LIVRE DEUXIEME
Ainsi devait finir, à quarante-deux ans, cette femme judicieusa et sensée, d'esprit si lumineux, si précis, si français... Personne n'eut jamais et ne put avoir sur Michelet une plus forte et plus heureuse influence ; il Ta lui-même confessé bien des fois. Mais combien plus la chose éclate dans sa correspondance avec M"* D...!
Ceux qui Font connue cette femme excellente et charmante, peuvent la retrouver aujourd'hui vivante encore dans ses lettres à son mari et à son fils.
Mais, hélas! ce fils pourrait-il survivre? Telle avait été la préoccupation de M"® D... A ses derniers moments, elle avait prié M. Michelet, aus-
sitôt qu'elle n'y serait plus, de Temmener, dans quelque voyage.
N...^ inquiet de ce qui pourrait advenir, avait écrit à M. Michelet, le priant de lui dire toute sa pensée. Le 21 mars 1842, Michelet, dans une lettre pleine d'attendrissement, témoigne d'un peu d'espoir; et il annonce qu'il lui fera faire un voyage.
On partit donc, on visita l'Allemagne du midi. Mais, avant de se mettre en route, pendant que M. Michelet et ses enfants préparaient tout en vue du voyage, D... alla passer deux jours avec son père à Bihorel, où N... tout naturellement fut appelé.
Il n'y avait pas seulement accablement et tristesse ; la poitrine était menacée ; et,- d'après Andral et autres médecins, on pouvait tout craindre.
M. Michelet était « brisé ».
Cependant les voilà partis. D..., écrit de Strasbourg, le 26 juin, à son père :
(( A mesure que je m'éloigne de Paris, je
sens bien amèrement que notre famille est rompue, qu'il n'y a plus là-bas ma mère qui, de loin comme de près, veillait sur moi, à laquelle je pouvais tout écrire et qui, j'en avais bien conscience, pensait à moi quand je pensais à elle. Je n'ai plus ce grand intérêt à la vie que donne une si parfaite assurance d'être tou j ours aimé .... »
N..., de son côté, devait, quinze jours plus tard,
quitter Rouen, la \ille natale , pour aller avec sa famille habiter, à six lieues de là, une vallée solitaire, où son père avait pris la résolution d'exploiter une petite usine qu'il y avait construite en 1827, usine à triturer les bois de teinture. Ce moulin, dont par la suite il sera souvent parlé, était situé dans Tancienne commune du Tôt, réunie, sous la Restauration, au bourg de Clères, situé à trois kilomètres de là.
Les voyageurs, qui vont aujourd'hui de Rouen à Dieppe, admirent, entre les stations de Monville et de Clères, cette vallée ombreuse et pleine de mystère. Un délicieux ruisseau, la Clairette, y circule
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en décrivant au fond des prairies les courbes les plu9 gracieuses. Des coteaux boisés^ de belles futaie^y donnent à ce vallon un caractère de fraîcheur; de paj% et d'innocence dont se ressentaient les habitants du pays^ doux^ honnêteS; laborieux, intelligents et gais,
N,«, avait là, dans une prairie entourée d'eau de touê les côtéS; un jardin où la culture florale se mêlait à la culture maraîchère le plus agréablement du monde,
D... plusieurs fois avec N,,, avait visité déjà cette vallée. Mais quand et dans quelles circonstances y reviendrait-il? et quand les deux amis pourraientils se revoir? car, hélas! D,,. était maintenant en Allemagne I.,.
Il n'y eut entre les deux amis, durant ce voyage, aucune correspondance ; et le solitaire du Tôt ne fut que par M. Michelet prévenu du retour, après deux mois d'absence.
L'étourdissement d'une course rapide, la bonté de M. Michelet, la présence des enfants, leurs tendres attentions, les richesses naturelles et artistiques des pays traversés, tout cela avait certainement rattaché à la vie le jeune D... Il est si naturel à vingt ans de se laisser vivre I . . .
