

« Il parait satisfait de ces détails, dit que c'est uiï beau sacrifice, me demande Tâge que j'ai, et trouve qu'il n'y a pas de temps perdu... Je lui explique quelles ont été mes études de l'autre année : les langues, afin de pouvoir lire les philosophes et les jurisconsultes ; le dessin, afin de connaître les œuvres d'art, et cette année le droit. Il trouve que tout cela s'enchaîne bien.

« — Mais ce sont tous éléments épars, et je n'ai pas encore un ensemble.

— « Beaucoup de personnes plus âgées et plus « instruites sont encore à le chercher. »

Telle fut cette première entrevue qui devait avoir tant d'infiuence par la suite sur le maître luimême et sur les deux amis rouennais.

Cinq mois plus tard seulement, en avril 1840, eut lieu la deuxième visite à M. Michelet, pour lui demander s'il n'a pas quelques commissions à Rouen.

D..., souffrant et faible, va passer trois semaines auprès de son père, à Bihorel. Le médecin a conseillé un long voyage à pied ; M*"*" D . . voudrait que son fils, parmi ses amis, trouvât un compagnon de voyage. Elle avait pensé d'abord à N... ; mais les médecins interdisaient à N... la trop grande fatigue. Le compagnon de voyage ne se trouva donc ni à Rouen, ni ailleurs. M*"' D... restée seule à Paris, prit la résolution d'aller demander à M. Michelet si, parmi ses élèves ou ses

amis, il ne connaîtrait pas un jeune homme qui pût accompagner son fils dans un voyage à pied. Voici en quels termes, le 5 mai 1840, elle rend compte de cette démarche :

« Mon bon Alfred,

« Je sors de chez M. Michelet. Il m'a très-bien reçue, m'a remerciée d'avoir suivi ses cours avec

iant d'exactitude. 11 m'a même demandé mon adresse; je ne sais si son intention est de me faire une visite. Il m'a dit te porter intérêt, il te trouve à son gré et désirerait faire pour toi quelque chose, pour me remercier de tout le plaisir que j'ai eu à l'entendre et à suivre son cours. Mais pour le compagnon, cela n'est point son avis, pour beaucoup de raisons, qu'il a eu la complaisance de m'expliquer. D'abord, il pense que cela serait extrêmement difficile à trouver ; ensuite qu'il le faudrait à peu près d'une santé délicate, comme la tienne, car il me disait : ce Mais un gros garçon sans déli- « catesse tuerait ce pauvre enfant; quand il faudrait ■ « se reposer de la chaleur, il voudrait marcher ; il « ne sentirait rien et abuserait de ses forces. II fau- «drait qu'on pût trouver, pour compagnon, une «nature, délicate et intelligente; et où trouver cela?

MICIIELET ET SES ENFANTS. iO

« Dans deux ou trois ans, il pourra, sans danger, se « mettre en contact a\ec tout le monde, mais à prc- ((sent il a surtout besoin de vous, et je pense que « son meilleur camarade est sa mère. Il faut conti- « nuer comme vous avez commencé : s'il faut pour « sa santé voyager, tenez-lui compagnie, entourez-le (( de soins, car c'est une erreur de croire que les « soins affaiblissent; ils font vivre les natures tendres. «Allez à petites journées et marchez souvent, mais « surtout ne vous séparez pas de votre fils, voilà mon «avis, mon conseil... »

Ainsi que l'avait pressenti madame D..., M. Michelet lui rendit cette visite. Le 17, elle écrit à son fils :

« J'ai eu la visite de M. Michelet. Il a été extrêmement aimable avec moi ; il m^a parlé de son cours et m'a fait des questions pour savoir si je le trouvais assez utile et assez profitable aux personnes qui ont besoin d'être fortifiées. ,11 a des intentions d'une grande élévation et d'une grande moralité ; enfin, il m'a parlé avec une considération bien flatteuse et, il me semble, pas assez méritée de ma part. Mais, comme il m'a presque toujours parlé de lui, je n'ai pu rompre le cours de la conversation pour lui parler de toi comme j'en avais le désir... »

Le séjour de D... s'étant prolongé à Bihorel, sa

mère, aux derniers jours de mai, alla Ty rejoindre, et Ton y passa tout Tété.

En décembre seulement, le fils, mieux portant, repartit pour Paris ; mais M"' D ..., souffrante à son tour, dut rester à Rouen.

Voici quels détails il donnait à sa mère de ses visites à M. Michelet :

« 30 décembre i840.

« Je suis allé chez M. Michelet mercredi dernier, le soir, lui porter la lettre de M. Chéruel. Je fus introduit dans la pièce de famille. Le père Michelet tisonnait. M"" Michelet brodait un panier en tapisserie, et le petit Michelet écrivait sa version. L'accueil qu'on me fit fut très-cordial et très-affectueux, aussi je fus très à mon aise. M. Michelet vint quelques instants après.

« Je lui demandai comment il se portait, s'il se trouvait fort pour ses travaux de cet hiver. Sa santé est assez chancelante : « Deux volumes en dix-huit « mois, me dit-il, avec mes cours et mes autres occu- « pations, c'est beaucoup ! mais enfin, il paraît que « nous sommes ici pour nous user. »

« Je lui présentai la lettre de M. Chéruel qui lui donnait des détails sur la bibliothèque Leber. La

conversation devint bientôt générale, s'anima, et nous rimes beaucoup à propos du nouvel amphithéâtre que M. Michelet trouve sombre et froid. « Je « me sentais, dit-il, pressé par les murs (la chaire est « contre la muraille) ; il me semblait qu'ils allaient « m'écraser, et je n'avais devant moi, pour ne pas «tomber dans cet immense entonnoir (la pente « est très-rapide), qu'une toute petite table, où je «pouvais à peine placer mon verre d'eau. Je crai- « gnais vraiment, dans ce mince édifice, de rouler « sur les dames qui étaient au-dessous de moi. »

« Je lui parlais du musée de Dijon qu'il n'avait vu qu'op 1830, de ses belles sculptures sur bois, du tableau d'Hemmeling et des peintures flamandes qui décorent les retables, tirées de l'ancienne église de la Chartreuse, lorsqu'il me dit: M Je désire voir avec vous quelques gravures qu'on « m'a apportées aujourd'hui. Chariot, va me cher- « cher un rouleau de papiers qui est sur ma table, «dans mon cabinet. Pour moi, continua-t-il, j'ai « vu bien des chefs-d'œuvre de ce genre à l'ancien « musée des Petits-Augustins. J'ai été presque élevé « dans ce musée ; cela, a singulièrement influé sur « ma vie. »

«Quand le petit Michelet fut sorti, je demandai à son père s'il était d'une bonne santé. « Un peu

« faible, me dit-il; mais comment ne se porterait-il (( pas bien ? Il mène une vie de chanoine, se couche « tôt, se lève tard et ne fait presque rien... » Le grand-père murmurait : Il en fait bien assez... (( Je suis vraiment inquiet de son avenir, quand j'y « réfléchis, disait M. Michelet ; je ne sais quelle « profession il pourra prendre avec un tel systèmes « dévie... »

« — Il a bien le temps d'y songer, reprenait dans son coin le grand-père.

