‹ J. Michelet et ses enfantsChapitre 7 sur 15 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Nous sommes en 1847. Dès janvier, le premier volume de la Révolution est terminé ; mais Tintroduction ne l'est pas. Depuis près d'un an, Michelet la roule dans sa tète, cette introduction, et le plan de jour en jour se modifie : il sent qu'il va accomplir un des grands actes de sa vie... Lorsqu'enfin le volume, pour paraître, n'attend plus que ces pages préliminaires^ il faut bien se décider à les écrire. Mais, en janvier, Micbelet tombe malade, la fièvre le prend, le voici au lit.

C'est pendant cette fièvre que s'acbève le manifeste décisif.

Dumesnil, le 6 février, écrit :

« Le livre a beaucoup gagné à l'indisposition de

2i2 MICHELE! ET SES ENFANTS.

M. Michelet. Les plus fortes choses de Vlntroduction (sauf la fin) ont été écrites depuis, et ce sont les plus grandes et les meilleures que M. Michelet ait jamais écrites... Tous les matins il croit avoir achevé définitivement et toujours il trouve plus et mieux ; de sorte vraiment que le jour de la publication est encore incertain, quoiqu'il soit fixé à mercredi, veille de l'ouverture du cours... »

Le volume, en effet, parut ce jour-là. En vingtquatre heures douze cents exemplaires furent vendus. Michelet se mit vite au deuxième volume {celui des fédérations).

Au milieu de ce travail, l'historien se donna^ au mois d'août, quelques jours de répit, qu'il alla passer en Normandie; chez son gendre, chez N...

Jamais nous ne l'avions vu plus en verve; mais c'était à la Révolution qu'il revenait toujours ; rien ne pouvait l'en distraire... et que d'épisodes gaiement racontés I

Un soir, au Tôt, ce fut l'histoire de Catherine Théot, cette vieille sorcière qui se faisait dévotement baiser le menton par Robespierre et ses adeptes. Barrère dit qu'il ferait de cette comédie une conspiration. 11 arrangea un rapport très-spirituel (qu'il ne lut pas lui-même), et trouva moyen, par le récit de la ridicule affaire, de ramener à la

gaieté cette terrible Convention. « Ce fut comme « une résurrection de Voltaire, disait Michelel, et « Robespierre fut perdu. »

Le deuxième volume de la Révolution, je Tai dit, parut en novembre.

En décembre (le 16) il recommençait son cours, et ce cours, qui devait être supprimé après la troisième leçon (30 décembre), fut imprimé et publié au commencement de 1848. L'historien ajouta aux trois eçons professées les sept leçons qui eussent complété le cours. Ce cours, et celui de 1843 sur les Jésuites^ sont tout ce qui a été publié des leçons de Michèle tau Collège de France. Le cours de 1847 a été récemment réimprimé sous ce nouveau titre : t Étudiant.

Voici venir 1848. Aux premiers jours de cette année si pleine d'agitations, Michelet, qui en était au plus fort de sa lutte contre le clergé, eut d'abord les émotions du procès Léotade à Toulouse. Léotade était un frère des Écoles chrétiennes, traduit en cour d'assises pour viol et assassinat de la petite Cécile Combette, fille d'un honnête relieur de la ville.

La France entière était occupée de ce procès lorsqu'éclata la Révolution de février. Michelet, plus que personne, avait frémi aux révélations inattendues, aux témoignages terribles qui tout à coup furent mis en lumière... Il fut un moment sur le point de partir pour Toulouse, en vue d'écrire

MICHELET ET SES ENFANTS. 2i5

l'bistoire de ce procès... Il demande à ses amis poètes de faire une complainte ; il voudrait, à ses frais, si quelqu'un la compose, la répandre partout ; il voudrait même qu'on fit la complainte en français et en patois du Midi. Il s'abonne, pour avoir plus de détails, à V Émancipation de Toulouse. Âh I s'il avait le don de la rime, il composerait une cho^e niaise et sublime y dit-il, qui ferait pleurer toute la terre I...