Il vint, dès son retour, passer quelques jours à Bihorel, où N... alla le voir et où bientôt ne tardèrent pas d'arriver aussi M. Michelet et ses deux enfants.
Puis tous ensemble, par le bateau à vapeur, on alla au Havre où Ion resta trois jours.
Gomment dire la belle promenade qu'un soir jusqu'à minuit, les voyageurs firent au clair de lune sur la plage? M. Micbelet les entretenait de Timpérissable attachement qu'au fond^ du cœur Thomme garde toujours à sa mère. Et d'une voix basse et mystérieuse il disait au bruit de la marée montante : « Le cordon ombilical n'est jamais coupé. »
Du Havre on revint au Tôt visiter la petite usine et passer deux jours dans la famille N...
Pendant que M. Micbelet et M. N... père s'entretenaient des ouvriers industriels et des ouvriers agricoles; tandis que M*"* Micbelet et son frère, avec M"* N... mère , se promenaient au jardin et dans la campagne, D... racontait à N... les détails du voyage en Allemagne et lui faisait de douces confidences .
Mais que d'apprébensions, que d'bésitations se mêlaient aux espérances conçues I
Même, avant de songer à ce qui sans doute eût été
aisé pour un autre dans de telles circonstances, il
fallait appeler l'attention de M. Micbelet sur une
situation de fortune embarrassée.
— « Je sais tout cela, répondit M. Micbelet, votre
mère ne m'avait laissé rien ignorer. »
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no MIGHELET ET SES ENFANTS.
L'avenir semblait, dès lors, devoir être moins sombre... Mais, pour mille raisons de convenance, de position, d'arrangements de famille et d'âge (D.. . n'avait pas atteint sa majorité), les projets durent être ajournés. '
Le voilà donc retourné à fiihorel.
M. Michelet resté seul à Paris avec ses enfants, tout le monde est redevenu triste, et la tristesse va souvent jusqu*à l'inquiétude.
Le 10 août, Michelet écrit à fiihorel qu'il est trop malade de cœur pour savoir s'il l'est de corps. Cependant il court les bibliothèques pour son besoin actuel d'érudition.
Etant sorti pour toujours des voies harmoniques, il a repris , dit-il , la vie qu'il a menée si longtemps, celle d'un boulet de canon.
11 alla cependant vers la fin d'août passer quelques
jours à Rouen, et, le 30, retourné à Paris, il écrit qu'il a aujourd'hui M. Chéruel à dîner ; que c'est encore quelque chose de Rouen, et qu'il lui semble qu'il ne Ta pas quitté tout à fait.
Le 1" septembre :
Il n'a plus en ce moment que la mort....
Ou, si la vie est en lui, elle s'est réfugiée dans ]in pli du cœur si obscur qu'il ne sait point l'y voir.
MIGHELET ET SES ENFANTS. 11 i
Le 4, il s'inquiète d'être sans nouvelles.
Pour lui, il ne va guère bien, d'esprit, ni de corps. Il ne prévoit plus rien en ce monde. Plus il essaie et moins il désire, le monde se ferme pour lui.
Sa seule espérance, c'est que maintenant D... vivra.
Quant à lui, il ne peut se figurer qu'il se remette jamais. La solitude y ferait peut-être quelque chose, s'il recouvrait la faculté du travail; il lui semble qu'il descend une pente rapide, où rien ne l'arrêtera.
Toute son industrie, en ce moment, (Jit-iU c'est de vivre hors de lui-même. 11 y est trop mal.
Un grand changement, cela parait assez, était en train de,s'opérer dans les pensées de Michelet. Les commentateurs attentifs^ sans doute ne manqueront pas de remarquer qu'il ne publia rien en 1842 et rien en 1843. Jamais un pareil fait, dans sa vie, ne se renouvellera. Le drame auquel nous venons d'assister et dont il était malade, en fut la cause principale ; mais il était aussi, dans ses idées, en pleine crise. Il achevait le Louis XI où déjà se pressentent les lueurs du monde moderne ; ce livre
ne devait paraître qu'en 1844; mais, immédiatement après, que publiera-t-il ? Le Prêtre,
Proudhon a éci^it dans sa correspondance (16 juillet 1858) parlant de Michelet : « Quel prodigieux chemin a fait cet homme I catholique zélé sous la Restauration, aujourd'hui révolutionnaire comme vous et moi...!»
