‹ J. Michelet et ses enfantsChapitre 6 sur 15 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Michelet, que l'on avait vu avec Edgar Quinet, en 1843, engager la lutte contre le parti clérical, allait , en 1846, compléter son affranchissement personnel •

En 1843, on n'attaquait encore en Loyola et en ses disciples ({xxele faux christianisme, le christianisme Viorlperinde ac cadaver; mais on était encore chrétien,ondéfendaitlesJansénistes,lesGallicans;onparlaitavec éloge du livre d'Arnault, dix grand Arnault y sur la Fréquente Communion ; on n'avait pas rompu avec l'Eglise de saint Louis ; on parlait avec émotion des saints et des saintes de Jeanne Darc Mais en 1846, quel pas décisif I L'historien est alors occupé de son premier volume de la Révolution, et il osera, en tête de ce volume, placer la célèbre Introduction ,

signal de sa rupture définitive avec le moyen âge et rÉglise. Au nom de la justice et du droit, au nom de la nature humaine , il lancera cette éloquente protestation contre la doctrine de la grâce. C'est Tanathëme au yrai fondateur du christianisme, à saint Paul. Néanmoins cette étude approfondie de la Révolution Tépouvante et Técrase (on en trouve partout Taveu dans sa correspondance) ; il sent trop combien Teffort icia-dépassé le résultat. 11 sent aussi combien faibles d'idées étaient quelques-uns de ceux qui, d'un si grand cœur, d'un si noble héroïsme, essayèrent de diriger et maintenir un si terrible soulèvement des passions humaines ; il le dit très-bien dans ses lettres (si curieuses pour toute cette période). 11 y faudrait voir surtout ce qu'il écrit à son gendre de Mirabeau et de Robespierre, et ses admirables pages sur la patience et la douceur populaire. Et quelles lettres à N... sur l'héroïsme des populations françaises !

Le 29 juin, il écrit à son gendre que cette histoire est pleine de fatigues, non-seulement par sa violence et la multitude des crises, mais aussi par le sentiment qui vient toujours, chaque fois que l'on suspend la lecture et qu'on songe : sentiment d'efforts inutiles, d'immenses sacrifices sans résultats; ils viendront sans doute, mais dans l'avenir. . .

Au même il écrit encore, le 1" juillet, que le récit de ses promenades et de Taimable humeur d'Etienne (le petit-fils) lui rafraîchit l'esprit comme s'il se promenait lui aussi, le long de l'Andelle. Sa route est moins douce à coup sûr, et moins fleurie, quoique infiniment pittoresque. C'est une marche sur les scories des volcans, le long des cratères, le terrain blesse ou croule....

Il ajoute, le 6 juillet, qu'il a à peu près fini les longs mémoires de Mirabeau. Il lui en reste que cet homme, la première figure de la Révolution, n'a guère imaginé ni tenté qu'un faible éclectisme politique mêlé de fictions royales à l'anglaise et de vieille royauté française, puérilement sentimental.

Vautre (c'est-à-dire Robespierre) n'a fait qu'un

cours médiocre de droit naturel, sans nul égard au temps, au milieu, se tenant toujours dans les généralités qui ne compromettent pas, et qui semblent accuser cruellement les hommes pratiques, qui se traînent sur terre et cherchent à réaliser. . .

Le 16 octobre, il écrit à N... qu'il s'est trouvé, ces deux mois, dans une grande lutte, tout frémissant de ce livre qui est en lui et qu'il ne pouvait faire encore... Cela tenait à un reste de faiblesse que cet été lui a laissé, mais surtout à l'insuffisance de ses

études sur le xviii^ siècle. Ce qui rend fort sur la Révolution, c'est le sentiment profond de sa légitimité. Et ce sentiment, il ne suffit pas de TaYoir à rétat de sentiment, il faut l'amener pour soi et les autres à Tctat de science démontrable...

Il a donc repris en sous-œuvre, et il a été effrayé de voir en détail combien son cœur avait raison.