Il lui sembla qu'une révolution anticléricale devait être la conséquence de ce procès. Mais, avant même que les débats fussent terminés, une révolution politique vint tout entraver : le gouvernement renversé, la République proclamée, le clergé fut appelé à bénir les arbres de la liberté. «L'ar- « bre de la liberté bénit du Sacré-Cœur, » dira avec dégoût rhistorien vingt ans plus tard dans Nos Fils.

Au milieu de l'élan de 1848, ce fut pour les deux professeurs Mîchelet et Quinet une première déception.

Nous sommes au lendemain du 24 février 1848.

Dumesnil, dès le 25, rend compte à N... de tout ce qu'il a vu.

« M. Quinet est entré hier (24) un des premiers

aux Tuileries, non sans danger d'être tué. 11 me disait le soir : C'est le plus beau jour de ma vie.

« Sur la première liste affichée dans noire quartier, M. Michelet était nommé du Gouvernement provisoire. Je Tai conduit à THôtel de ville; mais Tencombrement était si grand qu'il n'apu parvenir jusqu'à la salle de réunion et savoir 'ce qui en était de sa nomination. Dans la liste officielle publiée ce matin, il n'y était plus, n'ayant pas paru à l'Hôtel de ville. Au reste, il vaut mieux qu'il soit dans son cabinet ; personne n'a plus d'autorité morale en ce pays et ne pourra rendre plus de services s'il s'abstient de prendre une part trop active à des affaires de détail qui lui prendraient le meilleur de son temps... »

Ceci écrit le 25 février ; le 1" mars, nouvelle lettre :

« Si je n'avais été. tous ces jours-ci sur les dents de courir pour la République, de M. Quinet, chez qui j'allais plusieurs fois, à Béranger, à Lamennais, puis à l'Hôtel de ville avec M. Dargaud, le secrétaire de Lamartine, je vous aurais écrit chaque jour. Je vous aurais surtout demandé si vous n'étiez pas mort; j'étais un peu inquiet de vous... Je n'ai reçu votre lettre qu'hier mercredi dans la ieîurnée, et je n'ai pu y répondre de suite,

assiégé que je suis par une foule de solliciteurs. Notre maison est devenue comme un ministère, je rappellerai ministère des demandes: la foule des visiteurs intéressés est innombrable; il arrive des masses de lettres. Hier matin, dès six heures, des patriotes solliciteurs envahissaient la salle à manger de M. Michelet, et tout ce monde trouvant le matin la porte fermée reflue naturellement vers moi. C'est très-amusant de voir comme tout à coup nous sommes devenus puissants ! Qui m'aurait dit, par exemple, que je serais visité dès huit heures du matin par M. V., par etc., etc. Ces messieurs voudraient être nommés d'une commission des hautes études qui va s'organiser au ministère de l'instruction publique. Tout cela est fort risible. Au reste, je suis dans une position admirable pour observer, connaissant la plupart des membres du Gouvernement provisoire, et informé des moindres particularités qui les concernent. Que je vous regrette, mon ami I comme nous nous amuserions, si nous regardions tout cela ensemble I J'assiste depuis quelques jours à la plus merveilleuse comédie qu'on puisse voir. Mais j'ai si peu de temps à vous donner

que j'ai plus besoin de vous parler dans cette lettre des hommes qui ont fait la révolution, que des hommes qui en profitent... Si le chemin de fer n'é-

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lait pas coupé, si je n'étais utile ici, j'aurais pris deux jours pouraller vous parler vingt-quatre heures, tant j'ai le cœur plein pour vous. Et tout cela ne peut s'écrire, il n'y a que la parole humaine qui puisse rendre un peu de ce que j'ai vu, de ce que j'entends. Si vous aviez vu Paris seulement une heure la semaine dernière, vous en radoteriez toute votre vie. . . »

Qui le croirait ? cette foule de solliciteurs, qui de Michelet refluait vers Dumesnil, avait ses ramifications jusqu'au Tôt, où les demandes arrivaient par la poste.