Eh bien I ce prodigieux chemin, c'est au spectacle de cette douleur, dans cette cruelle année 1842, qu'on le vit s'accomplir. Michelet d'avant et Michelet (Taprès cette année-là, ce n'est plus le même homme. Une révolution si profonde ne se pou- . vait produire sans un ébranlement général ; sa santé en fut quelque temps compromise. On retrouve Texpression naïve de cet état maladif dans une lettre du jeune Chariot, qui avait alors douze ans ; il venait d'accompagner Son père dans une promenade de quelques jours à Rouen, et dans une autre course plus lointaine, d'où M. Michelet était revenu un peu moins souffrant, car la crise de santé n'était alors qu'au début. L'enfant écrivait donc, le 7 septembre :
« Nous sommes arrivés assez bien portants à Paris. Papa se plaint de tiraillements de cœur. Il a beaucoup de peine à se mettre au travail, il nous dit toujours qu'il va mourir. Heureusement qu'il vient
de peine à se mettre au trayail, il nous dit toujours qu'il ne pourra plus travailler, et toutes ces pensées-là nous attristent ma sœur et moi. d
D..., le 17; étant allé quelques jours à Paris, transmettait au Tôt ces détails :
« J'ai trouvé à M. Micheletla figure plus pâle
et quelquefois vi^blement altérée ; il souffre de la poitrine et du cœur. Mais ce qui est beaucoup plus grave, c'est que moralement il semble très-malade, plus que je ne m'y attendais. Il y a trois jours, il disait ne s'être jamais senti plus bas. Ses enfants sont inquiets et fatigués de cet état. Il y a danger que dans cet affaissement sa santé ne se prenne. 11 s'acbarne au travail, et sa difficulté de production le désespère. Presque toutes les nuits il les passe à lire d'anciennes chroniques, ne pouvant dormir. Il ne voit personne. Ces deux jours-ci je me suis mis le matin à mon ancienne place de travail dievant lui à son bureau. Nos repas ont été animés par la conversation, mais le mal est profond et s'alimente sans cesse... »
Michelet lui-même écrit à N..., le 21 septembre, que sa vie est plus solitaire qu'elle n'a jamais été, que c'est pour lui un travail, une difficulté de voir des hommes ; il est brouillé avec le monde, autant qu'avec la destinée...
il4 MIGHBLET ET SES ENFANTS.
Enfin, trois mois plus tard, au milieu de décembre , il alla^it reprendre son cours. D..., le 24, écrivait à N...:
<( Toute la journée du jeudi (l'ouverture du cours) nous causâmes M. Michelet et moi. Je ne le quittai presque point et l'attendis pour aller avec lui au Collège de France... Me parlant d'une petite page de programme qu'il venait d'écrire : « Je ne « puis rester court, me dit-il ; ce que j'ai à dire, c'est «moi-même. »
« L'affluence était si grande que je ne pus entrer dans l'amphithéâtre. Dès deux heures et demie tout était plein, même les corridors. Plus de trois à quatre cents personnes s'en sont allées sans entrer. J'allai vite rejoindre M. Michelet dans la salle d'attente des professeurs. Pendant qu'il se chauffait les pieds, je demandais avec effroi, entendant le bruit du public : « N'y a-t-il que cette petite porte « qui nous sépare? — Oui, me dit-il en riant, de « ce monstre à mille tâtes. d
<( Pour moi, mon cœur battait bien fort, je ne savais comment j'affronterais tous ces regards en entrant avec M. Michelet. J'ouvris un volume de Calderon que j'avais avec moi : La Vida es Suéno^ « la vie est un songe ! »
La reprise de son cours fut pour Michelet une véritable résurrection : Nonmoriar sed vivamjVèpétait-il souvent.
