EN RÉPONSE AU RAPPORT D'AMAR
La France et l'Europe entière retentissent depuis quelque temps de la prétendue conspiration des trente-deux députés contre la République ; on m'accuse d'en être le chef, on ne parle que de nos crimes ; des hommes salariés demandent chaque jour notre supplice et font rouler avec délectation nos têtes sur l'échafaud. Plongés dans une rigoureuse captivité durant quatre mois (1), nous avons demandé la liste de nos ennemis, les preuves de cette conspiration. Deux rapports (2) ont paru, et le public n'en est pas mieux éclairé. Six décrets ont ordonné que l'acte d'accusation serait dressé. Nous attendions avec impatience cet acte ; il était à croire qu'il spécifierait, qu'il préciserait ces crimes si fameux, et cet acte n'a pas encore paru.
Pour épaissir les ténèbres et nous laisser dans notre perplexité, pour nous forcer à nous taire, on retarde l'impression du dernier rapport (3). Car qui combattrions-nous?
(1) L'arrestation de Brissot est du 10 juin. C'est donc vers le 10 octobre, à la Conciergerie, où il avait été transféré le 6, qu'il dut commencer ce projet de défense.
(2) Les rapports de Saint- Just (8 juillet) et d'Amar (3 octobre).
(3) Le texte du rapport d'Amar ne parut dans les journaux que dans les derniers jours d'octobre (Moniteur des 25, 26 et 27), alors que le procès des Girondins était commencé, mais il avait été imprimé à part (Imprim. nation., 54 p. in-8°), et Brissot ne dut pas tarder à en avoir un exemplaire, puisque nous allons le voir y répondre point par point.
des extraits insérés dans les journaux ? on les accusera d'être infidèles.
Cependant les calomniateurs profitent de notre silence
pour nous accabler d'outrages, pour échauffer les esprits
contre nous ; et, de ce que nous n'élevons pas la voix,
' le public prévenu conclut que nous sommes impuissants à
nous défendre.
Il faut ôter cet avantage à la calomnie. Si les desseins atroces de nos ennemis doivent s'accomplir, qu'au moins notre mémoire soit vengée.
Je vais donc réfuter tous les faits avancés contre moi dans les rapports de Saint-Just et d'Amar. Je prouverai qu'il n'en est pas un qui ne soit une imposture. Pour étayer cette absurde accusation, on a fouillé dans toute ma vie ; j'en rends grâce à mes adversaires ; car ma vie entière a été dévouée à la liberté et déposera de mon amour pour elle. Je ne suis pas né d'hier à la République comme tous mes ennemis ; j'étais républicain au moment où j'ai pris la plume contre le despotisme qui enveloppait la France, et il y a plus de quinze ans.
« Avant tout, disait Robespierre accusé dans une circonstance semblable à la mienne, avant tout, qu'il me soit permis d'invoquer une règle assez sûre pour me juger. Si je puis rapporter toute ma conduite à un principe unique, et que ce principe soit honnête et pur, de quel front pourraient-ils lui chercher des motifs coupables, et me mettre au rang des ennemis de la patrie? Or, je vais ici leur révéler le secret de cette roideur inflexible qui leur a tant déplu, et qu'ils ont érigée en crime, depuis qu'ils se sentent assez forts pour m'opprimer. »
Eh bien ! ma vie entière a été subordonnée à un principe unique, à un principe pur et sublime. Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai aimé la liberté avec passion ; j'ai abhorré
le despotisme, de quelque masque qu'il se couvrît ; j'ai détesté les démagogues comme les rois. « Qu'on nomme, écrivais-je en 1790 à Stanislas Clermont, un seul de mes ouvrages, et la collection en est nombreuse, où je n'aie pas eu pour but de venger l'humanité, la liberté, la raison, outragées par le despotisme. » Voilà les dieux que je sersi que j'encense publiquement depuis quinze ans; et l'on ose souiller ma vie passée par les calomnies les plus atroces ! Et lorsque la liberté triomphe, lorsque la République existe, on m'accuse de conspirer contre elle ! Moi, qui ai consacré toutes mes veilles pour établir cette République, qui n'ai conspiré que pour la République contre les rois ; moi qui, dans ma Théorie des lois criminelles, publiée en 1780, dans ma Bibliothèque des lois criminelles, dénonçai les crimes des rois et des ministres, attaquai tous les préjugés, toutes les bases du despotisme !
Moi qui ne passai près de deux années, 1783 et 1784, en Angleterre, que pour y étudier les principes des constitutions anglaise et américaine, que pour les inoculer en France ; qui les développai successivement dans ma Correspondance politique, dans mon Tableau des sciences et des arts en Angleterre.
Moi qui, revenu en France en 1784, fus emprisonné à la Bastille sous le prétexte de libelles chimériques, mais dans la vérité, d'après la confession de Lenoir, pour avoir répandu les principes de la liberté anglaise que le vizir Vergennes détestait.
Moi qui, sorti de cette affreuse prison, n'en continuai pas avec moins d'ardeur mes travaux pour établir la liberté en France ; qui retraçai, dans mon Histoire philosophique d'Angleterre, les droits inconnus des peuples; qui leur montrai la marche qu'ils devaient suivre pour briser leurs fers! Moi qui, dans mes diverses Lettres à Joseph II, publiées en 1785, sur V émigration et sur le droit de révolte des peuples,
et dans mon Examen critique des Voyages de Chatellux, publié en 1786, vengeai hautement les peuples outragés et tyrannisés, et les exhortai à reconquérir leurs droits !
Moi qui, indigné du despotisme sous lequel la France gémissait, voyageai, en 1788, dans les Etats-Unis d'Amérique, pour y apprendre les moyens d'opérer dans mon pays une révolution semblable, ou pour y fixer ma famille, s'il fallait renoncer à l'espoir de cette révolution !
Moi qui, à la première nouvelle de la révolution française, brûlant de la seconder par mes efforts, m'arrachai au séjour de l'heureuse Amérique ; qui depuis publiai vingt ouvrages pour accélérer la Révolution et la porter au gouvernement républicain ; qui, dans le même temps, pour préparer les esprits à la République, pour leur apprendre les moyens de la conserver, retraçai, dans le tableau de mon Voyage d' Amérique (1), et les mœurs et la prospérité des Américains libres !
Moi qui, convaincu que cette révolution ne pouvait se consolider qu'en instruisant le peuple par les journaux, qu'en combattant chaque jour tous les préjugés, tous les abus, tous les genres de despotisme et d'aristocratie, me vouai à la mission pénible et dangereuse de journaliste, et ne l'abandonnai pas un instant pendant quatre ans !
Moi qui ne l'abandonnai pas même dans le temps où la coalition des réviseurs (2) régnait tranquillement à Paris, distribuait des lettres de cachet contre les patriotes ; moi qui, les bravant au milieu de leurs baïonnettes et de leurs décrets, soutenais ces Sociétés populaires et le républicanisme qu'ils voulaient écraser !
fc^|Moi, accusé de royalisme en 1793 ! moi qui essuyai onze ballottages en 1791, pour la place de député à la Légis-
(2) Dans les derniers mois de la Constituante.
lature, ne fus accablé de milliers de libelles qu'à cause de mon républicanisme connu !
Moi qui, voulant combattre toute espèce d'aristocratie, celle de la peau comme celle de la noblesse, publiai tant d'ouvrages pour élever au niveau des colons blancs cette classe précieuse d'hommes de couleur qui fait le boulevard de nos colonies et qui les sauvera des mains de nos ennemis !
Moi qui, dès 1789, osai, le premier, osai seul alors soutenir que l'Assemblée constituante n'avait pas le droit de faire une Constitution sans l'approbation du peuple, vérité qui n'a été reconnue qu'après l'établissement de la République en 1792 !
Moi qui, lors de la fuite du ci-devant roi, et lorsque les patriotes les plus ardents tremblaient au seul nom de République, essayai, dans une foule d'écrits et surtout dans mon discours du 10 juillet 1791, de les réconcilier avec le régime républicain et de les amener au moins à établir un Conseil exécutif nommé par le peuple et indépendant du roi !
Moi qui, dans le cours de l'Assemblée législative, n'ai travaillé, parlé, imprimé, que pour diminuer la prérogative royale, empêcher ses funestes effets, démasquer les trahisons des ministres et amener la République par une deuxième révolution, puisque le roi ne voulait pas maintenir la liberté !
Et c'est moi que l'on accuse de vouloir rétablir la royauté aujourd'hui que la liberté triomphe ! Un poète, qui connaissait bien le cœur humain, l'a dit avec raison :
Ainsi que la vertu le crime a ses degrés 1
Par quel étrange délire serais-je donc tout à coup devenu royaliste ? par quel délire aurais-je donc en un moment abandonné les principes de toute ma vie et sacrifié le prix de vingt ans de travaux?
A tant de preuves éclatantes de mon amour pour la
liberté et le républicanisme, données longtemps avant la Révolution, qu'opposent mes accusateurs ? Des calomnies tombées depuis longtemps dans la boue.
Ils disent que j'ai été espion de police
Et je me suis toujours montré l'implacable ennemi du règne inquisitorial de la police! Et je n'ai eu d'autres rapports avec le ministre et la police que d'avoir été frappé de trois lettres de cachet (1) pour mes écrits en faveur de la liberté ; que d'avoir été mis par lui à la Bastille pendant deux mois, que d'avoir vu prohiber et saisir par lui presque tous mes ouvrages ! Et depuis 1779 jusqu'à la destruction de la police, en 1789, j'ai publié chaque année des ouvrages contre le gouvernement ; et la police, m'environnant sans cesse de ses espions, n'a cessé de me tracasser ! Comment donc aurais-je été l'instrument d'un ministre qui me persécutait et que je démasquais !
Cette infâme calomnie, imaginée d'abord par des aristocrates, répandue par Gouy d'Arsy, par Théodore Lameth, a été démentie par moi dans tous les journaux ; je leur ai porté le défi formel d'en donner des preuves, et ces vils calomniateurs n'ont osé me répondre ; et voilà les hommes qui copient aujourd'hui les républicains pour diffamer un des plus zélés défenseurs du républicanisme !
Le rapporteur a-t-il voulu déshonorer ma vie antérieure à la Révolution pour me rendre suspect? Mais il ignore donc tous les écrits que j'ai cités ; il ignore donc que je n'ai jamais souillé la plante de mes pieds de la poussière des antichambres ministérielles, que jamais je n'ai sollicité ni pensions ni faveurs; que, fier de mon obscurité, de mon indépendance, j'ai sans cesse bravé les ministres, les despotes des Académies et des Parlements ? La persécution
que j'en ai éprouvée n'est-elle pas le plus beau titre de patriotisme ?
Comment encore le rapporteur a-t-il pu articuler que je m'étais marié il y a quatre ans avec une Anglaise, lorsque la moindre information lui eût appris que ma femme est fille d'un négociant de Boulogne-sur-Mer, et que je l'ai épousée il y a onze ans ?
Eh ! quel rapport y a-t-il entre la prétendue conspiration dont on m'accuse et le mariage avec une Anglaise que l'on me prête ? A-t-on voulu me rendre suspect par cette prétendue liaison anglaise, comme en citant encore mon voyage en Angleterre ?
Mais comment un séjour de dix -huit mois fait en Angleterre en 1783 et 1784 peut-il servir de base à une accusation de conspiration en 1793 ? Comment un séjour en Angleterre, dont l'unique objet était de travailler à renverser le despotisme en France, peut -il servir de base à une accusation pour le rétablissement de la royauté, dix ans après ce séjour? Qu'on lise les deux volumes de ma Correspondance politique, deux autres volumes de mon Journal du Lycée de Londres, ou Tableau des sciences et des arts en Angleterre ; qu'on lise mon Tableau de la Situation des Anglais dans les Indes Orientales, tous ouvrages imprimés à Londres, pendant le séjour que j'y fis, et l'on n'y trouvera pas une phrase qui ne respire la haine du despotisme, l'amour de l'humanité et de la liberté universelle, l'amour de mon pays. Et des républicains m'accusent d'un séjour dont le despotisme lui-même me punit par la Bastille ! Ils m'accusent d'un séjour qui ne devrait aujourd'hui que m'attirer les remerciements des hommes libres !
Mais vos liaisons avec Lafayette vous condamnent. Eh ! qu'ont de commun ces liaisons de 1790 avec une prétendue conspiration de 1793? Lafayette, du fond de
sa prison prussienne (1), serait-il aussi un de nos complices?
Mais il faut expliquer ces liaisons dont on me fait un crime : savez-vous qui m'inspira de l'estime pour Lafayette? Le célèbre Washington et l'Amérique entière, qui relevaient encore aux nues lorsque je voyageais dans cette contrée. Direz-vous que Washington n'est pas un bon républicain, et que les Américains des Etats-Unis sont des royalistes ?
J'ai estimé Lafayette tant que je l'ai cru ami de la liberté et du républicanisme ; je l'ai estimé, mais jamais je ne l'ai idolâtré ; jamais je n'ai recherché ni sa faveur, ni les places dont il pouvait disposer.
Ils en imposent, ceux qui affirment que je fus nommé par sa protection à la première municipalité de Paris. Ils oublient ou feignent d'oublier que, dès le 12 juillet 1789, je fus élu président par la section des Filles-Saint-Thomas, que j'y organisai le premier l'insurrection, que j'y arborai le premier la cocarde patriotique; que j'appelai, par des affiches et des arrêtés publics, tous les soldats à prendre le parti de la liberté, que j'y combattis l'aristocratie financière, alors très puissante. Ils oublient que je fus porté deux fois à la municipalité par le vœu presque unanime de la section ; que, dans la municipalité, je ne fus élu membre du premier comité des recherches que par un double scrutin, un scrutin épuratoire ; que je fus conservé dix -huit mois dans ce comité, qui rendit de si grands services à la liberté. Ils oublient que, malgré tous les efforts des royalistes, nous accusâmes au tribunal Besenval, d'Autichamp, les ministres du 14 juillet, Bonne-Savardin, Guignard de Saint-Priest, etc.; que nous appuyâmes ces accusations par les écrits les plus vigoureux. Ils oublient que je combattais dans plusieurs ouvrages les aristocrates qui voulaient ren-
(1) Lafayette était, à cette date, détenu à Magdebourg ; ce n'est qu en 1794 qu'il tut transféré dans les prisons de l'Autriche.
verser cet utile comité, tels que Stanislas Clermont et Pange ; que j'employai tous mes efforts avec mes collègues pour empêcher la poursuite de la belle journée du 5 octobre, que nous déjouâmes l'intrigue de Lafayette, qui nous avait d'abord trompés. Ils oublient enfin qu'en suivant avec vigilance, dans ce comité, les aristocrates et les royalistes, qu'en prévenant tous leurs complots, nous ne violâmes jamais les principes, ni l'humanité, et qu'en sortant de nos fonctions nous reçûmes les remerciements unanimes de la municipalité entière. Et, si l'on élevait quelques doutes sur la vérité de ces faits si honorables en faveur de mon patriotisme, qu'on interroge mes collègues dans ce comité, tous patriotes renommés par leur incorruptibilité, Garran (de Coulon), député ; Agier, président d'un tribunal civil ; Oudard, président d'un tribunal criminel, et tous nos collègues à la municipalité d'alors.
Membre de ce comité redoutable, loin d'être alors l'instrument ou l'ami de Lafayette, j'y combattis souvent ses projets ; et, quoique ma place me mît sans cesse en rapport avec lui, je le voyais très rarement dans sa demeure, et jamais je n'y mangeai.
Je l'ai dit, le 20 janvier 1792, à la tribune des Jacobins (1) : « Je voyais Lafayette une fois tous les mois, avant la Saint-Barthélémy du 17 juillet ; je le voyais, et c'était pour soutenir en lui quelques souffles de liberté, c'était pour l'empêcher de se livrer aux séductions d'hommes qui avaient juré notre ruine. Le ciel m'est témoin que jamais je n'eus d'autre intention... Je le voyais, au commencement de 1791, pour l'engager à retourner dans le sein des Jacobins ; je le vis lors de la fuite du ci-devant roi à Varennes, parce que j'espérais qu'il profiterait de cette occasion pour imprimer à notre Constitution un caractère républicain;
(1) Le jour de sa réconciliation avec Robespierre. Voir Aulard, Jacobins, III, 333.
il me le promit, il me montra un projet de Conseil exécutif qui remplissait ce but ; mais il me trompait ainsi que les Jacobins qui le recevaient dans leur sein, et l'applaudissaient alors... »
Mais, depuis que son infâme coalition avec les Lameth eut éclaté, ne le traitai-je pas avec tout le mépris et toute l'indignation que cette conspiration devait exciter dans l'âme des patriotes ? ne le dénonçai-je pas, dans le Patriote des 17 et 18 juillet, comme un de ces faux patriotes, dont le nom ne devait passer à la postérité qu'accompagné d'exécration ?
Et c'est avec cet homme, dénoncé, démasqué par moi, qu'on m'accuse d'avoir alors concerté le massacre du 17 juillet et la pétition qui le provoqua ! Quel excès de scélératesse ! Citoyens, suivez les faits.
Ce fut dans la séance des Jacobins, du 15 juillet au soir (1), que l'on apprit avec douleur et consternation le décret qui déclarait le ci-devant roi inviolable ; j'y étais présent, je me le rappelle encore, j'étais assis à côté de Danton. Sans quitter sa place, il traita le décret d'infâme. Ce mot révolta les députés, c'était un usage sacré dans cette Société de ne pas même censurer les décrets : aussi les députés, qui ne désiraient qu'une scission, profitèrent-ils de l'indignation, peut-être hypocrite, qu'excita ce mot, pour abandonner les Jacobins ; et, dès le lendemain, parut la société des Feuillants. Je sortis de la séance avant l'arrivée d'un peuple nombreux, qui se présenta sur les onze heures du soir, pour réclamer contre le décret et en demander le rapport. Ce fut Laclos qui proposa, pour calmer ce peuple, de faire une pétition à cet effet, de rassembler un grand nombre de signatures, et de la présenter ensuite à l'Assem-
(1) Voir dans Aulard, Jacobins, III, 14-20, le compte rendu de cette séance, qui confirme le récit de Brissot.
blée : son avis fut adopté. Il fallait nommer des commissaires ; mon discours du 10 juillet 1791 (1) m'avait acquis la faveur publique, je fus nommé avec Laclos, Lanthenàs (2), Real et deux autres dont j'ai oublié les noms. On me fait avertir à sept heures le lendemain matin, je me transporte au comité, j'y trouve les personnes que je viens de nommer. C'était la première fois que je parlais à Laclos : je ne l'avais connu que pour combattre son opinion contre les hommes de couleur (3). Laclos m'invite à dresser la pétition, je lui fais observer que ce soin appartient à lui seul, qui en a fait la proposition, qui connaît l'esprit dans lequel elle avait été faite ; Laclos me répond qu'il a mal dormi, et qu'il ne sait ni parler ni écrire quand il n'a pas reposé ; il me vante ma facilité d'écrire, me presse, je cède, car je ne sais pas plus résister aux prières que me défier de leurs motifs, et il ne me vient pas même dans la tête que ce soit ici un nouveau chapitre des Liaisons dangereuses. La pétition est faite en moins d'une demi-heure ; je la lis à mes collègues, ils l'approuvent. Laclos m'invite à la lire moi-même aux Jacobins qui s'assemblent à onze heures ; je refuse, mes affaires m'appelaient chez moi, il s'en charge, je le quitte et depuis je ne l'ai revu qu'en 1793 au Comité de défense générale, et depuis je ne me suis mêlé en aucune manière ni de la présentation, ni de la correction de cette adresse, ni des signatures, ni du rassemblement au Champ-de-Mars ; mais voici ce que j'ai appris depuis de Lanthenàs :
Laclos présente la pétition à la Société, en y ajoutant à la fin une phrase où l'on demandait la destitution du roi et
(1) C'est le discours qui a pour titre : Si le roi peut être jugé ?
