LIVRE TROISIÈME
11 y eut un voyage de noces ; mais ce furent M. Michelet et Charles qui le tirent. Ils allèrent se promener en Suisse , tandis que les heureux mariés restèrent à Bihorel, se contentant de promenades à Dieppe, au Tôt, à Vascœuil, maison de campagne appartenant à la famille Dumesnil, située^ sur les confins de la Seine-Inférieure et de FEure.
Le 5 août, la jeune M"" Adèle écrit à son père et lui dit combien elle a eu le cœur gros de cette séparation... Michelet, poste pour poste, répond que lui aussi n'a pas moins senti cette sépa* ration si nouvelle.
Mais une inquiétude lui vient : son gendfre a un
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peu mal au pied. Ne va-t-il pas se fatiguer dans ses courses réitérées avec la chère Adèle, au Tôt et à Vascœuil ?
Puis, le 10 et le 14 août, il écrit de Lyon et de Genève, d'admirables lettres à son père. Il se remet à VHistoire de France, prépare le volume sur Louis XI. De Lausanne, il annonce que, peut-être, il n'ira pas très-loin en Suisse, et qu'il se contentera de descendre tout le Rhin, c'est-à-dire « de suivre à la trace Charles le Téméraire. »
De bonnes et charmantes lettres étaient adressées aussi aux jeunes mariés. Mais ils ne recevaient pas seulement les lettres de M. Michelet et de Charles, ils avaient celles de M. Michelet père qui, de son côté, veillait à ce qu'ils ne se sentissent pas séparés de la famille ni même éloignés de cette chère maison de la rue des Postes. M. Michelet père écrit à Dumesnil,le 13 août:
' « ... J'écris aujourd'hui à Jules, et je lui appB^nds que les Jésuites, ne voulant plus l'avoir pour voisin, se décident à déménager. On n'a pu me dire encore où ils vont. Cela ne me surprend pas ; ils ne se trouvent pas assez à leur aise. Nous allons arriver à une quatrième édition (du livre des Je- ^ suites). »
Le 7 septembre, Michelet, de retour à Paris, en-
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voie Charles qui a maintenant treize ans rejoindre à Dieppe les jeunes mariés. Mais voilà qu'il apprend avec épouvante, comme toute la France, « la déplorable noyade de mademoiselle Hugo, « conduite pourtant par son mari et son oncle, « capitaine de vaisseau et qui connaissait si bien w la contrée et la plage. » Il tremble pour Charlot: le 8, recommandations à ce sujet, et, le 10, nouvelles recommandations. Il vient de lire « une « chose funèbre, qui effraie l'imagination, le feuil- « leton du Siècle sur la mort de ces pauvres Hugo. » Le 12, ses terreurs recommencent, ayant appris que Charles se baigne dans la mer. Enfin, aux derniers jours d'août, il vient à Rouen pour reprendre Charles qui va rentrer à sa pension ; et les jeuneS^ mariés, après cette entrevue, s'en vont à Vâscœuil, où ils passèrent le reste de l'automne.
Bâtie, dit-on, au temps de Philippe-Auguste, la maison de Yascœuil avec sa tour de \idame, son pigeonnier féodal, ses meurtrières, ses murs en grès d'un mètre d'épaisseur, se trouve à l'entrée de la forêt de Lyons, dans un lieu admjtrable, au confluent de trois rivières: l'Andelle, la Crevon, l'Héronchclle.
C'était au moyen âge une petite citadelle, un poste d'observation militaire on ne peut mieux situé. Une série de postes semblables remontait toute la vallée d'Andelle, depuis Charleval jusqu'à Forges-les-Eaux, où cette rivière a sa source.
La maison au xvii* siècle servit de rendezvous de chasse à la famille de Longueville. Dans
les derniers temps plusieurs poètes Tavaient visi* tée : Désaugiers, Armand Gouffé, Gentil, Tavaient égayée de leurs refrains. Mais le manoir, au milieu de sa solitude, entouré de murs tapissés de lierre, n'en conservait pas moins sa mélancolie imposante.
C'est là que Dumesnil avait passé son enfance avec sa mère, son grand-père, M. Fantelin, pieux et doux vieillard, qui lui donna ses premières leçons.
Maison austère et silencieuse d'où Ton n'entend que le murmure des eaux de la Crevon qui coule rapide au fond du jardin et les bruits du vent à travers les grands arbres.
Les jeunes mariés vécurent là quelque temps, N... vint les y voir ; il y fut reçu comme un frère. On causa, on courut le pays, on fit mille projets...
Cependant Michelet, à Paris, aux Archives, est tout à son Louis XI dont rien ne saurait le distraire... « Je ne vis point, j'écris.,»
Quanta N..., content du bonheur de son ami, il était cependant revenu de Yascœuil un peu triste : il sentit mieux sa solitude... Cette impression ne fut que trop visible. MicHelet, attentif à tout ce qui concerne ses amis, en fait la remarque dans une lettre à son gendre : « N... a écrit à Charles une lettre
OÙ il tâche d'être gai. Il faut le relever... » (12 octobre.)
Dumesnil, au contraire, plus vivant que jamais, travaille, court, voyage, tient tête aux affaires de fortune les plus embrouillées ; dans sa correspondance active, affectueuse, il est plein des plus beaux rêves ; et pourtant on sent que Tautre ami lui manque, ou que du moins il ne trouve plus en lui ce qu'il y trouvait autrefois : une âme vibrante à toute émotion. Il tâche à le réveiller, et, pour cela, il lui parle de tout à la fois : science, art, littérature, histoire, philosophie, religion, jardinage; les anecdotes, les portraits des contemporains, les conversations avec toutes les célébrités s'entremêlent dans
ses lettres.