Mais voici bien d'autres histoires : de par Lamartine, de par Michelet et Béranger,la candidature des citoyens Dumesnil et N... fut posée dans les Ardennes et dans la Seine-Inférieure. On leur fit faire de superbes professions de foi, et Dumesnil partit pour son département où il ne manqua l'élection que d'une vingtaine de voix.

Quant au citoyen N..., il vit se préparer tant de grabuges, tant d'orages et un tel mouvement de recul en Seine-Inférieure, qu'il adressa à ses électeurs une lettre de désistement. Après quoi il se trouva gros Jean comme devant. Mais, plus que jamais en belle humeur^ il se mit à faire des chansons...

Cette joie fut courte ; les journées de Juin vin rent tout assombrir. Michelet, frappé au ccéur, quitta quelques instants Paris, vint reprendre un peu de repos au Tôt, à Bihorel, à Vascœuil.

Le calme de la campagne en cette belle saison, les causeries amicales, le rassérénèrent un peu. Mais il avait été au premier moment accablé. Auguste Préault, le vaillant statuaire, ami fidèle de Michelet, était venu le voir au lendemain de la lugubre bataille. Michelet se promenait seul et triste dans son jardin. Une barricade se dressait encore devant la porte.

Quelqu'un avait dit aux insurgés :

— Vous êtes devant la maison de Michelet. Ils avaient répondu :

no MICHELET ET SES EiNFANTS.

— Qu'est-ce que Michelet?

Des écrivains et des poètes contemporains ils ne connaissaient, dirent-ils, que Béranger.

Ceci peut aujourd'hui surprendre ; mais ceux qui se rappellent ce temps-là trouveront l'anecdote toute naturelle, tant était grande alors la popularité du poëte.

Quoi qu'il en soit, Michelet fut frappé et attristé de cette réponse. 11 dit à Préault : « Je n'écrirais plus aujourd'hui Le Peuple. »

Après le petit voyage en Normandie on se remit au travail , Michelet i nvi nciblement continua son histoire de la Révolution, Dumesnil, appelé à suppléer au Collège de France M. Quinet nommé membre de l'Assemblée nationale, avait à préparer son cours; N... s'était, durant tout cet été, plongé dans la botanique,par dégoût de la politique, ilécrivaitla Viedes fleurs; il lisait Linné et les Mémoires de Réauraur sur les insectes ; à cela il entremêlait Horace et les psaumes de David. M. Michelet alla à Vascœuil et y resta plus longtemps qu'il n'y était resté à aucun de ses précédents voyages ; cependant il dut retournera Paris. Dumesnil, retenu au manoir par des affaires personnelles, ne voulut pas qu'il repartît seul, et madame Adèle l'accompagna. Dans les lettres que

de la rue des Postes elle écrivait chaque jour à son mari, on peut suivre heure par heure le travailleur infatigable. N... avait, au Tôt, tout naturellement, par Dumesnil les reflets de cette correspondance.

« Hier M. P. et un représentant de TAin sont venus, tous deux élèves de papa. Ils se disaient vieux, et ils avaient bien raison. Je n'ai pu m'empêcher de leur faire entendre qu'il n'y avait qu'eux de très-vieux ; mais que mon père était plein de jeunesse et de force. Quel entrain il a dans la conversation I Comme ces gens étaient peu de chose au prix de lui ! Qu'il est triste d'être représenté par de tels hommes ! »

Et Dumesnil ajoutait :

« Voilà, mon cher, qui complétera la description que Linné a faite du représentant : Edax, furax, loquax, torvus, morvus, hirsutus, Bipes. »

Dans ces entrefaites nous crûmes un instant que M. Michelet (roccasion s'étant présentée favorable) allait peut-être se remarier. Depuis la mort de son père^ depuis les journées de juin, on le voyait souvent si triste que son gendre, sa fille et son fils en avaient fait quelquefois le vœu.