(2) M. de Montrol avait imprimé « Lauttuuat ». De même, un peu plus loin. Je rétablis le vrai nom.
(3) Dans le Patriote des 9 et 12 avril 1791. — « Laclos, dit ici en note Brissot, faisait alors le Journal de la société des Jacobins, et ce fut dans ce journal qu'il développa son opinion contre les hommes de couleur. »
un changement de dynastie. Je n'examine pas quelle fut l'intention de cet article intercalé, je ne suis qu'historien ; mais il parut aux Jacobins tendre à porter d'Orléans sur le trône, et, en conséquence, il excita des murmures. Laclos crut les apaiser en disant que j'étais l'auteur de la pétition ; on était loin alors de me supposer du parti d'Orléans, dont je venais de combattre publiquement une prétention sur le trésor national, de quatre millions, comme héritier d'une reine d'Espagne. Néanmoins, la pétition est présentée sous cette forme au Champ-de-Mars : l'article additionnel de la dynastie excite une improbation universelle ; on cite encore mon nom ; mais la ruse ne réussit pas cette fois ; Robert, aujourd'hui député, et Bonneville en composent une autre, et ce fut celle-là qui fut signée sur l'autel de la patrie. Dans cet intervalle, la société des Jacobins, instruite que le roi était suspendu, avait retiré la sienne.
Maintenant, je le demande à tout homme de bonne foi, si j'avais concerté le projet de cette pétition avec Lafayette, comment aurais-je abandonné le soin de la proposer à Laclos, que je n'avais jamais vu, que je regardais comme mon ennemi (1) ? Comment aurais-je montré tant d'indifférence sur sa présentation à la Société ? Comment, au lieu de provoquer les signatures au Champ-de-Mars et ailleurs, me serais-je renfermé dans mon cabinet pour me livrer à mes travaux ordinaires ?
Si j'avais été de concert avec Lafayette, l'aurais-je, avant le massacre, traité avec tant de mépris dans divers numéros du Patriote, ainsi que ses nouveaux amis, les Lameth ? Aurais-je, le lendemain même du massacre, imprimé sur eux cette phrase hardie : « Patriotes, ne redoutez rien des
(1) « Desmoulins, me voyant figurer dans cette scène avec Laclos, a imaginé que j'étais avec lui le mur mitoyen entre Lafayette et d'Orléans. Ce secret n'a pas eu une longue durée, car je ne restai avec Laclos que deux heures, et je ne l'ai revu que vingt mois après. » (Note de Brissot).
manœuvres de la coalition (Lafayette et Lameth) L'incapacité, les perfidies, les intérêts opposés de ses chefs, la renverseront très promptement. Je vois dans ces coalitionnaires beaucoup de Lépide et pas même un Antoine (1). » Si j'avais été de concert avec Lafayette, aurais-je, dans le Patriote du 19 juillet (2), défendu avec tant de chaleur Petion, Buzot, Robespierre lui-même, que cette faction persécutait alors avec acharnement ? « Comment, y disaisje, a-t-on la lâcheté de vouloir exciter contre les vertueux citoyens la garde nationale de Paris? Sommes-nous donc déjà aux temps malheureux de la démagogie, où l'on faisait boire la ciguë aux Socrate et aux Phocion ? Je suis moimême accusé, dénoncé ; les chefs de la coalition ne me pardonneront jamais de les avoir démasqués ; je ne leur demande qu'une faveur, c'est de m'accuser ouvertement devant les tribunaux, je leur donne ma parole de les suivre. » Si j'avais été de concert avec Lafayette, un des fondateurs de la Société des Feuillants, aurais-je déchiré cette monstrueuse Société, aurais-je défendu avec tant de chaleur la Société des Jacobins, qu'il persécutait ?
Si j'avais été de concert avec Lafayette, aurais-je, dans ma Réponse aux libellistes, publiée le 10 août 1791 (page 28), présenté un tableau énergique des manœuvres de la coalition ? y aurais-je attribué à Lafayette et aux Lameth le massacre du Champ-de-Mars ? aurais-je dévoilé toutes les ruses qu'ils avaient employées pour corrompre l'opinion publique, pour animer la garde nationale contre les habitants de Paris, pour faire proscrire les républicains? les aurais-je comparés aux trente tyrans d'Athènes, aurais-je terminé cet article violent par ce paragraphe énergique :
(1) Patriote du 19 juillet 1791.
rfn(29)nBr;ssot ci^dit Probablement de mémoire. C'est dans le Patriote en l'abrégeant) ^ ^ " tP°UVe le PaSSagC qu'n Va reProduire
« C'en est fait de la liberté, si l'on est sans courage, et si les scélérats parviennent à intimider les honnêtes gens, si ceux-ci ne se réunissent pas pour faire tête aux infâmes moyens qu'emploient les brigands politiques. »
Et voilà le langage que je tenais sur Lafayette et ses complices, moi qu'on accuse aujourd'hui d'avoir été alors îde concert avec lui ! moi, accusé de vouloir sacrifier les patriotes que je défendais alors au péril de ma vie ! Car chaque jour j'étais menacé, soit d'être empoisonné, soit d'être assassiné; Cochon-Lapparent (1), alors président du comité des recherches, déposera que mes ennemis firent mille efforts pour obtenir mon arrestation ; ils faisaient les mêmes instances auprès de Bernard (2), l'accusateur public, qui me l'a confessé par écrit, et qui, par complaisance pour eux, décerna contre moi un mandat d'amener ; ils cherchaient à m'intimider pour me forcer à fuir, et pour les délivrer par là d'un dangereux adversaire ; car, de tous les journalistes, j'étais le seul avec Gorsas qui tenais tête à cette faction liberticide. Eh bien ! malgré toutes ces menaces, malgré le mandat d'amener, je suis resté ferme à mon poste, tandis que presque tous les patriotes abandonnaient le champ de bataille ; et c'est cette résistance courageuse qui m'attire aujourd'hui leur persécution ; on ne peut pas me pardonner un courage qui fait la satire de leur lâcheté. On me suppose complice de mes ennemis personnels, parce que je promenais paisiblement dans les rues de Paris : oui, je me promenais, parce que j'avais pour moi la conscience de mon innocence et ma fermeté, parce que je savais que les tyrans sont lâches, parce qu'il existait encore quelque pudeur sur les fronts, quelque esprit public ;
(1) Cochon de Lapparent (1750-1825), constituant, conventionnel, etc., ministre de la police sous le Directoire, puis préfet, sénateur, comte de l'Empire, etc..
(2) Accusateur public du Tribunal criminel provisoire du VIe arrondissement (Voir Moniteur du 25 juillet 1791).
parce que, alors, la liberté de la presse n'était pas étouffée, parce que ma plume était une puissance aussi, qui effrayait les coupables, et qui, respectée dans les départements, les forçait de respecter l'innocence.
Ah ! j'avais deux grands crimes à me reprocher, aux yeux de la Cour et des coalitionnaires: mon incorruptibilité et mon républicanisme. Voilà ce qui m'attirait leur haine, et vous me supposez leur complice ; mais le mot républicain n'était-il pas le signe de la proscription, le mot du guet des assassins? N'étais-je pas nommé parmi les chefs de ce parti? n'avais-je pas imprimé une foule d'écrits en faveur du républicanisme? n'étais-je pas de la Société qui afficha le fameux placard républicain, et qui imprimait le journal républicain (1) ? et j'aurais été le complice des hommes qui persécutaient les républicains! depuis quand s'égorgerait-on soi-même ? depuis quand paie-t-on pour se faire appeler brigand et scélérat ?
Mais, lorsque la domination de ces hommes superbes a été renversée, quelque fait a donc démontré cette complicité, cette liaison ? ai-je cessé de haïr et de poursuivre les réviseurs et Lafayette pour démasquer son caractère intrigant ? n'imprimai-je pas, dans le Patriote du 4 juillet (2), un pacte secret qu'il avait proposé pour corrompre les Jacobins? Lorsque Lafayette écrivit à l'Assemblée législative sa lettre audacieuse du 18 juin 1792, ne le traitai-je pas comme un séditieux (Patriote du 19 juin 1792), « d'autant plus dangereux, disais-je, que cet homme a, par sa feinte modération et par ses artifices, su se conserver un parti ; mais sa lettre le démasque, c'est une deuxième édition des lettres de Léopold au roi ».
(1) Le journal Le Républicain, dont le prospectus, «le placard », rédigé par Th. Paine, mais signé par Achille du Chastellet, avait été affiché, le 1er juillet, à la porte même de l'Assemblée nationale, à la grande colère de Malouet. — Voir Mém. de Mme Roland, L, 205.
Lors de son apparition à la barre, ne déversai-je pas le mépris sur cette comédie et sur les petites manœuvres des pantalons machiavélistes qui dirigeaient Lafayette?
Ne le dénonçai-je pas comme ayant proposé à Luckner de marcher, de concert avec lui, sur Paris ?
Enfin, dans l'opinion que je prononçai à la tribune, le 8 août 1792, ne développai-je pas avec force tous les moyens qui devaient le faire décréter d'accusation ?
Lorsqu'on lit avec impartialité les griefs qu'on me reproche, on ne peut concevoir comment il a pu entrer dans une tête saine d'en faire autant de bases d'une prétendue conspiration pour la royauté, en 1793 ; car non seulement tous ces faits lui sont étrangers, mais encore ils prouvent l'esprit républicain de celui qu'on accuse aujourd'hui de royalisme.
Tel est le caractère du grief que l'on puise dans mon opinion sur la guerre contre l'Autriche. En effet, un vrai républicain, un ami de la Révolution ne devait-il pas être indigné de voir les émigrés et les Electeurs d'Allemagne braver ouvertement la nation française, armer sur ses frontières, menacer de les envahir? ne devait-il pas demander vengeance de ces outrages, et l'expulsion des émigrés? ne devait-il pas être révolté de l'hypocrisie de cet empereur, qui faisait des règlements pour contenir les émigrés, et qui leur prêtait secours ; qui ordonnait au général Bender de les soutenir s'ils étaient attaqués, qui sollicitait la diète de Ratisbonne de se déclarer, qui traitait avec la Prusse, l'Espagne, la Suède, la Russie pour rétablir l 'ancienne monarchie française ? tout vrai républicain ne devait -il pas être indigné de la comédie que jouait le ci-devant roi, qui protestait de son attachement à la Constitution, et qui, dans le même temps, cachait à la France cette coalition faite contre elle, et qui l'encourageait en paralysant et
dégradant nos forces ? N'était-il pas alors du devoir de l'Assemblée législative et du Conseil exécutif de forcer l'empereur à renoncer à ses traités, et de lui déclarer la guerre s'il voulait y persister et continuer ses préparatifs et ses mouvements hostiles? N'a-t-on pas, avant d'en venir a cette extrémité, épuisé, pendant cinq mois, les négociations? Et lorsque l'empereur s'opiniâtrait dans sa coalition, lorsqu'il répondait avec insolence et duplicité lorsqu'il accueillait les émigrés, expulsait les patriotes' arrêtait les envoyés de la Fiance, faisait passer sur nos frontières un nombre de troupes supérieur à celui prescrit par le Traité des barrières (1), la dignité, la sûreté, l'intérêt de la France n'exigeaient-ils pas qu'on repoussât ces actes d'hostilité? L'Assemblée législative n'était-elle pas forcée de soutenir la guerre qui lui était déjà déclarée de fait, car l'empereur était en état d'agression ? Aussi e décret porte-t-il, non pas que la nation française déclare la guerre, mais qu'elle est en guerre avec l'empereur. Ainsi, toute la question se réduisait alors à savoir si la France repousserait ses ennemis avoués, et non pas si elle les attaquerait.
Que prétendent donc nos adversaires ? Auraient-ils voulu que l'Assemblée législative se prosternât aux pieds de l'empereur et de la Prusse, capitulât avec eux pour le rétablissement de la monarchie, puisqu'ils persistaient dans leur coalition ? Ne l'accuseraient-ils pas plus justement d'avoir trahi les intérêts, la dignité de la nation, si elle avait alors entamé une honteuse capitulation, ou gardé un lâche silence? Oui, la guerre était forcée, inévitable, et tel est le motif qui détermina l'Assemblée législative à la voter (à l'exception des Feuillants qui étaient dans son
(1) Les deux traités, dits de la Barrière (1713-1715), qui réglaient d'U?rercht PayS"BaS CédéS " la maiS°n "'AutrieheVar totoSîJ
sein); et la nation entière, ressentant l'outrage qui lui était fait, se leva pour la soutenir.
Et l'on me fait un crime aujourd'hui d'avoir pensé comme toute l'Assemblée législative, comme tous les patriotes, comme la nation entière !
On me fait un crime d'une opinion patriotique, républicaine, que devait embrasser tout ennemi de la royauté !
On me fait un crime d'une opinion énoncée à la tribune de l'Assemblée législative, lorsque la Constitution défend de rechercher cette espèce d'opinion !
On me fait un crime d'une déclaration de guerre à laquelle je n'ai pas eu plus de part que les 744 autres députés, puisqu'elle a été proclamée d'après un rapport du ministre des Affaires étrangères, sans aucun rapport de comité et sans discussion, sans que j'aie proféré un seul mot I
Car, et c'est une remarque importante à faire, le dernier discours que je prononçai sur la question de la guerre est du 9 janvier, et le décret de guerre fut rendu le 21 avril (1), c'est-à-dire trois mois après. Ce ne peut donc être mon opinion qui ait déterminé l'Assemblée, mais bien la nature seule des circonstances, mais bien l'inutilité des diverses démarches et négociations ordonnées par l'Assemblée, mais bien la conviction où elle était du concert qui régnait entre la Cour et Vienne, la nécessité d'en tirer vengeance et de prévenir un plus grand rassemblement de forces ennemies; et Tonne peut dire que le vœu de l'Assemblée législative et de la nation ait pu être surpris, car cette question avait été discutée jusqu'à satiété pendant quatre nuits, tant aux Jacobins qu'à l'Assemblée, dans les journaux et dans une foule d'écrits ; et ce fut précisément la Montagne d'alors qui vota avec le plus d'enthousiasme cette guerre contre l'Autriche. C'était elle qui souffrait le plus impatiemment
(1) Exactement le 20 avril.
MÉiMOlHES DE BK1SSOT. — T. II. 19
les délais qu'on voulait donner à l'empereur, et on doit se rappeler qu'Hérault et Thuriot parlaient fortement pour les abréger (1).
Si donc on me condamne pour cette opinion, il faut condamner l'Assemblée législative presque en entier, et une grande partie de ceux qui votent aujourd'hui à la Montagne.
Répétera-t-on l'absurde accusation que j'étais dans mon opinion de concert avec le ci-devant roi et la ci-devant reine? Mais alors il faudrait soutenir ou que la majorité de l'Assemblée, de la Montagne, des patriotes et de la nation partageait avec moi ce concert, ou bien que cette imposante majorité était assez stupide pour s'en laisser imposer par moi, par moi seul pendant cinq mois entiers... Mais que ceux qui ne cessent de répéter cette accusation de concert présentent donc enfin quelques preuves de mes prétendues liaisons avec la Cour ! Moi qui n'ai jamais vu ni Louis, ni sa femme, qui ne leur ai jamais parlé, qui n'ai jamais mis le pied au château, qui n'ai eu aucune relation, ni directe, ni indirecte avec eux ou leurs agents, qui me suis toujours montré dans mes écrits leur ennemi personnel, comment puis-je être soupçonné d'avoir concerté mes opinions avec eux ? Comment puis-je être soupçonné de ce concert dans un temps où je ne cessais de dénoncer, soit dans mes discours à la tribune, soit dans mes journaux, Louis comme protégeant les émigrés en coalition secrète avec l'empereur, Montmorin et Delessart comme les instruments de cette coalition? Comment le ci-devant roi aurait-il été de concert avec moi pour provoquer la haine et l'indignation de la France contre son frère et contre lui, pour faire rompre le traité de 1756, qui produisait tant de millions à l'Autriche, qui rendait la France sa tributaire, et qui donnait au ci-devant roi l'appui le plus formidable
(1) Séance du 25 janvier 1792.
pour recouvrer son ancienne couronne? N'est-ce pas supposer qu'il se concertait avec moi pour briser son trône et se faire lui-même égorger ?
A-t-on donc oublié que les partisans du roi, les réviseurs, les Feuillants regardaient alors l'alliance de l'Autriche comme si précieuse qu'ils lui sacrifiaient tout, et l'alliance de la Prusse, et celle de l'Angleterre ? Relisez en effet la correspondance de Montmorin et Delessart avec Noailles, ambassadeur à Vienne, et Dumoustier (1), ambassadeur à Berlin, vous y verrez que le ministre français leur enjoint de maintenir à tout prix le traité de 1756. A-t-on encore oublié qu'après avoir feint d'abord de vouloir punir rigoureusement les émigrés et les Electeurs, afin d'en imposer à la France, les Feuillants de l'Assemblée employèrent toutes les ruses, toutes les chicanes pour retarder la déclaration de guerre, pour traîner en longueur les négociations, pour cacher les traités de nos ennemis qui devaient irriter les Français? A-t-on oublié que Becquet (2), l'un des plus furieux, s'éleva à la tribune contre le décret de guerre, qu'au dehors Dupont (3) et tous les journalistes payés par la Cour ne cessaient d'en représenter les dangers et d'échauffer les esprits contre les partisans de la guerre? Si donc, dans cette discussion, quelque parti pouvait être soupçonné de concert avec la Cour, c'était bien naturellement celui qui votait contre la guerre ; celui-là marchait de concert avec les Feuillants et la Cour. Mais n'imitant pas l'injustice de mes adversaires, je ne les accuserai pas de ce concert, je les abandonne à leur conscience que je ne scrute point, et je me contente d'avoir démontré que mon opinion sur la guerre d'Autriche était celle d'un vrai pa-
(1) De Moustier.
(2) Becquey (1760-1849), député de la Haute-Marne à la Législative. — Séance du 20 avril 1792.
(3) Dupont de Nemours. Après la Constituante, il s'était fait imprimeur et journaliste.
triote et d'un républicain ; que je ne pouvais être de concert avec la Cour, qui ne voulait point cette guerre, qui voulait maintenir le traité de 1756; que d'après les privilèges (1) de la Révolution et les circonstances, cette guerre était forcée et inévitable ; que l'Assemblée législative s'y est déterminée d'après ces motifs, d'après ses propres décrets, et non d'après aucune opinion particulière ; qu'enfin on doit, si l'on me recherche pour mon opinion, et déchirer la Constitution, et juger aussi l'Assemblée législative presque en entier, la Montagne surtout, qui l'a votée avec enthousiasme.
J'appliquerai la même réponse à un autre grief tiré de mes opinions sur les colonies : le rapporteur m'accuse d'être l'auteur des maux qui les déchirent, de les avoir froidement préparés par un plan d'intrigue déguisé sous une apparence de philanthropie, et de concert avec Gensonné, Petion, Guadet, Vergniaud, Ducos, Fonfrède, etc., etc. ; il m'accuse encore d'avoir vendu mes opinions et d'avoir été corrompu par Raymond (2).
C'est sans doute à mes opinions sur les colonies que le rapporteur fait allusion ici ; car je n'ai eu aucune part à l'administration des colonies, et je n'y ai jamais entretenu de correspondance avec qui que ce soit.
