DOMINUS
L'auteur de ces mémoires n'a pas connu la première M""* Michelet, mais il peut dire que c'était une personne de grand cœur, agréable, élégante, dévouée
(1) Pauline Rousseau — Michelet^ — femme de J. Michelet. — Mère bien-aimée de deux enfants. — Autrefois de son mari malade elle a été — le salut. — Elle le soulagea dans ses travaux — et fit dans la bonne et la mauvaise fortune — son bonheur. — 1839. — Ainsi nous sépare la cruelle — mort, — Jusques à quand, Seigneur Heureux celui qui comprend Tabandonné — et le pauvre
— dans les Jours malheureux — aura pitié de lui — le Seigneur.
àsonmari. On conserve des lettres d'elle fortintéres santés remontant à l'époque de ses premières relations avec M. J. Michelet qui avait alors vingtquatre ans. Ces lettres nous apprennent qu'en 1822 M. Jules était fort souffrant ; mais en 1823 sa santé s'est remise. Viennent alors les projets de mariage. M"* Pauline Rousseau l'écrit à un oncle, cultivateur en Auvergne, pour lequel, ainsi que pour la tante, elle parait avoir une très-vive affection.
Malgré ce parentage rustique, M"' Pauline était fille du célèbre chanteur Rousseau, qui, au Grand-Opéra, avait précédé Nourrit père et passait pour la plus belle haute-contre qu'on eût entendue ; mais sa fille, si Ton enjugeparseslettres, avaitgardédansl'âmel'élément villageois. Son style a je ne sais quelle saveur de terroir et semble celui d'une riche fermière. Toute la famille était pourtant fort pauvre, et cette pauvreté faillit un instant compromettre le mariage. Dans une lettre datée du 24 mai 1823 elle fait part à son oncle, très-confidentiellement, d'un projet qui consisterait à prendre avec sa mère une maison où l'on pourrait avoir quelques pensionnaires, et elle ajoute :
« Tu conçois que si la chose peut réussir, cela
serait fort avantageux pour moi ; je pourrais alors
épouser J. . . — Sans cela point d'espoir, parce que ses
tantes sont très-ambitieuses et qu'elles ne consenti-
raient jamaîsà ce que leur neveu épousât une iillequi n'a rien. Si au contraire notre projet réussit^ je me présenterai avec mon établissement, et elles pourront donner leur consentement. Enfin, mes chers amis, si je suis heureuse un jour, vous vous en sentirez. Mais je te demande en grâce que ce que je viens de te dire n'aille pas plus loin que toi et ta femme. . »
Le projet de prendre des pensionnaires se réalisa tout de suite après le mariage, qui eut lieu cette année-là. Le jeune professeur eut, en effet, plusieurs élèves en pension. Chacun d'eux payait 3,000 fr. ce qui mit un peu d'aisance dans la maison.
M"' Michelet, sans être jolie, avait beaucoup de charme, de douceur et de bonne grâce. Elle avait été élevée au couvent et conserva des relations avec la famille de Ségur et, chose singulière, avec les filles du général russe Rostopchine, qui avait brûlé Moscou. L'histoire devait pénétrer par toutes les portes dans la vie de Michelet.
M"* Michelet eut pour son mari vingt années de dévouement absolu. Quant à Michelet, il menait entre sa femme et son père, près du berceau de sa fille (et de son fils plus tard), une existence de bénédictin. Doux et prévenant pour sa femme, pour ses enfants, pour son père, il restait par devoir plongé dans le travail solitaire. Même à table, il continuait; en
vue de ses leçons, la lecture commencée. Sa femme et son père veillaient aux soins du ménage.
Michelet, trois ans après avoir perdu cette femme excellente, et deux mois seulement après la mort de M^'D...,^ 29 juillet 1842, se trouvant à Reims avec D... lui parlait des années de bonheur qu'il avait passées en ménage. 11 lui disait combien sa femme avait eu toujours l'esprit de sacrifice. Sa bonté était inépuisable.
Dans la maison de santé où il l'avait rencontrée elle couchait avec une folle pour que la malheureuse sentit toujours près d'elle, même la nuit, la salutaire influence d'une personne qui l'aimait et qui lui était bonne.
Ses enfants, ont toujours parlé d'elle avec autant de respect que de tendresse.
Michelet cependant, qui l'appréciait avec tant de reconnaissance et d'amitié, semblait n'avoir été pour elle que juste plutôt que passionné.
On eût pu croire vraiment qu'en toute sa vie l'historien n'avait aimé que deux fois : Héloïse (l'amanie d'Abailard) au douzième siècle, et la Pucelle au quinzième.
La saaté de M"' D... ne s'améliorait pas. Le séjour à PariSy pour le traitement, devenait indispensable, les fréquents voyages de Rouen à Paris ne pouvant être que funestes, car le chemin de fer n'existait pas encore. D'autre part, le petit logement que M"*' D... occupait avec son fils était maintenant impossible, il en fallait prendre un autre, à un étage moins élevé. M. Michelet offrit à la mère et au fils une hospitalité qui fut acceptée. Au mois de juin 1841, M"' D... malade, est installée avec son fils chez M. Michelet. Et D..., quelques jours après cette installation, écrit àN... :
<< Ma mère est encore très-faible ; et ce traitement
est si pénible que, tout en guérissant la maladie locale, le système nerveux se trouve toujours ébranlé après une de ces douloureuses opérations.