Et cela même ne suffit pas à son activité, surtout
à son besoin d'écrire. Si N... n'est pas bien disposé à l'entendre, il n'en prendra pas moins curieusement des notes.
C'est là qu'on peut suivre jour à jour la marche de la polémique conire les ultramontains, on dirait aujourd'hui contre les cléricaux. Mais la question était alors bien moins radicale et absolue qu'elle ne l'est maintenant. On combattait les jésuites et les ultramontains, mais on restait chrétien. Les deux professeurs, Michelet et Quinet, se préoccu-
paient éyidemment chaque jour davantage de la question religieuse. Michelet, dans son agitation et son impatience, répète que la devise du duc de Bourgogne : J'ai hâte est plus que jamais la sienne.
Dans les premiers jours de septembre 1843, il entretient Dumesnil de la réponse de M. Quinet à l'archevêque de Paris ; il voudrait, lui aussi, montrer que le monde moderne est plus religieux que leur lettre morte. « Les pierres vives que, depuis « trois siècles, les chercheurs ont laissées, s'édifient (1 admirablement. »
Le 9 décembre, Michelet, occupé de porter \(t Louis X/aux journalistes, dit à son gendre, en rentrant, que Tun d'eux en dix minutes a fait un article sur le volume sans le lire « il lui a suffi de le palper. »
Le 12, au dtner avec son père, sa fille et son gendre, il dit qu'il vient de voir la Réponse d'un solitaire (pamphlet affreux contre le livré sur les Jésuites), affichée sur Notre-Dame ; alors il s'écrie :
«0 pauvre maison, combien tombée sous un « tel maître ! »
Le 15 : il « se sent mort parce qu'il n'écrit pas, » il était occupé depuis deux jours à expédier le Louis XI.
Le 16 : il explique pourquoi Tartuffe est venu
si tard, é'est qu'avant le dix-septième siècle la famille n^existait pas, qu'Orgon n'était pas le maitre chez lui, et qu'il n'y aurait pas eu comédie si , comme au moyen âge, Tartuffe eût été le maître reconnu.
Le 17, il dit à Dumesnil « je sens que j'ose plus. »
Le 20, Toici une histoire : « M. Michelet, cette nuit, a été réveillé par le portier qui était sommé d'ouvrir par deux jeunes gens qui se disaient antijésuites, et voulaient lui parler. »
Et Michelet, le matin, racontant Taventure, ajoutait gravement :
« Un homme politique doit avoir sa porte ou- « verte toute la nuit... »
Ah I voici sans doute qui va intéresser N..t aussi en sera-t^il tout de suite informé.
Le 24 décembre 1843, Michelet va présenter à Béranger son fils et son gendre , et lui offrir son livre. C'était la deuxième fois que Michelet le visitait. Quelques mois auparavant, le 28 juillet (avait-il exprès choisi cette date glorieuse pour le chansonnier?), il était allé lui offrir le volume où sous ce titre : les Jésuites^ Edgar Quinelet lui avaient réuni leurs leçons de Tannée au Collège de France. Michelet n'avait pas hasarde sans quelque inquiétude cette première visite au plus satirique, au plus gaulois de nos poètes ; il savait que Béranger avait écrit à un jeune homme : « Ne vous fiez à la brillante et dangereuse école de Michelet. » Il fut cependant on ne peut mieux accueilli, et, le soir
même, il écrivait à Dumesnil (à Bihorel) qu'il était allé le matin chez Béranger, qu'il était encore rayi, préoccupé de sa conversation, si judicieuse, et au fond si élevée, ajoutant qu'il le trouvait « digne de a cette immense popularité. »
Mais cette fois, il retournait chez le poëte accompagné de son fils et de son gendre.
D..., en rentrant, fit le compte rendu suivant de cette visite qui était pour lui la première.
« Le 24 décembre 1843, nous allons, M. Michelet, Charles et moi, à onze heures, en petite citadine, chez Béranger. Nous quittons la voiture Barrière Bleue à Passy. Béranger demeure rue Vjneuse. Mon émotion est grande dans cette rue avant de savoir où est la maison, et dans la maison plus encore avant d'entrer chez lui. Une vieille demoiselle, les cheveux pomponnés comme sous la Restauration, nous ouvre, et nous montons jusqu'à la mansarde, Conduits par une jeune fille. D'une fenêtre de l'escalier j^aperçois un petit jardin que Béranger cultive lui-même, avec une allée au fond.
« Béranger était quelque part, d'où il sort pour nous faire entrer. Cette introduction, rapide et vulgaire, me mit de suite dans la vraie situation, surtout quand je vis, sans tarder, sa figure paraître brusquement derrière la porte. Nous entrâmes dans
une petite chambre mansardée, où était son lit, tendue partout en raies bleues et blanches et tapissée d'une moquette : deux fauteuils longs, des livres entassés sur un petit secrétaire en noyer, une table à écrire, quelques médaillons et dessins.
«M. Michelet lui offrit son livre {Louis -X7), et me présenta. Déranger, tout en rallumant son feu, lui dit :
— Il est bien jeune.
« M. Michelet ajouta :
— C'est un sage.
Et comme, à propos du feu que Déranger soufflait toujours, M. Michelet disait que, le matin, dès six heures^ je fais faire mon feu :
— Eh bien ! moi, qui n'ai pas de domestique, je le fais moi-même.
î< Déranger nous dit qu'il nous recevait dans sa chambre, qu'il avait eu toujours besoin d'avoir un chez lui ; qu'il vivait avec une amie âgée de soixantequatre ans, que lui en avait soixante-trois ; qu'il était sans infirmité, bien qu'il eût été très-gravement malade pendant trois mois l'été dernier ; que c'était peu rassurant pour deux vieillards de vivre seuls et de ne pouvoir être entendus de personne, s'il leur arrivait quelque chose la nuit ; qu'il mangeait en bas, au premier, en pension chez sa propriétaire, femme d'un vieux militaire.