L'année précédente cependant on avait eu de ce côté quelque inquiétude , un mariage peu désirable, quoique très-riche, ayant paru possible. Cette fois, au contraire, la personne était si charmante, que dans la famille on le désira presque, malgré les différences d'âge. Mais bientôt l'un et l'autre de ces mariages ne furent plus ni à désirer ni à craindre^ les personnes en question s étant mariées toutes deux.

La première de ces deux personnes, une veuves jeune encore et millionnaire , avait elle-même demandé à Michelet de Tépouser ! Bien que la dame fût une honnête et belle personne , Michelet avait refusé, déclarant que le million était un obstacle.

— Eh bien I je donnerai le jour du mariage 500,000 francs aux pauvres, ou bien vous-même vous emploierez cette somme en fondations d'œuvres utiles.

Michelet cependant avait persisté dans son refus.

Tout cela déjà commençait à s'effacer de nos mémoires, l'hiver et le froid venaient : on était en novembre. Le 30, au matin, j'étais seul, un peu triste, dans notre jardin, au bord de la rivière, lorsqu'on me remit une lettre énorme de M. Michelet. Je n'en avais jamais reçu d'un tel volume. Je l'ouvris avec anxiété et je lus :

« 11 y a longtemps, mon cherN..., que je ne vous t< ai écrit. Vous m'avez cru enseveli dans le travail ; «j'étais ailleurs. Une aventure commence pour « moi, très-grave, où probablement est le destin « de ma vie »

Seize pages suivaient qui me pétrifièrent, pages émues, frémissantes, inouïes.... Une passion terrible et fatale, subitement, comme la fou-

dre^ envahissait à plus de cinquante ans cette âme loujours jeune. Je lus, relus et relus encore. Je n'arrivai que difficilement à comprendr^e. Et pourtant jamais pages plus nettes, plus pathétiques, plus éperdues n'avaient passé sous mes yeux ; ÏBélotse de Rousseau, VHéloîse d'Abeilard eussent paru glaciales en comparaison ; mais Héloïse ici, c'était M. Michelet...

Ce qui augmentait Teffet irrésistible, c'est que lui-même avait la parfaite conscience de sa situation. Au milieu des troubles de cette passion il la juge avec calme, retrouvant, pour s'apprécier lui-même, les facultés juridiques de l'historien.

Que répondis-je ? Je n'en ai plus aujourd'hui le naoindre souvenir. Je me rappelle seulement avoir répondu courrier par courrier une lettre émue, troublée, et sans doute bien peu réfléchie...

Le 3 décembre, nouvelle lettre de Michelet; il essaie de me rassurer, me dit sa situation morale, et sa solitude depuis juin, et le besoin de se refaire un nid.

r Le 5, nouvelles explications, nouveau chant d'allégresse, et me voilà chargé dç prévenir les enfants I .

; Le 7, il fautj dit-il, qu'il revive ou qu'il meure de ceci.

Le 1 1 , il s'inquiète et se trouble de la tristesse de sa fille, de son gendre ; et puis il fait Téloge de la personne aimée.

Mais il y avait chez Dumesnil et M""* Adèle bien plus que de la tristesse , il y avait l'anxiété des résultats que pourrait avoir pour lui un tel changement.

Le 16, il m'écrit qu'entre ses enfants et lui j'ai été choisi pour juge.. » et là-dessus il m'expose luimême les torts, non pas de ses enfants mais les siens, afin que j'aie, pour bien juger, tous les éléments de la cause.

Le 22, un cri de douleur lui échappe, l'âme se déchire, c'est un torrqnt de larmes.

