LIVRE SIXIEME
Malgré ce cri, la famille sera désormais séparée... non pas sans une vive tristesse de part et d'autre. Cependant Michelet,Dumesnil,M°* Adèle, Charles, N... recommencepont à s'écrire plus que jamais. Ce fut un échange, un entre-croisement de lettres, de communications et de réflexions sur toutes personnes et toutes choses. C'est le beau moment delà correspondance de Michelet. Q uantà Dumesnil, quant à N..., jamais ils n'avaient été ni si désolés ûi si rieurs, ni si fous ni si sages. Et cependant Dumesnil était à son cours (suppléance Quinet), à ses musiciens, à ses peintres; et N... à son Rabelais, à La Vie des fleurs, à l'histoire naturelle, qu'il trouvait moyen de fourrer jusque dans les folies les plus désordonnées. Dans une lettre à Charles du
26 avril, il exhale sa colère contre les dames qui... les dames que... et il explique ainsi cette colère inattendue :
«... J'ai lu récemment les Dames de Brantôme. Oh I comme elles tendent leurs pièges partout I et que nous devons plaindre les pauvres moucherons qui, dans leur essor vers la lumière, se laissent prendre par ces araignées de Vénus I
a II faut que je te conte, en dusses-tu frissonner, un mot de Thistoire naturelle des araignées. Cela t'apprendra combien les mâles doivent se méfier des femelles (chez les araignées bien entendu). Lorsque l'amour a percé de son trait vainqueur un de ces malheureux mâles, il tombe, suivant la coutume aux pieds de sa cruelle, Ohl que c'est bien le niot ici I les yeux de la perfide semblent s'écarquil- 1er de joie I... Sais-tu, cher Charles, quelle passion la tourmente, à quel désir terrible elle est en proie? au désir de manger son amant. S'il ne se méfie, elle se jette sur lui, l'enlace de mille fils en un clin d'œil et le dévore. Hélas I l'amour cause partout des tragédies... »
Quant à Michelet, en dehors de son histoire de la Révolution, une seule pensée le préoccupe : son gendre et sa fille sont tristes. Il s'en attriste lui-
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même; il leur écrit, le 10 avril, que demain mercredi il ira déjeuner avec eux. Il regrette vivement la Pâque des anciens jours. Il ne croyait pas que la séparation serait si complète.
Les lettres cependant leur venaient du Tôt pleines de souffles printaniers. Le 22 avril, Dumesnil répondait :
« Votre lettre m'arrive au milieu de mon travail comme la rosée de vos prairies, comme la fraîcheur de vos bois, où les feuilles vont s'ouvrir... »
11 avait cependant encore, pour y voir fleurir ses primevères, le petit jardin de la rue des Postes, qui rappelait tant de choses ! Mais bientôt il fallut le quitter, et, le 28, on s'installait dans un nouveau domicile, rue d'Enfer.
Le 1" mai, Dumesnil écrit :
« J'ai vu hier M. Micheletaux Archives. Il
m'a dit un mol qui m'a effrayé : « Vous concevez que a je suis déplus en plus à P orage; mais c'est une « situation favorable à la production. » — Pour moi, cher ami, bien au contraire, je répète, èoir et matin, comme prière, ce mot d'un des plus grands inventeurs, de Léonard de Vinci :. Fum les orages,
i< Le matin, avant de travailler, je vais au Luxembourg, Etienne court avec son cerceau, et moi je
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lis la Tribune (la Tribune des peuples, journal de Mickiewicz). »
Alors lui arrivent du Tôt de nouveaux détails printaniers :
« Je me promène à cheval, goûtant avec délices les parfums et les joies de la campagne.. . Les pommiers sont en fleurs, jamais la terre ne fut mieux parée ; un souffle de jeunesse la parcourt.
<t Je chevauche sibien^ si loin, si bravement, que, du Tôt à Sierville, de Siervilleà la vallée de Sainte- Austreberthe, de Sainte-Austreberthe à Limézy, j'allai, avant-hier, faire ma station chez le curé de Cideville. Je le trouvai épouvanté de Télection. Le pauvre homme avait la terreur dans Fâme :
« — Monsieur, me disait-il, quatre-vingt-trois Ledru-RoUin dans ma paroisse I et, des bulletins que je leur avais recommandés, même en chaire, pas un seul I Nous ne sommes plus rien, nous cou rons le plus grand danger. L'année dernière nous eûmes influence, aujourd'hui l'on nous méprise, demain l'on nous pendra.