(( Puis la conversation s'engageant, il demanda où était M. Quinet.
— En Espagne.
— Il voyage toujours... » Bérangerlui reproche de mêler a sa prose un peu trop de poésie^ d'être un peu vague, sauf dans le livre des Jésuites,
— Vous avez rendu un grand service, ditril à M. Michelet, autant que peut le faire un livre aujourd'hui.
— Je voudrais maintenant atteindre des racines plus profondes.
— De mon temps, c'était beaucoup plus aisé de saisir le public : il y avait deux camps ; on avait tout le camp pour lequel on écrivait. Aujourd'hui on a tout le monde et l'on n'a personne entièrement.
« Béranger là-dessus citait l'exemple de Lamartine qui « dit éloquemment ce que tout le monde sent. »
— Eh bien ! reprenait-il, Lamartine a peu de gens à lui ; on a affaire à un public éclectique.
« De là une plaisanterie sur Cousin auquel il dit un jour qu'il a basé sa philosophie sur rien,
« Puis il en vint à Louis XL II critique M. de Barante qu'il a entendu lui-même attacher trèspeu d'importance à son livre.
« 11 est familier avec Commines et très au courant de l'histoire de France.
— Quentin Durward fut le premier roman de Walter Scott qui me fit soupçonner la science historique , mais combien il savait peu !
« Il ne lui pardonne pas d'avoir fait venir Louis XI de Plessis-lez-Tours à Péronne.
— C'est parce qu'il avait été à Péronne, ajoutait judicieusement le poète, qu'il s'enferma à Plessislez-Tours : le vieux renard ne s'est mis au terrier qu'après avoir perdu sa queue.
« Puis on parla d'histoire en général. Béranger critique vivement Augustin Thierry d'avoir transformé en opprimés les Saxons, qui étaient des Normands et des oppresseurs.
— C'est faux, c'est faux! c'est faux, répétait-il ; et, quand il corrigeait ses épreuves, je l'ai dit à Thierry : Suivre ainsi ces influences de races dans la fusion des générations, c'est comme si un homme, du pont de la Concorde, s'amusait a distinguer les eaux de la Marne des eaux de la Seine...
De même pour ses Communes, je lui ai dit que nous ne procédions pas de là, et que c'était un
grand bien, car nous n'aurions pas notre centralisation. C'est de l'alliance du peuple avec la royauté et la bourgeoisie que nous procédons. Ces recherches sont comme celles des vieilles armures, quand on a la poudre à canon. »
\l\0 MICHRLET ET SES ENFANTS.
« En parlant de notre mauvais gouvernement, il voit, dit-il, avec peine la désorganisation de l'administration.
— J*ai peur que l'idée que j'ai ne devienne commune : qu'un gouvernement représentatif est inconciliable avec une bonne administration. Mais, après tout, nous sommes un peuple qui pouvons vivre sans lois. C'est la Providence qui nous gouverne. Nous sommes des grands seigneurs qui faisons administrer nos affaires par des intendants et les chassons quand ils nous déplaisent. La France est le pays de l'inspiration .
« Béranger a été très-sensible au bon accueil que lui a fait l'autre jour M. Michelet père, et promet de revenir voir M. Michelet. Pourvu, dit-il, que je sois à six heures chez moi.
« Il a les veux, le front et le haut du nez infiniment spirituels. Il est très-bien conservé, gai, animé, causeur, et trouve que M. Michelet s'en va bientôt.
« Mais cet intérieur est triste. Cependant tout cela est relatif, et il est bien mieux sur cette montagne que dans Paris.
.« Je dis, en sortant, à M. Michelet :
— C'est bien là l'idéal deN... Ce qui me frappe surtout, c'est le parfait bon sens. Mais il dit souvent: « Où allons-nous? »
MlCHELET ET SES ENFANTS. 151
<« Au milieu de la conversation, il dit à Charles et à moi avec bonhomie :
— Jeunes gens, approchez donc du feu ; ne comptez pas trop sur le feu de la jeunesse.
« Nous allons à pied jusqu'à la place de la Concorde. Je prends part, de temps en temps, à une conversation intérieure que M. Michelet a en lui sur Téclectisme du public. Ces paroles de Déranger l'ont beaucoup frappé. »
Oui, les paroles de Déranger avaient vivement frappé Michelet ; mais cela était arrivé dès sa première visite, et cela se renouvela chaque fois qu'il le revit par la suite.
Cette impression profonde, ce brusque rappel de rêverie à raison, il Tavait éprouvé même avant de connaître le poète et ne sachant de lui encore que ses chansons. Un jour, à Dihorel, on le vit entrer au salon tenant un volume, et il dit tout ému, en déposant le livre : « — C'est Déranger. On n'en « peut pas lire plus de trois chansons à la fois. On « en est nourri pour un mois. »
Mais je ne sais si le causeur en Déranger ne lui paraissait pas encore supérieur au poëte. Pour bien se rendre compte de l'impression qu'il éprouvait en présence du chansonnier, il faut se rappeler que jusque-là, resté plongé dans le moyen âge,
tout avait été rêve pour Michelet. La littérature n'était d'ailleurs en ce temps-là que rêves et visions. L'esprit humain semblait tourner au somnambulisme. Edgar Quinet venait d'avoir cette grande vision di'Ahasvérm. Le livre alors si populaire de Lamennais, les Paroles d'un croyant j n'était qu'une vision sublime. Il y avait eu les visions de Ballanche. Hugo avait dû voir en rêve Notre-Dame de Paris. Lamartine en était aux rêveries de la Chute d'un ange. Chateaubriand rêvait de son Roy, de sa Foy. On eût difficilement trouvé une page dans les écrits du temps où ne revînt le nom de ce sombre et terrible rêveur, Dante, et où ne fût faite quelque allusion au Faust de Goethe. Les arts même^ peinture et musi({ue, nous reproduisaient ces fantas* magories.