« Chariot rentra. M. Michelet. s'approcha de la table, où était une lampe. M"' Michelet s'assit près de son père, je pris plabe de l'autre côté, et nous examinâmes les gravures qui n'étaient autres que les Heures que Raphaël peignit à fresque pour la décoration de quelque palais italien... »

Suit la description des Heures^ chacune accompagnée de sa bête allégorique : hibou, serpent, lézard, loup, tigre, sanglier.

« J'eus, en examinant ces charmantes allégories, un spectacle qui n'était pas moins curieux, le spectacle des personnes qui se trouvaient dans la pièce. M'** Michelet regardait les gravures silencieuse, se distrayant de sa broderie par ces belles et poétiques figures; le père Michelet se promenait de long en large dans l'appartement : il voyait notre joie, il

llilHELET ET as ÏSFiL'tTS. ÎS

«Coûtait Dolre admintion. el sVtait apftrorfa^ ?«:«I^ ment pour savoir ce qneUieal ck craTurvs el Àe qui elles êtaieDl : le pelil Micbelel. qui avait été ■oui yeux d'abord, voyanl que ce? jeunes filles avaient plus ou moins de ressemblance el èlaîont simplemeul drapées, ne les re^ranJait plus que du coin de l'œil, demandant a son [«ère si autrefois les Heures étaient habillées comme cela. Ou^n' <> M. Hichelet, il na«:eaif daos la jouissance : il criait. imilaDt le miaulement du tigre, le grommellement <)u sanglier, il mettait tous ces animaux en action. les faisait parler: puis, redevenant calme devant les allégories sérieuses, il soupirait, exprimait à mimot sa pensée quand il s'agissait d'amour, s'apilo^tsur le sort Je la chèvre, s'effrayait avec l'aij:aeau et mani fcslai t a cl laque instant son admiration |iap ces mois : " ynt'lk' pureté ! quelle innocence ! ' quelle candeur 1 qiulte splendide figure ! comme pose de cetle H"ire est gracieuse ! Raphaël l'ange de l;i Grâce. »

remerciai ;n<!C effusion du plaisir qu'il 'étais l'esté plus d'une heure chez reconduire jusqu'à sa porte et me »"""'•"• de ne pas tomber dans

Michelet, on l'entrevoit dans ce qui précède^ était un adorable causeur. On l'eût écouté du soir au matin sans penser ni à l'heure ni à nulle autre chose qu'aux histoires qu'il racontait si bien. Il excellait aux souvenirs personnels, et surtout aux souvenirs de jeunesse. Quelle joie à redire ses premiers succès I II rappelait volontiers comment M. Villemain, un de ses maîtres au collège, s'asseyait quelquefois en classe auprès de lui. Le mérite du jeune Michelet lui était apparu dans un devoir de composition pour les prix. C'était « un âpre et rude discours de Marins, » composé par l'élève^ et qui causa au maitre une telle satisfaction qu'il en redit des passages avec éloges chez M.Decazes, alors

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premier ministre. Ce qui avait séduit le professeur, c'est qu'il avait cru saisir dans le discours de Michelet des allusions à lui-même, à Napoléon et à Louis XVIII. Du reste, Michelet s'est toujours rappelé avec un grand charme la maison de M. Villemain... Il y connut M. de Narbonne, aide de camp de Napoléon, qui, dans la retraite de Russie, sous un arbre chargé de givre, quand tous mouraient près de lui, se faisait poudrer à blanc par son valet de chambre.

Au temps où ^nous. le prenons, l'historien avait quarante-deux ans. C'était un homme de petite taille, mais bien proportionné, bien fait, alerte, vif, de tenue parfaite, plein d'ordre en toute chose. Assis il paraissait grand, tant sa tête était belle et puissante. Une riche chevelure d'admirable blancheur semblait donner à scm visage plus de jeunesse encore et d'éclat. La bouche était austère, le regard plein de feu, la parole grave, cadencée et même un peu chantante. Il habitait le premier étage de l'ancien hôtel Flavacourt, rue des Postes, 12 (on Ta vu), à côté des Jésuites. La maison, très-agréable par elle-même, était égayée encore par un joli jardin où M"* Adèle Michelet et le jeune Chariot prenaient leurs ébats sous les yeux de leur père, qui des fenêtres pouvait les surveiller.

11 est à remarquer du reste que Michelet n'habita toute sa vie que des maisons ayant un jardin ; il n'en faut excepter que la dernière, rue de l'Ouest, devenue r'ue d'Assas, mais vers la fin de sa vie, il vivait beaucoup hors Paris. Avant la rue des Postes, il avait habité rue de la Roquette, ruo de l'Arbalète, 23, et rue des Fossés Saint-Victor. Mais entre la rue des Postes et la rue d'Assas il demeura quelque temps rue de Villiers, aux Thèmes.

Michelet était né à Paris, le 21 août 1798, d'un père picard et d'une mère ardennaise, femme énergique et forte, qui, dans la pauvreté, soutint la famille par son caractère et son travail.

A douze ans, ouvrier typographe dans l'atelier do son père qui était un pauvre petit imprimeur, Tenfant avait connu les ennuis de l'atelier, la fatigue, le froid et presque la misère. Lui-môme a raconté dans la Dédicace du Peuple adressée A M. Edgar Çuinet, comment, en 1810 et 1811, la famille, ne pouvant plus avoir d'ouvriers, dut faire elle-même le travail de l'atelier.

Pendant que le père vaquait aux affaires du dehors, la mère quoique malade, devenue brocheuse , pliait et coupait. L'enfant prit le composteur. Le grand-père, faible et vieux, se mit « au dur ouvrage de la presse » .

On imprimait des livres dont la propriété appartenait au père et qui par bonheur se vendaient assez bien. Mais quels livres ! « Petit esprit, petits i< jeux, amusements de société, charades, acros- « tiches, il n'y avait là rien pour nourrir l'âme du « jeune compositeur. »

On conserve chez les petits enfants de Michelet quelques-uns de ces livres imprimés par l'aïeul, tels que le Savant de société, la Clé des songes ou bien encore les Grâces à confesse, poëme en quatre chants par L. M. Henriquez, ancien professeur do belles-lettres à l'Ecole centrale du Finistère, membre de plusieurs sociétés littéraires, etc.

L'étrange poëme portait pour épigraphe :

Croyons en Dieu, mais adorons les femmes.

Malgré la pauvreté de la famille, le jeune apprenti typographe fut mis au collège et fit de trèsbonnes études.

Dès cette époque, l'enfant un peu imbu de la belle littérature que propageait la presse paternelle, et désireux de venir en aide à sa famille, avait imaginé de faire des devises pour les bonbons de confiseur, et des vers de mirliton ; il portait ses productions au Fidèle Berger.

Voilà d'abord sous quelle forme Michelet se vit imprimé ; un peu plus tard, il traduisit pour

un libraire, les citations grecques et latines de Montaigne^ mais sa plus ancienne production imprimée et signée est, je crois, sa thèse pour la licence à la Faculté des lettres : Examen des vies des hommes illustres de Plutarque (1819).