«Mais elle est bien vigoureuse d'esprit et confiante dans Tavenir. Souvent nous nous escrimons avec ce redoutable discoureur, M. Michelet et moi. Jamais (avec vous je puis le dire, car vous comprenez mes paroles), jamais deux esprits n'ont été plus unis <ïue les deux nôtres, jamais sympathies plus étroites et plus étendues tout à la fois n'ont existé entre deux hommes d'instruction et d'un âge si différents; mais lui, il est de tous les âges, et moi, si je manque d'intelligence et d'expérience, j'ai du moins la ferveur et l'enthousiasme pour les idées. Pour comprendre il faut aimer; or je l'aime beaucoup, reste à savoir s'il faut autre chose. Je n'ai plus ni gêne, m contrainte ; j'ai mon franc parler. Je vous donne le résultat ; les raisons vous les trouverez dans son extrême bienveillance et la volonté que nous avons tous de nous rendre la vie plus facile les uns aux autres.
« Hier, au déjeuner, M. Michelet disait, en nous regardant tous les six : « C'est une lyre parfaite » , Je dois vous donner la disposition de nos places a table, lorsque nous sommes seuls, c'est-à-dire plus heureux. C'est une table ronde comme la vôtre, a
laquelle on n'est bien que six. Au milieu M. Michèle! (à rO) ; en remontant vers le N. ma mère, puis M. Michelet père; à TE. M*"' Michelet, juste en face de son père (c'est une condition essentielle, car M. Michelet aime la symétrie); puis moi à côté d'elle, en face de ma mère, et Charles près de moi, et près de son père et en face de son grand-père. C'est la disposition la plus heureuse : j'ai les yeux de ma mère et de M. Michelet et mes deux bons petits amis près de moi. Animez tout cela. Il me semble vous voir seul dans votre salle à manger, prenant six chaises, faisant asseoir M. Michelet, etc., interpellant celui-ci, répondant à celui-là, enfin parlant pour nous six. Vous seul (mais tout seul, faites-y bien attention), vous pouvez reconstruire cette vie intérieure, car vous la savez. Vous avez en vous tout ce qu'on y dit, tout ce qu'on y pense.
« Je vous dirai donc que M. Michelet publiera son cinquième volume d'ici à dix jours, après quoi nous irons soit à Versailles, soit à Fontainebleau. Jamais il n'a été dans un mouvement d'esprit plus complet et plus rapide ; il se compare à un chemin de fer, mais à un chemin de fer qui voit à d«ux cents pieds sous lui les chênes séculaires. Une fois lancé dans son histoire du dix-neuvième siècle, il
va nous initier intimement à son travail de la journée et par des lectures et par des conversations. 11 est d'une activité prodigieuse, il écrit considérablement. Depuis deux mois il a fait (outre son cinquième volume) un livre sur la méthode historique qui ne sera pas publié; il recueille les matériaux et documents relatifs à la Révolution française, entretient une correspondance effrayante : ce sont des paquets de lettres qui arrivent à toutes les heures du jour, et il n'est pas une lettre à laquelle il ne réponde. Il n'est point un fait auquel il ne s'intéresse, il s'occupe de nous tous avec une sollicitude si attentive, qu'il sait non-seulement toutes nos petites actions, mais aussi nos pensées. Il rend des services à je ne sais combien de personnes à la fois ; rien ne lui coûte, courses, visites et lettres. 11 va aux Archives tous les jours, et, depuis trois heures jusqu'à dix heures et demie du soir, il reçoit, cause, se promène, enfin a l'air de ne rien faire.
« Pour vous donner une application de cette vie, voici notre journée d'hier. A neuf heures nous allânies tous au service que M. Michelet fait célébrer tous les ans pour la mort de sa femme. M. Michelet avait travaillé tout le matin, et, suivant son habitude de Rouen, après avoir pris son café à sept heures, il était venu souhaiter le bonjour à ma mère (vous
VOUS souyenez de tout cela). Quand nous fûmes rentrés, M. Michelet me demanda de venir avec lui dans son cabinet, et commenta avec moi les prières des morts, tirées de Job. Il me fit remarquer combien la version française imprimée dans les livres d'office est inexacte, pour ne pas dire mensongère (remarquez aussi la prière intercalée au milieu de ces sublimes hardiesses bibliques^ pour en atténuer
l'effet). Nous déjeunâmes : le déjeuner et le dîner, ce sont les instants consacrés à la réunion de famille ; au déjeûner se disent toutes les pensées du matin et de la nuit, au diner tout ce que Ton a vu dans le jour.