Or, ce qui impressionnait si vivement Michelet chez Déranger, c'est qu'on se trouvait avec lui hors du rêve. Plus de visions ! Dans sa chambrette au papier bleu et blanc, c'était la pleine lumière.
Eh I pourtant le bonhomme avait-il échappé tout à fait à la contagion, et n'avait-il pas, lui aussi, quelque peu rêvé de son vieil empereur, qui, du reste, en avait fait délirer tant d'autres, et de qui Victor Hugo disait : Nous t'avons pour Dieu, sans l'avoir eu pour maître. La vérité, néanmoins, est
que nul poète au dix-neu\ième siècle n'a moins rêvé ^ que le chansonnier. Personne autant que lui ne contribua à désensorceler Michelet, au moins pour un temps. Car Thistorien sera repris plus tard de ses visions moyen âge, qui nous vaudront la Sor^ cière.
Au récit qu'on vient de lire de la visite au poëtc, Dumesnil ajoute :
« Le soir je fais lire à M. Michelet, dans Béranger, les Quatre Ages historiques, le Juif errant et
Jeanne la Rousse. Nous sommes bien émus.
« — Pour faire des choses si exquises il faut « des années, » dit M. Michelet. »
Le beau-père et les enfants s'étaient réinstallés rue des Postes : les repas avaient lieu en commun^ mais le gendre occupait avec sa femme un appartement dans un corps de logis distinct. On avait repris en famille la vie tranquille et studieuse : le travail assidu, les causeries intimes, toujours élevées et austères, faisaient comme autrefois le fond de cette vie. L'union était parfaite ; cependant, il y avait quelquefois au coin du feu, le soir, de terribles disputes. Pour la religion? non ; pour la politique? bien moins encore. Le sujet sur lequel on ne pouvait s'entendre, c'était la médecine. Chacun dans la maison avait son remède, et eût voulu l'imposer aux autres, sinon par la force, au moins par la
persuasion; chacun prêchait et vantait sa drogue. M. Michelet n'avait de confiance qu'en Thuile de .croton tiglium. M. Michelet père n'admettait que les pilules écossaises. Mais le gendre, lui, n'entrait 60 extase qu'à Tidée de se poser des moxa. Ces discussions causaient une indicible joie à Chariot et à la jeune M"** Adèle.
Jamais Michelet n'eut la vie plus intime qu'en cette année 1844. Les soirées se passaient entre sa fille, son fils et son gendre, en de délicieuses lectures dont on retrouvera le souvenir encore vivant dans les Mémoires de Dumesnil. C'était surtout Molière qu'on lisait ainsi en famille ; et les commentaires de Michelet, conservés religieusement par son gendre, étaient pleins d'imprévu et d'originalité. V École des femmes, F Avare , le Misanthrope, Tartuffe, les Femmes savantes, furent ainsi interprétés. 11 faut ajouter que Michelet et M"' Adèle étaient deux lecteurs parfaits des vers et de la prose de Molière.
Ces soirées étaient quelquefois égayées par des visites imprévues ou originales. Ainsi, le 9 janvier 1844, D... rendait compte à M. Michelet d'une leçon deMickiewicz entendue dans la journée. Il lui redisait quelques paroles éloquentes du célèbre poëte polonais :
« Pour avoir l'idée deFayenir, pour connaître yos amis et vos ennemis, rentrez en vous-mêmes, élevezvous par l'enthousiasme, par l'intuition. Toutes les nations n'ont point cet organe d'intuition. Il n'est point chez l'auditeur allemand, fatigué de formules, dont le cerveau seul est rempli, et dont le cœur n^est sensible qu'aux plaisirs matériels. En France, au contraire, à toute parole vivante la poitrine s'élève, la paupière s'élargit et la main droite s'avance pour l'action.
(( Cette intuition augmente dans le monde et se manifeste par l'admiration de l'art, de la nature. Ce dernier sentiment pénètre de plus en plus dans les masses.
« C'est lui qui ralliera vers l'avenir, sans acception de rang, tous ceux qui ont ce sentiment de l'intuition ; et, à Tétonnement des docteurs de la loi, donnera la vraie législation religieuse ; et cela viendra de ceux dont ils Tattendaient le moins* »
Michelet écoutait et commentait avec émotion ces paroles si favorables à la France, si sévères pour l'Allemagne, lorsqu'arrive un Allemand, Ouimpert, qui donne pour prétexte à sa visite le désir de demander à M. Michelet quelles sont les sources que Weiss n'a pas consultées dans son histoire de la décadence de TEspagne. Michelet impatienté,
MICHELET ET SES EiNFANTS. lo7
irrité, se met à dire un mal horrible de Schiller et en particulier de sa Pucelle d* Orléans et de la Guerre de Trente ans, préparation à Wallenstein. Étonne-, ment inexprimable de Guimpert. Michelet est pris alors d'une mélancolie noire :
— (( Il faut, dit-il, que je change ma vie, que je ce dine plus tôt, que je me couche à huit heures. »
Et tous ces projets de réforme pour éviter Tennui des visiteurs d'outre-Rhin.
Le dimanche 4 février, à la messe avec ses enfants, Michelet fait lire à son gendre l'épitre de saint Paul sur la charité en lui disant :
« — C'est complet pour tous les temps ; il fait c< écrouler la voûte du Temple. Combien il est des ce nôtres I »
Des nôtres ! saint Paul lui apparaît alors comme un révolutionnaire.