« Je tâchai de le rassurer ; je lui exposai l'état vrai des choses.
« — Oh I disait-il, dans quelles ténèbres on nous a tenus! que nous savions peu où en était le monde I etc. »
Michelet, bien entendu, avait sa part de ces renseignements sur la situation politique en province ; il ne cessait pas un instant d'être présent à la pensée des deux amis. Dumesnil écrit le 23 mai :
« ... M. Michelet a fait hier une leçon digne de nos circonstances, quoique blessé à la main ; il était tombé avant-hier de voiture. Jamais il n'a eu plus d'à-propos et de mouvements généreux. Quant à son esprit, c'est effrayant. Le temps qui vient en demande moins... »
Dans ce chassé- croisé de correspondances, il y avait aussi les lettres de Charles, devenu un grand garçon de dix-neuf ans.
En juin 1849, il m'écrivait donc, à l'heure même où Paris venait d'être mis par M. Baroche en état de siège :
« Papa, malgré l'agitation générale, a fait son
cours; il a été simple et fier Il a montré que la
véritable victoire n'était pas celle d'un jour et de quelques années, mais celle qui est fondée sur le droit. »
Michelet cependant, malgré son cours, malgré tant d'autres préoccupations, n'interrompt pas un instant V Histoire de la Révolution. Il écrit à son gendre, le 19 juillet, que jamais il n'a plus dépensé de lui-même que dans ce terrible: 93,
Et puis avec quelle tendresse il veille sur ce gendre,' même auprès de sa propre fille ^ Le 21 septembre il lui écrit que Dumesnil est pour lui un intérêt suprême. 11 lui parle de sa ricj;iesse de cœur et de son caractère si rare... AN... mêmes réflexions sur la valeur de ce fils d'adoption. Enfin à son gendre lui-même il écrit de viser haut, de regarder son étoile.
Avec sa fille, le 31 décembre, c'est lui qui prend les devants au jour de l'an : il craintqu'elle ne fasse ,
avec un enfant, cette course effroyable, de la rue d'Enfer aux Ternes, par ce temps de neige...
Même sollicitude pour le solitaire du Tôt ; il lui parle de son travail sur Rabelais, de sa vie intérieure. Il lui écrit (le 1" janvier 1850) de venir comme tous les ans. 11 faut se soutenir les wns les autres contre les découragements.
Ainsi il écrivait (18 septembre) à Auguste de Gérandoqui combattait héroïquement en Hongrie, iV^ succombe!,. Il lui rappelait que les pleurs des hommes sont recueillis de Dieu dans la pierre et le marbre.
c< Ce sont les paroles que Christophe Colomb » s'adresse à lui-même... »
Les mois donc et les années allaient, allaient... Le petit Etienne commençait à grandir ; une sœur (Jeanne) tout à l'heure lui sera donnée. M. Michelet, en 1850, .eut, lui aussi, de son second mariage, un fils (Lazare) ; mais le pauvre enfant mourut au bout de quelques semaines.
Faut-il rappeler maintenant qu'en 1850 parurent d'abord la Foinouvelle de Dumesnil, et puis le Rabe^ iais de N.. . La Foi nouvelle ne portait point de nom d'auteur ; mais l'impression produite par ce petit livre n'en fut pas moins singulière, et chez quelquesuns très-profonde. Parmi les lecteurs qui en avaient été le plus émus, on doit indiquer Ed. Charton, Théophile Gautier, Auguste Préault, Paul Huet,
auxquels il faudrait joindre un grand nombre de dames.
Quant à Michelet, qui d'abord avait été inquiet, il ne tarissait plus d'éloge : C'est un livre singulier, disait-il, mystique sans mysticisme ; Tabsurdc des mystiques n'y est point, il n'y a que le cœur, la tendresse infinie... Ce livre est proche parent de Vlmitatio Christi, il en a la lueur, — et avec cela, je n'en connais pas de plus révolutionnaire...
Le Rabelais reçut aussi très-bon accueil. Michelet écrit à N... (20 avril 1850) une longue et curieuse lettre sur l'auteur du Pantagruel.
Le dernier livre du moyen âge, c'est selon lui V Interne lie consolation (ou Imitatio Christi), et le premier livre moderne, c'est la consolation pantagruélique.
Voilà donc les deux amis, comme disait Dumesnil, « la plume au vent. »
Avec quel enthousiasme candide ils se remirent a l'œuvre , Dumesnil pour préparer son Bernard Palissy , m , . . pour refondre et publier Molière!...