. Devenu, en 1821, professeur au collège Sainte- Barbe, il se mariait en 1823 ; et peu à peu s'élevait de Sainte-Barbe à l'Ecole normale, puis à la sup pléance de M. Guizot, à la Faculté des Lettres, et enfin à l'Institut et au Collège de France.

Au moment de son entrée à Sainte-Barbe comme professeur, il semble avoir hésité quelques instants sur sa voie. Cette hésitation, due peut-être à l'influence très-passagère de M. Cousin, ne dura guère ; plongé d'abord dans la philosophie anglaise et écossaise avec Read et Dugald-Stewart, il comprit bien vite que les abstractions ne convenaient point à la nature de son esprit. L'histoire se prêtait mieux aux richesses de son imagination.

Voilà les traits principaux de la biographie de Michelet jusqu'au moment où nous eii sommes, c'est-à-dire jusqu'à la fin de 1840.

L'historien, l'année suivante (1841), préoccupé de son histoire de la Pucelle^ vint à Rouen, curieux de revoir en détail la ville où s'était passé ce drame inoui du procès de Jeanne Darc. Il fit à plusieurs reprises, comme on eût fait un pieux pèlerinage, le trajet de sa prison au lieu du supplice, 11 s'enquérait des rues où elle avait pu passer, et tout cela avec émotion, avec anxiété,,.

M. et M"® D... l'avaient invité, et il avait pris chez eux sa résidence. Sa fille et son fils l'accompagnaient. Cette maison de Bihorel, ce panorama dans lequel on apercevait tout Rouen, les coteaux qui l'entourent à l'est, à l'ouest et au nord, avec la

Seine au sud et ses vastes prairies ; ces fabriques

innombrables et leurs hautes cheminées mêlées aux clochers, aux tours qui de partout surgissent de cette ville étrange, si vieille et si moderne : tout cela causait au visiteur une émotion qu'il essayait en vain de contenir. Devant la maison de JBihorel, à l'ombre de lilas et de cytises, existe une terrasse d'où l'on aperçoit toute cette vue. Seul un jour, sur cette terrasse, il contemplait immobile. Quelqu'un sort de la maison, vient à lui. . et le trouve tout en pleurs.

« — Ah ! s'écrie-t-il avec sanglots, voyez ! c'est le spectacle qu'elle eut sous les yeux on mourant.

(( — Qui donc ?

« — Jeanne Darc. »

Aux premiers jours de cette année 1 841 , M"»'' D . . . , restée à Bihorel et dont la santé se raflfermissait un peu, avait eu la pensée de rejoindre son fils ; elle lui écrit :

«... Je désire partir à la fin du mois. Cela est une grande fête pour moi de te revoir, même en espérance. Nous n'avons pasThabitude de vivre séparés, et il me manque continuellement quelque chose. Si je puis partir sans obstacle à la fin de janvier, je passerai avec toi trois ou quatre mois à Paris à jouir des chefs-d'œuvre de l'esprit et des arts, et tous les deux en commun et séparément, nous amasserons pour en profiter tout à notre aise pendant la belle saison. La vue de la nature en ap-

prend beaucoup. Il y a un charme infini, après une journée d'étude et des repas pris en famille, à faire une bonne et salutaire promenade avec quelques amis et à contempler le coucher du soleil et les belles teintes du soir. C'est pour moi une jouissance délicieuse et qui me donne un grand calme pour toute la nuit. Je désirerais autant que possible que ton cœur et ton esprit pussent se former encore quelques années à cette école, car je suis convaincue que si tu apprécies si bien les arts, c'est moins parce que tu as vu beaucoup d'oeuvres d'art que parce que tu as vécu longtemps à la campagne. C'est le grand livre, la divine source du beau et du bon. Quand on sent bien cette admirable manifestation de Dieu, on est à même de sentir un tableau de Raphaël et la musique de Mozart. Je crois que la plus grande raison pourquoi des hommes, même supérieurs, sont souvent si incomplets, c'est qu'ils se sont contentés de travailler avec effort d'après les ouvrages des hommes ^t qu'ils ont négligé les ouvrages de Dieu. Leur «sprit est arrivé au niveau de la science humaine, mais leur cœur est souvent resté froid. Il faut.au contraire que le cœur échauffe tout... »

Le fils répondait :

«... Rien ne doit être hâté et précipité dans la

venue à Paris. Je suis si désireux de te Yoir tout à fait bien portante, que le sacrifice de quelques jours non passés avec toi me coûte peu. D'ailleurs ta charmante lettre ne m'a-t-elle point initié à tes travaux, à tes distractions? Ne te Yois-je pas furetant après la boîte à couleurs, le panier à ouvrage, le beau volume de la Grèce ^ le métier à tapisserie, et Hoffmann et saint Augustin sur un des rayons de la petite étagère? J'aperçois tout cela d'ici. La journée semble bien courte quand on est à causer au milieu de ce ménage avec MM. Percot, Delzeuzes et L..., quand un pas précipité dans l'escalier, un tapement tout particulier à la porte annoncent le joyeux N... I »

Puis, quelques jours plus tard, il écrit tout en joie qu'il vient de recevoir de M. Michelet une invitation d'aller chez lui faire les Rois.

c< La seule réponse que je devais faire, c'était d'aller le voir et lui dire que j'acceptais son invi- ' tation avec grand plaisir. J'y allai hier soir mercredi. Aussitôt qu'on m'eut annoncé, il vint à moi et me dit : « — Vous êtes des nôtres, n'est-ce pas? Nous « dînerons avec deux amis. » — Je trouvai dans la petite pièce habituelle deux jeunes gens de vingt-sept à vingt-huit ans. « Quand vous avez sonné, nous étions « à causer de ce grand Voltaire. Je disais à ces mes-

« sieurs que, se trouvant un jour chez madame Du- « châtelet, dont il se croyait aimé tandis qu'elle pré- « ferait Saint-Lambert, parce que Saint-Lambert « était l'homme médiocre, Saint-Lambert vint à <( parler de la Pucelle et du parti qu'il y aurait à <c tirer du sujet d'une manière bouffonne. Voltaire « dans la nuit fit le premier chant, et c'est le meil- « leur. Quant au surplus il se trouva engagé, et « par convenance de société il Tacheva. Ce ne fut (( point pour lui une œuvre de préméditation, « mais d'entraînement de société. Ce qui le prouve, « ce sont les pages qu'il a écrites sur Jeanne Darc « dans VEssai sur les mœurs. »

« Je voudrais vous rendre toute cette longue conversation si intéressante, qui allait des considérations les plus sérieuses aux détails les plus intimes, mais j'écris ces quelques lignes au cours de M. Ampère qui parle de la littérature des Hindous.