Or, je vais prouver : 1° que mes opinions sur les colonies étaient patriotiques et républicaines ; 2° que non seulement elles n'ont pas causé les malheurs de Saint-Domingue, mais que ces malheurs ne peuvent être attribués qu'à la violation du principe que je défendais, et qui fonde les décrets sur les colonies ; 3° que mes opinions ne peuvent être recherchées, ou qu'il faut juger et condamner avec moi
(1) J'imprime le texte de Montrol sans comprendre cette expression. 11 semble qu'il faudrait lire principes.
(2) Julien Raimond, délégué des mulâtres de Saint-Domingue auprès du gouvernement français.
tous ceux qui ont soutenu le même principe, et les trois Assemblées nationales qui les ont consacrées.
Que devait faire un patriote, un républicain qui connaissait l'état d'oppression et d'avilissement où gémissaient dans nos îles les hommes de couleur ? Détruire /' aristocratie de la peau, réclamer pour ces infortunés tous les droits des hommes libres, puisqu'ils l'étaient ; et tel est le principe que j'ai éternellement défendu contre l'aristocratie des colons blancs ; la Déclaration des droits et la politique me l'ordonnaient, car, par cet acte de justice, on attachait à la révolution française des milliers de braves citoyens qui, ne pouvant espérer, sous aucun autre gouvernement, un sort aussi favorable, lui garantissaient l'éternelle possession de ces îles ; on attachait des milliers de citoyens qui, acclimatés aux îles, endurcis à la fatigue et à l'art militaire, remplaceraient tant de soldats français qu'engloutissait chaque année ce cimetière dévorant ; des milliers de citoyens, enfin, qui, sous les auspices de la liberté et de l'humanité, peupleraient rapidement et doubleraient les produits des colonies et les gains de la métropole.
Maintenant, qui a causé la guerre civile de Saint-Domingue? La perfidie des agents du gouvernement, qui y ont sans cesse combattu les principes révolutionnaires, ou qui n'ont paru les soutenir que pour les détruire plus sûrement ; l'aristocratie des blancs, qui ont voulu exercer pour leur profit l'autorité despotique dont ils avaient dépouillé la Couronne ; le refus constant fait par eux aux hommes de couleur de leurs droits politiques et civils ; la versatilité sur ce point de l'Assemblée constituante, la violation de l'article 4 du décret du 28 mars 1790, l'infâme capitulation du considérant du décret du 12 octobre 1790, l'inexécution du décret du 13 mai 1791, le sacrifice des hommes de couleur par décret du 28 septembre 1791,
la violation des divers concordats faits encore entre les blancs et les hommes de couleur ; la perfidie et l'opiniâtreté des assemblées coloniales à priver ces infortunés de leurs droits ; le supplice atroce et injuste d'Ogé et de ses compagnons (1), les lenteurs et les chicanes dans l'exécution du décret du 4 avril 1792 ; voilà les causes de la prise d'armes des hommes de couleur et de la guerre civile qui déchire maintenant Sarit-Domingue.
Quant à la révolte des noirs, à qui la doit-on ? Aux colons contre-révolutionnaires, coalisés avec les Espagnols et les Anglais contre-révolutionnaires, qui ont espéré, à la faveur de cette révolte, enlever cette île à la France ; à l'insuffisance préméditée des moyens employés par les agents du gouvernement pour la combattre ; à l'esprit d'indépendance des colons indépendants, qui voulaient profiter de cette révolte pour introduire les Anglais à Saint- Domingue, qui leur envoyaient des ambassadeurs à la Jamaïque, qui correspondaient avec le cabinet de Saint- James, tandis qu'ils avaient rompu toute communication avec l'Assemblée nationale de France... Voilà les vraies causes de cette révolte des noirs, avouées en partie par Tarbé lui-même (2) dans ses rapports ; Tarbé qui, quoique ennemi des philanthropes, a été forcé de convenir, qu'après examen fait de toutes les pièces, il était évident que la fameuse Société des noirs (3), tant calomniée, n'avait aucune part à cette révolte.
Et n'ai-je pas dénoncé le gouverneur Blanchelande (4),
(1) Sur Ogé, voir plus haut, p. 97 et suiv.
(2) Charles Tarbé (1756-1804), député de la Seine- Inférieure à la Législative, membre du comité colonial, adversaire de Brissot dans toute cette question.
(3) La Société des « Amis des Noirs », fondée par Brissot en 1788, et dont il était resté le membre le plus actif. Voir chapitre XVI.
(4) Louis-Philibert Rouxel de Blanchelande, maréchal-de-camp, gouverneur des îles françaises Sous-le-Vent, condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire le 15 avril 1793.
les assemblées coloniales, les colons contre-révolutionnaires comme les indépendants? N'ai-je pas demandé contre eux le décret d'accusation? Et l'on m'accuse d'être fauteur de la double guerre civile de St-Domingue, moi qui n'ai cessé d'en dénoncer les véritables auteurs ! On me fait un crime d'avoir dénoncé ce Blanchelande que le tribunal a si justement condamné ! On me fait un crime d'avoir dénoncé la rébellion des assemblées coloniales qui voulaient ou arborer l'indépendance ou se livrer à l'Angleterre ! On me fait un crime d'avoir défendu les principes de la Déclaration des droits, d'avoir défendu les opprimés contre les tyrans, d'avoir défendu les sans-culottes de Saint-Domingue contre les aristocrates ! Que les patriotes fassent donc leur propre procès ! Car me condamner, c'est les condamner eux-mêmes, c'est condamner le saint principe de la Révolution française, c'est condamner les trois Assemblées nationales. Eh ! qui ne se rappelle avec délices le jour, le beau jour où l'Assemblée législative déclara (car elle aurait cru outrager l'humanité que de le décréter), déclara les droits des hommes de couleur ? Qui ne se rappelle le saint enthousiasme avec lequel tous les membres, toutes les tribunes se levèrent sur la proposition de cette déclaration faite par Vergniaud (1)? Qui ne se rappelle le triomphe de la Montagne ? Car c'est à son infatigable opiniâtreté qu'on devait ce décret sublime. Qui ne se rappelle le concert de cette foule d'adresses qui de tous les départements félicitèrent l'Assemblée législative, des adresses de ces villes commerçantes qui, jusqu'alors égarées, avaient combattu le principe du décret? Et l'on m'accuse, comme du plus grand crime, d'avoir provoqué un décret que 25 millions d'hommes ont sanctionné !
(1) Séance du 24 mars 1792.
Eh bien! faites donc aussi le procès à tant d'hommes éclairés qui l'ont provoqué comme moi par leurs écrits ; faites le procès à l'Assemblée constituante qui a rendu les décrets des 28 mars et 15 mai ! faites le procès à l'Assemblée législative et à la Convention entière qui ont maintenu le décret du 4 avril ! Faites le procès à la nation qui l'a ratifié, aux colonies qui l'ont reçu avec reconnaissance ! Faites le procès à Robespierre surtout, qui, dans l'Assemblée constituante, défendit, lors du décret du 15 mai, les mêmes principes que moi, qui, dans l'excès de son indignation, fit cette exclamation énergique tant anathématisée par ces colons qu'il soutient aujourd'hui : Périssent les colonies plutôt que de sacrifier un seul principe ! Faites le procès à la Montagne, qui, fidèle au principe, vient encore de le consacrer ! On voulait le suspendre par un rapport partiel, un Montagnard s'écrie : On fait ici le procès aux sans-culottes hommes de couleur, en faveur des muscadins de Saint-Domingue ! Et la Convention ajourna le rapport.
Oui, quoi qu'il arrive, je me glorifierai toujours d'avoir contribué à tirer de l'oppression et de l'avilissement des milliers de braves citoyens; quel que soit mon sort, leurs larmes arroseront mes cendres, et j'emporterai avec moi la douce consolation que mon nom leur sera toujours cher.... Voilà le prix, l'unique prix que je recueillerai de mes infatigables travaux. Vous qui m'accusez de les avoir vendus pour de l'or, non, vous ne connaissez pas les élans généreux des écrivains que l'humanité dirige ! Des monceaux d'or ne paieront pas les veilles nombreuses que j'ai consacrées aux hommes de couleur et aux noirs ; de l'or ne paierait pas ma Lettre à Barnave, et je jure qu'elle ne fût jamais sortie de la plume d'un homme corrompu par de l'or.
Non, jamais l'argent, je ne dis pas de la corruption,
mais même d'une indemnité légitime, n'a souillé ou diminué le prix de mes travaux sur les colonies, jamais l'idée même n'en est entrée dans mon âme : j'étais glorieux de défendre une si belle cause, sans aucun motif d'intérêt. Je me disais quelquefois : si je lègue à mes enfants mon indigence, au moins ils hériteront d'un nom qui les fait enfants adoptifs de tous les hommes de couleur, de tous les noirs ; sans doute, avec ce nom, ils seront moins malheureux que leur père.
Infâmes calomniateurs, citez tant qu'il vous plaira la lettre où l'honnête Raymond invoque la reconnaissance de ses frères pour tous leurs bienfaiteurs ; que m'importe cette lettre ? Elle m'était inconnue, elle m'était étrangère, comme elle l'était à Petion, à Grégoire, à Clavière, qui tous ont défendu gratuitement ces infortunés. Raymond obéissait au vœu de son cœur, mais il a solennellement attesté que jamais il ne m'avait communiqué cette lettre, que jamais il ne m'avait proposé aucune indemnité. Eh ! comment osez -vous dire que la somme de six à sept millions sollicitée par Raymond auprès de ses frères était pour distribuer aux défenseurs des hommes de couleur, tandis que Raymond annonçait l'objet de cette somme destinée à remplir un don patriotique de six millions, que les hommes de couleur l'avaient chargé de faire à l'Assemblée nationale, et qu'il avait offert dans une de ses séances ; tandis d'ailleurs que Raymond avait à payer les frais considérables d'impression? Et qu'a tiré de ses sollicitations ce respectable colon qu'on accuse de pressurer ses frères? Rien, et il a été obligé d'entamer son capital pour payer les frais.
Comme la calomnie est imprudente et maladroite 1 elle m'accuse d'avoir partagé cette somme avec Guadet, Gensonné, Ducos et Fonfrède, et d'avoir ainsi trafiqué, quoique législateur, de mes opinions ; et la lettre de Ray-
mond est du mois de mars 1791, c'est-à-dire antérieure de sept mois à mon entrée dans la Législature et à ma première connaissance avec Gensonné, Guadet, etc. Ainsi le rapporteur m'accuse d'avoir trafiqué de mes opinions législatives, lorsque nous n'étions pas législateurs î Eh ! qu'ont produit d'ailleurs les sollicitations de Raymond? Rien, absolument rien.
Non seulement je n'ai jamais été dédommagé de mes travaux, mais je puis affirmer qu'ils m'ont coûté des sacrifices pécuniaires très considérables ; entraîné par l'amour de l'humanité, par le désir d'étendre notre Révolution dans les deux mondes, rien ne me coûtait, j'aurais donné mon sang... Je l'aurais donné pour la propager jusque dans les Indes Orientales. Eh ! combien de fois j'ai regretté que l'univers entier ne parlât pas la même langue: la Révolution devenait universelle, les journaux patriotiques l'auraient faite ; ces journaux, dont mes dénonciateurs, à l'exemple des Malouet et des de Cust (1), voudraient aujourd'hui entraver la propagation. Je sentais combien il était pressant de profiter des premiers moments de l'effervescence, pour semer dans nos colonies le germe de la liberté ; une fois recueilli par les hommes de couleur, je l'abandonnai à leur propre intérêt, bien sûr que l'égalité et la liberté s'y naturaliseraient insensiblement ; bien sûr encore d'assurer à jamais, par cette égalité, les îles à la métropole, et d'ôter, par ce moyen, aux Anglais la tentation de les conquérir; car, quel rempart inexpugnable ne devaient pas former à Saint-Domingue et les trente mille hommes de couleur, qui devaient craindre de redevenir esclaves en devenant Anglais, et cinq cent mille noirs, qui, sous le nouveau régime français, devaient espérer l'amélioration de leur sort, lorsque sous le régime anglais ils éprouvaient
(1) Lisez : de Gurt, député de la Guadeloupe à la Constituante.
le plus dur esclavage? Et, citoyens, l'expérience a déjà prouvé la bonté de ce calcul ; car, si les Antilles françaises appartiennent à la République, c'est au décret du 4 avril que nous devons ce bienfait ; c'est la bravoure et la force imposante des hommes de couleur qui ont détourné les Anglais d'une descente à Saint-Domingue. C'est la bravoure et l'union de ces mêmes hommes aux blancs de la Martinique qui ont chassé les Anglais de cette île.
Et l'on m'accuse d'avoir été payé par Pitt, pour mes opinions sur les colonies! C'est-à-dire qu'un ministre ennemi de la liberté et de l'égalité paierait pour établir l'égalité et la liberté chez ses voisins et ses rivaux ! c'està-dire que Pitt m'aurait payé pour ruiner les vues de l'Angleterre ! L'intérêt de Pitt était-il donc de voir s'élever dans les îles un boulevard qui les mettrait désormais à l'abri des attaques des Anglais? l'intérêt de Pitt était-il de voir doubler avec rapidité et la population et les produits de nos colonies? car telle est la conséquence infaillible du principe que je défendais, et qui était la base du décret
du 4 avril.
Ah ! si Pitt a dû payer quelques opinions, quelques mouvements, quelque parti, c'est bien la révolte des noirs, l'inexécution des décrets rendus en faveur des hommes de couleur, l'incendie du Port-au-Prince ; c'est bien le parti de ces colons qui, furieux des décrets du 15 mai et du 4 avril, menacèrent ouvertement de se donner à l'Angleterre, passèrent à Londres, y eurent des conférences avec Pitt ; c'est bien le parti de cette assemblée coloniale, qui voulait se soustraire à l'autorité de la France, qui arborait la cocarde anglaise, en foulant aux pieds la cocarde tricolore, qui disait, par l'organe de son président, au chevalier Edouard, agent de l'Angleterre : Nos yeux fixés sur V horizon attendent depuis longtemps vos vaisseaux et vos armées. Enfin, si Pitt paie quelque parti, c'est bien le comité colo-
niai qui existe à Londres, comité composé de colons rebelles de nos îles, comité qui a évidemment concerté avec le cabinet de Saint-James l'attaque de la Martinique et de la Guadeloupe par l'amiral Gardner ; comité dirigé par les Malouet, les de Cust et tous ces colons, qui, lors de l'Assemblée constituante, combattirent avec tant d'acharnement les décrets en faveur des hommes de couleur. Voilà les partis, les hommes que Pitt soudoie, et non pas l'écrivain courageux qui n'a cessé de dénoncer les rebelles et de déchirer Pitt.
Maintenant, quels sont les hommes qui me dénoncent aujourd'hui, comme ayant causé les malheurs de Saint- Domingue ? Les amis, les frères de ces Malouet et de Cust, qui, au commencement de la Révolution, faisaient à genoux hommage des colonies au roi, au roi seul ; qui, aujourd'hui, en font hommage à l'Angleterre; des membres de cette assemblée de Saint-Marc, qui avaient affiché l'indépendance, et qui ont été cassés par l'Assemblée constituante ; des députés de la dernière assemblée coloniale qui envoyait des ambassadeurs à l'Angleterre, qui a été sans cesse en révolte contre la France, qui avant sa destitution rendait encore un décret sur l'esclavage et disputait de suprématie avec la Convention. Voilà les hommes qui me dénoncent ! Ils gémissent de leur liberté, et je suis dans les fers ! Moi le défenseur de la liberté, de l'égalité, des intérêts de la France ! Ils sont libres, eux, les amis', les partisans des colons rebelles, les défenseurs de l'aristocratie et de l'indépendance, et les alliés des Anglais !
Voilà les hommes qui accusent aujourd'hui Santhonax (1)
PolvlreWstin'l^63;1813/' ™lssaire à Saint-Domingue avec foiverel (3 juin 1792), décrète d'accusation le 15 juillet 1793 comme agent des Girondins, plus tard député aux Cinq-Cents, etc . PoS
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et Polverel, commissaires à Saint-Domingue, qui me font un crime de l'estime que j'ai témoignée pour eux lorsqu'on les a revêtus de cette mission ! Qu'ils accusent donc aussi tous les Jacobins qui les félicitèrent, lorsque après leur nomination ils parurent à leur tribune. Qu'ils fassent donc l'apologie du ci-devant roi, qui montra la plus grande répugnance à ces hommes, qui les eût rejetés sans la crainte que lui inspiraient les Jacobins ! Qu'ils fassent l'apologie de ces colons qui employèrent alors mille intrigues pour les faire rejeter par cela seul qu'ils étaient trop ardents patriotes! Car le crime qu'on reprochait à Santhonax était d'avoir fourni des articles énergiques au journal de Prud'homme (1), d'y avoir poursuivi la Cour et les aristocrates ; voilà le véritable motif qui a rendu, qui rend Santhonax si odieux aux colons blancs : ils calomnièrent d'avance les commissaires dans les colonies, pour entraver leur mission. Ils les calomnient aujourd'hui en France, parce qu'éloignés à deux mille lieues, ils ne peuvent se justifier ; trop loin du lieu de la scène, je ne déciderai point entre Santhonax, Polverel et leurs adversaires. La Convention les a frappés d'un décret d'accusation ; je respecte ce décret, mais je conjure les patriotes de se mettre en garde contre l'adresse perfide des colons aristocrates, qui savent se replier de mille manières et prendre tous les masques pour égarer les sans-culottes. Quel est leur but en persécutant les défenseurs des hommes de couleur? D'alarmer ces derniers sur leurs droits, sur les intentions de la Convention, de les détacher par là de la République, et de les rallier à leurs projets d'indépendance ; voilà le but secret de la persécution excitée contre Santhonax et Polverel. Je conjure donc les patriotes, dans l'intérêt de la République, de suspendre leur jugement jusqu'à ce que leurs frères, les
(1) Les Révolutions de Paris.
accusés, soient entendus. Ah ! s'ils ont constamment suivi la ligne qu'ils s'étaient prescrite dans leurs premiers actes, lorsqu'ils déportaient et les contre-révolutionnaires et les indépendants, ils sont loin d'être coupables. Mais s'ils ont violé leurs devoirs, usé de despotisme, trahi leur patrie, qu'ils soient punis, la justice et l'intérêt public l'exigent. Quant à moi, je le répète, placé à deux mille lieues de ces commissaires, n'ayant jamais eu de correspondance avec eux (1), ignorant même officiellement leurs actes depuis le mois de mars que j'ai renoncé à tout comité, je ne puis ni prononcer sur eux, ni être accusé avec eux ; et quant à mes opinions, il est, je crois, évidemment démontré qu'elles ne peuvent être la base d'une accusation, ou il faut accuser les trois Assemblées nationales et la Révolution entière.
A entendre mes accusateurs, il semblerait que je disposais seul de la France, que je dirigeais à moi seul tous les comités et les deux Assemblées nationales, que je réglais les destinées des Deux Mondes. Peut-on hasarder de pareilles assertions sans accuser de stupidité le Corps législatif et tous les patriotes? Quelle magie ne faut-il pas supposer dans un homme, pour lui prêter le secret d'en imposer pendant dix -huit mois à tant d'hommes éclairés qui remplissaient ces deux Assemblées, à tant de patriotes qui nous surveillaient au dehors. La magie est ici dans le bon sens des républicains, guidés par leur amour pour la liberté ; ils adoptaient toutes les propositions qui rentraient dans ce principe : ainsi ils voulurent combattre l'empereur, parce que des hommes libres ne peuvent se laisser impunément insulter, menacer, attaquer par un despote ; ils déclaraient les droits des citoyens de couleur, parce qu'ils ne pouvaient, sans inconséquence, sans renverser leur
(1) On trouvera cependant, à la Correspondance, une lettre écrite par Santhonax à Brissot, de Saint-Domingue, le 4 janvier 1793.
propre ouvrage, reconnaître la distinction de la couleur. Ainsi encore, s'ils déclarèrent la guerre à l'Angleterre, c'est qu'ils virent que cette guerre était inévitable, forcée, et que le cabinet anglais s'était déjà signalé par des hostilités. Par une étrange calomnie, on m'a prêté la plus grande influence sur cette déclaration, et on m'en a fait un crime, lorsque tout prouve que j'ai employé tous mes efforts pour l'empêcher.