Quant à D..., on le voit, grâce aux soins, grâce à l'amitié vraiment paternelle de M. Michelet, il se reprenait à la vie... Mais le père fit-il seul ce miracle? Sans entrer dans des détails Intimes, disons que M"* Adèle Michelet, qui avait voué une profonde affection à M°* D..., et qui conserva pour sa mémoire une sorte de culte, s'était de plus en plus attachée à son fils au milieu de si cruelles circonstances, et qu'elle voulut le sauver (comme eût fait Pauline Rousseau, sa mère).
D..., trente-six ans plus tard, dépose ce témoignage : •
a Elle avait pris le parti de me sauver, et elle ne se démentit pas un jour, pas une heure. Cette jeune
fille y qui n'avait pas dix-huit ans, fut constamment forte, infatigablement dévouée dans les soins qu'elle donna à ma mère, dans la vie qu'elle prodigua à son fils. Sans elle j'eusse péri misérablement de chagrin. Les médecins en appréhendaient un effet d'étiolement durable. Elle me protégea contre ces atteintes profondes dont on ne se relève pas. »
D... s'était donc remis à l'étude, il eut d'abord à corriger tes épreuves d'une édition nouvelle de Y Histoire romaine. Puis il reprit le droit en vue de l'examen; mais entre deux il commentait Shakspeare. La correspondance aussi avait repris son train. On recevait, au Tôt, très-exactement et trèsbien faits, les comptes rendus des cours du Collège de France, de la Sorbonne, de l'Observatoire, etc. ; visites aux Musées avec M. Michelet^ auditions de concerts du Conservatoire; aucune impression, aucun fait de cette vie intime et studieuse n'était négligé. C'était, au point de vue de la chronique, le meilleur des journaux.
Et ce journal presque quotidien, plein de détails curieux, pris sur le vif, très-bien exposés, appréciés en toute naïveté, en toute équité, destiné à un seul lecteur! Mais aussi avec quelle attention, quelle
émotion, ce journal était lu par son unique abonné, assis, s'il faisait beau, au coin de quelque bois ou de quelque prairie, et devant un grand feu si c'était en hiver.
Pour donner au lecteur quelque idée de ces communications entre les deux amis, il faudrait qu'ici et là, dans ce récit rapide, s'ouvrissent des parenthèses de plusieurs volumes. Ces parenthèses, le lecteur les aura dans les Mémoires que prépare le gendre de Michelet. En attendant nous continuerons, sans trop l'encombrer, ce récit destiné à leur servir de Préface.
M. Michelet avait repris son Louis XI, mais il ne retrouvait point son ardeur d'autrefois ; l'histoire le passionnait moins. D'autres voies l'attiraient. 11 eut un instant la pensée d'écrire une biographie de M"*** D.... Là encore, disait-il, il retrouverait
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Thistoire ; il la retrouverait non plus dans le passé lointain, mais dans son actualité vivante par Tindustrie qui avait créé les Fantelin, les Ribard ; par Elbeuf et par Rouen, les deux villes où ils avaient vécu. Et puis, par Pierre Fantelin, le jeune avocat, frère de M"' D..., il était conduit à dire sa pensée sur la politique, sur le parti libéral, sur l'éloquence du barreau, même sur la poésie contemporaine et ses tendances.
Il eut quelques semaines ce livre dans l'esprit, réunit des notes, relut son journal où presque jour par jour il avait recueilli tant de conversations judicieuses de M"* D... Cette histoire, qui eût été celle de sa propre transformation^ aurait montré qu'il n'avait pas sans résistance adopté les idées libérales, et qu'il n'y arriva que pour les dépasser vite.
Un jour, à Bihorel, M*"' D..., tout imbue des idées de ce frère auquel la mort avait donné encore plus de prestige, venait de parler de Benjamin Constant, et des autres orateurs libéraux de la Restauration.