Celui qui n'aurait pas la faculté d'oublier un peu chaque jour, qui aurait le tout présent à la fois, en mourrait certainement. Il est impossible d'apprécier la douceur et la patience de ce peuple pendant deux siècles, son obstination à espérer, à aimer.

En 1709, l'armée de Villars ne mangeait que de deux jours l'un, etc., etc. '

Deux siècles entiers, ce misérable peuple est resté, comme Job, entouré de ses faux amis, la royauté, le clergé. — La royauté l'a bercé d'une protection contre les forts, et ne la lui a pas donnée. — Le clergé a été le mauvais riche, qui pendant deux siècles laisse mourir Lazare à sa porte. — A la fin Lazare est entré.

Ajoutons comme indice de la popularité de Michelet après le retentissement des livres sur les

Jésuites et sur le Prêtre, qu'au mois de juillet de cette année 1846, on vint, de la part d'électeurs ardeûnais, lui offrir la candidature à la députation. Sur son refus, on alla chez Edgar Quinet, à qui d'ailleurs la même proposition était faite pour un arrondissement de Paris.

Quinet néanmoins ne fut député qu'en 1848.

Retournons maintenant à l'inépuisable correspondance, à laquelle toutefois nous ne ferons que des emprunts sobres, rapides et discrets. La partie de cette correspondance où nous eussions été heureux de puiser à pleines mains devant rester inédite, il faut que forcément nous nous en tenions là. De par la loi, parait-il, le personnage le plus intéressant du drame qui se déroule ici, doit rester muet. Le héros de l'œuvre est justement celui qu'on met à l'interdit. Les autres vont s'en tirer comme ils pourront, privés d'un tel interlocuteur.

Voici, pour commencer, un amusant épisode survenu à la suite d'une leçon de Michelet au Collège de France.

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Dumesnil à N...

« 13 mars 1846.

«... Je ne puis vous taire l'entrée glorieuse que Charles a faite hier dans la vie publique. Son nom retentit aujourd'hui dans le premier-Paris de la Réforme et sera béni de tous les Polonais.

« L'auditoire était plus nombreux encore que de coutume, tous étaient venus de meilleure heure. A peine les portes furent-elles ouvertes, que des cris Vive la Pologne ! retentirent et des quêtes s'organisèrent sur tous les bancs. Cinq gros sacs furent déposés sur la chaire et, quand M. Michelet entra, l'auditoire, passez-moi l'image, était comme une immense pompe aspirante. A l'agitation extraordinaire avait succédé un silence avide, M. Michelet leur dit net, et avec une parfaite sérénité : « Le droit est éternel. »

« L'effet fut immense. Après un silence de quelques secondes, taiit le saisissement avait été uni- . versel, il y eut comme un embrasement de tous les cœurs ; la salle aurait dû crouler sous les trépignements et les applaudissements.

« Puis M. Michelet, sans autre allusion, reprit le sujet de son cours, la nationalité. Il profita de la ferveur de son auditoire pour réclamer au nom de

la morale, au nom du droit, contre la violence, contre la terreur, contre la doctrine du salm populi: « Ceux qui se vantent d'avoir sauvé le peuple par la « terreur ne savent point si le peuple voulait être « sauvé par rinfamie. Non, le succès n'est pas tout ; « non, le salut n'est pas tout. Il ne faut pas le salut « du peuple, il faut le salut de l'honneur. » Ici développement sur la Révolution française. L'histoire semblait parler pour la première fois sur cette époque. «Notre histoire n'est point celle de la Res- « tauration, l'école fataliste qui a glorifié le succès ; « notre philosophie n'est point celle de la Restaura- « tion. D Et il cita un passage de Cousin que j'extrais textuellement de la neuvième leçon, du 19 juin 1828, page 37 :

« J'espère avoir démontré, dit M. Cousin, que, puisqu'il faut bien qu'il y ait un vaincu et que le vaincu est toujours celui qui doit l'être : accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être; il faut prouver que le vainqueur non-seulement sert la civilisation, mais qu'il est meilleur, plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur. »

« Non, s'est écrié M. Michelet, non, ce n'est pas « toujours le meilleur. Cette philosophie doctri- « naire n'est pas la nôtre en cette chaire de morale.»