Convaincu, dès l'origine de notre guerre avec les puissances coalisées, qu'il nous serait facile de les vaincre, de les réduire à demander la paix et à respecter notre liberté, si nous pouvions empêcher l'Angleterre et la Hollande d'accéder à cette coalition ; convaincu, d'un autre côté, que, si le roi d'Angleterre et une partie de son ministère désiraient entrer dans cette coalition et dans cette guerre, la nation anglaise, amie de nos principes et de notre Révolution, montrait la plus vive opposition à cette guerre impie, je crus qu'il convenait à nos intérêts de chercher à maintenir la bonne harmonie entre les deux nations ; et voilà pourquoi, dans la séance du 7 juillet 92 (1), je combattis la proposition perfide faite par le ministre Lafarre de lever une légion Batave, laquelle aurait infailliblement alarmé l'Angleterre et la Hollande ; voilà pourquoi je ne cessai dans tous mes écrits de faire voir la facilité avec laquelle on pourrait lier les deux peuples. « Le moment n'est pas loin, disais-je dans un discours prononcé à la tribune de l'Assemblée législative le 29 décembre 1791, où ces deux nations, loin de chercher à se détruire, s'uniront par des liens plus forts que celui d'un traité de commerce imparfait. La paix générale de l'Europe sera scellée par cette union ; nous ne devons donc pas craindre l'An-
(1) C'est dans la séance du 8 que le ministre de la Guerre Lajard (et non Lafarre, comme porte le texte de Montrol) introduisit cette demande, qui fut, en effet, combattue par Brissot comme inopportune.
gleterre, nous n'y verrons bientôt que des frères. » « Si nos ministres des A ffaires étrangères, disais-je à la même tribune le 17 janvier 1792, n'avaient pas été dévoués à l'Autriche, vous n'auriez point à redouter la coalition des puissances, vous auriez pu leur opposer une ligue avec l'Angleterre, la Hollande et les Etats-Unis d'Amérique. Que ces quatre nations s'unissent, et la liberté comme la paix régnera bientôt sur toute la terre. »
Telles furent les considérations qui engagèrent le Comité diplomatique, dont j'étais membre, à presser Delessart et les autres ministres de négocier avec le cabinet de Saint- James ; mais Delessart, vendu à la cour de Vienne, ne voulait pas rompre le traité de 1756, il élevait mille difficultés. Qu'offrirez-vous, nous disait-il un jour, à l'Angleterre pour son alliance ? Son intérêt, lui répondis-je. Que l'Angleterre s'allie avec la France, et son commerce double, et elle n'est plus obligée d'entretenir une marine formidable qui épuise ses trésors, et dorénavant elle n'a plus rien à redouter pour ses possessions dans l'Inde. Delessart traitait ces idées de chimériques, ainsi que l'alliance avec la Prusse, qui cependant, d'après la correspondance de Dumoustier (1), n'était pas très éloignée de conclure avec la France. Mais Mercy (2) dirigeait entièrement notre ministère. Cependant lorsque le décret d'accusation (3) nous eut délivrés du traître Delessart, lorsque les intérêts de la France furent confiés à des ministres patriotes, alors s'entama sérieusement la négociation d'un traité avec l'Angleterre. On peut donc consulter dans les Affaires étrangères les papiers qui attestent cette négociation ; on y verra le succès avec lequel Chauvelin et Talleyrand avaient amené lord Granville à des bases qui donnaient un heureux
(1) De Moustier.
(2) Mercy-Argenteau, ambassadeur de Vienne à Paris.
(3) 10 mars 1792. Delessart démissionna le lendemain.
augure, lorsque divers événements entravèrent et finirent par renverser les espérances qu'on avait conçues. Au nombre de ces événements, il faut mettre les massacres du 2 septembre, le décret du 19 novembre (1), l'ouverture de l'Escaut, le décret de réunion de la Belgique et de divers autres pays à la France, enfin le jugement et la mort du ci-devant roi.
Les massacres de septembre, en répandant une consternation universelle en Angleterre, refroidirent beaucoup les partisans de la France, et le ministère anglais sut, en exagérant les tableaux de cette scène affreuse, dissiper l'enthousiasme qu'avait fait naître notre Révolution.
Sans doute, l'ouverture de l'Escaut était un résultat positif et philosophique de nos principes ; il fut peut-être un peu précipité, mais cet acte du Conseil exécutif, applaudi et approuvé par la Convention, ne fit pas d'abord une impression bien fâcheuse ni sur la nation anglaise, ni sur le ministère. La nation y voyait d'un côté le respect des principes, et de l'autre l'accroissement de son propre commerce ; quant au ministère, il ne se pressa de faire aucune plainte, de peur d'être désavoué par la nation. Il se borna à des réclamations légères et secrètes.
Mais il n'en fut pas de même du décret du 19 novembre ; on se rappelle que ce décret, rendu dans l'enthousiasme, promettait l'appui de la France à tout peuple qui se révolterait contre son tyran. Le cabinet d'Angleterre crut que c'était une invitation à l'Irlande, à l'Ecosse et aux Anglais mécontents de lever l'étendard de la révolte. Alors il sut intéresser en sa faveur toutesles classes de citoyens qui jouissaient de quelque bonheur sous le régime actuel, il excita une persécution générale contre les novateurs et une haine
(1) Le décret par lequel la Convention, enivrée par la victoire de Jemmapes, promettait « fraternité et secours à tous les peuples qui voudront leur liberté ».
violente contre la France, qui semblait vouloir les appuyer par cette foule d'écrits en faveur de la liberté dont l'Angleterre fut alors mondée, et que ne connaissaient pas sans doute ceux qui ont accusé notre ministère d'en avoir été économe.
Les principes de liberté et d'égalité qu'on croyait portés à l'excès en France, et qu'on craignait de voir s'étendre en Angleterre, alarmèrent encore moins qu'un autre principe adopté avec enthousiasme par la Convention : c'était le principe de réunion. Aussitôt que le décret du 15 décembre fut connu (1), il fut dénoncé par toute l'Europe comme un moyen d'organiser partout l'insurrection, et d'envahir toutes les contrées à la bienséance de la France, sous les mots de pouvoir révolutionnaire. On se confirma dans cette idée en voyant la Convention réunir successivement à la République la Belgique, la Savoie, le comté de Nice, Mayence. Alors on ne vit plus de bornes à l'agrandissement de la République française, et l'orgueil et l'intérêt commercial anglais, s' irritant de ces réunions, se montrèrent prêts à seconder les dispositions hostiles du ministère anglais.
Si, d'un côté, ce ministère astucieux échauffait les esprits en Angleterre contre la France, de l'autre il ne cherchait pas moins adroitement à irriter les Français contre l'Angleterre ; ce fut dans cet espoir qu'il accueillit ouvertement les rebelles, qu'il persécuta ceux qui admiraient notre Révolution, que, sous des prétextes frivoles, il arrêta les grains achetés pour notre compte en Angleterre, qu'il assujettit les Français voyageant à l'inquisition la
(1) Le décret, préparé par Cambon, corrigeait celui du 19 novembre et, tout en continuant à répudier la politique de conquête, déclarait que, clans les pays envahis par nos armées, le pouvoir serait exercé provisoirement par la France. « A la théorie girondine de la guerre se substituait la théorie montagnarde. » (H. Vast, Hist. de France de Lavisse et Rambaud, t. VIII, p. 245).
plus rigoureuse et la plus humiliante. Quand il vit les esprits aigris et irrités des deux côtés, il profita d'un dernier événement pour en venir à une rupture ouverte. Les Anglais sont idolâtres superstitieux de la royauté. Ils ne pensent encore qu'avec douleur au supplice de Charles Ier ; ils regardent la royauté comme le préservatif le plus sûr des troubles auxquels les démocraties sont sujettes, et la terreur qu'ils en ont avait été adroitement excitée par le tableau des désordres de la France. Ce fut dans ces circonstances que furent annoncés le jugement et la mort du ci-devant roi. Le ministère anglais profita de la consternation que répandit cet événement pour traiter avec ignominie la nation française ; il chassa notre ambassadeur, expulsa tous les Français, arma contre nous et rompit toute communication.
Voilà les causes de l'animosité des Anglais et de leur agression envers nous, et si quelqu'un le contestait, je le renverrais à la lecture des discours prononcés par Pitt et le lord Granville au parlement d'Angleterre, et à la correspondance de notre ambassadeur. Maintenant, n'estil pas démontré que les véritables auteurs de notre guerre avec l'Angleterre sont les auteurs des décrets du 19 novembre et du 15 décembre, les auteurs des réunions de la Belgique et des autres pays conquis, les ennemis de l'appel au peuple ; non pas que je leur impute à crimes leurs opinions, car je n'userai jamais à leur égard de l'injustice dont je suis la victime ; mais au moins ne doivent-ils pas imputer à mes opinions la guerre avec l'Angleterre, lorsque je n'ai eu aucune part à l'ouverture de l'Escaut, qui fut ordonnée par le Conseil exécutif sans en prévenir le Comité diplomatique; lorsque je me suis vivement opposé au décret du 19 novembre, protecteur des insurrections, et que j'en ai vivement demandé le renvoi au Comité diplomatique, pour qu'il fût rédigé de façon à ne pas
alarmer les puissances neutres ; lorsque j'ai constamment prédit aux partisans des réunions,, et surtout de la réunion de la Belgique, qu'elles nous attireraient l'Angleterre sur les bras ; lorsque, dans mes diverses opinions sur le jugement du ci-devant roi, j'ai prédit encore que, si on le condamnait sans faire ratifier le jugement par le peuple, on s'exposait à une rupture avec l'Angleterre ; et l'événement a justifié toutes ces craintes.
Il est donc démontré que non seulement je ne suis pas l'auteur de la guerre avec l'Angleterre, mais que j'ai constamment fait, comme représentant de la nation, comme citoyen, tout ce qui était en mon pouvoir pour la prévenir.
Cette vérité n'est-elle pas encore démontrée par mon premier rapport, du 12 janvier 1793, sur les dispositions de l'Angleterre? Là, je cherchais à éviter cette guerre en rappelant la nation anglaise aux principes, et en l'éclairant sur la marche perfide de ses ministres ; là, je disais : « Il importe que la nation anglaise, qui n'est qu'égarée par son gouvernement, soit promptement désabusée. C'est par respect pour la fraternité qui nous unit que nous devons lui peindre avec franchise les manœuvres de son ministère. La nation ne nous offre que des frères, et l'on ne veut pas la destruction de ses frères. »
« Dites donc à la nation anglaise : La guerre que votre cabinet médite contre nous est une guerre impie, fratricide ; nous l'avons en horreur ; vivre en paix avec vous est notre unique désir ; nous voulons respecter vos droits, ceux de vos alliés, respectez nos principes. Si vous avez des inquiétudes, nous sommes prêts à les dissiper ; mais si vous avez la faiblesse d'obéir aux impulsions perfides de votre ministère, si vous voulez prêter vos mains aux combats qu'il nous prépare, alors, nous le déclarons avec douleur, nous ne verrons plus en vous que des ennemis cruels, que les
frères de ces satellites d'Autriche dont nous avons juré la destruction. »
Je vous le demande, citoyens, n'était-ce pas le langage d'un homme qui voulait prévenir cette guerre ? et tel était le but du décret que je proposais au nom du Comité : il consistait à déclarer à l'Angleterre l'intention de la République française de vivre en bonne harmonie avec elle, si elle révoquait son acte contre les voyageurs français, l'arrestation de nos grains, et l'ordre donné pour des armements contre nous. Mais, dans cet intervalle, le ministère anglais redoubla ses préparatifs, et rompit ouvertement quatre jours après la mort du ci-devant roi, de sorte que la guerre était inévitable et forcée au moment où le Comité la proposa.
Elle était forcée, puisqu'il est prouvé par la correspondance de notre ambassadeur que le cabinet de Saint-James exigeait impérieusement l'anéantissement du décret du 19 novembre, et surtout des diverses réunions; puisque nos principes nous défendaient d'obéir à ce vœu de l'Angleterre, du moment où les réunions avaient été votées.
Elle était forcée, puisque le cabinet anglais, ayant chassé notre ambassadeur, expulsé et emprisonné les patriotes français, arrêté notre numéraire et nos grains, rompu toute négociation et armé ouvertement contre nous, il fallait, ou lui demander humblement la paix, ou prévenir les hostilités.
Le Comité de défense générale, contraint à proposer cette déclaration, voyait une foule d'avantages à précipiter l'attaque. Dumouriez, à la tête d'une armée victorieuse, répondait de la conquête de la Hollande ; nos croiseurs, ayant l'avance, pouvaient facilement ruiner le commerce anglais, et la mer était alors couverte des plus riches vaisseaux des compagnies anglaise et hollandaise, et ces vaisseaux ne pouvaient être protégés par des escadres ; et,
à cette époque, outre les stations ordinaires, il n'existait pas dans les ports anglais six vaisseaux de ligne en état d'appareiller ; et la flotte de l'amiral Gardner, qui ne comportait que ce nombre et autant de frégates, ne put mettre à la voile que trois mois après ; et le ministère anglais pouvait à peine rassembler quelques centaines de matelots, en promettant des primes énormes ; et, à cette époque, la marine hollandaise était nulle ; et, à cette époque, nous avions en mer une flotte de quinze vaisseaux de ligne et de plus de vingt frégates (voyez lettre de Truguet) (1) ; et, à cette époque, Monge, ministre de la marine, nous promettait trente vaisseaux de ligne et autant de frégates pour le 1er avril, cinquante dans le cours de juillet ; il nous assurait que ses magasins étaient approvisionnés.
Nous étions donc en mesure pour attaquer les Anglais et les Hollandais ; et, puisque cette guerre était forcée, la politique commandait de prévenir les hostilités ; les délais devenaient une véritable trahison. Et l'on nous reproche aujourd'hui de n'avoir pas différé, tandis que ces mêmes hommes nous accusent, d'un autre côté, de n'avoir pas attaqué la Hollande en décembre, ce qui était bien attaquer l'Angleterre, qui est le véritable souverain des Provinces-Unies î
Malgré tous ces avantages, le Comité ne se dissimulait pas les inconvénients nombreux de cette guerre ; il prévoyait la pénurie prochaine des subsistances, si on laissait aux Anglais l'empire des mers. Je ne dissimulai pas ces craintes dans mon rapport, et l'on doit se rappeler cette phrase mémorable, qui excita tant d'applaudissements : « Il viendra, disais-je, peut-être un moment où ce sera un crime pour un Français de posséder deux habits, lorsqu'un de ses frères sera nu à l'armée. » J'envisageais alors tout
(1) L'amiral qui commandait l'escadre de Toulon.
le mal que pouvait nous faire l'Angleterre, en brisant toutes nos communications extérieures ; mais, encore une fois, il fallait, ou que la République courbât la tête sous le joug de l'Angleterre, ou bien qu'elle repoussât ses hostilités. Mais pourquoi, m'a-t-on dit, avez-vous proposé cette guerre puisque vous avez dit qu'elle pouvait être désastreuse ? Pourquoi? parce que la guerre était forcée, puisque l'Angleterre était déjà en hostilité ouverte avec nous, parce qu'étant inévitable, il valait mieux prévenir que d'être prévenu. Pourquoi? parce que j'avais parlé comme individu dans mon premier discours, et dans mon rapport comme organe du Comité de défense générale.
M'accusera-t-on donc d'être l'auteur de cette guerre, parce que j'ai été chargé du rapport? Il faudrait alors me faire un crime d'avoir obéi au vœu du Comité qui m'en chargea spécialement; il faudrait condamner le Comité qui l'approuva unanimement ; il faudrait condamner avec moi toute la Convention, qui vota pareillement à l'unanimité que nous étions en guerre avec l'Angleterre, qui fit des amendements au projet du Comité, qui ordonna l'impression de mes rapports et de la correspondance avec l'Angleterre, et la distribution dans les départements et aux armées, afin de convaincre toute la France de la justice du parti que la Convention adoptait ; il faudrait condamner encore Barère qui, quelques jours après, proposa au nom du même Comité de déclarer la guerre à l'Espagne, et la Convention qui adopta le projet. En un mot, il faudrait renverser tous les principes d'une constitution républicaine, d'un Corps législatif, de la suprématie de ses décrets, de l'indépendance des opinions des législateurs, car il n'y a plus ni Constitution, ni liberté, ni Corps législatif, du moment où un député, ou le rapporteur d'un Comité peut être responsable en justice d'un décret rendu sur ses conclusions.
Répétera-t-on cette objection banale que c'est de concert avec le ministre anglais et la cour de Berlin que j'ai proposé la guerre contre l'Angleterre ? Moi de concert avec le ministère anglais et ce roi de Prusse que je n'ai cessé de peindre sous les couleurs les plus hideuses ! Vils calomniateurs, lisez donc mes écrits, voyez comme j'y déchire ces amis que vous me prêtez.
« Par quelles mesures perfides, disais-je dans mon Opinion sur le jugement de Louis, le gouvernement anglais a-t-il tout à coup aliéné de nous la nation anglaise ? Il faudrait faire ici le tableau de la comédie jouée par les machiavélistes qui dirigent l'Angleterre, ce serait peindre les forfaits de presque toutes les puissances de l'Europe.
« Peuples, ajoutais-je, qui gémissez sous le joug, voilà les jeux de vos tyrans. Anglais, hommes réfléchis et justes que votre gouvernement égare, jugez entre nous et lui ; le piège que les ministres anglais vous tendent est maintenant connu ; ils sentent le besoin de justifier leur régime inquisitorial, de colorer leurs armements absurdes ; ils sentent le besoin, pour ne pas faire tomber le charme de leur fraîche popularité, de perdre dans l'esprit des Anglais et la Convention et la nation française. »
Dans mon rapport du 12 janvier je disais : «A l'ouverture du Parlement s'est manifestée l'idolâtrie la plus révoltante pour la royauté. Une partie des membres de l'opposition n'a pas rougi de se prostituer à un ministre corrompu. »
« Tout se réunit, disais-je ailleurs, à faire croire que le cabinet anglais veut la guerre, et l'orgueil de ce roi Georges qui gémit depuis si longtemps de l'ignominie dont on couvre la royauté, de ce lord Hawkesbury (1) qui, derrière la toile, dirige et son maître, et le Conseil, et la majorité corrompue du Parlement, et la faible résistance de ce Pitt,
(1) Plus connu sous le nom de comte de Liverpool.
et de ses parents ministres qui ne s'opposent plus à la guerre depuis qu'elle est devenue un moyen de popularité. »
Maintenant, comment peut-on me supposer de concert avec des étrangers que je traitais avec un si profond mépris ? Me reprochera-t-on d'avoir usé de plus de ménagements à l'égard de la Prusse?
« Les bons Français, disais-je le 18 juillet 1792, ne doivent voir qu'avec horreur le projet qu'ont les Prussiens de donner des lois à la France ; cependant il y a des aristocrates et même des Feuillants qui s'enivrent avec délices de l'idée de voir les Prussiens à Paris détruisant les Jacobins. Anathème sur ces traîtres envers la patrie! ils mériteront d'être exterminés du moment où se décèlera leur vœu criminel. »
Enfin ne demandai-je pas à cette époque le décret d'accusation contre Chambonas, ministre (1), pour n'avoir pas notifié à temps la marche des Prussiens vers nos frontières ?