Néanmoins le 26 tout est décidé., il croit qu'il se mariera à Pâques... seulement si cela se pouvait faire à Vascœuil !

A Vascœuil I c'est-à-dire chez ses enfants, tant il voudrait ne pas se séparer d'eux !

Enfin, le 29, il me dit combien avec de telles préoccupations il lui est difficile de s'occuper d'une autre histoire que de la sienne propre ; et cependant il continue l'histoire de la Révolution.

J'ai sous les yeux les lettres de M"" Adèle, de Dumesnil, de Charles, lettres émues, pleines d'angoisses et d'appréhension et pour le présent

et pour l'avenir (ravenir d'un tel père). On y sent aussi la douleur d'une séparation si brusque et si imprévue.

Et puis^ du fond des Ardennes, de vieilles tantes écrivaient aux enfants de tout faire pour empêcher ce mariage d'un homme de plus de cinquante ans avec une personne si jeune... M°* Adèle, dans ses réponses, tâchait de calmer les tantes et défendait son père.

Quant à Dumesnil, le 1*' janvier, il écrit à N... : « J'ai été frappé au pJus profond de mon cœur. Ne l'avez-vous pas senti, mon ami ? il parait qu'hier au soir, ma blessure s'est ouverte, car tout à coup, lorsque je parlais, M. Michelet a fondu en larmes, me disant : «Je sais bienque c'est mon passé « qui parle en vous. » Vous jugez de mon émotion ; mais peu à peu la réalité revint, et nous nous aperçûmes que notre foyer était brisé...

a Adieu, soyez heureux ; mais ne me demandez pas comment il faut s'y prendre... »

N... à Dumesnil.

« 3 janvier 1849.

«...Je ne sais, mon ami, si nous avions trop

cru autrefois, mais, dans ces derniers temps, n'avons-nous pas trop douté?...

«... D'où nous est venu à vous et à moi cet ébranlement^ sinon de l'ébranlement de celui qui était nous- mêmes ?. . .

«... Les événements de ces six derniers mois m'avaient fait craindre pour lui quelque catastrophe que je n'osais me préciser, lorsque enfin le coup est venu : voilà ce qui m'a rendu pour lui si plein de pitié. Cher Alfred, il venait d'être blessé dans sa passion pour la France. Cette France qu'il avait tant aimée, à qui il avait donné toute sa vie, ses soins, ses travaux de trente années, il la trouvait maintenant infidèle, et pour se prostituer à qui? Je vous l'assure, mon ami (quoique je vous dise cela d'une façon bizarre , ce n'en est pas moins, depuis un mois, le fond de ma pensée), je n'ai vu dans ce mariage qu'un mariage de dépit, et il y a du vrai là dedans. M. Michelet avait été blessé dans ses amours pour la France.

« Ce qu'il aimait, c'était, comme tous les grands esprits, un être idéal, c'était la France ; et si pour nousil fut si tendre, c'est qu'il croyait en nous trouver un souffle de la grande amie...».

M Les grands artistes, mon ami, sont tout rêve, et voilà ce qu'avait rev^ M. Michelet.

« Un souffle terrible de réalité a emporté sa fantaisie. Si nous avions été très-exagérés dans ce rêve, ne tombons pas pour cela dans la négation absolue de nous-mêmes. Rien entre nous n'est changé. Continuons donc à nous deux, cher Alfred, ce que nous commençâmes à nous deux, il y a neuf ans. Dans ce pèlerinage entrepris ensemble si pieusement, une tempête s'est soulevée ; cependant notre fragile esquif a survécu. Bénissons Dieu, et aimons-nous davantage...»

Quelques semaines plus tard, au commencement de février, j'étais moi-même a Paris. Je voyais les choses et les personnes de près. J'eus aussi le plaisir de Toir Dumesnil professer au Collège de France. Je revis nos amis Béranger, Préault. Je fis avec M. Michelet de très-belles, très-longues, très-causeuses promenades. Mais, si toujours je suis revenu triste de Paris (et de toute grande ville), j'en revins cette fois pluis triste encore : un mot de M. Michelet surtout m'avait frappé.