« Après avoir caractérisé la correspondance do Voltaire comme le grand monument historique du xviii* siècle et avoir fait remarquer que Voltaire défendit la liberté morale contre le grand Frédéric, M. Michelet vint à parler de l'Encyclopédie nouvelle, publiée par MM. Leroux et Reynaùd ; il nous a signalé les articles Teri^e et Ciel comme éminemment remarquables. Je n'analyserai point malheu-

reusement les considérations sur Timmortalilé de 1 ame et la destinée de l'homme que suggéra a M. Michelet la discussion de quelques-unes des opinions de M. Reynaud qu'il ne partage pas ioujou^rs, car je n'ai point le recueillement nécessaire dans ce moments

« Un des jeunes gens partit bientôt, alors la conversation devint artistique, et M. Michelet et Tautre jeune homme, qui tous deux étaient allés en Italie et en Flandre, parlèrent avec un charme très-grand pour moi des merveilles qu'ils avaient vues ; puis, revenant en France, ils admiraient les chefsd'œuvre que nous possédons au Musée-Royal.

M. Michelet nous raconta que, se trouvant à Rome au temps de la semaine sainte et obligé de repartir, il voulut ne point quitter Rome sans avoir vu le Vatican. Il obtint qu'on lui laissât la grille ouverte, et il put parcourir seul ce Musée de tous les chefs-, d'œuvre ; car aucun visiteur n'est admis pendant la semaine sainte au Vatican, il est fermé et personne n'y entre. Aussi celte bonne fortune étaitelle mélangée d^une inquiétude assez grave : si la grille était fermée par aventure pendant qu'il parcourait les galeries (ce qui n'eût pas manqué d'arriver si quelqu'un, en passant par là, la remarquait ouverte), M. Michelet se trouvait sans communi-

cation avec le dehors et réduit à mourir de faim. « Le jeune homme qui était. là avait étudié les arts et sV connaissait très-bien. Il nous décrivit plusieurs des tableaux qu'il avait vus. M. Michelet l'écoutait avec attention, et, loin d'avoir un ton de supériorité, de vouloir trancher du maître, il reprenait avec un laisser-aller tout aimable, et c'était même lui qui montrait le plus de déférence. Ainsi dans une discussion qu'ils eurent ensemble sur Rubens que ce jeune homme mettait bien audessous des peintres italiens comme coloriste, par beaucoup de raisons plus ou moins plausibles, mais dont la véritable, je crois, est qu'il avait moins étudié l'école flamande, M. Michelet défendait Rubens en décrivant plusieurs de ses tableaux qu'il avait vus à Anvers et s'animait en repassant dans sa pensée ces œuvres splendides. Mais il admettait très-bien les raisons qu'alléguait son interlocuteur, se mettait à son point de vue, profitant de tout ce qu'on lui disait de juste sans changer d'opinion. »

Quelques jours plus tard vint le compte rendu de ce dîner des Rois, adressé, par D... à sa mère :

« ...J'arrivai à cinq heures quelquesminutes,et je trouvai dans la petite salle le père Michelet au coin du feu; M"* Michelet mettait la nappe, et le petit

Michelet lui apportait les assiettes. Grande était la préoccupation de la petite maîtresse de maison pour nous faire tenir huit à une toute petite table ronde ; car deux nouveaux convives venaient d'arriver à rimproviste, des cousins, comme toujours, qu'on n'attendait pas. Mais le père Michelet, qui à cause de son rhumatisme aime beaucoup la chaleur, insista sur les avantages du coin du feu et les douceurs de l'intimité, et le couvert se trouva bientôt mis.

« M'*® Michelet s'informa très-gracieusement si j'avais reçu des nouvelles de ta santé. Je trouve toujours très-gracieuses les personnes qui s'informent de toi; et nous fîmes la conversation, le père Michelet et moi.

«Il m'apprit que j'allais dîner avec M. M... et son frère, élève de l'Ecole normale. Il me vanta beaucoup l'extrême douceur de l'aîné.

« JeparlaideM.Quinet. 11 est à Paris, a obtenu un congé d'un an, et va publier incessamment une nouvelle brochure politique intitulée : Que faut-il faire ? Il n'est point nommé professeur à Paris, parce qu'il ne veut rien accepter du ministère actuel. Sa brochure des Traités de 1815 a eu un tel retentissement en Allemagne, que sa femme, qui est Allemande et qui était cet été dans son pays, a tant entendu dire de mal de son mari, qu'elle est

revenue en toute hâte en lui disant : « Mais si je restais davantage, ils me feraient te détester. » M. Quinet a quatre ans de moins que M. Michelet. Ils se voient très-souvent. Il avait dîné le dimanche précédent avec sa femme chez M. Michelet qui la comparait à une belle cathédrale allemande. Pendant que je m'enquérais d'amples détails sur M. Quinet, le petit Michelet, tout en aidant sa sœur qui prenait part à la conversation, venait auprès du feu savoir ce dont il était question, et s'en retournait chercher l'argenterie.

« On sonna : c'était M. M..., un petit jeune homme; tout mince et tout exigu, pas désagréable et pas agréable, sans grande facilité, affectant peutêtre un peu plus d'assurance que sa nature d'homme très-doux n'en comporte. C'est au reste une chose assez curieuse ue voir ces caractères peu tranchés qui, dans leurs écrits, semblent ne trouver en eux que miel et voir tout couleur de rose, s'ennuyer dans le monde de ce point de vue monotone, et chercher à se donner un peu de l'originalité qui leur manque par un maintien qui veut être imposant et une phrase heurtée et tranchante. Quant au frère, qui a vingt ans, il m'a l'air d'un excellent jeune homme, véritable nature allemande, un peu épaisse d'enveloppe, parlant peu, mais travaillantbeaucoup.

« M. Michèle! entra quelques instants après. 11 nous serra la main à tous l'un après l'autre avec cordialité, et nous dit avec ce sourire spirituel et bon que tu lui connais : « J'ai là des parents, que «je n'attendais pas, mais ce sont gens tout simples, h et nous n'en serons pas moins à notre aise. « C'est un de mes cousins qui dirige une des ma- « nufactures d'indiennes imprimées les plus con- « sidérables de la Seine, qui, sans éducation pre- « mière, est parvenu, à force de persévérance et « d'eflbrts, à une position assez importante. C'est

c< une chose vraiment singulière, ajouta-t-il, que la « condition où sont les industriels d'inventer chatt que jour sous peine de ruine, condition terrible « que cette concurrence qui les presse, et la possi- « bilité incessante où Us sont d'être ruinés par une « invention imprévue qui surgira de je ne sais où. « L'homme, né pour la vie industrielle, plein d'acte tivité et d'audace, s'accommode assez bien de cette « vie agitée ; mais sa femme, qui est délicate, a beau- « coup souffert de cette existence précaire. » Une conversation intéressante s'engagea alors sur l'industrie et sur la fabrication en Angleterre et en France. M. M... tira de sa poche un article sur le commerce de Hollande, détaché de la Revue des Deux Mondes, le présenta à M. Michelet, en ajou;

tant la phrase de circonstance : « Je Tai lu à Mî- « chel Chevalier qui en a été assez content. »