Est-ce donc là la conduite qu'aurait tenue un homme assez lâche pour être vendu à des Prussiens ? N'est-ce pas plutôt celle d'un républicain qui a juré une haine éternelle à la royauté et à tous ses satellites ?
Citoyens, voulez-vous connaître le véritable motif de cette persécution que j'éprouve aujourd'hui pour mes opinions sur la guerre, soit avec l'Autriche, soit avec l'Angleterre ; je ne parle pas ici des ressentiments particuliers, des amours-propres blessés ; dans une cause aussi grande, tout souvenir personnel doit s'évanouir devant l'intérêt de la patrie, devant le devoir d'éclairer enfin le peuple... On veut faire peser sur ma tête la responsabilité des malheurs de cette guerre, pour l'écarter de ceux qui seuls doivent la supporter...
(1) Ministre des Affaires étrangères, du 17 juin au 31 juillet 1792. C'est le 9 juillet que Brissot l'attaqua.
Mais si je dois être responsable par cela seul que j'ai défendu le système de la guerre, la nation entière doit partager cette responsabilité, car ce vœu fut celui de la nation entière, et ce vœu fut forcé ; du moment où la liberté eut établi son trône en France, la guerre fut déclarée entre elle et la tyrannie étrangère ; elle le fut pour la première fois le 14 juillet 1789 et non pas le 20 avril 1792, et cette guerre devait être à mort. En voyant la haine des tyrans contre notre Révolution et leurs coalitions successives, il était facile de prévoir que dans cette lutte il fallait inévitablement que la liberté française ou la tyrannie étrangère succombât ; espérer la paix, c'était se bercer d'un espoir chimérique. Mais à qui doit-on les malheurs de cette guerre ? Je le dirai devant le tribunal comme je le dirais à la Convention ou devant tout le peuple français, s'il pouvait être rassemblé ici : on les doit à la manière dont on a conduit cette guerre ; et il faut observer à cet égard deux époques frappantes.
Depuis le 10 août jusqu'au mois de mars qu'ont duré soit la Commission générale, soit le Comité de défense générale (1), dont mes collègues accusés et moi étions membres, la République n'a vu que les plus brillants succès, tandis que, depuis l'établissement du Comité de salut public, elle n'a presque éprouvé que des revers.
Non que je prétende attribuer ces revers à la malveillance soit de ce Comité, soit des agents qu'il employait ; des patriotes n'accusent pas avec cette légèreté, ils savent avec quelle facilité la fortune se joue des plus beaux plans :
(1) Il s'agit : 1° de la Commission des Vingt-et-un, devenue le 12 août 1792 la Commission des Vingt-cinq (c'est alors que Brissot y entra), et qui eut, en août et septembre 1792, la haute main sur le gouvernement ; 2° du Comité de défense générale, institué le 1er janvier 1793 (Brissot en fit partie dès le début), et qui cessa de fonctionner le 5 avril, pour faire place au Comité de salut public, qui fut institué le lendemain.
mais le système de conduite des deux Comités n'était pas le même, et voilà la clef de ce contraste si frappant dans les événements. Il n'appartient pas à mon plan de défense d'en développer toutes les parties, mais j'en veux faire sentir la différence par le trait le plus remarquable.
Tout le secret du Comité de défense générale et du Conseil exécutif d'alors était celui des Romains et des Etats-Unis d'Amérique, celui qui rendit les premiers vainqueurs de toute la terre. Machiavel le dit : les Romains n'accueillaient pas facilement les dénonciations contre leurs généraux et leurs consuls, alors qu'ils étaient à la tête des armées ; loin de les punir des revers qu'ils éprouvaient, ils les félicitaient de n'avoir pas désespéré du salut de la patrie. Washington essuya une foule de défaites, et Washington ne fut pas dénoncé une seule fois, et dans une guerre de sept ans il n'y eut qu'un seul général traître dont le nom souilla cette guerre. La confiance dans les généraux fut le secret de l'indépendance des Américains, ces principes furent suivis pendant les six premiers mois après l'établissement de la République, et elle fut victorieuse partout ; le système contraire a prévalu depuis, et c'est de là que datent tous nos malheurs.
Citoyens, le plus grand fléau de la République, la source la plus féconde des trahisons et des revers, c'est l'impunité de la calomnie : c'est là qu'est notre mal ; punissez le calomniateur comme traître, et la fortune reparaîtra partout sous vos drapeaux ; car le talent qui se cache ne craindra plus d'être immolé en reparaissant, et le soldat français bien guidé doit être partout invincible.
Qu'on cesse donc d'accuser des malheurs de la guerre ceux-là qui, pendant la durée de leur mission au Comité, n'ont que des succès à offrir ; qu'ils cessent aussi de porter cette accusation ceux-là qui, depuis, revêtus de tous les pouvoirs, n'ont que des revers à présenter; qu'ils cessent
surtout d'en accuser la déclaration de guerre. Oui, l'idée en est nationale, l'idée en est honorable et sublime : elle fut sublime la nation qui, pour défendre la liberté, entreprit de combattre l'Europe coalisée, et qui ne l'entreprit qu'après avoir épuisé toutes les voies de conciliation. Ses ressources étaient au niveau de son audace, et, malgré ses revers, elle saura terrasser encore ses ennemis. Voyez quels misérables progrès ont faits leurs armées, malgré nos fautes et nos dissensions intestines. Ah ! que la nation soit encore une fois réunie comme elle l'était le 10 août, que toutes les haines cessent, que tous les partis s'anéantissent, et vous verrez bientôt disparaître tous les satellites de la tyrannie.
On m'accuse de m'être opposé au décret sur la déchéance du ci-devant roi, de lui avoir préféré la suspension, d'avoir prononcé, le 28 juillet 1791, une phrase anti-républicaine (1), et par là de m'être opposé à l'établissement du républicanisme pour favoriser la Cour.
Rien de plus astucieux et rien en même temps de plus mal fondé que ces reproches dont on frappe également mes collègues Gensonné, Vergniaud et les autres membres de la Commission extraordinaire.
Non, je ne me suis point opposé à la discussion de la déchéance, je l'ai provoquée au contraire tant à la Commission qu'à la tribune ; je la provoquai le 9 juillet dans un discours où je développai les causes des dangers de la patrie, où je dévoilai toutes les trahisons de la Cour, où je prouvai la nécessité de les punir enfin, en remontant à la source ; et quelle était cette source? Le roi. Je demandai que la
(1) Voici le texte complet de cette phrase, que Brissot rappellera d'ailleurs plus loin (p. 323) : « S'il existe des hommes qui tendent à établir à présent la République sur les débris de la Constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux comme sur les amis actifs des deux chambres et sur les contre-révolutionnaires de Coblentz. » (V. Aulard, Hist polit, p. 211 et suiv.).
Commission recueillît tous les faits à sa charge, toutes les violations de la Constitution, et déterminât la peine qu'il
méritait.
Mais en provoquant cette discussion, j'exhortai les patriotes à concilier la prudence avec l'énergie, à ne rien précipiter, à se défier des mouvements que la Cour cherchait à exciter ; tel était l'objet du discours que je prononçai le 25 juillet, qui n'était pas un discours contre la déchéance, comme les calomniateurs le répandaient alors, mais un discours contre la précipitation du décret de la déchéance.
Et pourquoi recommandais-je ces précautions? Parce qu'alors Louis avait un parti considérable et dans la nation et dans le sein de l'Assemblée législative ; parce qu'il comptait 404 députés à ses ordres ; parce que la force était dans ses mains ; parce que les départements ne s'étaient pas encore prononcés ; parce que les grandes communes n'avaient pas encore exprimé leur vœu (Paris n'exprima rien que le 4 août) ; parce que les Feuillants de l'Assemblée provoquaient eux-mêmes la discussion de la déchéance, ce qui parut surtout le jour où Duhem, l'ayant proposée, fut secondé, à notre grande surprise, par Crestin et par tout le côté droit (1) ; parce que ces Feuillants espéraient, comme je l'imaginai alors dans le Patriote du 28 juillet, ou que l'Assemblée nationale se déshonorerait et assurerait le pouvoir du Roi en n'osant pas décréter la déchéance, ou qu'en la décrétant elle fournirait au parti de la Cour un motif pour éclater; parce que la Cour elle-même cherchait à exciter une émeute, soit pour avoir un prétexte de fuir à Rouen ou ailleurs, avec les députés qui lui étaient fidèles, soit pour faire égorger le peuple et abattre entièrement le parti patriote ; parce que les Marseillais n'étaient pas
(1) C'est le 24 juillet que Duhem demanda qu'on discutât sur la déchéance du roi, et le 25 que Crestin, député de la Haute-Saône, reprit la proposition.
encore arrivés (1) ; parce qu'un mouvement tenté trop tôt, un mouvement semblable à celui du 20 juin, qu'on nous prête gratuitement et auquel nous n'avons eu aucune part, perdait entièrement la cause de la liberté. La Cour le désirait, le provoquait, ce mouvement; rappelez-vous l'exaltation, l'air triomphant des aristocrates et des Feuillants, les libelles dont ils inondaient le public, les contes qu'ils répandaient sur l'assassinat du roi, contes avec lesquels ils savaient attirer sous leurs drapeaux ceux qui craignaient le renversement de la Constitution, et le nombre de ces peureux était immense. Il fallait rattacher ces hommes à la cause de la liberté, il fallait dissiper leurs frayeurs. Ah ! vous qui parlez aujourd'hui avec une hardiesse si facile du gouvernement républicain, osiez-vous alors en prononcer le nom? qu'on relise les débats des Jacobins, on y verra de longs discours sur la déchéance, mais rien sur le gouvernement et la République. Les amis de la liberté savaient trop bien que ce mot seul aurait révolté une foule d'esprits, et peut-être fait échouer la révolution qui se préparait. Combien donc devaient être circonspects les vrais républicains ! Ils devaient attendre tout du temps, des trahisons de la Cour, de la volonté du peuple, et se renfermer, jusqu'à ce qu'elle se fût manifestée, dans les bornes de la Constitution, et rallier autour d'elle avec ce mot toute la nation pour pouvoir les écraser ; aussi prudents que la Cour était rusée, ils devaient donc préparer les esprits, amener l'opinion publique à se déclarer ; cette opinion sans laquelle le succès était très douteux, cette opinion qui était loin encore d'être prononcée, on ne pouvait l'amener à ce point qu'en prolongeant les discussions à la tribune et dans les journaux sur les crimes du roi. De la chaleur des discussions devait éclore lin-
(1) Us n'arrivèrent que le 30 juillet.
surrection. Tel était le but des mesures que je proposai, qu'approuva Condorcet dans son rapport au nom de la Commission (1); et certes, alors, je ne déguisai pas mon opinion sur la déchéance, j'imprimai dans le Patriote du 27 juillet, et je réimprimai en tête de mon discours du 16, où l'on m'accusait d'être contre la déchéance, cette phrase remarquable qui démentait la calomnie : « Mon opinion est tellement formée sur la question de la déchéance que, lorsqu'elle s'agitera, je prouverai que le roi est dans le cas de la déchéance »; et le rapporteur, qui a dû lire cette phrase, puisqu'il cite mon discours, a osé imprimer que je voulais sauver le tyran !
Je n'étais pas le seul agité de ces craintes qui dictèrent mes mesures, elles étaient partagées par des hommes dont mes adversaires ne suspecteront pas le patriotisme. Relisez en effet l'avis imprimé, placardé par l'administration de police, le 27 juin 1792, cet avis signé Panis et Sergent ; vous y trouverez des conseils bien autrement prudents que les miens ; j'en copie littéralement le texte : « Citoyens, disaient Panis et Sergent aux Parisiens, on cherche à vous porter à des mouvements insubordonnés pour avoir le prétexte de vous calomnier et de verser votre sang. Nous sommes instruits qu'on vous prêche de faire tomber les murs du château, comme vous avez fait tomber ceux de la Bastille ; nous sommes instruits que des hommes
affreux préparent cette pétition incendiaire Certes, vous
avez en horreur de pareils excès; dénoncez les coupables auteurs de ces sanglantes manœuvres, il est bien important de connaître enfin les véritables instigateurs de toutes ces
perfidies (2). Rien sans doute de plus fort que cette
recommandation de respect pour le château des Tuileries.
(1) Il y a de la Commune dans le texte de Montrol, ce qui n'a aucun sens. C'est le 9 août que Condorcet lut son rapport à l'Assemblée.
(2) Cette circulaire est au Moniteur du 1er juillet.
Conclura-t-on de là que Sergent et Panis voulussent favoriser la Cour, s'opposer au décret de la déchéance, contrarier les projets des fédérés et arrêter l'insurrection du 10 août ? Non, sans doute : on en conclura que Sergent et Panis, instruits comme nous des manœuvres de la Cour et de la force du parti de la Cour, sentaient la nécessité de louvoyer, de l'attaquer avec prudence si l'on voulait s'assurer du succès. Non, ce n'était pas pour le profit du roi, mais pour celui de la liberté, pour celui du peuple, que nous marchions avec lenteur et prudence.
Moi, favoriser le roi ! Relisez donc, vous qui me prêtez cette absurde et criminelle intention, relisez donc mon discours du 9 juillet sur les dangers de la patrie et sur les moyens d'y remédier ; discours où je déchirai le voile, où j'exposai la perfidie des ministres de la Cour et la nécessité de juger le roi lui-même ; discours, enfin, dont le ministère fut tellement effrayé, qu'il donna sa démission (1) ; relisez donc tous mes journaux à cette époque ; vous n'en verrez pas un où les perfidies du roi ne soient dévoilées : relisez ces passages :
Patriote du 31 juillet : « En restant dans l'inertie et en nommant des ministres imbéciles ou aristocrates, le roi appelle évidemment les Autrichiens. »
1er août: « La connivence est parfaitement établie entre le château des Tuileries et les généraux autrichiens. »
2 août : « Le roi qui, depuis six semaines, parle sans cesse du camp de Soissons où rien n'existe encore, qui fait le mort quand il s'agit de battre les Autrichiens, ne sait que faire la guerre aux braves patriotes ; il ne sait que faire des procès et des menaces à ceux qui lui ont pardonné. Encore une fois, ou les Autrichiens sont révolutionnaires, ou le
(1) Séance du 10 juillet.
château des Tuileries est la force de la contre-révolution. Et V Assemblée législative ne se lève pas! »
Quand on parcourt tous mes écrits, toutes les feuilles du Patriote, soit à cette époque, soit à une autre, on ne peut qu'être confondu de me voir traiter de royaliste ; non, jamais la postérité ne croira que l'on m'ait sérieusement accusé d'avoir voulu favoriser le roi ou la royauté ; et comment, pour le faire croire, le rapporteur a-t-il osé ressusciter la fable de cette lettre au roi qu'on m'a prêtée, lettre dans laquelle on a supposé ma signature par un faux dont l'évidence a été telle que mes ennemis ont été obligés d'en convenir au sein de l'Assemblée (1) !
Mais vous avez, me dit-on, préféré la suspension à la déchéance, et la suspension était un acte conservatoire de la royauté. Oui, nous avons préféré la suspension, et cette préférence prouve encore mon républicanisme. La déchéance ne coupait pas le mal à la racine; car, à Louis XVI, succédait un enfant avec un régent ; le Conseil lui avait toujours été dévoué, la royauté constitutionnelle continuait, et la source du mal était là, et la déchéance ne guérissait pas ce mal.
La suspension, au contraire, accompagnée d'une Convention, parait à tous les dangers. D'un côté, les forces de la nation étaient entre les mains de ses représentants, et de l'autre, en appelant une Convention, on appelait la nation à prononcer sur le sort de son gouvernement et de sa constitution. Or, elle seule avait le droit de changer l'un et l'autre ; car si l'Assemblée législative avait voulu sur-le-champ anéantir la royauté, elle aurait outrepassé
(1) Marat avait imprimé une lettre, trouvée dans les papiers de Laporte, de ton très royaliste et qu'il prétendait porter la signature de Brissot de Warville. Dans la séance de la Convention du 15 février 1793, Brissot établit que c'était un faux, que la signature était celle de Watteville, rédacteur de la Gazette de France, dont on avait altéré le nom.
ses pouvoirs, ce que Saint-Just n'a pas observé, quand il lui a fait le reproche de n'avoir pas voulu établir le républicanisme. Il fallait demander au peuple ou de nouveaux pouvoirs, ou des successeurs avec des pouvoirs illimités. L'Assemblée préféra ce dernier parti, qui amenait bien plus naturellement la République. Si elle eût voulu conserver la royauté, la Constitution et sa puissance, il lui aurait suffi de prononcer la déchéance. C'était là le véritable acte conservatoire de la royauté. La suspension était au contraire un appel à la République; on en faisait l'essai avant qu'elle fût décrétée.
Qu'on ne dise pas que ce sont là des explications arrangées après les événements. Voici ce que j'écrivais dans le Patriote du 14 août et du 18 septembre : « Le roi et la royauté sont jugés ; maintenant que les rapports qui existent entre Louis XVI et la France sont suspendus et à la veille d'être fixés à jamais, on ne peut plus le considérer que comme un otage qui doit nous répondre de la sûreté de l'État... »
Eh ! qui préparait alors les voies à la République? Ceux-là même qu'on accuse aujourd'hui de s'y être opposés ; Gensonné, Guadet, Vergniaud, Jean de Bry, Condorcet, Kersaint (1) et moi. Nous étions unanimes pour la suspension et la Convention. Et les plans étaient si bien combinés, que, dès le 10 août au matin, de longs projets de décrets sur ces matières difficiles furent présentés par eux à l'Assemblée et adoptés unanimement. Ce fut encore sur la proposition de Gensonné, au nom de la Commission extraordinaire, que, le 15 août, on décréta que le sceau royal serait brisé, que le nom du roi serait banni de tous les actes publics, et que les jugements ne seraient plus rendus qu'au nom de la nation. En vain les modérés qui restèrent dans la Commission extraordinaire combattirent pour conserver
(1) Kersaint s était piononcé dès le 23 juillet. Les autres étaienl membres de la Commission des Vingt-et-un.
l'ancienne formule, le moment était décisif ; le changement de sceau préludait naturellement à un autre changement : l'esprit républicain l'emporta.
Ainsi s'évanouit la fable racontée par Saint-Just sur le sceau royal, lorsqu'il prétend que j'allai à l'hôtel de la Justice pour demander qu'il fût conservé. Ce jour-là même, j'opinais à la Commission (1) pour appuyer la motion de Gensonné.
Mais ne vous montriez-vous pas ennemi du républicanisme, lorsque, dans votre discours du 25 juillet 1792, vous prononciez cette phrase : « S'il existe des hommes qui tendent à établir une République sur les ruines de la Constitution, le glaive de la loi doit frapper sur eux. »
A cette objection je pourrais répondre et je répondrais péremptoirement que la phrase citée fut prononcée lorsque l'ancienne Constitution était encore en vigueur.
Je pourrais répondre que je ne tenais que le langage de la loi, qui punissait de mort tout attentat à la royauté constitutionnelle ; que je tenais le même langage que l'Assemblée législative lorsque, le 7 juillet, elle voua anathème à la République ainsi qu'à tous les partisans des deux chambres ; et tous les patriotes de la Montagne ne furent pas les moins ardents à voter dans ce sens.
Je pourrais répondre que, comme fonctionnaire public, ayant prêté le serment de maintenir la Constitution, je devais, plus qu'aucun autre, la faire respecter jusqu'à ce que le peuple m'eût délié de mes serments par son insurrection.