« 11 a terminé ainsi : « Où est notre âme, Mes- « sieurs ? » (Ici un frémissement inexprimable cir- << cula dans la salle.) Elle n'est point sur la Seine, « mais sur la Vistule. J'ai senti, en approchant de « cette salle, le mouvement de vos cœurs. Eh bien ! (( si ce grand peuple qui agit, dont nous n'avons « point de nouvelles, si ce peuple n'obtenait pas la « victoire que nous demandons au ciel, nous n'en (( croirions pas moins sa cause juste et sainte, sainte, « c'est-à-dire éternelle, et devant, un jour ou Fautre, « triompher dans l'avenir. » Comment vous représenter l'effet de ces paroles interrompues par les applaudissements et reprises par M. Michelet avec une sérénité douloureuse. Je ne l'ai jamais vu si beau que ce jour-là.

« Voilà un bien long préambule pour arriver aux célèbres actions de Charles. A peine M. Michelet eut-il quitté la salle, qu'une vingtaine de jeunes gens, députés par l'auditoire, se précipitèrent dans son cabinet. Ils le félicitèrent avec une cordialité touchante, et le prièrent, comme membre du comité de la Réforme pour la souscription polonaise, de vouloir bien se charger de transmettre à ce jour-

nal le produit de la quête, c'est-à-dire les cinq sacs. M. Michelet répondit que son fils ou son gendre allaient immédiatement les porter aux bureaux de la Réforme j et il envoya Charles chercher un fiacre, car ce journal est à près d'une lieue du Collège de France.

« Pendant que Charles était parti, les jeunes gens revinrent, disant qu'ils accompagneraient tous le fils de M. Michelet et qu'ils iraient à pied, qu'ils ne voulaient point de voiture.

« Quand Charles revint avec son fiacre, il fut comme enlevé par eux, mis à leur tête, et le fiacre resta là. En prenant les sacs, Charles me dit : «Tu viens, n'est-ce pas, Alfred?» Comme je ne m'en souciais guère, je restai avec M. Michelet.

ce Voilà donc Charles marchant à la tête des étudiants, portant, le malheureux, les cinq sacs. Je lui laisse la parole : « Les jeunes gens suivaient trois par trois. Nous allions très-doucement, ramassant sur la route les étudiants de la Sorbonne et de rÉcole de médecine, de sorte que, mille au départ, nous fûmes bientôt deux mille. Pour éviter les postes des gardes municipaux, nous avons pris le plus long. Le monde se mettait aux fenêtres et disait : « Ce n'est pas un enterrement, qu'est-ce ?« Les sergents de ville regardaient. Les dames de la

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halle apostrophaient de quolibets la troupe et son chef. — A tous les détours des rues, je m'attendais à une charge de cavalerie et je ne doutais pas de recevoir les premiers coups de sabre. Enfin nous arrivâmes sans encombre rue du Croissant. Un des jeunes gens alla demander un rédacteur de la Réforme, Aucun ne voulait descendre. A la fin il ea vint un, et je fus prié d'offrir les sacs en prononçant un discours. Je me suis avancé, un peu tremblant, tenant toujours les sacs dans lès deux mains, et j'ai dit à peu près : « Monsieur, les auditeurs du Collège de France vous prient de recevoir cette quête faite au cours de M. Michelet, pour la souscription polonaise. »

« Ici se place une autre version. Charles nous assurait, le soir, qu'il avait parlé, mais si bas, que ni le rédacteur ni aucun des jeunes gens n'avaient entendu un mot. Ce silence ne fut que plus impressionnant. Bref, noble silence ou éloquentes paroles furent salués de cris : Vive la Pologne I Un des jeunes gens prit la parole pour remercier, au nom des étudiants, le fils de M. Michelet, et l'on revint dans le même ordre. Mais Charles, cette fois, se mit au milieu de la troupe, trouvant qu'il s'était assez exposé. »

Aux vacances qui suivirent, Michelet, appelé dans les Ârdennes par une affaire de famille, en profita pour montrer la Belgique à ses enfants.