Michelet, heureux des succès de son gendre, redouble pour lui d'attention et de soins. Il écrit à sa fille (30 juillet 1850), et fait appel à ses puissances
musicales pour mettre du soleil dans l'âme de son • mari.
Malheureusement c'étaient les ténèbres de décembre qui allaient envahir les âmes.
Il faut pourtant ici s'arrêter, et voir quels ont été jusqu'à cet e époque (fin de 1850) les travaux de Michelet, travaux qui avaient fait de lui un des écrivains les plus aimés du public. Mais on n'avait pas pour lui seulement de l'admiration, on avait du respect. On se plaisait, dans ses leçons du Collège de France, à cette causerie si simple à la fois et si éloquente, si spirituelle et si fine, si savante et si spontanée, si austère et si bienveillante.
Il avait publié :
En 1825. Tableaux chronologiques de rhistoire moderne. 1826i Tableaux synchroniques de rhistoire moderne. 1827. Précis de l'histoire moderne.
1827. Principes de philosophie de rhistoire, traduits de la Scienza nuova de J.-B. Vico et précédés d'un discours sur le système et la vie de l'auteur. 1831. Introduction à l'histoire universelle.
1831. Histoire romaine. 1" partie : RépubliquCf 2 vol.
1833. Précis de l'Histoire de France.
1833. Histoire de France, 1. 1 et IL
1835. Œuvres choisies de Vicp, précédées d'une introduction sur sa vie et ses ouvrages. 2 vol.
1835. Mémoires de Luther, précédés d'un Essai sur l'Histoire de la religion. 2 vol.
1837. Origines du droit français, cherchées dans les symboles et les formules du droit universel.
1839. Histoire de France, t. IH.
1840. Histoire de France, t. IV.
1841. Procès des Templiers. 2 vol. in-4°.
18il. Histoire de France, t. V.
• 1843. Des Jésuites par J. Michelet et Quinet.
1843. Histoire de France, t. VI.
1845. Le Prêtre, la Femme et la Famille.
1846. Le Peuple.
1847. Histoire de la Révolution, t. I et II.
1848. — — t. III, Impartie.
1848. Cours professé au Collège de France (1.847-1848).
1849. Histoire de la Révolution, t. IH, 2« partie.
1849. — — t. IV, Impartie.
1850. — — t. IV, 2« partie.
1850. — — t. V, 1'^ partie.
Nous verrons si par la suite il n'y aura pas une bifurcation regrettable dans sa vie d'écrivain, et s'il restera, sans s'en écarter, dans la voie simple et large de l'hhtoire.
Il est vrai que l'histoire elle-même, l'histoire contemporaine allait lui faire horreur... Nous touchions à la plus sombre et plus honteuse année du siècle.
Dès les premiers jours de 1851, les causes de chagrin se multiplièrent.
Qu' n pardonne à Fauteur de ce livre de parler ici de lui et d'en parler à la première personne. Mais l'émotion si souvent contenue dans les pages qui précèdent percera, quoiqu'il fasse, dans celles qui vont suivre. Le lecteur, du reste, verra bien que, derrière ces récits personnels , Michelet ne cesse pas d^être en scène, tant il faisait des chagrins de ses amis ses propres chagrins, et tant leurs joies devenaient aussi les siennes.
Le 26 mars, j'étais aupi:ès d'un ami mourant, lorsqu'une lettre de mon père me rappela subitement, un malheur affreux venant d'arriver chez nous. Un ouvrier, père de cinq enfants en bas âge.
avait été pris dans les engrenages du moulin et complètement broyé... Je partis. Je trouvai mon père sous le coup de cette émotion : la fièvre le prit, et peu de jours après il mourait frappé d'une congestion pulmonaire.