Et, trois ans plus tard, en 1847^ dans son Introduction à rnistoire de la RévolutioUj Michelet jettera Fanathème à ce même saint Paul, comme au véritable ennemi de la justice et de la Révolution.
N'est-ce pas le cas de répéter avec P. J. Proudhon : tt quel prodigieux chemin a fait cet homme I... »
N..) en avril 1844, allait passer quelques jours à Paris ; il y trouva Michelet préoccupé du Prêtre
158 MiCIIELET ET SES ENFANTS.
et plein de la lutte des Jésuites contre les Jansénistes. 11 eût voulu retrouver quelques-uns de ces derniers, et passa toute une après-midi avec N.. à en rechercher au moins un. Us ne le trouvèrent pas ; ils parcoururent à cette intention la paroisse Saint- Séverin, où s'étaient, dit-on, réfugiés les derniers jansénistes.
En mai de cette même année, on va encore a la messe; et Michelet s'y rendit avec N... avant de le conduire chez Déranger.
Dans le même mois, faisant au Collège de France une leçon sur la désymbolisation de la religion et du droit, il voit en Voltaire la réalisation du chris^ tianisme.
11 faisait visite encore quelquefois à la duchesse d'Orléans. 11 en revint un jour tout charmé, et, le soir, il contait à sa fille et à son gendre qu'il l'avait trouvée dans une grande élévation religieuse , grâce au pasteur M. Verny, avec lequel elle avait de fréquents rapports. Elle disait, entre autres choses, à M. Michelet : « Je vois bien que le protestantisme ne peut durer... La France marche à une religion plus élevée. »
L'été venu, voilà tous les oiseaux envolés vers le midi de la France : Lyon, Grenoble, Valence, Avignon, Toulon, Marseille, Beaucaire, Nîmes,
Montpellier, le Puy, Clermont, Bourges et Orléans seront tour à tour visités. M. Michelet a besoin de connaître toutes ces villes pour son septième volume. Mais ce septième volume, la Renaissance^ ne devait paraître qu'en 1855 : le Prêtre, le Peuple, la Révolution, allaient venir à la traverse.
Le premier de ces livres, le Prêtre, avait été commencé à Bihorel, en cette année 1844. Michelet le voulait d'abord intituler le Prêtre et la Femrrie ; sa fille protesta, et obtint qu'il y ajoutât pour correctif: /a famille.
Au moment de lancer dans le monde ce livre du Prêtre j Thistorien s'en était allé avec son gendre revoir à Avignon le palais des papes. Dumesnil nous a conservé, en partie du moins, les conversations de Micbelet dans ce palais maudit :
(( ... Celui, disait-il, qui sentira mollir en lui le « sens de la Révolution, de la liberté, qu'il vienne « au Palais d'Avignon.
(( Quoique le génie militaire ait fait ce qu'il a pu « pour achever par l'indifférence ce que la terreur « brisa par vengeance, il en reste assez pour l'exé* « cration. »
Dans la salle du bûcher et des tortures il ajoutait :
(( Jamais il n'y eut ailleurs un tel luxe de cons- « tructions pour de tels objets : ces horreurs, qui « sont les parties honteuses de la justice, sont ici « étalées dans une triomphale grandeur.
(( Le contraste détestable d'une paternité doucece reuse qui torturait par derrière se sent à l'art « infernal qui disposa les voûtes de manière a con- « tenir, à étouffer, absorber les cris. Cette entente « précoce de l'acoustique est l'horrible originalité « du Palais.
« Il était essentiel que les cris ne pussent être en- « tendus ; ils auraient tristement accompagné la mu-
MICHELE! ET SES ENFANTS. i6i
« sique du bal et le chant des cours d'amour. « L'empereur Charles de Luxembourg les eût en- « tendus peut-être au bal où il baisa Laure. Notre « Charles VI en eût été contrîsté dans les faciles « amours dont il régala le pape ...»
Ainsi s'exprimait Michelet à Avignon durant l'été de 1845, et pourtant, quelques semaines avant cette visite au Palais des papes, à Paris, en mai, il disait à N... :
Que la Révolution française a été non-seulement Tapplication de l'esprit chrétien aux choses de ce monde, à l'organisation politique et sociale, mais encore le rappel définitif (commencé à la Renaissance) de quelques parties impérissables du paganisme. Les deux religions devaient, selon lui, se réconcilier dans un esprit nouveau.
Et il racontait comment, dans son voyage à Rome, il avait eu au Colisée une vision qui lui inspira l'idée d'un dialogue entre Jupiter et Jésus-Christ.
Mais, même avant cette époque, il avait eu parfois contre le moyen âge des mots terribles. Ainsi, le 16 décembre 1843, il disait à son gendre que, dans sa leçon d'ouverture du 4 janvier suivant, il se proposait de montrer « comment il n'y a jamais eu « de droit chrétien, parce que le christianisme c'est « la grâce, et que, pour conserver la justice antique,
(( il a fallu toutes les ruses, toutes les hypocrisies « du moyen âge. Le moyen âge est un âge sans « droit. » C'est déjà la donnée parfaitement entrevue et saisie en ses conséquences de la célèbre préface de la Révolution,
Mais il fallut, pour inspirer définitivement àMichelet cette déclaration antichrétienne , le voyage dans le Midi et la visite au Palais des papes.
Après ce voyage, au milieu de sa préparation
du Prêtre, la lutte antijésuitique recommença
au Collège de France, et tous y venaient entendre
et applaudir les deux professeurs. On y vit accourir
toutes les célébrités. George Sand, un jour, faillit
y recevoir une ovation.
Les ambitieux politiques mémo étaient bien aises de se montrer là.