M. Michelot reçut l'article avec un empressement tout à fait affectueux.

« Le potage fut apporté, et les deux autres convives entrèrent. C'était une réunion d'individus si minces que nous étions fort à l'aise autour de la table. Le petit Michelet siégeait à une table à part, en philosophe, suivant l'expression de sa sœur. J'étais placé entre M"" Michelet et le frère de M. M... M. Michelet était vis-à-vis de moi. La conversation fut toujours animée, on parla du sort des ouvriers et des améliorations physiques et morales à y apporter. M. M... fit une sortie violente contre le gouvernement, qui ne s'occupait pas assez, suivant lui, de la classe ouvrière, et il était en humeur sî belligérante qu'il ne nous ménagea pas non plus, nous autres étudiants. Quant au cousin, en raison de ses rapports continuels avec les ouvrier^, il les trouvait peut-être plus mauvais qu'ils ne sont réellement, mais sa conversation était pleine de faits, et j'ai eu beaucoup de plaisir à causer avec lui au dessert. M. Michelet était l'homme supérieur de la réunion, à une distance immense, et il ne se servait de sa supériorité que pour corriger ce qu'il y avait d'exclusif ou d'injuste dans l'opinion decha-

MIGHELET ET SES ENFANTS. 4t

cun. Plus indulgent, plus préoccupé que tous les autres de tolérance, il était plein d'affabilité et de gaieté douce ; c'est sans doute pour cela que je Tai trouvé si supérieur, il s'est élevé beaucoup ce soirlà dans mon esprit, car je ne savais pas qu'il fût aussi simple et qu'il eût aussi bon cœur.

« Pendant ce temps, la petite maîtresse de maison nous servait, découpait une énorme dinde et s'occupait, avec une simplicité prévenante, d'avoir soin de tout le monde. Le dîner était simple et abondant, le service sans aucun luxe mais convenable pour une bonne maison bourgeoise.

« Nous étions au dessert, quand on annonça une visite. C'était un jeune avocat qui vient de publier un livre sur les douanes allemandes. On causa de voyages, de la nourriture de chaque peuple. Ce chapitre amena la conversation sur les choses du ménage, et alors M. Michelet nous dit : « Je ne sais^ c< en vérité comment nous vivons ici : ma maison « est tout à fait à la grâce de Dieu ; mes occupa- « tions m'empêchent de me mêler de tout cela « comme je le désirerais, et il n'y a, pour tout con- « duire, qu'une jeune fille de seize ans et demi. « Pour lui faire sentir l'autre jour combien grande

« était sa responsabilité, je lui disais qu'elle devait

« être la Providence de la maison, avoir soin de « tout, s'occuper de tout, mais que je doutais fort « qu'elle le pût. » — « On ne doit jamais douter <( de la Providence, » m'a-t-eile répondu.

« M. M... et son frère se retirèrent de bonne heure. M. Michelet alla les reconduire, et, pendant qu'il restait quelques instants avec ses parents, le petit Michelet vint nous tenir compagnie. C'est véritablement un charmant enfant plein d'esprit et nullement gâté. Je lui demandai s'il savait dessiner. Il me répondit qu'il apprenait depuis un an et qu'il copiait des dessins de Salvator Rosa que son père lui avait achetés. Quand M. Michelet rentra, nous causâmes d'éducation.

« J'insistai sur les avantages de l'éducation de famille à propos de son fils, et je pouvais en parler, car je sais peut-être mieux qu'un autre les jouissances qu'un enfant peut y trouver. Ce sera pour moi un charmant souvenir que cette soirée où M. Michelet épanchait avec nous son cœur de père et nous communiquait ses doutes sur la bonne direction qu'il donnait à ses enfants. Il nous disait : « Il « est ridicule de vanter ses enfants, mais il faut que « je vous raconte un trait qui m'a fait bien plaisir « l'autre jour. J'avais épuisé les livres que je pou- « vais leur donner pour étrennes : Molière, Don

« Quichotte^ les Mille et une Nuits j Gulliver, etc. , etc. , '< quand Cril Blas me revint à la pensée. Je Je leur « achetai illustré, et Fautre soir nous en lûmes le <^ premier chapitre, mais je yis tout de suite que le « livre ne plaisait pas : l'auditoire était scandalisé « de ce qu'il commence par voler son oncle. J'ai ^< mis hier entre les mains de mon fils l'histoire « sainte de l'abbé Mczengui. Il y a pris si grand » goût que dès quatre heures du matin il m'a éveillé « pour me raconter l'histoire de David. »

M"* D... à son fils,

22 janvier 1841.

« J'ai reçu tes deux bonnes lettres, elles m'ont fait grand plaisir. La description de l'intérieur de M. Michelet me plait infiniment. Je suis comme toi : malgré tout le plaisir que je trouve à l'entendre parler d'histoire, d'art et de philosophie, je préférerais à tout l'entendre chez lui parler de ses enfants et montrer à chaque mot, presque malgré lui, toute la sensibilité de son âme. »

Puis à la fin de cette lettre remplie de petits détails sur elle et sur ceux qui l'entourent : « Il me semble que tu es là avec moi et que je te raconte, comme à mon ordinaire, toutes mes petites

préoccupations. C'est un \rai bonheur lorsqu 'entre mëre et (ils on en est arrivé à ce degré d'intimité. Quant à moi y Toilà ma récompense, si j'ai fait quelque bien dans ma TÎe : c^est de t'aToir comme tu eSf bon, raisonnable et affectueux, ayant ma confiance tout entière sur les petites comme sur les grandes choses, et moi trouvant toujours en toi un ami et quelquefois un conseil. Une jeune femme ordinairement ne pense guère, en berçant son petit enfant sur ses genoux, qu'elle caresse et porte dans SCS bras le meilleur ami de son âge miir et de sa vieillesse. Celui-là, lorsqu'il est bien élevé, ne lui manquera jamais, il est son sang et un autre ellemême. Si on envisageait ainsi la maternité lorsque Ton est jeune, on éviterait de grands malheurs. Le monde vous serait à peu près indifférent, on se corrigerait de ses défauts pour ses enfants et on serait presque toujours bon et moral. »

D... à sa mère,

12 février 1841.

«Jc suis allé samedi soir chez M. Michelet. 11 m'a reçu d'une manière très-aimable, et je suis resté jusqu'à dix heures. 11 m'a beaucoup parlé de toi et lera très-content de te voir. Quand je suis entré

dans la petite salle, M. Quinet prenait son paletot pour s'en aller, je n'ai pu que très-peu le regarder. Il est de taille moyenne, assez gros, la figure régulière et douce, fort agréable autant que je puis le dire. J'ai bien vu que c'était un ami de cœur pour toute la maison : le petit Chariot a sauté pour lui dire adieu et M"" Michelet est allée lui serrer la main. J'aurais bien voulu l'entendre causer, mais ce sera, j'espère, pour une autre visite, et alors je serai encore plus heureux car je serai avec toi.

« M. Michelet a quelques douleurs de poitrine, il ne fait plus qu'une leçon par semaine. « Les « hommes de lettres, me disait-il, souffrent tou- « jours et n'en vivent pas moins. C'est tantôt à l'es- « tomac, tantôt à la poitrine, tantôt à la tête, mais « tout cela est nerveux. » 11 est certain que je n'ai jamais remarqué chez lui tant de vitalité. 11 m'a dépeint les désagréments de sa maison^ qui est lézardée profondément derrière les lambris. C'est même à c.ela qu'il attribue la maladie de sa femme, aggravée par un courant d'air et une huniidité qu'on ne pouvait combattre. Ce n'est que lorsque l'on a ôté le lambris qu'on a pu voir ces lézardes, et il n'était plus temps.