Nous nous promenions seuls, lui et moi, dans le

jardin du Luxembourg ; nous causions en toute inti-

mitéy en toute franchise ; lui surtout était fort animé,

fort en tmïûy et me disait qu'à force de produire, il se

sentait arrivé au bout de son rouleau (les mots sont

textuels), qu'il lui fallait se créer une vie nouvelle, et puis, ajoutait-il : « Alfred et vous, vous êtes mépris « toujours sur mon compte en voyant en moi autre « chose qu'un artiste... » L'effet que produisirent sur moi ces derniers mots ne saurait se décrire, et je n'osai dire au grand artiste qu'il se calomniait lui-même, que son art lui venait surtout d'avoir été un homme...

Il est curieux de rapprocher ces paroles de celles que, trois mois plus tôt (en novembre), il disait à son gendre :

« L'art m'enduit comme d'une couche de vernis, « de sorte que tout ce qui m'arrive en bien, en « mal, m'entre comme l'eau-forte dans la gravure « et mord juste pour une œuvre d'art. »

Je restai morne et sombre les quelques jours que je passai encore à Paris.

Aussi retrouvai-je avec un vrai bonheur mon pauvre coin du feu, le jardin, les livres, nos claires fontaines, nos grands peupliers, notre entourage excellent d'ouvriers et de voisins, et surtout ma mère et mon père, toujours si vrai, si gai, si plein de bon sens.

Chacun de nous cependant se remit au travail.

Dumesnil préparait son petit livre : La Foi nonvelle cherchée dans Vart^ de Rembrandt à Beethoverii

et je commençais d'écrire : Rabelais et son œuvre. Quant à M. Michelet, il était tout à la Révolution, tout à son cours, tout à son mariage, qui était pour lui en même temps cause de joie et de tristesse. Car, dans ses lettres d'alors, une chose apparaît, c'est son anxiété sur le chagrin de son gendre. L'inquiétude de celui-ci, en effet, était profonde, et je ne le savais que trop...

Enfin I tout se termina; et, le lundi 12 mars, en rentrant de la cérémonie, Dumesnil écrivait :

« Mon cher Eugène,

« Le mariage est accompli. Puissent-ils être heureux ! Je sais tous les devoirs que cette vie nouvelle m'impose, j'espère les remplir, soutenu de votre amitié qui m'a aidé déjà à traverser tant d'épreuves.

« Les témoins étaient Béranger, qui servait de père à la mariée avec une galanterie toute française ; M. Quinet, leste et pimpant, rajeuni du mariage de son aîné ; Mickiewicz, qui était au ciel ; M. Poret, plus silencieux, plus grave, plus sérieux que de coutume.

«•M. Michelet frémissait, il y avait certainement

un combat, un orage en lui. Il a prononcé le oui d'une voix émue »

Le mariage devait être suivi de la séparation immédiate du père et des enfants ; un logement avait été préparé aux Ternes pour les nouveaux mariés...

«M. Micheiet, disait Dumesnil (lettre du 12), a quitté hier matin la rue des Postes sans prévenir personne que moi, afin d'éviter les adieux; il était fort ému, fort agité, répétant tout seul dans son cabinet : « Que c'est cruel! » (Victoire l'a entendu.) Moi, j'ai été dans cette dernière entrevue aussi affectueusement impassible que vous pouviez le désirer, j'ai évité de lui dire adieu, comme ^'il n'allait pas nous quitter. »

Mais, le lendemain même de son mariage, au réveil, que fait Micheiet? 11 écrit à ses enfants, il leur annonce que demain il viendra déjeuner avec eux, qu'il veut se revoir au milieu d'eux, que sa pensée ne peut être absente d'eux, jamais I

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