Mais un patriote, un républicain ne doit pas se retrancher, lui, dans la loi; il doit expliquer le motif d'une phrase qui paraît contraster avec ses sentiments.
Rappelez-vous, citoyens, combien peu d'hommes son- Ci) Ici encore, Montrol a imprimé Commune, ce qui ne signifie rien, car Brissot n'en était pas membre.
geaient alors au gouvernement républicain ; combien au contraire en étaient effrayés. Rappelez-vous avec quel art et quelle affectation la Cour, pour émouvoir la nation en faveur du roi, répandait dans les groupes, dans une foule de journaux et de libelles, qu'il y avait un parti qui avait juré la mort du roi, et qui, sur les débris du trône, voulait fonder la République ! Rappelez-vous la diatribe que prononça Girardin (1) à la tribune de l'Assemblée législative, et l'impression qu'elle fit.
Et ce fut pour détruire cette impression que, traitant d'insensée cette faction de régicides, je prononçai ces vérités que l'histoire avait enseignées avant moi :
« Il n'est pas de meilleur moyen pour éterniser la royauté que le régicide. Ce fut le supplice de Charles Ier qui amena le peuple anglais aux genoux de son fils. Si donc il existe une secte de républicains régicides, ce sont des républicains bien mal avisés, et la loi doit les punir. »
Et qu'est-ce qu'un pareil langage signifiait dans ma bouche? Non pas que je n'aimais pas les républicains, mais que je n'aimais pas les républicains assassins; mais que je craignais qu'une main soudoyée par nos ennemis même ne se portât à l'assassinat du roi, à cet assassinat dont on ne cessait de nous parler, qu'on nous prêtait à l'avance, afin de pouvoir nous l'imputer, si on le réalisait ; et certes, lorsqu'on se rappelle l'esprit public à cette époque, rien n'était plus propre à perdre la cause de la République qu'un pareil assassinat. En un mot, que prouve une pareille phrase? Que je voulais arriver à la République, mais par une voie plus sûre, plus honorable et plus digne d'un grand
peuple.
Le célèbre Samuel Adams, cet Américain si ardent ennemi des rois, cet apôtre du républicanisme, se trouva un
(1) Séance du 12 juillet. — Stanislas de Girardin, fils de l'ami de J.-J. Rousseau, était député de l'Oise à la Législative.
jour dans une semblable circonstance, avant la déclaration d'indépendance de l'Amérique. Un imprudent proposa cette déclaration au Congrès lorsque les esprits n'étaient pas mûrs, lorsqu'on regardait généralement avec une espèce d'horreur la scission avec le roi Georges ; Samuel Adams la combattit lui-même adroitement et la fit ajourner jusqu'au temps où, la majorité des esprits étant révoltée contre la métropole, il fut le premier à provoquer l'acte d'indépendance ; mais il ne se trouva personne en Amérique qui eût la stupidité ou la méchanceté d'accuser Samuel Adams de royalisme pour avoir combattu la proposition de l'indépendance à une époque où elle perdait la cause même de l'indépendance.
Le croirez-vous, citoyens? Quel est l'homme qui me fait un crime de n'avoir pas affiché le républicanisme le 25 juillet 1792? C'est un homme qui, à cette époque même, défendait la Constitution dans un journal qui portait le titre de Défenseur de la Constitution ; c'est Robespierre- Voyez ce qu'il écrivait dans son numéro du mois de juillet (1) :
« Il n'appartient point à l'Assemblée législative de toucher à la Constitution qu'elle a juré de maintenir. Tout changement aujourd'hui ne pourrait qu'alarmer les amis de la liberté. Nous aurons donc le courage de défendre la Constitution ».
Et il accusait alors l'Assemblée législative de vouloir s'emparer de tous les pouvoirs royaux et d'aspirer à substituer sept cents tyrans à un seul.
Mais si Robespierre, qui n'était point à cette époque fonctionnaire public, jurait de défendre la Constitution, il jurait donc de défendre la royauté constitutionnelle, il jurait donc la punition de ceux qui auraient voulu assas-
(1) Exact. Voir Œuvres de Robespierre, éd. Laponneraye,\t. I, p. 317.
sinerle roi ou établir la République; et, pour lui rétorquer toute sa logique, il était donc alors opposé au républicanisme et à l'insurrection du 10 août.
Mais comment peut-il m' accuser d' anti-républicanisme, de royalisme à cette époque, lui qui, en 1791, alors même que la fuite du roi avait excité une si vive indignation contre lui, alors même que je prêchais le républicanisme, prenait hautement la défense de la royauté, et la croyait très compatible avec la liberté. Ecoutez-le ; je copie les deux passages qu'il a insérés sur ce sujet dans son Adresse aux Français, publiée dans le mois d'août 1791 :
» Quant au monarque, je n'ai point partagé l'effroi que le titre de roi a inspiré à presque tous les peuples libres. Pourvu que la nation fût mise à sa place et qu'on laissât un libre essor au patriotisme, je ne craignais pas la royauté ni même l'hérédité des fonctions royales dans une famille.
« Les chefs de la coalition avaient eu soin de répandre que nous étions les chefs d'un parti républicain, on savait bien que nous n'avions jamais combattu ni l'existence, i i même l'hérédité de la royauté ; on n'était pas assez stupide pour ignorer que ces mots, république et monarchie, n'étaient que des termes vagues et insignifiants ; que tout état libre où la nation est quelque chose est une république, et qu'une nation peut être libre avec un monarque ; qu'ainsi république et monarchie ne sont pas deux choses incompatibles. »
Maintenant, citoyens, jugez entre nous : si quelqu'un devait figurer sur ce fauteuil pour ses opinions royales et anti-républicaines avant l'établissement de la République, ne serait-ce pas Robespierre plutôt que moi ? Et cependant le républicain qu'il persécute ne lui a jamais fait un crime de son opinion sur la royauté, parce que des opinions avant la loi ne peuvent jamais être des crimes.
J'ai parcouru les principales phases de ma vie, soit civile,
soit politique, et certes, il est difficile de trouver un Français dont le républicanisme ait été prononcé si fortement, de si bonne heure et si constamment.
J'arrive à l'époque de la Convention, époque où Ton m'accuse d'avoir conspiré contre l'unité et l'indivisibilité de la République ; et loin de trouver aucun fait qui puisse servir de base à une pareille accusation, on n'y verra au contraire que les actes, que les pensées, que les écrits d'un vrai républicain qui voulait établir et consolider la République sur les seuls fondements qui peuvent éterniser sa durée. Je le répète, je ne suis ici qu'historien, laissant à mon défenseur le soin de tirer des faits telles inductions qu'il croira convenable.
La République venait d'être unanimement proclamée par la Convention ; il ne fallait plus chercher que les moyens de l'affermir : le vrai, l'unique moyen, c'était de la faire aimer par les vingt-cinq millions de Français qui, depuis dix-sept siècles, étaient étrangers à ce régime et familiarisés avec la royauté. Je dis faire aimer, parce que le gouvernement républicain ne peut exister que par l'attachement des citoyens, parce que la force lui est étrangère et toujours funeste. La royauté n'a pas besoin de l'amour des sujets, la force y supplée. Le secret de faire aimer la République était de maintenir la sûreté individuelle, le droit de propriété, l'égalité des droits civils et politiques, la soumission aux lois, le respect pour toutes les autorités constituées.
Dans ce système d'ordre, chacun trouvait son bonheur : le propriétaire, le fermier, le manufactur er, le commerçant, l'ouvrier, en un mot ceux qui avaient et ceux qui n'avaient pas, parce que, dans ce système d'ordre, chacun, sûr de jouir de sa propriété ou des fruits de son industrie, pouvant et voulant multiplier ses jouissances, avec du travail était
certain de trouver de l'emploi, et avec l'emploi un bon prix.
Dans ce système encore se trouvaient la prospérité publique et l'abondance ; car, dans un pays aussi fertile que le nôtre et chez une nation aussi industrieuse, il suffit de la liberté et de la sûreté pour multiplier à l'infini les richesses et les canaux, répartir partout l'abondance des denrées, et par conséquent les vendre à bon marché.
Or, rien n'est plus contraire à ce système d'ordre que l'arbitraire, parce que sous l'arbitraire personne ne peut compter un instant ni sur sa propriété, ni sur sa sûreté, ni sur sa liberté.
En joignant donc l'arbitraire au régime républicain, on parvenait à se faire craindre, et ensuite détester.
Tout républicain éclairé devait donc s'opposer au régime arbitraire.
Tel est le principe bien simple et bien naturel que j'ai porté à la Convention, et qui a dirigé toute ma conduite. Je ne voyais que là le bonheur du pauvre peuple et la consolidation de la République. Etait-ce une erreur que ce système ? Au moins c'était celle d'un cœur droit, ce n'était pas un crime.
C'est dans le même but que je me suis opposé à toutes les idées d'anarchie et de désorganisation, c'est-à-dire à celles qui tendaient à substituer aux lois fixes le langage variable des volontés individuelles, qui tendaient à détruire, créer et redétruire sans cesse les autorités constituées ; qui tendaient enfin à tenir la société dans un état constant d'incertitude, d'agitation et d'anxiété. Et je dois répéter ici la profession de foi que j'imprimai dans ma Lettre à mes commettants, publiée cinq à six jours avant l'insurrection du 31 mai (1), parce qu'elle renferme tous mes principes dont on me fait un crime.
(1) Elle est datée du 22 mai 1793.
Je crus que, puisque la royauté était abolie, la République fondée et tous les pouvoirs commis aux mains du peuple ou de ses représentants, les patriotes devaient adapter leur marche à leur nouvelle position.
Je crus que le mouvement insurrectionnel devait cesser, parce que là où il n'y a plus de tyrannie à abattre, il ne doit plus y avoir de force en insurrection; et que, là où il n'y a plus qu'à bâtir, il ne faut que de l'ordre et de la raison.
Je crus que le peuple avait besoin de calme, parce que le peuple veut être heureux, parce qu'il le veut surtout quand il a fait de grands et longs sacrifices, parce que le bonheur n'est point dans l'éternelle répétition de convuls ons violentes; parce que, si les brigands vivent de séditions, le peuple vit de repos.
Je crus que l'ordre seul pouvait procurer ce calme, que l'ordre consistait dans un respect religieux pour les lois, les magistrats, les propriétés, la sûreté individuelle ; que cet ordre ne pouvait être produit que par l'exécution des lois ; que les lois ne pouvaient être exécutées qu'en investissant toutes les autorités de force, de respect et de confiance.
Je crus que l'établissement de cet ordre était la meilleure réponse à faire aux royalistes et aux aristocrates qui répètent éternellement que l'ordre est incompatible avec le régime républicain, que ce régime ne convient pas à une vaste contrée et à vingt-cinq millions d'hommes.
Je crus que l'établissement de cet ordre était bien plus propre à consolider la République que la doctrine d'insurrection éternelle, de pillages, de massacres, qui fatiguerait et dégoûterait la nation du gouvernement républicain.
Tels sont les principes qui m'ont dirigé dans mes divers écrits contre l'anarchie. J'avais pour moi l'expérience de toutes les républiques ; j'avais pour moi celle de la révo-
lution de 1660, en Angleterre : les Anglais n'étaient retombés sous le despotisme que par lassitude de l'anarchie.
Voilà pourquoi je ne cessais de m'élever contre les autorités inférieures qui foulaient aux pieds les décrets de la Convention, contre les discours, les écrits, les journaux qui tendaient à l'avilir, à la dissoudre ; contre les manœuvres qui entravaient ses travaux et l'achèvement de la Constitution.
Ces principes étaient et devaient être ceux d'une grande majorité de la Convention, car il suffisait d'avoir réfléchi quelques moments sur les bases d'une république pour en être convaincu ; et, comme ils dirigèrent, dès les premières séances, une grande partie des membres dans les délibérations, on a cru qu'un fil secret, tenu par quelque individu, leur donnait l'impulsion, tandis que le fil prétendu n'était qu'un principe connu commun à tous, et que tous les députés étaient parfaitement étrangers les uns aux autres.
Mais il existait des députés ennemis de ces principes, et qui adoptaient une doctrine entièrement contraire. Ceux-là croyaient que le mouvement général était essentiel jusqu'à ce que la Révolution fût finie, que l'ordre ne pouvait être favorable qu'à l'aristocratie, qu'il était nécessaire de suspendre les lois, de voiler la statue de la liberté ; qu'on ne pouvait affermir la République que par des lois de sang; que la moindre résistance de la part de ses frères devait être réprimée par la force, punie par la mort ; en un mot, ces hommes voulaient les lois de Dracon.
Dans une Assemblée nombreuse, chargée des plus grands intérêts, et dont les membres étaient aussi opposés de principes, il était difficile que les chocs d'opinions ne fussent pas fréquents et violents.
C'est la marche du cœur humain dans toutes les révolutions. L'opposition engendre la haine, et la haine les calomnies. Ainsi, chaque parti s'accusa de conspiration,
chaque parti s'accusa d'avoir des chefs ; chaque parti se jeta les épithètes de royalistes, de fédéralistes, d'anarchistes, etc.
Cependant, pour tout observateur de sang-froid qui voulait mettre de côté le langage des passions et la prévention, et réduire les accusations à leur véritable valeur, il était évident que chaque parti tendait au républicanisme, car, dans chacun, tous couraient les mêmes dangers si la République succombait ; mais chaque parti y tendait par des moyens différents.
Il était évident que, de part et d'autre, les accusations étaient souvent exagérées et les crimes souvent imaginaires.
Il était évident aussi qu'à force de faire retentir de ces crimes les oreilles du peuple, il devait finir par croire à ceux du parti qui succomberait.
En un mot, il était évident que toute la question entre les deux partis devait se réduire à ces mots : Pour faire aimer la République au dedans et la faire respecter au dehors, vaut-il mieux avoir un régime arbitraire, provisoire, anarchique, que le régime des lois et de l'ordre ?
Voilà le grand problème auquel se réduit toute la conspiration dont on nous accuse aujourd'hui. Ce n'est au fond qu'une diversité, qu'une contrariété de principes et d'opinions.
Or, la décision de ce grand problème se trouve dans le rapport de Saint-Just et est consacrée par la Convention, qui en a ordonné l'impression ; et nos adversaires ne rejetteront pas cette autorité.
« Ceux, dit Saint-Just, qui, dans les révolutions, veulent fixer un gouvernement provisoire ou anarchique, ceux-là préparent sourdement le retour de la tyrannie. Car le gouvernement ne pouvant se soutenir que par la compression du peuple, et non par l'harmonie, le corps social finit par être assujetti. Comme il n'y a point de forme de gouvernement
constante et qui repose sur des lois, tout dégénère et tout s'altère, il n'y a plus d'intérêt public, et le besoin du repos fait enfin supporter l'esclavage. »
« Un usurpateur, continue Saint-Just, qui veut arriver à son but par ce moyen, ne manque pas de bonnes raisons pour perdre ceux qui s'y opposent. Tous les vices sont bientôt de son parti, de même que tous ceux qui veulent jouir. Le pauvre lutte quelque temps ; mais, comme la prudence lui manque souvent et que l'emportement lui fait commettre des fautes, il est bientôt anéanti. »
« La sagesse seule et la patience, dit encore Saint-Just, peuvent constituer une république ; et ceux-là n'en ont point voulu parmi nous, qui ont prétendu calmer l'anarchie par autre chose que par la douceur et la justice du gouvernement. »
Saint-Just a fait dans ce court passage l'histoire de nos débats, l'apologie de nos principes et la satire de ceux de nos adversaires. En convenant qu'ils voulaient la République, au moins doit-on convenir aussi que, sans le vouloir, ou le savoir, sans doute, ils prenaient le vrai moyen de la renverser, le régime provisoire, arbitraire.
Cependant le principe a triomphé, le système de l'ordre et des lois a succombé, et c'est son procès qu'on fait aujourd'hui, sous le titre de conspiration contre l'unité de la République.
Il doit paraître bien étrange, au premier coup d'œil, qu'on accuse les partisans de l'ordre et des lois de conspirer contre l'unité de la République; car si quelque chose peut lier les vastes et nombreuses parties de ce corps immense, c'est uniquement l'ordre et la loi. Mettez l'arbitraire à sa place, et tout se détache, tout se dissout, en sorte que le régime arbitraire est la seule conspiration réelle contre l'unité de la République.
Mais où sont donc les actes, les preuves de cette conspi-
ration « Il n'y en a point. Où sont les témoins ? Aucun.
Mais quoi ! les conjurés ne se voyaient-ils pas ? Ne se
connaissaient-ils pas ? Non, ils étaient étrangers les uns
aux autres.
Ces conjurés sont-ils, comme à l'ordinaire, des hommes perdus de dettes, débauchés, ambitieux, avides de troubles et de richesses, couverts de crimes? Non, ce sont presque tous de bons pères de famille, réguliers dans leurs affaires et dans leurs mœurs, à qui l'on ne peut pas reprocher pour un écu de dilapidations ; qui voulaient, après la Constitution, s'exclure pendant six ans de toutes les
ni ace s.
Mais ces conjurés avaient-ils de grands moyens pécuniaires, de grandes forces militaires, une grande influence sur le peuple ? Non, ils n'avaient ni argent, ni armes, m armées,
ni influence.
Mais ces conjurés ont-ils au moins un chef habile, audacieux, puissant en moyens, en éloquence, en influence sur la multitude, un Catilina enfin ? Non, on leur prête un chef, qu'ils ne connaissent même pas, qui se dérobait à eux comme le grand Lama à ses sujets ; un homme timide, sauvage, pauvre, renfermé dans son cabinet ou dans sa famille, ne se montrant à aucune tribune, un chef, en un mot, qui conspire tout seul, pour me servir des termes de Saint-Just, et ce chef, c'est moi. - Moi ! chef de parti ! Il y a six mois qu'on me donne ce rôle, et je suis encore à douter si l'auteur de cette ridicule parade a voulu faire une plaisanterie ou une atrocité.
Il faut l'avouer, voilà d'étranges conspirateurs qui n ont aucun concert entre eux, qui ne connaissent pas, qui n'ont jamais parlé au chef de la conjuration !
Mais pour quel objet conspirent-ils donc ? Pour établir la royauté, dit Saint-Just, premier rapporteur ; pour établir le fédéralisme, crie d'un autre côté le second rappor-
teur (1). Il est difficile de faire concorder ces deux assertions, car royaliste et fédéraliste sont deux choses incompatibles ; un fédéraliste est nécessairement un républicain.
Et quel était le plan de ces conspirateurs ? Saint-Just nous raconte sérieusement que le général Dillon (2) devait un certain jour du mois de juillet faire soulever les sections et rétablir un roi, et que pour récompense nous devions avoir un brevet de garde-du-corps et un ruban moiré blanc. Malheureusement le Comité de surveillance a détruit cette jolie fable en donnant la liberté à Dillon, et il n'a pas plus cru que le public au ruban moiré blanc ; aussi le deuxième rapporteur n'en a-t-il plus parlé.
Observez cependant, citoyens, que tout le rapport de Saint-Just porte sur cette histoire de Dillon, et qu'il est naïvement convenu que c'était la grande cause de l'insurrection du 31 mai, la cause pour laquelle on avait mis en état d'arrestation trente-deux députés, qui étaient tous parfaitement étrangers au général Dillon. Cette fable a disparu, et non seulement les députés sont restés en prison, mais on les a même décrétés d'accusation.
Mais quel roi voulaient donc avoir les conspirateurs? Ici, la contradiction n'est pas entre les deux rapporteurs, elle est dans un seul. C'est Saint-Just qui combat et qui dément Saint-Just. En effet, il leur prête tantôt le roi, que presque tous ont condamné à mort ; tantôt son fils, dont ils ont demandé la déportation ; tantôt d'Orléans, dont ils ont demandé l'expulsion ; tantôt le duc d'York, auquel ils ont déclaré la guerre. Il faut avouer que des conspirateurs qui veulent tant de rois n'en veulent aucun, ou
(1) Amar.