« A onze heures^ M. Michelet partit à la Bourse et au Palais de justice pour une affaire d'arbitrage où il avait été nommé avec MM. Nodier et Tissot. Il revint à midi et demi, et nous allâmes tous voir la Vierge de M. Ingres, dont vous avez sans doute entendu parler. M. Ingres, qui avait invité M. Michelet dans une lettre que j'ai eue sous les yeux,- nous reçut chez lui en personne, et nous pûmes comprendre l'œuvre par le peintre. Je ne puis vous en dire ma pensée ici, je n'ai pas le temps, et il ne faut pas trancher avec quelques phrases sur Un tel sujet. Tandis que ces dames achetaient des bonnets dans un magasin, nous nous communiquions dans la bou-
tique nos impressions sur le peintre et le tableau. En rentrant, M. Michelet eut une longue conférence d'affaires, puis il vint m'appeler pour me montrer les livres que lui avait apportés son relieur. Nous causâmes avec lui, ma mère et moi (car que de modifications de causerie par le nombre des personnes et par les personnes). Nous le laissâmes travailler pour lire V Allemagne et Vltalie de M. Quinet, lecture que je fais à ma mère et à Mademoiselle... « Puis vinrent dîner M. de MuUer, ministre de la justice à Weimar, qui a vécu avec Goethe (plus de vingt ans ils passèrent leurs soirées ensemble), qui a été dans l'intimité de Napoléon, de Wieland, de Herder, de Schiller; et Baudry, près duquel j'étais placé à table et avec lequel je devins tout intime, car nous parlâmes de langues, de Tinfluence des études orientales sur Thistoire du monde. Que de lumières sortiront de ce côté pour éclairer l'antiquité et le moyen âge ! Nous étions au dessert, vint M. Quinet. Figurez-vouS ce que devait être cette conversation. L'un parlait de l'Allemagne, de Heidelberg, d!es professeurs, de sa carrière diplomatique; l'autre (M. Quinet) racontait ses voyages. M. Michelet étincelait. Puis on annonça un jeune homme j M. Louis Batissier, qui a passé quinze jours à Rouen où il avait été appelé pour faire le compte
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rendu de Texposition dans le Journal de Rouen. Il apportait une notice sur Géricault. Lisez dans la Revue des Deux-Mondes (15 juillet), Eleusis et la Vie de Lesueur. M. Quinet me les a recommandés.
« J'ai un logement dans la maison de M. Michelet, au troisième, deux pièces, une vue de campagne magnifique... C'est là que vous descendrez quand vous viendrez à Paris.... »
Ceux qui ont vécu avec les malades, même les plue désespérés, savent combien aisément, dans les jours de calme, on reprend vite espoir et confiance. M. Michelet, prévenu par les médecins, ne se laissait guère tromper, même aux heures où la malade semblait réellement renaître. Mais le fils ne prévoyait rien encore de l'inévitable dénoûment, il faisait sans difficulté partager son espoir à son ami malgré les avertissements assez clairs que plusieurs fois celui-ci avait reçus de M. Michelet. N... cependant n'en essayait pas moins dans ses lettres d'égayer la famille. Il adressait au jeune Chariot toutes sortes d'histoires et de contes. Six semaines ainsi se passèrent. Mais vers la fin du mois d'août.
D... retourna de nouveau passer quelques jours auprès de son père. M"* D..., de pluseïi plus malade, retenue par son traitement, dut rester à Paris; le fils était tenu au courant de tout ce qui se passait rue des Postes par des lettres souvent remplies de gaieté. Elle lui écrit le 27 :
« Hier il y avait du monde à dîner chez' M. Michelet. Au moment des vacances, je crois que toute la France historique et philosophique prend rendez-vous chez lui. Il est si aimable pour tout le monde, et met les personnes un peu timides si bien à Taise, que je suis heureuse de pouvoir apprécier tous les jours de plus en plus cette belle nature. La réunion était nombreuse et très-brillante. Tu en jugeras par les noms : M. et M"* Poret, M. et M"" Quinet, MM. Marmier, M. Ravaisson et une demi-douzaine de jeunes gens de TEcole noriirale, placés par M. Micheleten province, tous, ses élèves et ses amis. Ils avaient Tair de regarder avec admiration les représentants de l'histoire, de la littérature et de la philosophie dans les personnes de MM. Michelet, Quinet et Ravaisson.
« Je te regrettais, mon ami, car ce. dîner et cette soirée étaient extrêmement intéressants. M. Michelet, dans sa bonté touchante pour toi, trouvait toujours l'occasion de prononcer ton nom comme
celui d'un fils chéri absent pour quelques jours. Il te regrettait visiblement. M. Quinet était on ne peut plus aimable et bon. Il a bien amusé tout le monde en expliquant à Charles le magnétisme. L'enfant écoutait avidement, et, d'après l'explication, il est Testé persuadé que, si on le magnétisait, il pourrait faire ses devoirs en dormant. M. Quinet a tout l'esprit possible quand il le veut. Hier il pétillait à chaque mot. Il nous disait qu'il avait été avec M. Ballanche voir une représentation* de V Auberge des Adrets, et que M. Ballanche la lui expliquait d'une manière symbolique, la plus originale du monde, prenant Robert Macaire pour un mythe. Puis il passa avec une facilité et une simplicité parfaite aux sujets les plus élevés.
« M"' Adèle est très-bonne et aimable avec moi. Elle me quitte très-peû. Je suis heureuse de me trouver encore mère en ton absence.