« — J'étais en ce temps-là, dit Michelet, plongé « dans le moyen âge, mais ces noms vinrent de la « rue un matin jusque dans ma retraite. Je voulus (( donner un coup d'œil à ceux qui les portaient. « Malheureusement je m'y pris mal : j'appliquai
« contre mon œil le gros bout de la lorgnette ; ils « me parurent petits, et je repris mes chroniques. » La lutte contre les Jésuites étant survenue^ ce projet de biographie de M""^ D... fut abandonné ; mais Michelet manifesta le désir que quelqu'un a\ec ses notes écrivit cette histoire.
Pendant que D..., à Paris, chez M. Michelet, préparait son examen, N..., installé au Tôt avec sa famille depuis une dizaine de mois, commençait de s'y accHiuater, doucement bercé au bruit de la roue et des pilons de son moulin. Très-sensible d'ailleurs aux charmes de cette vallée délicieuse, il s'habituait à la vie rustique et prenait racine au bord des jolies sources qui égayaient le petit domaine. Tout naturellement il rendait compte aux amis, lui aussi, de tous ses faits et dits notables. Promenades, causeries avec les paysans, observations, réflexions, folies même s'en allaient rue des Postes...
D.... lui répondait:
« 23 janvier.
« M. Michelet m'a donné une eau-forte de Rembrandt : un philosophe se réveille la nuit pour travailler, lorsque dans sa fenêtre il aperçoit le soleil en conjonction avec une planète, et une main mystérieuse lui montre des signes cabalistiques dans le soleil. Debout à sa table, il regarde pour fixer cette révélation de l'avenir. Cette composition est empreinte des hallucinations du travail solitaire, de toutes les visions qu'un homme vieilli dans les sciences secrètes peut voir dans sa fenêtre. »
Ces hallucinations du travail solitaire ne sont-elles pas un peu la caractéristique de Michelet lui-même ? D... ajoute, dans la même lettre, que l'historien professeur « a refait dans sa leçon de jeudi la légende de sainte Geneviève. Et, le 30 janvier 1843 :
a Je ne vous ai rien dit aujourd'hui sur une des plus importantes leçons que M. Michelet a faite jeudi dernier sur la vie intérieure au cinquième siècle, lorsque l'empire romain n'était plus dans la Gaule et que les monastères n'étaient point encore : il a montré la famille commençant d'elle-même et régénérant le monde »
Cette leçon, étrange et fantastique quahtà la forme , mais au fond pleine d'intuition et de génie, recueillie le jour même par D... et tout de suite envoyée à N.., a été, il y a quelques années, publiée dans le Journal de Rouen.
Le 18 février (1843) nouvelle lettre àN..
a M. Michelet me disait jeudi, avant de .partir pour son cours : a Plus je poursuis ma pensée, plus a j'ai besoin de croire qu'elle s'adressera intelligentiy a et qu'elle sera continuée. Personne individuelle- « ment ne me comprend mieux que vous. »
— Oui, peut-être, car tout cela m'importe plus qu'à personne, mais je n'aurai point la force de poursuivre. Autre chose est de comprendre ou de représenter.
« — Mais croyez, Alfred, que vos épreuves vous « y amèneront. Plus vous serez entravé de corps, « plus vous aurez d'élan d'esprit. Vous leur serez « reconnaissant plus tard. »
« M. Quinet a fait vendredi une leçon de génie sur la folie du Tasse. »
Malgré cette ardeur d'étude, malgré ces relations et ces amitiés si précieuses, D., âme simple, passion-
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née pour la nature , toute faite pour les champs et la paix, se sentait quelquefois dépaysé, comprimé^ étouffé, manquant d'air et de verdure.