(2) Arthur Dillon, commandant l'armée du Nord en 1792 arrêté depuis le 1er juillet 1793, décrété onze jours après. Je ne vois pas comme je le faisais déjà remarquer dans mon édition des Mémoires de M- Roland (1,318), à quel moment il aurait été élargi. Il ut condamné à mort le 13 avril 1794.
qu'au moins ils s'entendent fort mal pour des conspirateurs.
Je le demande à tout citoyen juste et impartial, est-ce avec de pareilles fables qu'on traîne devant un tribunal une partie des représentants du peuple ?
Quoi ! vous m'accusez d'avoir conspiré pour rétablir la royauté ! vous avouez qu'aucune pièce ne dépose contre moi ; vous ne vous appuyez que sur mes écrits : eh bien, c'est par mes écrits même que je veux vous confondre. Lisez donc et relisez ma lettre du 22 octobre 1792, celle du 23 mai 1793 (1), mes divers rapports, mes opinions, et je vous défie de me citer un seul passage qui ne respire le plus pur républicanisme.
Lisez donc encore le compte que j'ai rendu dans le Patriote Français de la séance où la royauté fut abolie (2) ; lisez et dites que le républicanisme n'était pas gravé dans toute mon âme : je cite le passage; il me peint; il écrase mes adversaires ; il prouve au peuple que je l'aime mieux, que je l'estime plus que tous ceux qui le flagornent pour
le piller.
« Il est bien difficile à un homme qui a professé le républicanisme depuis si longtemps de retenir l'effusion de son âme dans une aussi belle circonstance. Qui l'aurait cru, il y a un an, lorsqu'une faction corrompue enchaînait le peuple sous le joug d'un tyran, qu'une année ne s'écoulerait pas avant que cet échafaudage fût renversé? Par quelle fatalité l'opinion la plus noble, la plus convenable à la dignité de l'homme, la plus propre à produire de beaux sentiments et des actions glorieuses, n'excitait-elle alors que des murmures, des terreurs, et un anathème presque général? Nous devons oublier ces temps affligeants de la révolution française : la royauté est abolie, la France est
(1) C'est s& Lettre à mes commettants, du 22 mai.
(2) Patriote" du 22 septembre 1792.
république, le peuple le veut, et, il faut le dire à sa gloire, il le voulait dès l'année dernière ; aussi c'était dans la classe des citoyens appelée peuple qu'on trouvait les partisans les plus sincères du républicanisme, et pourquoi ? parce que le peuple a plus de bonne foi, plus de bon sens, moins de préjugés, moins de calculs intéressés que les autres classes. Le peuple voyait le roi de près, il le voyait dans la boue, méprisable et méprisé, et son bon sens lui disait qu'un être méprisable ne peut être nécessaire ou utile à un gouvernement, et que dès lors qu'un roi héréditaire peut être ou imbécile ou ignorant, ou bon ou tyran, la royauté héréditaire est nécessairement une absurdité ; qu'on peut donc, qu'on doit donc se passer de roi. Le peuple disait : « Ou un roi fait quelque chose, ou il ne fait rien ; s'il fait, ce n'est que du mal, et il est funeste ; s'il ne fait rien, il est inutile Dans tous les cas, il faut le supprimer. » Ce que le peuple pensait, la Convention le fait; les Français sont enfin des hommes, des Francs. »
Non, citoyens, jamais vous ne croirez que celui-là fût un royaliste qui imprimait à la royauté ces traits flétrissants ; non, il n'était pas royaliste celui qui, le 4 octobre, louait la Convention d'avoir banni partout l'infâme mot de roi. Il n'était pas royaliste celui qui écrivait le 8 octobre (1): « La royauté est abolie, que nous importent maintenant les signes ? ce sont de méprisables hochets. »
Il n'était pas royaliste celui qui écrivait le 13 octobre : La monnaie républicaine ne doit plus être souillée de V effigie royale.
Il n'était pas royaliste celui qui écrivait le 16 octobre : La noblesse n'a été véritablement abolie que par Vabolition de la royauté, la royauté est une noblesse, et tant qu' elle aurait existé, Vautre aurait pu renaître*,
(1) Montrol avait imprime le 6. Je rétablis la date exacte le Patriote sous les yeux. De même pour les dates qui vont suivie
Il n'était pas royaliste celui qui écrivait le 17 novembre : On discute encore le jugement du roi, mais la royauté est jugée sans retour ! Les étrangers applaudissent eux-mêmes à son arrêt de mort.
Non, non, citoyens, en dépit de tous les libelles, il ne passera jamais dans la postérité pour un royaliste l'auteur du Patriote Français, de la Lettre du 22 Mai, du Voyage d' Amérique, de la Lettre à Barnave... Américains, Anglais, Prussiens, Autrichiens, tous, consultez-les tous, ils s'accorderont à le déclarer un des plus violents républicains.
Sur le Fédéralisme
Battus sur ce terrain, mes ennemis m'accusent de fédéralisme ; je vais leur prouver que cette incrimination n'est pas mieux fondée.
On a fait grand bruit du fédéralisme ; mais l'a-t-on défini, ce mot avec lequel on a tant égaré l'opinion publique ? Non, si on l'eût défini, l'illusion eût bientôt cessé, et on voulait l'entretenir. Le fédéralisme consiste à séparer la République en parties indépendantes, à ériger ces parties en états particuliers qui abjurent l'union commune, répudient la Convention, rappellent leurs députés, font des lois, ne veulent reconnaître que celles-là, séparent leurs troupes de l'armée commune, déclarent ne vouloir plus payer d'impôts au trésor national, en un mot qui veulent avoir une constitution et faire un gouvernement à part. Tel est le fédéralisme, comme l'entend la loi qui le condamne, et certes, on ne m'accusera pas d'avoir affaibli ses traits.
Un pareil système a de tout temps excité contre lui l'indignation et les terreurs de tout bon républicain. Car, au milieu d'une guerre surtout, diviser ainsi la France, c'est
appeler l'Autrichien, c'est la livrer à des discordes intérieures, atroces et interminables. Aussi, ce fédéralisme n'a-t-il jamais existé que dans la tête des calomniateurs ; aussi ne trouveraient-ils pas un seul écrit qui le défende, et, à mon égard, non seulement je les défie de citer dans mes ouvrages un seul mot qui tende à un système aussi fou, mais encore je vais prouver par divers passages que je n'ai jamais cessé de le combattre.
Oui, citoyei s, j'étais anti-fédéraliste avant même que la République fût connue en France; j'attaquais le fédéralisme avai t même que la République fût née, et voici pourquoi : lorsqu'en 1791 je proposai la République, les partisans de la royauté m'objectèrent tantôt que la France était trop vaste pour être réunie en une seule république, et tantôt que, divisée en républiques fédérées, elle serait aisémei t subjuguée par ses ennemis extérieurs.
Telle était l'objection que me faisait le subtil Casaux (1), dans la Gazette Universelle, en 1791, et voici ce que je lui répondais da< s le Patriote du 8 juillet 1791 :
« Quel i se se a jamais rêvé de faire en France quatrevingt-trois républiques ? Les républicains, ceux au moins que je connais, ne veulent qu'une république ou un gouvernement représe tatif, dont les quatre-vingt-trois départements soi t les quatre-vingt-trois fractions coordonnées les unes avec les autres et aboutissent toutes à un point commun, à l'Assemblée nationale. »
Certes, on ; e pouvait faire de profession de foi plus claire et plus proi o cée contre le fédéralisme ; et en considérant l'époque à laquelle elle a été imprimée, on n'en suspectera pas l'i te tio . Je la répétai à la tribune des Jacobins, lors de mo discours contre le roi, du 10 juillet 1791, et ce passage est tn p précieux en ma faveur pour que je ne le
(1) Le marquis Charles de Casaux, publiciste, mort à Londres en 1796.
cite pas ; ces témoins-là sont incorruptibles, indestructibles.
Je disais donc aux Jacobins qu'on avait cherché à effrayer sur le régime républicain par le fédéralisme, je leur disais :
« Que veulent ceux qui s'élèvent ici contre la République ? craignant l'anarchie, la voyant dans les assemblées tumultueuses, ils redoutent la démocratie d'Athènes : ils redoutent la division de la France en républiques fédérées, et ils ont raison Que veulent ceux qu'on appelle républicains? ils redoutent également la démocratie tumultueuse d'Athènes et les quatre-vingt-trois républiques fédérées ; ils les rejettent, et ils ont raison ; tous les patriotes sont donc ici d'accord. »
Cependant et malgré une profession de foi aussi positive, aussi formelle, la calomnie m'accusa de fédéralisme à l'origine même de la Convention, et j'écrasai la calomnie en citant, dans ma lettre du 22 octobre, les passages que l'on vient d'entendre ; en citant une conférence que j'avais eue avec Danton sur ce sujet, et dans laquelle je lui avais exprimé mon aversion pour le fédéralisme ; Danton ne me démentit pas. Je l'écrasai en rappelant que j'avais voté pour l'unité et l'indivisibilité de la République, unité que je veux, disais-je dans ma lettre du 22 octobre, parce que c'est le seul moyen d'affermir la sûreté extérieure et la paix intérieure de la République.
Mais il fallait nous prêter un système sur lequel on pût aisément égarer le peuple et l'alarmer ; un système à l'aide duquel on pût nous rendre odieux et même criminels. Le fédéralisme était un mot trop commode, trop utile aux vues secrètes de la calomnie, pour qu'elle le laissât tomber. En effet, harcelé de toutes parts, n'espérant rien que de son union, le peuple français ne devait voir qu'avec horreur ceux qui voulaient le diviser ; la peur soupçonne facilement ; on n'eut donc pas de peine à persuader que ce système, que ce parti existait : une fois la terreur répandue,
et la tactique de la calomnie bien combinée, on travestit facilement en actes, en écrits de fédéralisme, les actes et les écrits qui lui étaient même le plus opposés. Par exemple, lorsque, dans l'origine, on demanda la garde départementale, il était évident que rien n'était plus propre à resserrer l'union des départements que de confier à tous le dépôt de la représentation nationale ; eh bien ! on cria que c'était au contraire pour diviser la France en républiques fédérées.
Lorsque, tant de fois fatigués de nos divisions et croyant qu'elles pouvaient conduire la République à sa ruine, nous demandions la convocation des assemblées primaires pour nommer une autre Convention, nous rendions par là hommage à l'unité et à l'indivisibilité de la République et à la souveraineté du peuple français. Eh bien ! on s'écria que c'était une opinion de fédéralistes tendant à diviser la République en fédérations.
Dans quelques années et lorsque l'esprit de passion aura disparu, on aura de la peine à croire à cet excès de délire, à croire qu'on ait pu travestir en actes de fédéralisme des actes qui tendaient à l'unité, qui la resserraient, qui la mettaient en pratique.
Veut-on de nouvelles preuves de notre haine pour le fédéralisme ?
La Convention décrète la peine de mort contre quiconque provoquera le fédéralisme, et nous appuyons tous ce décret.
Le Comité de constitution, qu'on suppose composé de ces prétendus fédéralistes, présente un plan de constitution qui consacre cette unité, cette indivisibilité de la République, qui offre un mode plus particulier pour exercer plus fréquemment la souveraineté du peuple français dans son entier.
Gensonné demandait, le 13 avril, que pour accélérer la Constitution et avoir promptement une autre Assemblée, on se contentât de présenter à la sanction du peuple des
bases de constitution, et il mettait dans ce nombre l'unité et l'indivisibilité de la République, et nous nous levâmes tous pour appuyer cette motion.
Lorsque Cloots (1) imprima contre nous son odieuse délation de fédéralisme, nous lui donnâmes tous un démenti ; le vertueux Bancal, qui gémit aujourd'hui dans les fers autrichiens, s'y joignit, et nous imprimâmes tous alors que nous voulions l'unité et l'indivisibilité de la République.
Le mot de fédéraliste, disais-je à Cloots, est devenu le signe d'une horreur hypocrite, et Cloots l'a aussitôt appliqué à ceux qui persiflent sa république universelle, quoiqu'ils veuillent Vunité de la République. Cette application est une calomnie.
Lorsqu'en avril le département des Bouches-du-Rhône armait, le Patriote Français disait (2) : // faut que la Convention arrête ce débordement de gardes nationaux, ou chaque département armera, et il y aura guerre civile et fédéraliste, ce qu'il faut prévenir.
Dans ma dernière lettre à mes commettants (3), j'écrivais ces paroles frappantes : La nature semble avoir prédestiné la France pour le régime républicain par les facilités de défense à Vextérieur, par la facilité des communications intérieures et par la dépendance naturelle où sont les départements les uns des autres.
Enfin, citoyens, telle était à cette époque mon aversion pour le fédéralisme que, rappelant les divers moyens pour
(1) Dans sa brochure : ni Marat, ni Roland, qui parut en novembre 1792. Dès le 21 novembre, Roland protesta dans le Patriote ; puis Kersaint le 22, Guadet le 23, Brissot lui-même le 24. Le démenti de Bancal, que Cloots avait mis en cause, ne vint que quelques jours après (Patriote du 16 décembre. Cf. Tourneux, n° 4033).
Bancal des Issarts avait été livré par Dumouriez aux Autrichiens le 1er avril 1793, et était détenu à Olmutz, d'où il ne sortit qu'à la fin de 1795.
(2) 26 avril.
(3) 22 mai.
apaiser nos divisions dans la Convention, je disais dans la même lettre : Qu'il ne fallait pas recourir à la force départementale, parce qu'on crierait au fédéralisme, et que cette force serait peut-être un sujet de discorde dans Paris.
Maintenant, citoyens, en rassemblant sous un seul point de vue tant de preuves réitérées de mon aversion pour le fédéralisme, tant avant qu'après l'établissement de la République, n'en concluez-vous pas que cette accusation est une affreuse calomnie ?
Mais en peignant dans vos écrits ces divisions de la Convention, vous avez cherché à avilir ou dissoudre la Convention...
Nous, avilir la Convention ! nous qui n'avons cessé de prêcher le respect pour elle I nous qui n'avons cessé de gémir sur l'opprobre dont on la couvrait !
Ils avilissaient la Convention ceux qui chaque jour menaçaient, outrageaient les représentants du peuple, ceux qui provoquaient à les massacrer ; ils avilissaient la Convention ceux qui dans les tribunes huaient avec indécence les opinants qui n'étaient pas de leur avis, les interrompaient, les forçaient de descendre de la tribune ; ils avilissaient la Convention ceux qui substituaient sans cesse à des discussions réfléchies et philosophiques des injures ou des fureurs.
Mais était-ce avilir la Convention que de dénoncer à la France l'avilissement dans lequel on la plongeait, les obstacles que l'on mettait à ses travaux, les horreurs dont les représentants étaient les victimes? Se rend-on donc criminel en dénonçant, en poursuivant le crime ?
Mais comment nous reprocher d'avilir la Convention, quand on laisse impunis tant de journalistes, tant de motionnaires qui, pendant tout le cours de la session, la traînèrent dans la boue et provoquèrent sa dissolution, et
qui, lorsqu'on voulait les poursuivre, invoquaient la Déclaration des droits ! Quoi donc, des calomniateurs de la Convention auront pu, retranchés derrière cette Déclaration, outrager et menacer impunément la représentation nationale ! et nous, représentants du peuple, nous, forcés par notre mandat et par notre conscience de l'éclairer sur son état, nous, mis par la Constitution à l'abri de toutes recherches sur nos opinions, nous n'aurons pu peindre à nos commettants nos dangers et leur indiquer les remèdes ! Quel bouleversement d'idées ! nous serions coupables d'avoir avili la Convention, pour avoir dénoncé son avilissement, pour avoir voulu l'en tirer, l'élever à sa hauteur, et réclamer pour elle le respect qu'elle méritait. Vous qui m'accusez de l'avoir avilie, et qui ne vous appuyez jamais que sur mes écrits, lisez donc ces écrits, et vous y verrez partout l'indignation avec laquelle je m'élève contre ceux qui avilissaient la Convention.
Je disais le 22 octobre, dans ma Lettre aux Sociétés populaires: Respect pour la Convention et pour ses membres, obéissance aux décrets même en les censurant, liberté entière d'opinion, amour de Voidre : tels sont les caractères que vous devez maintenant revêtir.
Je disais, dans ma Lettre à mes commettants du 22 mai : Loin de moi Vidée de vouloir avilir la Convention ; je donnerais mon sang, tout mon sang pour la voir honorée et révérée partout. Que de prodiges n eût-elle pas opérés, si elle eût été abandonnée à elle-même et délivrée de toute influence étrangère ! lumières, patriotisme, amour ardent du républicanisme, probité incorruptible, elle réunissait tout : ces caractères étaient ceux d'une grande partie de la majorité de ses membres.
Je vous le demande, citoyens, est-ce là le langage d'un homme qui aurait voulu avilir la Convention ?
Grand Dieu ! nous, l'avilir ! elle était notre unique espoir ! c'était pour elle seule que nous combattions! nous, l'avilir,
nous qui ne combattions que parce qu'on foulait à chaque instant son autorité aux pieds, et que des écrivains soudoyés la représentaient comme corrompue dans sa très grande majorité 1
Moi, l'avilir ! moi, l'avilir! moi qui disais, qui répétais presque à chaque page, dans cette même lettre: La majorité de la Convention est pure, saine, amie des principes ; la Convention a la confiance de toute la France, et cette confiance, dont elle jouit partout, suffit pour faire exécuter les lois, révérer ses membres.
Comment m'accuser de vouloir dissoudre la Convention, moi qui écrivais ces paroles frappantes dans cette même lettre :
« La Convention doit être seule chargée du soin de sauver la France, tout doit aboutir à elle, tout doit partir de son sein. »
N'était-ce pas évidemment rallier autour de la Convention tous les bons citoyens?
Mais, me dit-on, vous avilissez la Convention en calomniant la Montagne !...
Eh ! depuis quand, citoyens, une simple section de cette Assemblée constitue-t-elle cette Assemblée ? Les cent ou cent cinquante membres qui, d'après nos adversaires eux-mêmes, formaient la Montagne, représentaient-ils donc à eux seuls les sept cent quarante-cinq membres de la Convention ?
Mais, d'ailleurs, je n'ai jamais calomnié, ni même attaqué la Montagne ; j'ai dit et répété que ceux qui se rangeaient sous cette bannière étaient pour les deux tiers de bons républicains, mais qui marchaient à la République par un mauvais chemin, mais qui étaient égarés. J'ai attribué tous nos malheurs, toutes les divisions de nos Assemblées à une vingtaine de membres qui entraînaient la Montagne. Je le dis positivement dans ma Lettre à mes commettants : sans ces vingt membres, la Constitution eût bientôt été
achevée et une nouvelle législature convoquée. Ce sont ces vingt membres que j'accuse d'entraver les travaux de l'Assemblée, soit par leurs dénonciations éternelles, soit en interrompant par leurs cris les discussions réfléchies. C'est contre ces vingt membres seuls et non contre la Montagne que ma lettre est dirigée, et certes j'avais bien le droit de les dénoncer à la France, lorsque sans cesse ils me déchiraient, soit dans le sein de l'Assemblée, soit au dehors. M'accuser de conspirer contre l'unité de la République, parce que je les dénonçais, c'est encore une fois me faire un crime de tout ce que j'écrivais pour faire honorer la Convention, pour faire respecter l'unité de la République.
Mais, me dit-on, vous avez calomnié Paris, sa municipalité, la société des Jacobins, et par là vous avez cherché à armer les départements contre Paris, et conspiré pour rompre l'unité de la République.