« A la dernière leçon de M. Quinet sur la Révolution française, écrit Dumesnil, j'étais tout à côté du fils de Jérôme Bonaparte. C'est un assez grand jeune homme^ très-gros, auquel tout le monde trouve les traits de Tempereur, il en a le teint gris-blanchâtre. Sa conversation m'a semblé d'un homme intelligent et spirituel, peut-être un peu léger; il manifestait beaucoup de sympathie pour ces messieurs, regrettant de ne pouvoir entendre M. Michelet, qu'il croyait inférieur à M. Quinet pour
réiéyation et la poésie, tout en vantant fort son Histoire de France. 11 paraissait conyaincu que le cours de M. Quinet serait suspendu à la rentrée, comme contre-partie du coup que Ton frapperait sur les Jésuites. »
Le livre du Prêtre souleva contre les deux professeurs du Collège de France un bruyant orage. Ce fut comme un réveil décisif du cléricalisme contre la libre pensée et contre la société moderne. Les menées jésuitiques, qui depuis plus de quarante ans 8*opéraient soutérrainement, se produisirent au grand jour. Il y eut à la Chambre des pairs (le Sénat do celte époque) une manifestation contre le livre du Prêtre (avril 1845). Dumesnil avait voulu entendre le réquisitoire contre son beau-père et le débat qui en devait être la suite. Il écrivit au Tôt :
Ki J*ai assisté avant-hier à cette curieuse séance do la Chambre des pairs réunie pour blâmer le livre du Prêtre. Combien j'ai regretté que vous ne fussiez
MIGHELET ET SES ENFANTS. MMi
point avec moi ! On a beau avoir de rimagination, on ne se représente point une telle assemblée et de tels orateurs. Quelle variété de faux ! depuis la tartuferie pédantesque et amèrement dédaigneuse de M. de Montalembert jusqu'à la prétendue impartialité du rapporteur M. Tascber, qui a formulé contre le livre du Prêtre le réquisitoire qu'on ne ferait point contre un livre obscène. Enfin, dans une telle assemblée, devant un tel public (car tous les Jésuites en robe courte s'y étaient donné rendez-vous, et j'étais au milieu d'ennemis), M. Cousin pouvait à peine parler, les interruptions, les hourras de tous ces vieillards couvraient sa voix. La voix du chef de l'éclectisme était pour eux la trompette révolutionnaire, comme la Marseillaise. Que vous dire de ce pauvre ministre de l'instruction publique (M. de Salvandy) qui, pendant une heure, a débité le pathos le plus étourdissant, pour dire qu'il s'associait sans réserve à M. de Montalembert dans son bl&me des deux professeurs ; qu'il y avait désordre ; que les professeurs avaient tort dans tout ce dont on les accusait, mais qu'il ne pouvait rien en ce moment que les déférer au blâme disciplinaire de leurs collègues, et que, cette formalité remplie, on verrait; qu'il fallait du temps, mais que l'avenir prouverait sa fermeté. Et, a la fin de lu séance
iOO MIGHELET ET SES ENFANTS.
M. Martin (du Nord), interpellé par M. Cousin sur les Jésuites, répond aussi: C'est du temps qu'il nous faut. Nous n'étions point éclairés de Topinion publique, et nous ne le sommes point assez pour faire exécuter les lois contre les Jésuites; mais, quand^nous le serons, vous verrez I
« Pour moi, je croyais rêver, voyant tous ces gens-là pour la première fois; j'étais abasourdi et de leurs figures et de leur impertinence et surtout du faux qu'ils aspirent et qu'ils respirent. J'en suis revenu avec un mal de tête épouvantable. Il faut connaître cela pour apprécier combien la presse, telle qu'elle est, est m avant. Hier, en lisant le compte rendu dans les journaux, je croyais me retrouver en plein soleil, comme à la Chambre des pairs j'avais trouvé M. Cousin l'espoir de la liberté. »
 la leçon de Michelet qui suivit cette séance, il y eut pour le professeur, dès son entrée, un véritable triomphe : les journalistes étaient là pour reproduire ses paroles.
(( M. Michelet parla de l'éducation des paysans, et dit que, depuis la liturgie chrétienne et les légendes sorties de Tinspiration populaire, ni l'État, ni l'Église n'ont rien fait pour l'éducation des campagnes; la seule éducation qu'elles ont eue, c'est
l'armée. Il a flétri les/ livres antinationaux, antifrançais que les frères des Écoles chrétiennes mettent dans les mains des enfants. « Si des pères de « famille sont si inquiets de ce que leurs enfants « âgés de trente ans viennent nous écouter au Col- « lége de France, je suis bien plus inquiet de voir « que nos pauvres enfants sans défense appren- « nentà haïr leur pays... »
L'applaudissement fut immense... La France entière, l'Europe, entendirent ces paroles. Le gouvernement seul resta sourd. Déranger disait : « Le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui le mettent en branle d'entendre aucun autre son. »
N... Cependant avait repris, lui aussi, ses habn tudes d'esprit. Les promenades dans la campagne et le jardinage Pavaient doucement remis en équilibre, si bien que c'est maintenant auprès de lui que Von vient se « rafraîchir ».
Il écrit, le 10 juin 1845 :
« Si M. Michelet savait, cher Alfred, eotnine il fait doux, en ce moment, dans notre vallée, comme les bois y sont beaux et frais, comme les eaux y sont claires et les prairies émaillées de fleurs, il y viendrait certainement avec vous, ces jours-ci, passer quelques heures, et le prochain volume, j'en suis sûr, y gagnerait en parfums prinlaniersi
« Nos sources vous rappelleront quelques vers de Pétrarque :
Ghiare, fresche e dolce acque.
« Nous relirons André Chénier :
vent sonore et frai9» etc. »
Quelques jours plus tard, en effet, Michelet vint au Tôt avec son gendre. M"** Adèle, enceinte de six mois, ne put les y accompagner, le médecin n'ayanl pas permis ce voyagé.