« Bientôt nous serons ensemble à la sente Bihorel tous réunis et, j'espère, entièrement à ce bonheur, car, moi la plus malade, j'ai cependant, comme tu sais, la force de causer et de ne point manquer à jouer mon rôle. Je suis en très-bonne disposition morale, sauf quelques douleurs. »
Puis, le 4 septembre :
« Mon ami, je suis parfaitement. Il est impos-
sible d'être entourée dé plus de soins et d'amitié. Ma yie est douce et un peu sérieuse comme je l'aime. Dans les heures où Adèle étudie je travaille avec M. Michelel dans son cabinet, et nous causons ensemble longuement sur des sujets bien graves. 11 me met à même d'apprécier la beauté de son âme et l'étendue de son charmant esprit. Tu sais sa sincérité, il trouve bon que je lui fasse mes observations. Je n'ai jamais tant causé qu'avec lui, et, toi excepté, je n'ai jamais été aussi à l'aise avec personne. Nous sommes tous très-liés et très-unis. Et, comme tu le dis, l'amitié que nous avons dans
le cœur pour tous ces êtres bons et aimables nous fait mieux sentir à nous deux la force de notre liaison maternelle et filiale, mais avant tout libre et amicale, depuis que ton âge et ton esprit te mettent à même de te gouverner toi-même et d'agir par ta propre impulsion. Il faut fortifier ta santé, développer l'énergie de ton caractère, car tu en as. Et souvent j'ai remarqué avec plaisir que dans les occasions diffiiciles tu étais prêt. ïu as raison, car souvent la douleur vient nous surprendra sans aucune préparation. »
M"* D... toute malade qu'elle était (et bientôt mourante) semblait avoir apporté dans la famille Michelet un élément de vie. Malgré sa situation
désespérée, sur laquelle elle ne se méprenait pas, eJle introduisit au foyer de Thistorien une chose qu'on n'y avait pas eue encore : la sérénité, la gaieté. Issue par son père d'une famille de fabricants de drap d'Elbeuf et par sa mère d'une ancienne famille de manufacturiers rouennais, l'un desquels, M. Ribard, avait été maire de Rouen, elle avait passé son enfance, jusqu'à quinze ans, avec son frère M. Pierre Fantelin, avocat à Rouen, dont on se rappelle encore, dans cette ville, les débuts éclatants. Une mort tragique avait interrompu cette carrière si bien commencée. Mais l'esprit de Fanlelin semblait s'être transmis à sa jeune sœur. Conmie toute la jeunesse d'alors, il avait subi l'influence du xvni* siècle ; Voltaire, Rousseau,. Diderot, avaient là leurs traces ineffaçables. A Rouen, Ton ne se rappelle pas seulement le talent oratoire de Fantelin, on se rappelle son talent de poète. Sa sœur avait conservé de lui un recueil manuscrit de fort jolies chansons dont quelques-unes, longtemps après sa mort, ont été publiées dans la Revue de Rouen. On a retrouvé depuis la correspondance de Fantelin avec sa famille et quelques-uns de ses amis. Cete correspondance, pleine d'entrain et de gaieté autant que de droiture, montre combien est juste l'appréciation que fait M. de Jouy du jeune
avocat rouennais dans son Hermite en province, La sœur aussi nous est expliquée par ces lettres du frère.
M"' D. . . eut donc sur Michelet une action très-vive et très-heureuse. Porté soudainement aux antipodes du mysticisme, l'étincelle du xvui* siècle ne tarda pas à le gagner lui-même. Parmi les contemporains, tout à rheure, Tun de ses amis les plus chers sera Béranger. Un mot de M"*D... sur le chansonnier l'avait un jour singulièrement frappé : Béranger était, disait-elle, de tous les contemporains célèbres, le seul qu'elle eût eu le désir d'embrasser.
Autrefois, c'est-à-dire en 1840, on chantait le soir chez Michelet d'anciens cantiques allemands ou français, et même quelques chants d'Eglise ; mais, en 1841, on commença de mêler aux chants religieux les refrains de Béranger. Le poëte populaire avait chanté la Patrie, cela seul l'eût placé très-haut dans l'esprit de Michelet.
Michelet venait d'achever et de publier le cinquième volume de V Histoire de France (le volume suf la Pucelle), et ce fut pour lui une heure de grand succès ; mais il en avait définitivement assez du moyen âge. Le monde moderne vient de lui apparaître, il a hâte de le raconter. Il publiera encore son Louis X/, puisqu'il est commencé ; mais, à partir de là, il va se mettre à la Révolution .
Celait rue des Postes que M. Michelet avait alors son domicile. La maison était des plus agréables et des mieux situées : elle avait, on Ta dit, un joli jardin' où le jeune jardinier de Bihorel trouvait encore à cultiver quelques fleurs, notamment des rosiers, et où de temps à autre il pouvait voir se promener sa mère.
Vers l'automne 1841,1a malade éprouva plusieurs semaines d'un mieux sensible, la gaieté revint ; il y eut, en petit comité, des soirées délicieuses.
Le 30 octobre, le fils écrivait :
« Le soir, mademoiselle chante quelquefois.