« 11 m'a fait l'historique de ses logements. 11 a habité d'abord dans le faubourg Saint- Antoine.

i6 MICHELET ET SES ENFANTS-

« A chacune de ces maisons^ disait-il^ se rattache (( lin souvenir d'études nouvelles, » Il m'a aussi initie à son système de travail. 11 se lève avant le jour dans Thiver, écrit jusqu'au déjeuner, puis va aux Archives. Le soir il ne fait plus rien et se couche de 9 à 10. Il a eu deux ans mal à la tête |)0ur avoir travaillé trop tôt après ses repas, surtout le soir.

« Je lui parlai de l'impression qu'avait dû lui causer le grand musée sous l'Empire, lorsque tous les chefs-d'œuvre étaient réunis. « C'était telle- « ment entassé qu'il ne m'en reste qu'un sou- « venir confus. Dans ce pêle-mêle, il n'y avait « rien, ù l'âge que j'avais alors, qui pût me « faire arrêter sur une toile plutôt que sur telle « autre. Un chef-d'œuvre était entouré de trois « ou quatre chefs-d'œuvre de même force. D'ail- « leurs on ne s'occupait alors surtout que de (( sculpture. » La grande impression qui lui est restée de son enfance est le musée des monuments français.

(c Puis nous avons causé voyages. 11 m'a dit : « 11 faut absolument que vous alliez en Belgique. « — J'en ai grande envie, lui répondis-je, mais ce que je voudrais voir surtout, c'est l'Italie. » Làdessus il se mit à discuter quelle route il fallait

prendre. Comme j'opinais pour le Simplon :

« Vous avez raison, dit-il, mais moi j'ai dû aller <( par le Saint-Gothard, la route des migrations « des peuples. »

«Je me levai à cause de l'heure avancée et nous causâmes encore debout quelques minutes. « — Comment, lui dis-je, à Naples, ne point aller en Sicile, là où se sont rencontrées la Grèce et l'Italie, où commence déjà la nature orientale? « — Ajoutez, me dit-il en souriant, que les Arabes « y sont aussi venus et y ont laissé d'ineffaçables «vestiges... » C'en était trop, je me hâtai de lui souhaiter le bon soir. »

Michelet était alors, par la vente de ses livres universitaires, par ses places au Collège de France, aux Archives, par son fauteuil à l'Institut, par son titre de professeur d'une des filles du roi, Michelet, dis-je, était alors dans une très-grande aisance, et son salon ou plutôt son cabinet de travail (car c'était là qu'il recevait) fut dès celte époque trèsfréquenté.

Mais, bien avant ce temps et dès les premières années de son ménage, on fut toujours cordialement reçu chez lui. Parmi les personnes qui fréquentaient

alors assidûment le petit salon de M. et madame Michelet, il y aurait à citer MM. d'Eichtal, le doctem» Edwards, Léon Faucher, Dargaud, De la Tour, et quelques-uns de ses élèves : Yanoski, Ravaisson, Duruy, Wallon, etc. Quant à Michelet de ce temps- là , voici en quels termes en parle quelqu'un qui dès lors le connaissait bien :

« Ce qui distinguait cette nature nerveuse, c'était une grande pureté de sentiments et d'idées, il était porté d'instinct à de vives sympathies pour toute personne qui l'approchait. Tel il était dans sa jeunesse, tel dans son professorat ; et nombre d'hommes, aujourd'hui ministres, académiciens, n'ont pu oublier son cœur excellent ni l'hospitalité de sa maison. »

A la fin de février, M"' D..., retournée à Paris et rendant compte à son mari d'une leçon de M. Michelet sur la France, résumait ainsi ses impressions :

« Ce sont des élans de génie dans une adorable causerie d'intimité. » Puis elle ajoutait : « J'ai passé la soirée chez lui mercredi dernier. Il parla sur toutes sortes de sujets, mais il revint à son thème favori, l'éducation. Il regardait ses enfants : « Ils sont trop heureux, ils ne sont pas fortifiés « contre l'adversité. Leur vie est si douce, un « premier chagrin les abattra. Je ne sais comment « m'y prendre pour éviter cet inconvénient de la « douce vie de famille. » Et alors, se tournant vers Alfred avec bonté, il me dit : « Vous avez si bien

oO MICHELET ET SES ENFANTS.

« réussi dans Téducation que vous avez faite, que « je VOUS prie de me donner vos conseils. Ils sont (( précieux sur un pareil sujet. »

21 mars 1841.

« Alfred a passé la soirée vendredi chez M. Michelet. Il était en famille. Il l'a très-bien reçu, et Alfred m^a dit qu'il était d^une amabilité extrême. Lorsqu'il va le voir, il fait autant de frais d'espri que s'il recevaitune demi-douzaine d'académiciens. Il doit venir me faire une visite aujourd'hui avec sa fille...

« En commençant sa dernière leçon, sur l'origine de la Réforme, il a fait sa profession de foi. Il a déclaré qu'il était catholique, mais qu'en adoptant cette croyance, il se réservait le libre examen. »

Durant ce printemps de 1841, D..., tout à l'étude du droit, mal portant d'ailleurs, avait mis dans la correspondance, avec N..., un peu de ralentissement ; mais ses lettres n'en étaient que plus amicales. Aux derniers jours d'avril, il écrit :

« Mon cher Eugène, « J'ai droit à votre indulgence , quoiqu'il y ait

aujourd'hui quinze jours que j'ai passé mon examen et que pendant tout ce temps j'eusse dû tous écrire trois, même quatre lettres. Voici mes excuses : depuis trois semaines j'ai un mal de tête continu, et dans cette disposition, j'ai beaucoup travaillé ; ma mère a été et est encore très-souffrante d'iin fort rhume de poitrine et de douleurs de côté. Les deux premières excuses vous paraîtront sans doute singulières, car si je travaille avec mal à la tête, pourquoi ne vous écrirais-je point avec mal à la tête ; d'ailleurs il y a quelque pédanterie à vous dire que j'ai beaucoup travaillé, que vous importe ? — Comment que vous importe I si je suis à Paris, si j'y fais quelque étude, est-ce donc pour moi tout seul, n'est-ce pas beaucoup plutôt pour vous qui voulez bien causer avec moi, lire les quelques notes que j'ai prises aux cours de MM. Michelet et Mickiewicz? Si je travaillais pour moi seul, vous auriez bien raison de trouver cette excuse mauvaise ; mais il n'y a rien que je voie, rien que j'entende, rien que j'admire, sans que je pense à vous, mon ami... Je désirerais seulement être un instrument fidèle, intelligent, sensible. Dans ces quelques lignes que vous lirez sans critique, je vous révèle le but entier de ma vie. »

M"* D..., revenue à Paris vers la fin de février,

52 irfiCHELET ET SES ENFANTS.

n'y resta que peu de temps ; mais elle y retourna en mai, et son fils, vers la même époque, dut aller passer une semaine pu deux auprès de son père.