Le 15 juin, Dumesnil écrit, du Tôt, à M"' Adèle : « Je ne t^ai jamais tant regrettée à la campagne qu'en ce moment. Les prairies qui sont sous la fe^
nêtre où je t'écris, sont couvertes de fleurs charmantes. Hier, en m'y promenant, j'avais envie de les cueillir toutes ; et, pendant que ton père mar^ chait en causant avec Eugène et M. N... père, je m'arrêtais pour les examiner, les cueillir, et je courais après eux pour les leur montrer.
« Ton père va bien ; il n'a point l'air du tout de s'ennuyer. Loin de là, il se plaît beaucoup avec M. N... père, car ils ont causé ensemble toute la journée, et il lui a dit tout le secret de son livre. Il a raconté aussi son histoire et ses malheurs
de fortune, à la fin du dîner. J'aurais voulu que
tu l*entendisses. Eugène était rayonnant que tout cela se passât au Toi ; il est vrai que ton père a de plus en plus facilité et plaisir à causer avec tout le monde, et qu'il s^intéresse à tout. Ce petit voyage lui fera du bien : il n'écrit point, cause beaucoup, et il n'écrira que mieux à son retour à « Paris.
<c Dis tout cela à ton grand-père et à Charles, communique-leur de mes lettres ce que tu veux leur montrer, le temps me manque pour leur écrire.
u J'ai été, hier toute la journée, sur pied malgré la chaleur ; je suis si heureux de me trouver à la campagne dans ce beau moment de l'année ! Nous avons été sur la route de Clères avec ton père et M. N...; j'ai arrosé le jardin d'Eugène; et, le soir à dix heures, quand tout le monde était couché, nous avons fait, Eugène et moi, près d'une lieue, sur la grande route, pour entendre les mille bruits d'une nuit d'été. »
De N... (dans la même lettre).
« Est-il besoin de vous dire, chère commère, combien tous nous vous regrettions hier ici, au milieu de toutes ces eaux claires et de ces fleurs charmantes? La fraîcheur de nos ruisseaux, l'éclat de nos
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prairies, la végétation fougueuse de nos bois, les odeurs, les bruits, tout cela semble avoir redonné plus de vie encore, si c'est possible, à M. votre père. Lui-même voulant vous écrire quelques mots, je lui laisse la plume. Vous savez que nous partons tous pour Vascœuil. »
Et, dans la même lettre, Michelet ajoute que Dumesnil vient de faire une longue liste de la flore du Tôt, qu'il veut transporter à Vascœuil. Quant à lui il se laisse endormir à l'air chaud et humide et bercer au bruit du moulin.
De Vascœuil, Dumesnil écrit, le 15, à madame Adèle.
« Ton père est en excellente disposition. 11 parle beaucoup de son livre {Le Prêtre). Ce matin il a causé avec nous plus de trois heures. Voici l'arrangement de notre journée : nous nous sommes levés à cinq heures et demie, afin de nous promener au frais avant le premier déjeuner; nous avons été sur la route de Croisy. En rentrant, nous avons pris d'excellent café que j'avais acheté hier à Rouen ; puis nous nous sommes promenés au jardin, dans l'allée du milieu, de long en large^ pendant plus d'une heure et demie, causant avec ton père de son livre. Il a monté ensuite dans sa chambre où il travaillera une grande partie de la journée, peu-
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dant la chaleur ; et, vers les cinq heures, nous irons au haut de la côte Gaumontyoir la vue de la vallée d'Andelle au soleil couchant ; et nous dînerons à sept heures. Si nous avons le bonheur que ton père écrive ici, comme je Ty vois disposé, tout sera sauvé pour l'avenir. L'impression qu'il a eue hier au soir en visitant les cours, la maison, le jardin, a été très-favorable, et j'espère qu'il n'aura point de répugnance à y revenir. Je te dirai que nos plantations sont magnifiques, que tout le jardin est rempli de juliennes en pleine fleur, mais qu'il y manque des fleurs rouges et bleues pour varier ; j'achèterai quelques pieds de lychnis qu'on divisera, et, l'année prochaine, tu auras à cette époque-ci un coup d'œil superbe. Le parterre est couvert de rosiers de la sente Bihorel, qui sont très-bien repris et chargés de boutons...
«... Ton père descend pour me dire de t'écrire qu'il vient de faire un plan nouveau de son livre.
« Embrasse bien ton grand-père pour moi, et donne-lui ces détails.
De N... (dans la même lettre).
u Puisque vous allez bien, tout est bien, et vous êtes charmante, ô ma commère I Nous, dans cette
vieille et chère maison, nous sommes charmants aussi : nous causons, nous errons, nous écrivons ; Alfred jardine. 11 veut absolument que je vous écrive, un mot de ses juliennes, mais que vous en dirai-je, sinon qu'elles ont Tair, quand vient le soir, de nonnes fantastiques qui sortent de la terre et s'en vont en longues files, silencieuses et mystérieuses, célébrer dans les brumes de la prairie je ne sais quelle sorte de sabbat? Cette procession, je vous assure, ne me dit rien du tout de bon ; et, malgré leur blancheur, et malgré leur douceur, je vois bien qu'elles préparent des maléfices pour enchaîner le jardinier. C'est contre vous qu'elles conspirent, pauvre et aimée commère »
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Mais, à la fin de juillet, le beau-père et le gendre sont de retour à Paris, rappelés par la prochaine venue du premier enfant ; rappelés aussi par la préparation des cours, par les nécessités de la polémique. Jamais on ne mit au travail plus d'ardeur; et cet automne de 1845, aussi bien que Thiver, furent un des moments les plus actifs de Michelet.