Souvent ma mère et M. Michelet m'initient à notre ancienne musique française : ma mère a
retenu presque toutrancien répertoire ; M. Michelet avec un sentiment que je n'oublierai jamais^ nous chante un vieux cantique ou Sur la fougère. Le pcresc met de la partie avec sa voix de ténor. Ma mère se promène aussi presque constamment dans le salon et le cabinet au bras de M. Michelet, et pour nous deux, mademoiselle et moi, près du feu, ou regardant des gravures, la conversation alterne de deux à quatre. Tous nous conduisons ma mère dans sa chambre et, lorsqu'elle est couchée, nous rendormons en lui lisant alternativement, M. Michelet et moi, quelques pages de TEvangile. »
Ce fils, si durement éprouvé, mais encore plein d'espérance, se reposait de ses études du droit en traduisant pour M"' Adèle Michelet, pour son frère Charles et pour Tami rouennais, de naïves ballades allemandes tirées du Wuhderhom {le cor merveilleux de F enfant).
L'ami rouennais se mit donc à prendre dans ses lettres la forme étrange de certains vieux contes d'outre-Rhin, donnant de ses nouvelles aux amis parisiens, en style de ballade allemande, comme dans ce qui suit par exemple :
— Ou es-tu allé en ville, Eugène, mon ami?
— Je suis allé au cours de théologie. Ah ! radotage, mon ami, quel radotage !
— Qu^aS'tu Yu au cours de théologie , Eugène, mon ami ?
— J'ai YU une grande chambre pleine de fumée, • de gros curés qui ronflaient, et dans une chaire^ au
milieu, un bonhomme qui parlait tout seul. Ah ! radotage, mon ami, quel radotage !
— Que disait le bonhomme dans sa chaire, Eugène, mon ami ?
— Le bonhomme dans sa chaire disait les ruses du démon, Thistoirc des possessions et obsessions, les pactes avec Satan, la malice des sorciers, tout ce qu'il y a de noir dans la magie. Ah ! radotage, mon ami, quel radotage I
— Ensuite où es-tu allé te promener, Eugène, mon ami ?
— Je suis allé me promener à la sente Bihorel ; ah I bonheur, mon ami, quel bonheur !
— Qu'as-tu vu à la sente Bihorel, Eugène, mon ami?
— A la sente Bihorel, j'ai vu le joli salon, les deux petits portraits, la chambre aux douces causeries. Ah I bonheur, mon ami, quel bonheur !
— Quelle pensée t'a réjoui dans le joli salon ?
— C'est que ta mère, mon cher Alfred, se rétablit de jour en jour et qu'à pâques prochain nous la reverrons en ces lieux, fraîche, bien portante et
gaie comme une fleur d'avril. Ah ! bonheur, mon ami, quel bonheur !
— Où iras-tu te promener encore, Eugène, mon ami?
— J'irai me promener encore à la sente Bihorel, dans le joli salon, au jardin et sur la terrasse. Ah ! bonheur, mon ami, quel bonheur !
— Où n'iras-tu plus à l'avenir, Eugène, mon ami?
— Je n'irai plus m'ennuyer à l'avenir avec le ronflant auditoire de curés, ni écouter dans sa chaire le bonhomme qui parle tout seul. Ah ! radotage mon ami; quel radotage !...
L'automne et les débuts de l'hiver se passèrent assez bien. Michelet, qui savait mieux que le fils, ce 'que serait le dénouement de la maladie de M""' D..., mettait tous ses soins, toute son âme à rendre aussi doux que possible les derniers moments d'une vie qui devait si vite se terminer.
Jamais sa conversation n'eut plus de sérieux, plus de gravité, plus de charme. Un jour qu'on parlait du mérite ou du démérite de certaines doctrines :
(' — J'ai vu autrefois à la Bibliothèque de l'Ar- « senal, dit Michelet, un manuscrit du moyen âge « richement enluminé. A la première page était a représenté Dieu le Père, au moment où il envoie « sur la terre son Fils, le petit Jésus. Il lui faitvisi-
«blement ses recommandations. L'enfant écoute « avec une attention sérieuse et naïve.
«A la dernière page, Jésus devenu homme, est « remonté au ciel. Dieu le Père le regarde d'un œil « scrutateur ; mais le Fils ne s'arrête pas à dire ce «qu'il a enseigné; il montre ses mains percées...
« C'est par nos œuvres, par nos souffrances vo- « lontaires, que nous serons jugés. »
Vers la même époque encore D... rendait compte ainsi d'une de ces soirées si touchantes :
« Nous lisons tous les soirs, tantôt Jocelyn, tantôt Philémon et Baticis, tantôt les Chants du a^épus-
cule. C'est M. Michelet qui lit. Je leur ai lu dimanche Peau d'âne. Charles nous a lu un soir le Petit-Poucet. Comme nous avons ri ! et comme c'était intéressant d'entendre les commentaires de M. Michelet !»
Mais voici le moment où Ton ne rira plus. On ne peut rien citer ici des lettres poignantes de M. Michelet adressées à N... On s'en tiendra donc aux lettres du fils, sans notes, sans réflexions, sans autre explication que la date placée en tête de chacun des fragments qui vont suivre.
Alfred D... à son père,
« février 1842.