M"*" D... lui écrivait:

3 mail 841.

« Hier matin, M"* C... est venue me voir, et a trouvé chez moi M. Michelet. Elle a causé voyages avec lui pendant une heure ; elle était enchanfée. Il nous a raconté son voyage en Angleterre avec M. Baudry. Il était en verve, et tu sais comme alors sa parole devient facile. M"' C... riait beaucoup, et moi, qui avais eu auparavant une conversation très-sérieuse sur ses études et sur la peinture, je m'étonnais de le voir dans le même entretien homme du monde, savant, bon homme, artiste et poëte, et toujours en souriant. »

C'est le temps, on le voit, où les relations prennent un caractère tout à fait amical.

M"*" D... devint pour M"* Adèle Michelet, qui avait alors seize ans, une amie excellente et de trèsutile conseil. Charles, gros garçon de dix ans, trèsdoux et très-bon, fut, comme sa sœur, tout heureux de ces allées et venues dans la maison restée soli-

taire et triste depuis la mort de leur mère, c'est-àdire depuis bientôt un an. Ils avaient bien leur grand-père, vieillard d'agréable humeur, mais boiteux, et déjà un peu paralytique. Quant à Michelet, n'eût été sa belle chevelure blanche^ on l'eût cru doué de la jeunesse éternelle, mais c'était une jeunesse austère, laborieuse, presque monacale ; et sa maison, sans ces enfants et ce père, eût senti le cloître. L'historien venait de traverser et de raconter le moyen âge, il se préparait à raconter Jeanne Darc. Ce fut dans sa vie une heure tendre et mystique, ce fut peut-être aussi, pour des esprits attentifs, le moment le plus curieux de cette active et singulière existence.

C'est aussi l'époque où va commencer, entre Michelet et M"* D..., malade, une correspondance des plus intéressantes, malgré le petit nombre des lettres échangées ; mais cette correspondance se ramifie de lettres beaucoup plus fréquentes adressées au mari, au fils...

Le temps viendra de publier les lettres de Michelet à la famille D... Et sans doute elles feront oublier ce livre... Qui pourrait, en effet, lutter d'éloquence et de charme avec telle page du célèbre historien adressée (le 13 avril par exemple) à M""* D...

qu'il remercie d'être venue le voir en voilure, alors

o4 MICUELET ET SES ENFANTS.

que la voiture lui est si formellement interdite par le médecin ! Quel romancier eût trouvé ce ton de mélancolie délicieuse ! Larmes du cœur mêlées aux plus fins sourires de l'esprit, pages enchanteresses, qui pourrait vous condamner à Toubli !

Micheict, dans une lettre du mois de mai 1841 à M°* D..., avoue qu'il n'a qu'une maladie, celle d'écrire continuellement...

Cette « maladie d'écrire » avait, en quelques années, produit des fruits assez nombreux et assez beaux : quatre volumes de VHistoire de France^ les deux Précis de l'Histoire de France et de l'Histoire moderne, VHistoire romaine (1833), Ylntrodiiction à r Histoire universelle (1834), Vico et les Mémoires de Luther (1835), les Origines du droit (1837). Mais à Paris, la jeunesse studieuse aimait l'historien surtout pour ses leçons du Collège de France. On se plaisait à voir son visage gracieux et sévère. Petit de taille, je l'ai dit, et plein de vivacité, de pé-

o6 MIGHELET ET SES ENFANTS.

tulance et d'esprit (mais d'un esprit chaste comme la Muse) délicat, élevé, fier, tout en lui respirait l'éclat, l'énergie. On n'éprouvait à sa vue que sympathie et respect. On aimait aussi, malgré sa lenteur, sa parole harmonieuse, émue et si bien timbrée.

Pour ceux qui n'ont pas connu le Michelet de ce temps-là, le Michelet du moyen âge, le Michelet chrétien, il importe de le dire et de le redire, car ce phénomène mérite qu'on l'étudié, l'historien a toujours pris l'âme et l'esprit des temps que son imagination hantait. Il venait alors de raconter Gharlemagne et saint Louis ; et de même qu'on le verra plus tard en écrivant VHistoire de la Révolution prendre l'esprit de cette révolution, de même il s'était assimilé l'esprit des temps chrétiens. On pouvait donc chez lui se croire, à la famille près, chez un Père de l'Eglise, mais d'une Eglise singulièrement réformée, car il y avait en lui du Martin Luther, ou tout au moins un peu de Mélanchthon et d'Erasme (on a signalé même avec ce dernier, la ressemblance physique).

Il est vrai que dès lors il commeûçait à se détacher du moyen âge; le cours de ses études et des relations nouvelles l'avaient peu à peu tiré de l'ancien rêve. Mais, plongé dans le quinzième siècle,

MICHELET ET SES EiNFANïS. 57

et tout à la Pucelle, il restait encore un peu dans le mysticisme.

L'originalité de Thistorien était là ; il n'eut sa puissance de résurrection des siècles passés qu'en se faisant l'homme des temps qu'il racontait.

Ce singulier phénomène se produisait dans ses voyages : lui-même il avouait qu'en Angleterre, il s'était senti devenir tout Anglais; en Allemagne, il .se faisait Allemand, Italien en Italie.

Le plus puissant livre que nous ait laissé le moyen âge : Vlmitaiion de Jésus-Christ, avait été la nourriture de son enfance. Les traces en furent en lui toujours inefTaçables...

A douze ans, au moment de son plus grand enthousiasme pour Vlmitation, Michelet n'était pas baptisé, mais il le fut à vingt ans parce qu'il voulut l'être.

En 1840, on voyait encore dans son cabinet de travail, au-dessus du portrait de sa femme morte ^ une branche de buis bénit. Et tous les dimanches il conduisait à la messe ses deux enfants à Saint- Étienne-du-Mont. Il est vrai qu'en cela il ne faisait que continuer Téducation commencée par la mère; mais il faut bien dire aussi que Michelet n'avait alors pour cette éducation aucune repugnance. Peut-être au point de vue de l'Eglise catho-

lîque, son orthodoxie eût-elle été très-suspecte ; mais il n'en avait pas moins des relations avec quelquesuns des représentants les plus en renom du catholicisme romain. Il y aurait notamment à citer Tabbé Cœur et le futur évêque de Tulle , Tabbé Bertaud.

Michelet eut aussi quelques relations avec l'évêque de Meaux, M. Allou, son ancien condisciple au collège Gharlemagne ; il eut même occasion ^ passant par Meaux, de visiter celui-ci dans son palais épiscopal.

C'est cet évêque, Auguste AUou, qui, en novembre 1854, eut la singulière idée de voir et de faire voir à quelques fidèles son illustre prédécesseur Bossuet et qui pour cela le fit exhumer solennellement. On eut la joie de retrouver l'auteur du Discours sur l'histoire universelle parfaitement conservé. Mais l'air, en quelques heures, précipita la décomposition. On se hâta de refaire à Bossuet de nouvelles funérailles...

Comme complément à ces détails sur Michelet, détails qui peut-être, sans cela, paraîtraient singuliers à la génération actuelle, il est indispensable de rappeler quelle était la situation des esprits en ce temps-là.