C'est vers cette époque que la correspondance, entre Michelety Dumesnil et'N... devint tout à fait intime : c'était entre eux un besoin de communication incessante, universelle. Les lettres, presque quotidiennes, n'y suffisaient pas. Chacun de son côté écrivait son journal personnel, et l'on se donnait l'un a l'autre communication de ces chroniques probablement sans exemple.

Un malheur inattendu, cependant, quelques jours plus tard, allait frapper la famille. Nous enretrou- Tons toutes les circonstances et tous les détails dans la correspondance.

Madame Adèle à N...

(Mercredi, 11 novembre 1846).

« Mon cher Eugène, depuis huit jours nous sommes bien tourmentés. Moft grand- père est malade et nous donne de l'inquiétude. M. Serres lui trouve les poumons très-engorgés. On lui a posé entre les deux épaules un emplâtre de poix de Bourgogne, il semblait bien prendre ; mais aujourd'hui, au lieu

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de le faire plus souffrir, comme cela devrait ôtrc* il agit moins. >)

Dumesnil au même.

(Vendredi soir, 13 novembre.)

(( Vous m'excuserez de ne point vous écrire longuement. Je suis garde-malade, et M. Michelet père a grand besoin de soins attentifs ; nous avons aujourd'hui quelque espérance, mais hier, il pouvait passer d'un instant à l'autre. D** vous donnera tout le détail de cette terrible maladie, qui est une apoplexie pulnionaire »

Madame Adèle au même.

(Jeudi, 19 novembre.)

<( Cher Eugène, mon grand-père est mort subitement hier à deux heures. Je venais de le quitter, il y avait un quart d'heure, et de lui lire les journaux ; il y avait pris grand intérêt et avait beaucoup causé. Victoire est venue près de lui quand je le quittai, lui apportant une petite tasse de. bouillon de poulet. M. Serres, le trouvant beaucoup mieux, lui en avait ordonné quatre ; il en avait déjà pris la veille, et cela lui avait fait beaucoup de bien. Il but ce

bouillon lentement et avec plaisir; après il causa pendant dix minutes avec Victoire, lui recommandant l'économie dans lamaison. Victoire, qui est trèsenrhumée, lui dit qu'elle avait froid, et qu'elle allait chercher son châle dans sa chambre. « Dépêchez-vous, lui dit mon grand-père, j'ai beaucoup de choses à vous dire. » Elle alla dans sa chambre qui est tout près, et, quand elle revint, il était mort.

u La pauvre fille appela la garde qui ne sentit plus ni le cœur ni le pouls. Victoire arriva chez moi tout effarée, criant: « M. Micheletest mort ! » Je venais de le quitter si bien portant! J'accourus, n'y croyant pas. Sa figure n'a éprouvé aucune contraction ; on voit qu'il a été frappé d'une manière foudroyante. Figurez-vous, cher Eugène, le retour de mon père qui l'avait quitté le matin bi^n portant et plein d'espoir. Il interrogeait chaque personne disant : « N'est-ce pas que c'est impossible, que cela est faux?» et il le baisait. Un médecin vint et dit qu'il était mort d'une apoplexie du poumon. M. Serres arriva une demi-heure après, mais tout fut inutile. M. Serres fut bien surpris : il l'avait trouvé beaucoup mieux la veille et nous avait donné tout espoir..»