A mon tour je tombais malade d'une fièvre typhoïde
Dans le courant de juin je commençai de reprendre vie. \iB. campagne était admirable. Il me semblait que jamais je ne l'avais vue si fraîche, si jeune et si belle. Ma mère éprouvait une si pure joie à me revoir au soleil dans notre jardin; les amis étaient si heureux , si prévenants , si attentifs et si bons, que, malgré le grand vide, je me sentis renaître. Dès juillet, j'avais repris goût au travail. Je songeais à faire pour Voltaire ce que j'avais fait pour Rabelais et Molière. Michelet, depuis longtemps, m'en donnait le conseil ; il y revint avec plus de force, voulant me faire revivre. Mais je ne pouvais parler de Voltaire sans bien connaître Rousseau, et je ne l'avais lu jusqu'alors que très-in- -complélement. Je me procurai ses œuvres ^t pro -
fîtai.. pour les lire, et de ce bel été et de ce rajeunissement de moi-même. J'ai depuis perdu beaucoup de mon admiration pour Jean-Jacques ; et j'ai eu contre lui, contre son orgueil, contre son cynisme, contre sa philosophie, des colères qui de jour en jour s'accentuent davantage ; mais j'avoue que, lu dans les circonstances où je me trouvais, seul, àla campagne, il me causa une vive et profonde émotion. Aussi je le pris au sérieux beaucoup plus que je ne le ferais aujourd'hui ; il. m'avait grisé de son éloquence maladive, comme en effet, de son temps, il grisa tout le monde, comme, de nos jours, il grisa Michelet lui-niême, qui souvent se plaignait d'entendre, en écrivant, un armonica intérieur.... Cet armonica, écho prolongé, disait-il, de la mélodie des Charmettes, lui imposait son rhythmé et l'empêchait d'écrire en vraie prose comnie il l'eût voulu. Et cet héritage de Jean-Jacques avait été •aussi, disait-il, une entrave pour Chateaubriand et madame Sand.
Nous avions pu un jour, à Bihorel, apprécier Vimpressionnabilité de Michelet aux enchantements du style de Rousseau. Il avait pris dans la bibliothèque de madame Dumesnil le volume des Confes* ^ions; il l'ouvrit aux Rêveries du promeneur soli* 4aire et se mit à nous lire, dans la Seconde prome^
iiadcj l'épisode où Rousseau, sur les hauteurs de Ménilmontant, renversé par un grand chien danois, s'éyanouit dans les bras d'un inconnu qui le relève.
Micheiet lisait à ravir, et nous écoutions enchantés cette prose harmonieuse, dite avec une émotion si vraie par un tel lecteur. Tout alla bien jusqu'à l'endroit où le philosophe exprime ses sensations en revenant à la connaissance après cet évanouis-^ sèment :
a La nuit s'avançait, j'aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par la. Je naissais dans cet instant à Id vie, et il mesemblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais »
Arrivé à ces mots, la voix du lecteur se brisa, les sanglots l'interrompirent, il ferma le livre... Pas un mot de comnientaire ne suivit. L'émotion avait été trop forte. Nous nous regardions, attendris et souriants...
J'eus donc, moi aussi, dans ma convalescence^
quelques jours d'admiration pour Jean- Jacques.
En relisant Voltaire cependant, je ne tardai pas
à perdre un peu de cet enthousiasme Je me mis
alors à préparer un gros livre sur le défenseur des Calas, travail qui devait me prendre quatre années*
A la même époque (mai-juin 1851), Michelet écrivait ses légendes de Kocziuszko, Grainville, la Tour d'Auvergne, etc...
Dumesnil aussi prépare un nouveau livre. Cette fois, il s'agit de saint Paul, de saint Augustin et de Jésus. Il n'y a pas de titre encore, et c'est au Tôt qu'on le demande. Les titres furent trouvés par vingtaines, et l'un après l'autre proposés et refusés. M"' Adèle et M. Michelet cherchaient de leur côté. Volontiers on l'eût demandé, ce titre, à la chère petite Jeanne qui venait de naître. Qu'on en juge par la lettre suivante :
« 24 novembre, 10 heures du soir.
t< Ah I bonheur, mon ami, quel bonheur I Voici un titre, ou tout au moins un élément de titre; c'est ma mère qui l'a trouvé ce soir. Je lui expliquais votre livre, je le lui refaisais, mon pauvre ami : — Il faudrait l'appeler, me dit-elle. Livre de félicité. Ce titre est plus vrai encore que Livre de liberté, car, ajouta-t-elle (en parlant de vous), il y a trouvé sa félicité
« Le livre de V Imitation dit qtle tout homme perd sa félicité en naissant ; niais il a retrouvé la sienne... » Etc., etc., etc.
Voilà où nous en étions quand éclata le crime de décembre...
Le 9, une lettre de Dumesnil, suivie d'une se.^ conde à quarante-huit heures d'intervalle, contenait le récit frémissant, indigné, des événements inouïs qui venaient de s'accomplir. C'était le contrepied exact de tous les mensonges qui par ordre se débitaient autour de nous. Je les lus et relus avec épouvante ; j'en restai mort pendant cinq jours. Le 11 seulement, je sortis de cette torpeur.