Après le mouvement philosophique du dernier siècle, après la Révolution, il était naturel qu'on crût le moyen âge et l'Eglise vaincus. La lutte paraissait finie et la victoire définitive : aisément la générosité française se plaisait à un retour d'équité ou plutôt à un retour de tendresse pour tout ce passé disparu.

Il semblait que la critique antireligieuse du dix-huitième siècle eût manqué de sérieux et de profondeur. On avouait volontiers que la féodalité et le christianisme n'avaient point été stériles pour le monde.

Ceci même était le fond de toute la littérature d'alors : Chateaubriand, Lamartine, Lamennais, Hugo, Brizeux et tant d'autres, durent leurs succès à l'expression éloquente de ces sentiments.

Le plus solitaire, le plus abstrait, le plus mathématique des philosophes du temps, Auguste Comte, faisait du christianisme l'apologie probablement la plus fondée et la plus durable qu'on en ait faite. Il n'y a donc nullement à s'étonner de voir Michelet marcher dans la voie où marchaient ses contemporains les plus illustres et les plus applaudis. Mais, avec Edgar Quinet, il aura la gloire, un peu pllis tard (1843), de donner le signal de la rupture. Et pourtant, en 1843, Michelet croyait encore

possible de rajeunir et de conserverie christianisme en replaçant la famille dans le clergé, et en supprimant ]a confession (il le disait à D... le 17 décembre). 11 eût voulu aussi qu'on organisât des Eglises nationales, indépendantes. Quant au catholicisme romain, il le croyait fini ; aussi, dira-t-il (même conversation), parlant de la lutte entreprise cette année-là par M. Quinet et par lui, au Collège de France : « Ce n'est pas une polémique avec Rome, « mais Tépitaphe de Rome. »

L'amitié qui depuis longues années existait entre ces deux hommes, se transformera donc en une véritable collaboration. D... et sa mère semblent avoir contribué à cette association. M"* Quinet se sentit attirée par M™" D... M. Quinet fut aussi très-sensible aux charmes de ce brillant esprit. En juin (1841), D... écrit à son père :

« Hier, j'ai été faire visite à M. Quinet. «Vous serez reçu à bras ouverts, » m'avait dit M. Michelet. En effet, j'ai été accueilli le plus cordialement.

« Craignant de l'importuner trop longtemps, je me suis levé, mais il m'a fait rasseoir et nous avons causé de plus belle. Il a été très-frappé de l'esprit de ma mère, et m'a exprimé amicalement le plaisir qu'il aurait l'hiver prochain à nous voir souvent; »

Deux ou trois jours plus tard, il écrivait à N... :

« Je dois vous esquisser quelques-unes des impressions de ces dernières journéesjTOusy êtes mêlé, mon ami, comme atout ce qui me regarde. M. Michelet a été très-touché (ce sont ses expressions) de l'affection que vous et *** avez témoignée à ma mère ; il a d'ailleurs conçu de vous l'opinion la plus favorable par les conversations que vous avez eues avec lui à Rouen, et lorsque vous le reverrez, cet * été, vous trouverez en lui la bienveillance la plus affectueuse. Ces commencements d'amitié sont pour moi un très-doux événement, car plus je vous connais, plus je vous apprécie, et je crois que les autres sont comme moi à votre égard.

« Lundi, lorsque j'allai remercier M. Quinet du plaisir qu'il avait fait à ma mère en venant la voir, parmi les bienveillants détails qu'il me demandait sur notre intérieur et sur mes études, il me parla de cet ami avec lequel je lisais V Odyssée; nous causames longuement de cet ami, et j'en parlai d'autant plus librement que je savais lui rappeler de chers souvenirs... »

Michelet donc ni Quinet n'avaient encore rompu

avec les habitudes mystiques. On a beau être un

\aillant esprit, le moyen âge tient bien ce qu'il

tient. Quelques jours après la lettre précédente,

D... écrit à N... :

« Hier à midi nous sommes allés à la messe à Saint-Etienne -du-Mont. L'église était parfumée d'orangers en fleur, resplendissante des verrières ; les derniers chants de Torgue finissaient, et les prêtres couverts de chapes d'or rentraient processionnellement dans la sacristie. Traversant la nef, nous marchâmes en même temps M. Micheletet moi sur une planche qui est au milieu de l'église. Se retournant aussitôt : « Vous êtes ici, me dit-il, sur Racine et Pascal. »

Nous verrons tout à l'heure que le soir en famille on faisait quelquefois encore la lecture de l'Evangile. LTvangile et l'Ancien Testament avaient remplacé pour lui Vlmitatio Christi. La Bible resta longtemps sa lecture favorite. Mais un peu plus tard, par Burnouf, dont il était l'ami, il connut la littérature orientale et il en fut extrêmement frappé. La fraîcheur, la richesse, la poésie vraiment grandiose du Ramayana le saisirent. La Bible alors lui parut sèche et la Judée stérile en face des forêts du Gange et des paysages indiens.

Donc l'historien, en 1841, était encore foncièrement chrétien ; mais il arrive avec Jeanne Darc à l'inspiration libre : il sera de là bientôt conduit à l'émancipation.

Nous verrons d'ailleurs comment, par M"* D...,

MIGHfiLET ET SES ENFANTS. 63

par son fils, par l'entourage d'amis qui lui Tient avec eux, Michelet fut porté plus encore à cette émancipation; de Ylmitatio Christi, des obscures chroniques du moyen âge, il allait, avec les nouveaux amis, s'habituer même au grand souffle de Rabelais, qui lui avait été jusque-là un peu antipathique comme démolisseur et railleur de son cher moyen âge. Mais en suivant le cours des siècles, il avait commencé de mieux comprendre et la Révolution et la Renaissance qui l'avait préparée et les acteurs héroïques de ces deux grandes époques.

Il y eut une vive surprise dans une partie du public, lorsqu'on le vit manifester ses tendances nouvelles. Il arriva même qu'un de ses auditeurs habituels au Collège de France, scandalisé de ce changement, lui écrivit une lettre inconvenante dans laquelle il est question de son « talent qu'on a longtemps admiré, mais qui maintenant s'abaisse. »

Michelet répondit par une lettre curieuse où il tache de ramener son contradicteur à des sentiments moins amers et plus « chrétiens».

Ces dispositions morales se retrouveraient dans tous les écrits de Michelet et dans tous ses actes de 1828 à 1842; on en pourrait ici accumuler les preuves. Une seule suffira et tout le monde la

peut lire encore au cimetière du Père-Lachaise ; c'est l'inscription latine grayée en 1839 sur la tombe de M"' Michelet :

Paulina Rousseau

Michelet.

Juui Michelet.

UJOR.

Mater dilectissima ii liberorum.

iEGROTANTIS QU ONDAM VIRl

Salus.

Leyahen laborum.

Perpétua in utraque fortuna

Félicitas.

MDCCCXXXIX.

slccine diyidit amara

Mors.

QuousQUE Domine.

Beatus qui intelugit super egenum

et pauperem.

in die hala liberabit eu m

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