<c Quel vide, quel chagrin pour mon père !... »

198 MIGHëLET et ses ENFANTS.

Ce vide, en effet, fut irréparable, et cette catastrophe Tenait frapper Thistorien dans un des plus heureux moments de sa vie, alors qu'il écrivait son premier volume de la Révolution, les États généraux de 1789, le Serment du Jeu de Paume, la prise de la Bastille. Mais laissons-lui la parole en son éloquente Préface de la Révolution : « Je donne « aujourd'hui l'époque unanime, Tépoque sainte « où la nation tout entière, sans distinction de « parti, sans connaître encore (ou bien peu) les « oppositions de classes, marcha sous un drapeau « fraternel. Personne ne verra cette unité merveil- « leuse,un même cœur de vingt millions d'hommes, « sans en rendre grâce à Dieu. Ce sont les jours sa- « crés du monde, jours bien heureux pour l'his- « toire. Moi, j'ai eu ma récompense puisque je les « ai racontés... Jamais, depuis ma Pucelle d'Or- «c léans, je n'avais eu un tel rayon d!en haut, une « si lumineuse échappée du ciel...

« Et comme tout se mêle en la vie, pendant que « j'avais .tant de bonheur à renouveler la tradition «.de la France, la mienne s'est rompue pour tou- « jours; j'ai perdu celui qui était pour moi l'image a et le témoin vénérable du grand siècle, je veux a dire du dix-huitième, j'ai perdu mon père avec qui tt j'avais vécuJtoutemavie,quarante-huitannées.

« Lorsque cela m'est arrivé, je regardais, j'étais « ailleurs, je réalisais à la hâte cette œuvre si long- (( temps rêvée. J'étais au pied de la Bastille, je «prenais la forteresse, j'arborais sur les tours «l'immortel drapeau... Ce coup m'est venu, im- « prévu, comme une balle delà Bastille... »

M. Michelet père fut conduit de la rue des Postes directement au Père-Lachaise, ce qui fut dans la famille la première marque d'une rupture complète avec rÉglise. L'année précédente, le petit-fils, Etienne, avait encore été présenté sur les fonts à Saint-Etienne-du-Mont, sinon pour le baptême solennel, au moins pour Tondoiement. L'évolution morale s'était continuée de 1845 à 1846....

Du reste, rien ne convenait mieux à M. Michelet père qu'un enterrement civil : esprit libre, tout imbu des idées de Voltaire, il avait traversé sans broncher la Révolution , la contre-révolution n'ayant gardé qu'un culte, celui de son fils. Au milieu des difficultés du temps et des rivalités contemporaines, c'est lui toujours qui l'encourageait. -r- ((. Uu homme .en vaut un autrfi », lui répétait-il.

Serviable, obligeant et doux, il était, avec, joie, , tout à tous dans la maison, mais surtout à son fils. C'est lui qui conseilla à Michelet de faire imprimer ses ouvrages à ses frais, de les emmagasiner et

de ne les livrer que par stocks aux libraires. Cette combinaison obligeait à une mise de fonds importante, mais elle donnait aussi plus de bénéfices.

Originaire de « cette ardente Picardie, » berceau de Pierre TErmite, de Calvin, de Saint-Simon, de Condorcet, de Camille Desmoulins, du général Foy, Michelet père, dans sa douceur et sa droiture, était le plus singulier mélange de finesse et de naïveté. Perspicacité, pénétration de diplomate et simplicités d ^enfant.

a Je vois encore, écrivait dernièrement un de ses parents, je vois encore l'excellent vieillard cueillir dans son jardin, tous les matins, une branche de sauge qu'il mâchait à jeun, comme préservatif de toute maladie. »

Sa foi en la sauge était entière et ne fut partagée vers la fin de sa vie, nous l'avons vu, que par sa confiance aux pilules écossaises.

M. Michelet père était mortle 18 novembre 1845. Le 26, Dumesnil écrivait à N... :

tt •

. . . . Ne viendrez-vous donc point cet hiver? Que cette maison si vide et si changée à mes yeux, aurait besoin de vous recevoir, pour qu'elle nous devint à tous moins triste ! il me semble que cette

personne qui n'y est plus, et qui l'emplissait de son activité, de sa parole, en a emporté avec elle Taneien caractère. Nous prenons toujours nos repas dans le cabinet de M. Jules, comme pendant la maladie de M. Michelet père ; et le seul instant de gaieté, d'animation que nous ayons, c'est lorsqu'Etienne vient au dessert. On lui ouvre les portes- du salon et de la grande salle à manger qu'on éclaire ; et, pendant une heure tous les soirs, il court de la cuisine au cabinet, de sa nourrice à sa mère. M. Jules y prend grand plaisir, et il est bien tendre avec son petit-fils. Adèle ne va pas mal, elle s'occupe activement de tous les soins du ménage, c'est toute notre providence maintenant. »