« Ma mère est si continuellement souffrante, il y a si peu de changement dans son état que j'hésite
toujours à t'écrire pour te donner de si mauvaises nouvelles. Depuis près d'un mois, elle ne mange plus avec nous, ne 'sort plus, et reste presque toute la journée couchée. Si elle ne se relevait tout à coup, quand la souffrance lui laisse un peu de relâche, si elle ne paraissait alors comme dans son état de santé, nous serions continuellement bien tristes, car elle est devenue plus taciturne et silencieuse, et la souffrance Tabsorbe tellement que nous ne savons, la plupart du temps, M. Michelet et moi, quoi lui dire pour la distraire.
« Nous attendons chaque jour quelque adoucissement, mais la souffrance continue toujours, de sorte que pour elle la fatigue s'accumule et pour nous l'inquiétude s'accroît. Nous ne pouvons plus nous dissimuler qu'elle est en proie à une maladie bien profonde qui atteint jusqu'aux sources de la vie. Et nous ne pouvons savoir d'où viendra le soulagement, car chaque jour nous Tattendons, mais inutilement.
« N..., en venant nous voir, est venu nous redonner à tous du courage et du mouvement d'esprit. Aussi M. Michelet, avec sa parfaite sagacité, insistait-il vivement, quand j'hésitais, à le faire venir. Ma mère ne le voit que quand elle peut le recevoir, et, comme il a beaucoup à voir et qu'il a à
sa disposition la bibliothèque de M. Michelet, tous les instants où je ne puis être avec lui, il les passe en courses ou dans ma chambre.
w Tout le monde ici se trouve mieux de sa présence. M. Michelet me disait : « Ce sera un vide « pour nous quand il n'y sera plus. » 11 Tinitie à ses idées, lui raconte sa vie. Il a tant besoin de communiquer à des personnes sûres qu'il me disait a Tarrivée de N. . • « Il faudra que nous pre- « nions, dans la journée, quelques heures où nous « causerons tous les trois ensemble : nous avons « grand besoin d'amitié. »
« M. Michelet en est aussi content pour ses enfants, car notre intérieur était devenu bien, sérieux pour eux. Quanta M. Michelet père, il ne tarit pas avec N... de récits sur la Révolution.»
« N... te dira ses impressions au retour. Ses journées s'écoulent bien rapides et bien remplies. Il me disait l'autre jour : « Des milliers de gens ne vivent pas autant dans toute leur vie que j'ai vécu dans cette journée. »
N..., comme ou le voit par cette lettre, était venu, invité par M. Michelet, passer quelque temps auprès de son ami. Ses lettres à ses parents conservent quelques détails sur l'intérieur de M. Michelet à ce moment cruel.
Le I*' février, lendemain de son arrivée :
« Au moment où j'écris je n'ai point encore vu M"*' D... ; mais, en descendant de diligence, Alfred, que je trouvai, me dit qu'elle était très-mal, et que sa maladie était très-grave, plus grave qu'il n'avait voulu ^nous l'écrire.
« En arrivant, je demandai à M'" Michelet ce qui en était. Elle me répondit qu'elle était encore plus mal qu'Alfred n'avait pu me dire, car on ne lui dit pas tout, et M°"D... elle-même, qui comprend trèsbien sa position, ne pleure jamais devant lui et fait tout ce qu'elle peut pour paraître moins souffrante et plus gaie.
« M. Michelet, à son tour, m'apprit que tout était désespéré..., puis il me dit : « Les. choses en sont « venues au point que ce n'est plus du salut de la « mère qu'il faut s'occuper, mais de celui du fils... « Vous êtes nécessaire ici : vous relèverez le moral « d'Alfred ; moi, je ne le peux pas, je suis comme « lui d'un caractère mélancolique, etc. »
Le 4 février :
« Nous nous levons vers huit heures; nous
nous habillons tout en causant ; puis, à neuf heures, Alfred descend voir sa mère, jusque vers dix heures un quart. Pendant ce temps-là, je reste à lire, à écrire ou à regarder des gravures, et L. B. vient
me tenir compagnie. A onze heures nous déjeunons tous ensemble (excepté M"* D...),puis à midi nous sortons jusque vers cinq heures. De cinq à six heures nous causons Alfred etmoi^au coin du feu, puis à six heures nous descendons diner. A sept heures nous sommes tous réunis dans le cabinet de M. Michelet, et c'est alors seulement que je vois M"*D... Je l'ai trouvée, de visage, peu changée, mais une chose à laquelle je ne puis m'accoutumer, c'est de la voir sombre, taciturne... Quelquefois, à la vérité, elle surmonte son mal et ses inquiétudes et retrouve presque son ancienne gaîté ; mais cela n'arrive qu'à de rares intervalles, et ces intervalles sont courts. Avant-hier, toutefois, elle a été très-gaie et nous a fait beaucoup rire. M. Michelet, parlant de son portrait à lui, disait : « Il est très-bien et me plaît parce qu'il est énergique et sensible. » Alors M"' D... , en riant, se prit à dire : « Odry, s'il était ici, avouerait que vraiment vous avez, entre le nez et le menton, quelque chose qui parle pour vous »
D... écrivait aux parents de N... :
« Permettez-moi, monsieur et madame N..., de vous remercier d'avoir bien voulu vous priver d'Eugène, au moment où j'avais grand besoin de son amitié. Les souffrances incessantes de ma mère
nous avaient tous bien attristés, et avaient jeté bien du sérieux dans notre intérieur. Eugène est venu nous donner du mouvement d'esprit, et, par l'entier épanchement que nous avons en lui, de la force pour supporter cette cruelle épreuve.