On n'était pas cependant sans quelque inquiétude, sans quelque appréhension aux approches du grand événement qui devait, vers la fin d'août, donner à la famille son véritable « maître », l'enfant, comme disait Michelet.
On faisait des vœux pour que ce fût un fils. C'en fut un, en eflTet, très-vigoureux et très-beau, qui fit
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son entrée dans le monde le 3 septembre en pleine heure de midi, mais raccouchement avait été des plus longs et des plus douloureux ; il y avait eu surtout huit heures d'une angoisse affreuse.
Ce fut pour Michelet, pour toute la famille, une nouvelle et profonde émotion. Mais l'inquiétude ne tarda pas à se changer en joie. Quelques jours plus tard, Dumesnil écrivait :
« Je viens d'assister à un ravissant tableau de genre, la Ij^ilette de notre petit.... Ce qui vous toucherait certainement, c'est de voir l'attention sérieuse avec laquelle Adèle surveille, du haut de son lit, la toilette de son enfant. Pas un petit mouvement ne lui échappe ; c'est une charmante image de la Providence qui veille.... »
Aux joies de la famille s'était ajouté le succès du Prêtrcy traduit en toutes les langues, môme en arabe; etMiclieletest,en ce moment, tout occupéde son livre: le Peuple, Pour la première fois il fait •ses recherches sur le vif, et non plus dans les livres: au milieu des ouvriers, il étudie les ouvriers; au milieu des paysans, il étudie les paysans. Il se fait aider dans cette enquête par tous ses amis. 11 va dans nos ports de mer étudier les marins dont la situation l'attriste ; il écrit de Cherbourg à son gendre et à sa fille sur la diminution du nombre de nos matelots. Il écrit à N.., à propos de ce nouveau livre, qu'il « nage dans une mer d'incertitude et d'hésitation » .
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Pour le mieux écrire y lui-même un instant ferme tous les livres, ne veut plus consulter que la réalité ifivante. D'ailleurs, avant d'étudier le peuple d'après nature, quels livres n'avait-il pas lus parmi ceux qu'il avait cru pouvoir l'éclairer sur un tel sujet!
Ceci rappelle un mot de Michelet. En janvier 1844, quelqu'un devant lui disait :
— « Il faut que nous mettions le pied sur tous les bouquins. »
— « C'est bon quand on les a lus, » répondit-il. • Michelet avait lui-même fermé ses anciens livres ; mais il allait en rouvrir d'autres.
En cette étude toute nouvelle pour lui des classes populaires contemporaines, il sentit la nécessité de connaître mieux la nature et les sciences qui en traitent. Le voilà (décembre 1845) qui suit avec son gendre le cours de M. Serres, au Jardin des Plantes.
a Nous ignorons, disait-il, les choses les plus « importantes non pas seulement du monde, mais « de nous-mêmes.»
Ce fut pour lui l'entrée dans un univers inconnu. Par malheur, il ne sut pas y secouer complètement les visions auxquelles le moyen âge avait depuis trop longtemps habitué son esprit.
11 écrit à N.. ., en octobre, qu'il vient de traverser
une de ces périodes oùl'on poursuitsans atteindre, où l'on saisit sans tenir, où les diamants d'aujourd'hui se résolvent le lendemain en bulles de savon... 11 a, dit-il, passé six mois à entasser des matériaux historiques, économiques, trois à se dégager de toute cette histoire... D'hier seulement, il est libre, il a dépouillé l'impatience vaniteuse et mis bas mon" sieur r auteur...
Le 12 novembre, il écrit à son gendre et à sa fille, chez N.. , qu'il a pris leur fils et l'a mis dans un coin de son livre, au meilleur, ma foi I C'est-à-dire au chapitre m de la I" partie : Servitude de l'ouvrier. Essor universel vers la lumière ^ page 63 de la !'• édition. Voici le passage :
* « Lumière ! plus de lumière encore 1 Tel fut le « dernier mot de Gœthe. Ce mot du génie expirant, a c'est le cri général de la nature, et il retentit de « monde en monde. Ce que disait cet homme puisce sant, l'un des aînés de Dieu, ses plus humbles « enfants, les moins avancés dans la vie animale, « les mollusques^ le disent au fond des mers; ils ne « veulent point vivre partout où la lumière n'at- « teint pas. La fleur veut la lumière, se tourne « vers elle et sans elle languit ; nos compagnons de « travail, les animaux, se réjouissent comme nous, « selon qu'elle vient pu s'en va. Mon petit-fils, qui
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« a deux mois, pleure dès que le jour baisse. »
Tout en écrivant ce livre du Peuple^ il en avait en tête plusieurs autres à Tétat de projet. Du reste il en allait toujours ainsi : quatre ou cinq volumes se rattachaient toujours dans sa pensée à celui qu'il était en train de composer. On Ta entendu projeter ainsi un livre sur l'Église. « Cela, disait-il^ se pourrait résumer en un mot: Rome. » Comment n'a- 1il pas fait ce livre ? Quel succès c'eût été : Rome, par /. MicheletI
Mais, en ce moment, ce qu'il rêve, c'est une désymbolisation du Droit et de la Religion. Une autre fois, c'avait été un livre sur l'éducation, puis une Histoire de la famille , etc., etc. On ferait une bibliothèque fantastique des livres qu'il a rêvés sans jamais les réaliser. Le même phénomène avait lieu pour Quinet. En août 1846, par exemple, Michelet et Quinet se trouvant indisposés l'un et l'autre en même temps et fort mal à propos, à cause de la lutte engagée contre les Jésuites, l'auteur à' Ahasvérus tout à coup se met à rêver d'un livre terrible; sur quel sujet? on ne le devinerait jamais : sur /a Fièvre,