Ainsi, aux approches du printemps (1843) le 25 février, il écrit à N.. :
« Oppressé que je suis entre le Code civil et le Code de procédure, vos lettres m^apportent un peu de Vair de vos bois, un peu de votre sérénité et de ce$ heures heureuses, à jamais vivantes, que nous avons passées ensemble. J'attends vos lettres comme le printemps, car je n'en espère point d'autre.
« J'ai toujours dans la pensée la promenade que nous avons faite dans la vallée de Cailly. . . »
Et, le H mars :
« Nous vivons singulièrement solitaires, mon ami ; aussi vos lettres sont-elles nos meilleures visites. Écrivez-nous souvent, vous faites plus, en nous écrivant que vous ne le croyez... »
C'est-à-dire qu'à ces reclus du travail el de l'érudition, N... faisant respirer^
Prés, boutons, fleurs, et herbes posoïantes,
les « remettait en nature », comme dit Rabelais.
vu
L'union déjà si grande entre ces amis allait se resserrer encore.
D..., en avril, écrit à N... :
<< Que j'ai à vous dire, mon ami I Depuis ma dernière lettre, mon père a écrit à M. Michelet, ei lui a fait pour moi la demande en mariage. M. Michelet lui a répondu, le jour même, qu'il agrée la proposition, etc., qu'il irait au commencement de juin à Rouen, et qu'ils fixeraient ensemble Tépoque. Vous aurez sans doute lu cette lettre avant de me revoir, mon père vous la donnera aussitôt qu'il vous verra.
<i Je ne sais quel sera le résultat des conversations des deux pères^ mais je vous assure que je
MICUELET ET SES ENFANTS. i27
ferai tout de mon côté pour hâter les choses. Cet état d'incertitude et de contrainte me pèse trop, lime tarde d*entrerdans cette vie nouvelle où j'aurai plus de liberté et un véritable intérêt à vivre.
Il fut convenu que pour D... les trois ou quatre mois qu'on voulait encore attendre seraient passés partie au Tôt et partie à Bihorel. Jamais encore il n'y avait eu pour N... et pour D... pareille occasion de causer. Il y eut des promenades à cheval et à pied dans les vallées de Clères, de Gailly et dans tous les entours, qui durèrent ou des après-midi ou des matinées tout entières. Pareil élan, pareil enthousiasme s'est-il jamais rencontré ? Causeries, lectures, jardinage, alternaient avec la promenade. D... n'en poursuivait pas moins l'étude du Code pénal, en vue d'un prochain examen, qu'il préparait dans les heures où N... avait à vaquer aux affaires personnelles. 11 est douteux que les deux amis aient jamais passé ensemble de meilleurs moments.
Cependant Michelet, qui s'ennuyait dans sa solitude à Paris, et qui voyait d'ailleurs ses deux enfants désolés de l'absence du cher D. . ., le fit revenir.
A ce moment commençait au Collège de France contre les Jésuites la lutte de MM. Michelet et Quinet, auxquels ne tarda pas de se joindre le poète polonais, Adam Mickie wicz .
De retour à Paris, D... écrit au Tôt :
« Je suis bien arrivé. M. Michelet était à m'attendre avec Charles dans la cour des Messageries...
« M. Michelet était dans un extrême affaissement. Je craignais beaucoup de ce découragement moral dans un si grand état de fatigue, mais les Jésuites sont venus à point : depuis huit jours, plus que jamais, il est vivant, actif; il parle, écrit.
« Je vous envoie sa deuxième leçon reproduite tout au long dans le Siècle d'aujourd'hui.
« Décidément M. Quinet et M. Michelet se partagent l'attaque. C'est un grand spectacle...
a M. Quinet, mercredi, posera la question de la liberté d'enseignement au Collège de France. Sa leçon sera imprimée, je vous l'enverrai. Il faut que vous sachiez que M. Yillemain lui a fait recommander d'êlre prudent, car il pourrait bien fermer son
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cours (et cela avant que M. Quinet ail encore rien dit). Vous Yoyez combien les Jésuites sont puissants, ei combien l'Université se protège elle-même... »
« 22 juin.