Dumesnil a raison ; mais cette providence filiale pouvait-elle, renversant les rôles, prendre celui de providence paternelle? Tout fut changé dans la maison : le doux et ferme régulateur n'y était plus, qui, sans cesse, ramenait du rêve au bon sens, de la fantaisie à la réalité.

Sous l'œil de son père, la vie de Michelet se fût continuée saine et forte, il fût resté à l'histoire, sa vraie vocation, jamais surtout il ne s'en fût éloigné pour des œuvres empruntées à des sujets hors de sa compétence.

Heureusement il vient de commencer la Révolu-

tion; et il continuera cette œuvre nouvelle, mais il ne reprendra que plus tard V Histoire de France ^ et encore aura-t-il sa préoccupation ailleurs.

Rien, quant à l'organisation de la famille, n'est changé matériellement, il continue de vivre avec ses enfants ; mais la dispersion prochaine de ces esprits siunisencore, se pressent. Michelet, accablé d'abord de tristesse, devient inquiet, agité... On commence d'entrevoir la possibilité d'un second mariage. Fille, fils, gendre, amis, semblent avoir un peu plus leur vie propre, tout en restant dévoués à celui dont ils sont si fiers. Dans leur correspondance, les impressions personnelles prennent de jour en jour un peu plus de place.

Tous se sentent comme ébranlés et en quelque sorte déracinés. N.., même en redevient triste et fiévreux. La nuit, le jour, il rêve de Michelet et

de sa famille. Ses rêves cependant finissent par devenir un peu moins sombres, et, le 23 décembre, il écrit à M"^* Adèle :

«Je ne rêve pas seulement de M. Michelet, je rêve aussi de vous et d'Alfred. Ne m'avisai-je pas, ravanl-dernière nuit, de rêver que je baisais votre main, chère amie, et qu'une voix me criait derrière le refend: Prenez garde! Je m'éveillai en sursaut, tout frémissant ; mais bientôt le sentiment de la réalité me revint, et je m'affligeai de ne pouvoir être auprès de vous qu'en rêve. C'est ainsi que presque toujours on est heureux en illusion. Mais dans le vrai, le compère N... est au Tôt, seul, faible, souffrant, incertain. Heureusement il se dit qu'il y a des anges là-bas qui veillent sur lui. J'ai recommencé aujourd'hui à me promener, mais à pied. Ce n'était pas la campagne que je voyais autour de moi, c'était vous tous, ô mes amis, et j'entendais, au lieu du vent, votre voix qui me disait :. Bon courage 1 Etienne gambadait devant nous, et nous causions d'éducation. Moi, je disais avec de grands airs et force mouvements :

« Montesquieu a consacré un livre tout entier de son Esprit des lois à établir ce principe que : les lois de r éducation doivent être relatives aux principes du gouvememefii. Eh bien, la France depuis soixante

ans a assez changé son gouvernement pour qu'il soit temps qu'on pense à changer aussi notre \ieux système d'éducation. Il semble que l'on n'ait eu en vue jusqu'ici que de faire des courtisans et des valets ; le temps n'est-il pas venu de former des citoyens libres et frères? Ce système inhumain était bon du temps des rois ; mais veut-on nier absolument que nous nous en allons vers la démocratie?