« Ma mère est toujours aussi souffrante, et elle ne repose presque pas ni le jour ni la nuit; mais, dans les rares moments où elle souffle un peu moins, elle a tant de force d'esprit et de gaieté, elle se relève si facilement que nous espérons chaque jour que sa vitalité triomphera de ces douleurs; il ne lui faudrait que souffrir un peu moins... »
Le 11 février, N... envoie à sa famille de nouveaux détails :
«Les soirées que Ton passe chez M. Michelet seraient des soirées charmantes, si Ton n'y avait le spectacle vraiment poignant des souffrances de M°** D... Je trouve, depuis deux ou trois jours, qu'elle va beaucoup plus mal que lors de mon arrivée. Elle est plus absorbée qu'elle n'a encore été, et je soupçonne que les remèdes qu'on lui fait prendre n'ont d'autre but que de l'engourdir.
« Elle, se berce, ainsi que son fils, depuis une huitaine, de l'idée quel'on va lui faire, ce soir même, une opération qui peut-être la sauvera ; mais cette opération, que plusieurs fois déjà, sous toute sorte
n MICUELET ET SES ENFANTS.
de prétextes, les médecins ont différée, ne se fera point ; ils prétendent que cela ne pourrait qu'augmenter ses souffrances sans aucune chance de salut.
« Il n*est rien que M. Michelet n'imagine pour lui faire Texistence un peu moins insupportable, et pour rendre au fils Tavenir le plus calme possible. — « Je Iç garderai avec moi, me disait-il hier, et « je tâcherai de le distraire de ce grand chagrin, « et de m*y arracher moi-même, par un voyage, « etc., etc. »
En mars, N... était retourné à Rouen; D... lui écrit le 18 :
« Je vous écris le cœur brisé, Tart s'avoue impuissant, et la nature, comme l'ont constaté les dernières explorations, n'offre plus de ressources; nous ne pouvons espérer conserver ma pauvre mère.
« Ce qu'il y a de plus horrible encore, si je puis dire, c'est que les douleurs augmentent d'heure en heure, que le mal s étend incessamment ; ma mère souffre si cruellement dans certains accès, de fièvre, qu'elle les compare à la rage. Il ne reste plus qu'à prolonger sa vie le plus possible, mais surtout à la rendre moins torturée, par un traitement pal-
MICHELET ET SES ENFANTS. î>5
liatif. Les palliatifs en semblable circonstance sont les opiacés^ ou, pour mieux dire, des poisons, et elle ne peut les supporter. Notre situation est horrible, plus affreuse chaque jour et même chaque heure.
(( Depuis dimanche, je suis la seule personne dont elle veuille recevoir les soins ; elle ne pouvait même presque point supporter la présence de M. Michelet, aussi ne la voit-il que très-rarement. Je passe près d'elle le jour et une partie de la nuit, je couche dans la petite salle à côté de sa chambre ; mardi, je suis resté près d'elle jusqu'à quatre heures ; avant-hier, je me suis relevé à trois heures et aujourd'hui à quatre.
« Elle est pour moi pleine de la plus tendre affection, ne veut pas que je la quitte d'un instant; je demande à Dieu, dans l'angoisse où je suis, de ne point tomber malade, car qui la soignerait?...
« Tout me manque avec ma mère, qu'ai-je besoin de vous le dire ? Vous le savez comme moi. Elle seule me rendait tout facile, tout possible; sans elle, je suis absolument seul dîSQc toute l'amertume du souvenir.
« Je ne puis concevoir de position plus affreuse que celle où je suis : n'être pas chez moi, voir mourir ma mère dans des souffrances horribles, dont vous n'avez point d'idée.
« Et^ pour moi, le passé, Favenir manquent a la fois, n'ayant plus aucune raison de vivre avec la faiblesse de santé où je suis; mais ce qui est plus que tout cela, c'est le spectacle de ses douleurs à elle, pauvre et excellente mère, qui n'a fait que le bien, qui a toujours souffert pour moi et qui nieurt dans le plus horrible martyre.
« M. Tabbé Cœur vient la voir souvent; mais elle est si continuellement souffrante, qu'elle ne peut parler que de son mal.
« Ses facultés n'ont pas baissé , mais elle ne fait rien, ne prend rien sans me demander avis ; il faut que je la dirige sur tout, elle est redevenue enfant ; et c'est au moment où j'éprouve ce nouveau sentiment de père, au moment où je ne l'ai jamais tant aimée, qu'il me faut la quitter.
« Je ne puis vous dire combien j'ai d'angoisse et d'amertume dans le cœur. »
15 mai.