« La brochure de M. Quinet et celle de M. Michelet (sur les Jésuites) paraîtront dans le même volume.
« Je ne vous ai point écrit d'un intéressant spectacle auquel j'ai assisté : c'est un dîner que M. Michelet a donné à Mickiewicz seul, et où Mickiewicz (dont vous connaissez l'orthodoxie) nous a parlé des Jésuites comme de ce qu'il y a de plus
contraire à la religion.
« M. Michelet est resté très-impressionné de cette visite. Nous irons tous ensemble avec M. Quinet à la dernière leçon de Mickiewicz^ mardi prochain. »
Ceux qui n'ont point entendu dans sa chaire l'auteur du Livre des pèlerins polonais ne peuvent se faire, une idée de cette éloquence à la fois mystique et sensée, sublime et familière. Debout, les mains sur sa canne, le corps en avant, l'œil inspiré, la voix émue et vibrante, avec les apparences d'un visionnaire céleste, c^étaient souvent les paroles du
plus, parfait bon sens et de l'esprit le plus pratique qu'il faisait entendre.
Alors que tant de voix dans les assemblées politiques et dans la presse parlaient sans cesse de déclarations de guerre en faveur de la Pologne, lui. Polonais, s'écriait :
« Remercions Dieu que la France n'ait pas marché sur l'Europe, en 1830 ! »
On ferait un recueil des mots, des cris passionnés et des nobles élans de Mickiewicz à son cours :
« Ne vous reposez point sur les perfectionnements de l'industrie : les machines n'ont point d'opinion, elles donnent raison au vainqueur. »
Mais il fallait entendre ces paroles, de la bouche même du poëte, on pourrait dire du prophète, tant il en avait l'aspect et la majesté. La phrase quelquefois n'était pas française, et l'accent ne l'était jamais; cependant quelle éloquence vraie et pathétique !
Il s'écriait un jour :
« La France ne pourrait-elle pas dire à la Pologne : Moi aussi j'ai mouru au quinzième siècle sous l'invasion anglaise, /aemowrw sous l'Espagne et la Ligue, j'ai mouru en 1815 sous l'Europe coalisée; et toujours je suis ressuscitée. »
Ce j'ai mouru répété trois ou quatre fois ne donnait à personne envie de rire.
id2 MIGHBLET ET SES ENFANTS.
Malgré la différence d'esprit des trois professeurs, Michelety Quinet, Mickiewicz, leurs trois cours se confondirent momentanément en une action commune : la guerre faite au nom de la justice à Tultramontanisme, au jésuitisme.
Une souscription s^ouvrit au Collège de France (1843), destinée à perpétue)^, le souvenir de cette lutte courageuse par une médaille, sur laquelle se trouvent groupés les profils de Michelet^ Quinet, Mickiewicz. On grava sur cette médaille le mot de saint Paul : Ut omnes unum sint.
L'époque tant désirée arriva enfin, et, le 9 août 1843, on put lire dans le Mémorial de Rouen :
« La commune du Boisguillaume a été, le 3 de ce mois, témoin d'une belle et touchante cérémonie : le célèbre historien, M. Michelet, membre de rinstitut, a marié sa fille, M'^' Adèle Michelet, avec M. Alfred Dumesnil. »
Un petit incident égaya la cérémonie. Le maire voulut adresser aux jeunes mariés une allocution et s'embrouilla complètement ; mais l'émotion qui était vraie tint lieu de discours.
il y eut, après le mariage civil, mariage religieux, car, malgré la lutte engagée contre les jésuites, la rupture n'était pas définitive encore avec
le catholicisnie. Michelet cependant à la sacristie ne fut pas sans un peu de gène et d'impatience : cela fut viable à ceux qui le connaissaient bien.
Le souvenir de M"' Dumesnil fut présent à la pensée de tous durant ce mariage qu'elle avait préparé, qui Teût rendue si heureuse^ et qu'il ne lui fut pas donné de voir se réaliser..