« Tel est, ma chère commère, le thème que, dans mon rêve, je développais longuement, pendant que vous couriez avec mon petit compagnon Etienne, l'instruisant bien mieux que nous n'aurions su faire, nous autres hommes, en lui révélant d'un sourire ce qu'il y a de meilleur et de plus solide sur la terre, je veux dire l'amour maternel. Voilà ce que j'aime, mon amie, c'est, en causant avec Alfred des choses à venir, de vous voir, vous et votre enfant, nous témoigner que si tout ce monde n'est qu'un rêve, au moins c'est quelquefois un beau rêve. Mais il est bien clair que vous n'êtes pas des chimères, car nos esprits n'en bâtiraient jamais d'aussi jolies. Nous ne verrions que loups-garoux, comme en ont tant inventé ces peuples de célibataires au moyen, âge. 11 n'y a rien en ce monde, mesdames, qui nous rappelle, mieux que vous, au sentiment de la réalité. C'est une des cent raisons qui prou-

vent que vous nous avez été données comme une bénédiction. Données ? quelle sottise I Pourquoi répète-t-on toujours ce mot, que la femme a été donnée à l'homme pour sa consolation, pour, etc. Pauvres insensés philosophes et rêveurs que vous êtes I n'est-ce pas vous plutôt qui avez été donnés à la femme ? Songez à ce problème, je vous prie. « Vous voyez, mon amie, que je suis à peu près toujours le même. Vous vous en réjouirez si vous voulez ; mais moi, je m'en attriste souvent »

M™* Adèle à N...:

« 29 décembre.

« Cher Eugène, quoique je n'aie pas un moment à moi, je veux vous écrire quelques mots pour vous remercier de votre charmante lettre et pour vous donner de nos nouvelles. Le pauvre Alfred voudrait bien vous écrire, vous savez quel bien cela lui fait de causer avec vous. Mais toutes ses journées sont remplies par des courses pour mon père. Moi-même je ne le vois presque qu'aux repas....

« Mon père est un peu souffrant; il a eu toute cette nuit beaucoup de nausées et d'étouffements :

je ne sais comment il pourra finir son livre pour janvier.

« Il faut absolument que vous veniez pour l'ouverture du cours : mon père n'aura jamais plus besoin de vous que cette année. Et moi, cher Eugène, je veux vous voir^ parce que j'ai grande envie de causer avec vous, et que par lettre je ne sais rien dire, pas même vous faire apercevoir que vous êtes mon meilleur ami et que je vous aime tendrement. Venez réaliser votre rêve ; mais, au lieu de m'embrasser la main, je vous permettrai de m'embrasser sur les deux joues. Il faut absolument que je vous quitte ; je cours toute la journée pour acheter des étrennés.... »

Michelet, après la mort de son père prit chez lui son oncle, M. Narcisse Michelet, ancien ouvrier typographe, frère de son père, auquel depuis plusieurs années il faisait une pension.

Le petit oncle Narcisse (ainsi appelé dans la famille à cause de sa petite taille) était un vieillard agréable, alerte, enjoué, fin, discret. Sa présence combla un peu le vide qui venait de se faire ; mais l'influence paternelle se peut-elle jamais remplacer?

M. Narcisse Michelet que nous verrons mourir en 1867, dans sa quatre-vingt-onzième année.

« doyen des typographes de France » , avait donné sa vie tout entière au travail.

<i Venu à quinze ans à Paris au milieu de la première Révolution, il entra dans rimprimerie et ne la quitta qu'à soixante-dix ans... Pendant plus de trente ans il travailla double, c'est-à-dire le jour et la nuit, pour suffire aux exigences impérieuses de l'impression d'un journal. Leste, vigoureux et agile, il menait le rude labeur de la presse à bras.

« Il soutint ces fatigues par la sobriété, la droiture en toute chose, l'inaltérable bonne humeur. Jusqu'à ses derniers jours il garda la gaieté, apanage des esprits sains ; il nous racontait souvent •comment, avec un pain de quatre livres qu'il se faisait tailler en tranches, il mangeait tout en travaillant et imprimait jour et nuit sans quitter le travail... »

Nul doute que nous ne retrouvions dans les Mémoires de Dumesnil les paroles prononcées sur a tombe de cet homme excellent, et d'où sont extraites les quelques lignes qui précèdent.

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