« ...Je crois à l'harmonie du monde, je crois Dieu juste dans tout ce qu'il fait ; mais ce qui nous arrive est si cruel, si peu en rapport avec ce que ma conscience me dit, que je n'espère plus pour moi la même liberté d'esprit, la même confiance
dans les lois de ce monde. Je ne parle point ici de ce qui m'est personnel... Je suis jeune, j'ai peu vécu et n'ai point été éprouvé ; peut-être fallait-il, en commençant cette vie, que j'eusse le cœur brisé pour mûrir et passer plus vite. Mais ma pauvre mère qui a toujours souffert, toujours lutté pour moi, ne s'est jamais reposée qu^avec moi dans l'espérance d'un avenir meilleur, fallait-il, si Dieu voulait la rappeler à lui, la faire tant souffrir; user, à force de tortures, cette volonté si énergique ; tarir, par la douleur physique, la vitalité de son âme? Je n'y comprends rien ; et ce qui est plus grave, mon ami, c'est que si plus tard je pensais autrement, c'est que j'aurais oublié le poignant de ce moment, c'est-àdire la réalité. Je ne rêve pas, j'assiste à ce qu'il y a de plus positif au monde ; ce n'est point ma pensée qui conçoit les intensités du mal, mais à chaque heure je suis présent à des crises, où la douleur se montre trop matériellement sensible, et les amertumes que mon cœur en reçoit ne sont que le reflet de ces angoisses, je n'en ai pas la pointe déchirante. Voilà ce qui me trouble, ce qui me fait douter, ce qui, au milieu de tous les germes de vie, de toutes les richesses d'amour que je sens dans mon âme et dans le monde, produira une irréconciliable négation...
17 mai.
«... Quand les douleurs sont trop atroces, nous engourdissons la sensibilité avec de la morphine ; mais cette substance provoque des vomissements, de sorte que nous tournons dans un cercle de douleurs, ne, pouvant calmer les unes sans exciter les autres.
« Mais il semble que sa sérénité, que sa confiance dans l'avenir augmentent à mesure que le mal est plus terrible. Dans les bien rares moments où je puis lui parler, je la retrouve aussi entière de facultés, aussi vivante que je Tai jamais vue, et je me demande si je ne puis encore espérer. Mais l'inévitable réalité m'accable sans cesse, et plus je veux m'y soustraire, plus je descends dans Tamertume. C'est là une contradiction bien affreuse, qui fait ma vie de chaque jour : avoir tant besoin d'espérer et ne le pouvoir absolument pas ! »
Du même à son père.
mai*.
« Outre un store que M. Michelet a acheté à m^ mère, pour atténuer la lumière du soleil dans sa chambre, ce sont tous les jours de nouvelles surprises, de nouveaux objets pour la distraire. Samedi
en revenant de l'Institut, il est allé au marché Saint- Germain acheter des cerises et une magnifique poire que ma mère n'a pu que regarder. Hier, c'était un très-gros cerisier garni de cerises, pour mettre dans sa chambre et lui rafraîchir au moins la vue.
« Aujourd'hui j'ai choisi le plus J9li fraisier tout fleuri et chargé de fraises. En le voyant, elle a souri, et j'ai été bien heureux. »
fin mai.
Du même au même.
« Nous assistons au spectacle le plus douloureux : les facultés de ma mère qui, malgré ses souffrances aiguës, s'étaient conservées dans une lucidité complète, ont peu à peu décliné, et depuis deux jours elle est dans un délire continu. Cet état n'est pas violent, elle paraît même peu souffrir; parfois aussi, quand nous nous approchons d'elle, elle semble nous sourire ; mais elle ne nous entend plus et ne nous parle point.
« Mardi et mercredi, se sentant moins souffrante, elle était très-gaie, parlait beaucoup, mais souvent ses idées n'avaient point de suite. Mercredi soir, elle fit appelerM.Michelet père, qu'elle n'avait point vu depuis qu'elle est alitée; et, lorsque Charles
revint du collège, elle le fit demander, et lui donna un livre de messe, pour sa première communion qu'il faisait le lendemain, en y joignant les conseils les plus affectueux. Jeudi matin, quand Charles fut habillé et prêt à partir pour Téglise, elle le demanda, eut avec lui un entretien séparé, où elle lui donna les plus éloquentes et les plus' touchantes instiructions. Nous la retrouvâmes après très-émue. Jamais elle n'avait été plus tendre pour nous tous ; mais, peu après cette grande émotion, ses idées eurent moins de suite, elle continua à parler tout le jour et toute la nuit, avec une certaine exaltation. Depuis deux jours, elle ne parle plus du tout et paraît avoir peu conscience de ce qui se passe autour d'elle. Sa figure s'altère, et sa respiration devient plus oppressée...
« Ses derniers moments, car je doute qu'elle revienne à la connaissance^ ont été, pour nous tous, des moments de tendresse, et la seule consolation que je puisse avoir, c'est qu'au moment où elle m'entretint seul pour la dernière fois, elle me parlait de notre avenir à tous, comme si tous qui nous aimons nous devions nous réunir et vivre plus heureux qu'ici. »
Il faudrait, pour compléter ces Mémoires, intercaler ici les lettres éloquentes et paternelles de M. Michelet. 11 y aurait à citer surtout celle où, le 31 mai, il annonçait à Rouen la terrible nouvelle :
« M"® D est morte, mon cher M. N »