De nouveaux détails me furent envoyés par Dumesnil : mais notez que Dumesnil et Michelet, en ces jours malheureux, ne s'étaient pas quittés ; et, sur ces événements, entendre l'un c'est entendre Tautre. Dumesnil donc .écrivait :
« Mon ami^
« Aucun des nôtresn'a eu à souffrir dans ces journées néfastes. Mais nous en gardons une tristesse , un affaissement que jamais encore je n'avais éprouvé.
« Je n'ai jamais souffert autant de notre séparation qu'en ce moment où je ne puis vous écrire librement.
« II est plus facile en province de s'abstraire de tout cela, car vous n'avez rien appris qu'après coup ; et comment l'avez-vous appris? Cependant il n'y a partout qu'une morale, qu'une justice et qu'une conscience... »
Le 12.
<( Mon ami, si vous m'aviez répondu plus tôt, vous auriez eu depuis longtemps de nos nouvelles. J'étais moi-même fort inquiet de vous. Je craignais que M"* votre mère ou vous ne fussiez malade. J'étais d'ailleurs convaincu que vous n'aviez pas eu ma lettre. En recevriez-vous une nouvelle ? j'en doutais, car je ne pouvais, en vous écrivant, vous taire ma douleur de ce qui se passe.
a Je ne sais comment j'apprécierais ces événements à la campagne. Mais ici^ et partout je crois, la conscience se révolte contre ce que je regarde comme un anéantissement du droit et de toute mo« raie humaine.
ce Je fais ce que je puis pour oublier par le travail ; mais la préparation des deux leçons par semaine ne fait rien contre l'invincible tristesse que je ressens. Si vous étiez au milieu de nous, vous comprendriez mieux pourquoi j'ai raison d'être triste.
« Il n'y a qu'à Paris qu'on puisse apprécier de tels événements, car c'est là seulement qu'on en ressent le contre-coup. Tout ira bien, peut-être, pour d'autres générations : mais la France d'aujourd'hui est frappée au cœur, démoralisée; et, le plus triste, c'est qu'elle n'est pas vaincue comme ten 1815, elle accepte, elle veut la démoralisapion.
« Jusqu'où cet état de choses durera-t-il? J'appelle avidement l'avenir pour contempler les voies de la Providence, je me recueille, je me renferme le plus que je puis ; mais nous sommes bien cruellement punis, et jamais je n'aurais pu imaginer de pareils désastres, car la France est voilée de deuil et de honte pour un temps.
« Je ne puis rien vous dire sur ce qui se passe
ici. C'est à douter si on rêve. Mais quel cauchemar que ce mois de décembre ! Je souffre beaucoup quand je vous écris, car nous sommes à un point de vue trop différent pour que le peu que je vous dis ne vous paraisse étrange. Vous, ne jugez des choses que par les journaux. Que serait-ce si vous en aviez le vrai commentaire !
« J'ai pris Machiavel pour sujet de mon cours, car c'est Thomme qui est entré le plus avant dans la mort d'un peuple. Il ne s'est jamais résigné, et je ne veux pas me résigner non plus. Je voudrais découvrir les raisons de son sens si net des hommes et dps choses dans les circonstances les plus désespérées.
<( Enfin, nous verrons ce que nous pourrons trouver dans la conscience individuelle, car la conscience nationale nous échappe... Que nous serions malheureux en ce moment si nous étions privés des consolations de la famille et de l'amitié, perdus et jetés au hasard d'événements que je puis subir, mais non admettre!
« Ce qui m'indigne le plus, c'est la lâche admiration du succès. Il n'y a partout que des gens qui expliquent ces événements, et presque pas qui les ressentent. L'abus de la parole nous a faussé le cœur. »
Michelet écrivait qu'il se trouvait non terrassé, mais affadi, aplati, vidé... Pourtant il suffit au labeur, et ne lâche pas prise, mais il n'a en lui nul élan.
Il s'acharnait au travail d'autant plus qu'il souffrait davantage. D'ailleurs plus la Révolution semblait vaincue, plus il se plaisait à la refaire... Ses lettres devinrent donc momentanément assez rares.
Personne aujourd'hui n'a le souvenir exact de Fétat des esprits à cette époque. Un épisode qui se passa presque sous les yeux de N..., dont les journaux du temps s'occupèrent sans y rien comprendre^ faute de renseignements suffisants, mais dont Michelet eut jour à jour les détails, permettra d'apprécier à quel vide on en était arrivé. Il semblait en province ne plus y avoir de culte que pour l'idiotisme. C'était du moins le seul qui fût libre.