Moi, calomnier ! je vous défie de citer une seule calomnie; les gens de bien, avant de dénoncer, exigent les preuves les plus rigoureuses, et loin de calomnier, ils craignent même de révéler les turpitudes les plus réelles de leurs ennemis.
J'ai calomnié la ville de Paris ! moi qui vantais dans tous mes écrits sa soumission aux lois, son respect pour la Convention, son ardeur à envoyer des braves défenseurs à la frontière !
Moi qui sans cesse ai distingué ses habitants de la poignée de brigands qui infectaient leurs murs, qui usurpaient leurs noms, pour dicter des lois à la Convention !
Moi qui lui rendais encore cette justice dans ma dernière lettre, où je donnais des éloges à la vigilance protectrice de sa garde nationale !
J'ai calomnié la municipalité de Paris ! Mais d'abord une municipalité n'est pas la ville qu'elle administre, et il y a loin d'attaquer des administrateurs à attaquer une ville.
Ces deux actes sont tellement séparés que l'intérêt de la ville exige souvent qu'on attaque son administration.
Et tel était en effet mon but en attaquant les membres de la municipalité de Paris ; j'y voyais le bien de la ville de Paris, j'y voyais le bien général de la France.
De quels délits l'ai-je en effet accusée? Je dénonçais l'ancienne (1) pour s'être arrogé le pouvoir suprême à la face de l'Assemblée législative, pour avoir cassé le Département, imposé un nom au nouveau, refusé de correspondre avec le ministre de l'Intérieur, ouvert malgré les décrets une correspondance avec les 44.000 (2) municipalités, désobéi au décret qui lui ordonnait de rendre des comptes, et retardé l'organisation de la nouvelle municipalité.
Je dénonçais cette municipalité nouvelle (3) pour avoir suivi les erreurs de l'ancienne, pour avoir violé les lois ou pour en avoir fait, pour avoir repoussé de son sein les membres élus par le peuple, fermé les barrières, les spectacles, mandé à sa barre députés et généraux, fait des lois sur les certificats de civisme, pour avoir arrêté de n'en donner qu'à ceux qui signeraient la pétition contre les Vingt-deux (4), ordonné la signature de cette pétition quoiqu'un décret (5) l'eût déclarée calomnieuse, multiplié les arrestations sans remplir les formes prescrites par les lois ; je la dénonçais enfin, pour s'être mise en état d'insurrection contre la Convention, et avoir créé un Comité central, chargé de diriger cette insurrection.
(1) La commune insurrectionnelle du 10 août 1792.
(2) Montrol a imprimé 44. Voir la séance de la Convention du 25 octobre 1792.
(3) La Commune régulièrement élue qui, le 2 décembre, remplaça la précédente.
(4) La pétition demandant l'exclusion de 22 députés girondins, fclle fut présentée à la Convention le 15 avril 1793, par une députation de la Commune que conduisaient Pache et Hébert, et fut lue par Rousselin.
(5) Du 20 avril.
Tous ces faits sont publics, avoués, incontestables ; qu'on m'en cite un seul faux, et je me rétracte ; je n'ai donc pas calomnié la municipalité de Paris. J'ai rempli un devoir sacré, mon devoir de représentant. Un simple citoyen peut blâmer non seulement une municipalité, mais la Convention même, et nous, représentants, nous n'aurons pu blâmer sans crime une municipalité !
Depuis quand donc un représentant du peuple ne peutil dénoncer, calomnier même une municipalité quelle qu'elle soit, sans être traité de criminel de haute trahison ! dans quelle loi, dans quelle constitution est-il écrit qu'une accusation contre la municipalité soit une conspiration contre l'unité de la République ? s'il en était ainsi, la Convention, les trois Assemblées nationales n'auraient retenti que de conspirations contre l'unité, car on n'a cessé d'y dénoncer des municipalités. Eh ! quoi, les Montagnards ne cessaient de dénoncer Bordeaux, Marseille, Rouen... ; dira-t-on qu'ils conspiraient contre l'unité, qu'ils voulaient la guerre civile, le fédéralisme ? Bordeaux, Marseille, Rouen, auraient-ils pu les faire traduire comme des conspirateurs devant le tribunal ? Cependant, ou nous ne sommes pas des conspirateurs, ou il faut convenir que ces Montagnards le sont.
Portera-t-on l'absurdité jusqu'à dire qu'on ne peut qualifier de conspiration contre l'unité que les dénonciations contre la municipalité de Paris ? mais ce serait attribuer à cette municipalité un privilège contre lequel la France et Paris même s'élèveraient avec justice. Ce serait réellement conspirer contre l'unité que de donner un pareil privilège à la municipalité de Paris.
Et nous, en la dénonçant, loin de porter atteinte à l'unité de la République, nous combattions au contraire pour cette unité même; nous la dénoncions, parce qu'elle s'arrogeait des droits qui n'appartenaient qu'à la représentation natio-
34o MÉMOIRES DE BRISSOT
nale, parce qu'elle se faisait centre de pouvoir national, parce qu'en tolérant une pareille monstruosité on devait craindre de mécontenter les autres départements, et de les détacher de l'unité.
En un mot, ou les faits avancés contre la municipalité étaient vrais, ou ils étaient faux ; vrais, il fallait punir les infracteurs et louer les dénonciateurs ; faux, il fallait blâmer ces derniers, et éconduire leurs dénonciations. Mais on ne pouvait exercer contre les membres d'autre responsabilité parce qu'encore une fois jamais leurs opinions sur quelque matière que ce soit, même contre les municipalités, ne peuvent les exposer à aucune recherche, ou il faut déchirer la Constitution.
Mais, citoyens, en dénonçant la municipalité de Paris, nous n'avons fait qu'imiter le Comité de salut public, qui devait être bien instruit des faits ; et je ne remonterai pas plus haut que le mois de mai dernier.
Lorsque Guadet, dans la séance du 18 mai, dénonça les projets du Comité central révolutionnaire, Barère, au nom du Comité de salut public, n'appuya-t-il pas cette dénonciation ? Ne proféra-t-il pas ces paroles remarquables : « Oui, la municipalité prépare un mouvement, le Département est nul, la municipalité usurpatrice; Chaumette est très suspect. »
Qui de vous a encore oublié les autres phrases du même orateur, toujours parlant au nom du Comité de salut public, prononcées dans la séance du 2 juin ? N'ont-elles pas été répétées dans tous les papiers?
<c Nous sommes en danger, car des tyrans nouveaux nous entravent, la représentation nationale est près d'être asservie par eux. Cette tyrannie est dans le Comité révolutionnaire de la Commune ; le crime est à la Commune ; il n'est pas un de ses membres de qui je répondrais au moral. Dans la Commune, il y a un Espagnol, nommé Gusman ; je me suis
plaint de ce Gusman, et il a disparu. Peuple, on vous trahit; peuple, on vous abuse. Ils sont bien coupables ceux-là qui ont retenu des bataillons qui devaient partir pour la Vendée, sous le prétexte qu'ils n'avaient pas d'armes, tandis qu'on en trouve tant pour nous ôter notre liberté. »
Lacroix (1), du même Comité, ne déclarait-il pas que les représentants du peuple n'étaient pas libres?
Le même Barère, dans son rapport du 9 juin (2), ne s'élevait-il pas avec la même forcé contre le Comité révolutionnaire de la Commune? Ne l'accusait-il pas d'éclipser la représentation nationale ? de substituer aux volontés paisibles de la loi des volontés arbitraires et individuelles? « Que la Convention, s'écriait-il, soit donc enfin le seul Comité révolutionnaire, et que la nation soit plus forte qu'une de ses sections. »
Je vous le demande, citoyens, trouverez-vous dans mes écrits des accusations plus fortes, plus énergiques contre la municipalité de Paris ? Méditez ces paroles : « Le crime est à la Commune ; il n'y a pas un de ses membres du moral duquel je réponde (3). »
Si donc nous avons conspiré contre l'unité, pour avoir dénoncé les usurpations de la Commune, pourquoi donc Barère, Lacroix, Cambon, et tous les membres du Comité de salut public ne sont-ils pas accusés ici avec nous? Pourquoi n'y voyons-nous pas Edme Petit (4), Jean de Bry, et tant d'autres députés énergiques qui tous ont signé les mêmes faits, les mêmes dénonciations? Si nous sommes des conspirateurs pour avoir voté contre la municipalité, pourquoi donc, à l'exception d'une cinquantaine de mem-
(1) Delacroix. — Brissot écrit partout Lacroix, comme tous faisaient alors.
(2) Le rapport de Barère est du 6 juin.
(3) Je ne trouve pas ces paroles dans le discours de Barère tel que'. le donne le Moniteur (n° du 9 juin).
(4) Député de l'Aisne.
bres, ne décrète-t-on pas d'accusation toute la Convention ? car presque toute la Convention a souvent voté contre la municipalité de Paris.
Mais, citoyens, comment a-t-on pu faire d'un pareil vote la base d'u. e accusation ? comment ne voit-on pas que si l'on peut faire un crime à des députés d'avoir voté contré une municipalité, alors il n'y a plus de liberté d'opinion dans la représentation ; il n'y a plus de représentation, H n y a plus qu'un gouvernement municipal ; le pouvoir suprême est dans lui ; il n'y a plus de lien entre les départements, et par conséquent élever une pareille accusation, c est réellement conspirer contre l'unité, contre l'indivisibilité de la république. Ainsi, ce n'est pas rous qui conspirons contre l'unité. Ce sont nos accusateurs eux-mêmes.
N'est-ce pas encore le renversement de toute idée de liberté et de république, que cette accusation d'avoir conspire contre l'ui ité, parce que, dit-on, nous avons calomnié les Sociétés populaires ?
D'abord, le fait articulé contre moi est faux. Comment peut-on m'accuser d'avoir calomnié les Sociétés populaires, tandis que je les ai sans cesse vantées et défendues dans' tous mes écrits, ta; dis que je n'ai cessé d'en recommander la multiplication ; tandis que je les ai défendues à l'Assemblée législative da s mes discours contre l'empereur, dans ma dé o ciatkn co, tre Delessart,dans mon discours du 9 juillet, da, s mo: opinion co. tre Lafayette? tandis enfin que, da s ma lettre du 22 mai, j'écrivais encore cet éloge remarquable :
« La France est couverte de Sociétés populaires qui, presque partout, ont contribué à élever l'édifice de la liberté, qui toutes veulent la République. »
Je e puis pas même être accusé d'avoir calomnié la société des Jacobi s de Paris, quoique, depuis plus d'un an,
j'y aie été, presque à chaque séance, déchiré par les plus infâmes calomnies !
Je le disais dans ma lettre du 28 octobre 1792, écrite après ma radiation de cette Société :
« Je ne cesserai de le répéter, la Société de V Égalité de Paris doit subsister, le bien public V exige; mais il exige aussi qu'elle soit utile, qu'elle remplisse le but de son institution. » Depuis cette époque, je n'ai cessé d'être le but des calomnies les plus virulentes consignées dans le Journal des Débats des Jacobins (1) ; et, pour ne pas scandaliser les patriotes, je m'abstenais fidèlement de répondre. Et c'est moi qu'on accuse d'avoir calomnié les Jacobins ! moi qui, déchiré, gardais le silence !
Mais si je le gardais sur les injures qui m'étaient personnelles, devais-je fermer les yeux sur les outrages dirigés contre la Convention ? Non, j'aurais violé mon mandat et trahi mes devoirs.
Mais en dénonçant ces attentats dans ma Lettre à mes commettants, je ne les attribuais pas même à la Société des Jacobins ; j'y distinguais, comme dans ma lettre du 28 octobre, comme dans mon journal, la majorité de cette Société des meneurs qui l'égaraient et qui l'intimidaient.
« Dans cette Société, disais-je, il existe de bons patriotes, mais faibles ou en minorité, ou, s'ils sont en majorité, trop timides pour faire respecter la majorité. »
Et dans ce paragraphe, qui accusais-je d'outrager la Convention, de souiller la tribune de calomnies, de chercher à tout désorganiser, d'envahir tous les pouvoirs, de dicter des lois? Non, ce n'était pas la Société entière, c'étaient les vingt hommes qui la gouvernaient :
« C'est dans un club que réside la souveraineté nationale, ou plutôt c'est dans une vingtaine de brigands qui dirigent
(1) Voir, sur ce journal, Aulard, Jacobins, t. I, Introd., p. cxicxvii et Tourneux, Bibliogr., n° 9.053.
ce club, qui font courber devant eux toutes les autorités constituées.
»Non, l'inviolabilité, ajoutais-je, n'est plus dans la représentation nationale, elle est dans ces vingt brigands qui la violent chaque jour. »
Eh ! quoi, citoyens, n'avais-je pas raison de m'exprimer ainsi? Quarante députés (1) ne sont-ils pas aujourd'hui traduits comme des criminels devant votre tribunal, pour avoir dénoncé les attentats contre la représentation nationale ? et a-t-on traduit devant vous un seul des hommes qui provoquèrent sa dissolution ? a-t-on traduit celui qui, dans la séance des Jacobins, disait que la majorité de la Convention était corrompue, qu'on ne pouvait la purger par des moyens paisibles, qu'il fallait du sang, qu'il fallait exterminer ces modérés ?
Eh ! quoi, citoyens, des journalistes, des motionnaires dans une tribune ont pu outrager impunément la Convention, proposer sa dissolution ! A l'abri de la Déclaration des droits, ils ont pu se soustraire à la poursuite et être élargis par décret, par jugement de ce tribunal ! Et nous, représentants du peuple, on nous accuse, on nous emprisonne, on demande nos têtes parce que nous avons dénoncé à la Convention, à la France, ces attentats contre la représentation et contre la République !
Ne voit-on pas réunis tout à la fois dans cette accusation et la violation de la liberté de la presse, et la violation de la liberté des opinions dans le sein de l'Assemblée nationale, et la violation de tous les principes de justice, et le renversement de la représentation nationale et de la République?
Mais, insiste-t-on, vous avez voulu, par ces calomnies contre la municipalité, contre les Jacobins, armer les
(1) Exactement 41. (Rapport d'Amar et décret du 3 octobre). Mais Brissot ne compte pas Philippe-Egalité, qu'on leur avait adjoint.
départements, les soulever, exciter la guerre civile.
Vous avez voulu soulever les départements ! Et de quel droit descendez-vous dans ma conscience ? de quel droit lui prêtez-vous des intentions perfides, lorsque les écrits déposent de conseils pacifiques ? L'Etre suprême vous a-t-il donc ouvert nos cœurs ? Eh bien, c'est cet Etre suprême qui lit dans nos âmes, cet Etre suprême qui nous jugera tous un jour, qui punit infailliblement le crime, qui le punit d'avance en donnant le remords à l'âme du coupable ; c'est cet Etre suprême que j'atteste ici ! Oui, je jure par lui que j'ai toujours voulu la paix, l'union entre tous mes frères, je jure par lui que j'ai toujours abhorré la guerre civile ; je jure par lui que j'ai toujours abhorré l'assassinat, même celui commis dans la personne des plus grands criminels.
Moi ! vouloir la guerre civile ! Eh ! quoi, n'est-ce pas appeler les rois coalisés au sein de la France? n'est-ce pas dresser soi-même son échafaud ? me supposez -vous donc assez stupide pour vouloir m'égorger moi-même ? car ne serais-je pas une des premières victimes de leur vengeance ? Non, jamais les rois ne me pardonneront.
Je prêchais la guerre civile ! mais relisez donc tous mes écrits, puisque c'est là, là seulement, que vous trouvez des preuves de mes prétendus crimes, et vous n'y verrez que des exhortations à la paix, à l'ordre, à l'union.
Je prêchais la guerre civile ! quand je prêchais l'exécution des lois, le respect des propriétés, de la sûreté individuelle, parce que, sans le respect, le peuple n'a ni travail, ni pain.
Je prêchais la guerre civile ! quand je voulais qu'on se hâtât d'instruire le peuple, afin que tous pussent gouverner successivement et jouir d'une tranquillité durable.
Je prêchais la guerre civile ! quand je voulais substituer à un gouvernement provisoire et arbitraire un gouvernement fixe et une constitution invariable.
Je prêchais la guerre civile ! quand je m'élevais contre ceux qui divisaient la Convention en deux partis, en appelants et non-appelants (1).
Je prêchais la guerre civile ! quand, à l'occasion du décret contre le ci-devant roi, j'écrivais ces paroles d'union (2) :
« Législateurs, quelle qu'ait été votre opinion sur le ci-devant roi, vous ne pouvez plus maintenant en avoir qu'une, la majorité a prononcé la mort, faites respecter ce décret ; vous qui avez vu les plus grands dangers attachés au supplice du tyran, et vous qui n'en avez pas aperçu, faites tous vos efforts, les uns pour prévenir les maux que vous avez prévus, les autres pour qu'ils n'arrivent pas contre votre attente. »
Relisez cette fameuse Lettre à mes commettants, vous n'y trouverez que le même langage, le langage de la paix et de l'union. Après avoir peint nos divisions et nos dangers, après avoir examiné les divers remèdes qu'on proposait, je m'arrête à deux qui me paraissent mériter la préférence : finir la Constitution et convoquer une autre Législature, ou bien, si ce plan est impossible, convoquer sur-le-champ les assemblées primaires pour avoir une autre Convention.
« Voulez-vous, disais-je presque à chaque page, terminer vos divisions intérieures, avoir des forces pour vaincre vos ennemis au dehors, ayez de l'ordre, ayez une Constitution ; par là, vous dissiperez bientôt les mécontents.
» Ayez une Constitution sous un mois, sous quinzaine, s'il se peut ; qu'elle soit acceptée et tous nos maux finiront ; une Constitution vaudra des armées, vaudra les meilleurs missionnaires pour les rebelles, les meilleurs négociateurs pour les puissances étrangères.
» Ayons une Constitution et nous aurons une Législature
(1) Ceux qui, dans le procès de Louis XVI, avaient voté pour ou contre l'appel au peuple.
(2) Patriote du 22 janvier.
respectée, des lois obéies, la force physique pour les faire exécuter, un Pouvoir exécutif considéré et dépendant de la Législature, avec lesquels les puissances étrangères pourront traiter.
» Que si la Constitution ne peut finir, ajoutais-je, hâtonsnous de convoquer les assemblées primaires pour nommer une autre Convention, parce que le mal est pressant. C'est un appel au peuple français, au peuple qui doit enfin prononcer entre nous et nos adversaires, entre Vordre et Vanarchie. »
Reconnaîtra-t-on, citoyens, à ce langage, un séditieux qui voulut bouleverser les départements et allumer le feu de la guerre civile ?
Etait-ce provoquer à la guerre civile, que d'insister sans cesse sur l'achèvement de la Constitution, sur l'établissement d'un gouvernement définitif? était-ce provoquer à la guerre civile que de demander le rassemblement paisible de tous les citoyens qui, nous remplaçant par d'autres députés, missent par là fin à nos divisions ?. n'était-ce pas au contraire indiquer le moyen le plus pacifique et le plus sûr pour dissiper le danger et prévenir tout soulèvement ?
Et, citoyens, nos adversaires l'ont si bien senti, qu'après nous avoir expulsés du sein de la Convention, ils ont profité d'un de ces conseils, et se sont hâtés de finir la Constitution (1) ; ils ont regardé le moyen comme infaillible pour rallier tous les esprits autour de la République, et l'événement ne les a pas trompés.
Ainsi, c'est de celui même qu'ils accusent d'avoir voulu soulever les départements, qu'ils ont emprunté le seul moyen qui ait efficacement apaisé tous les soulèvements.
Car depuis l'origine de la Convention, je n'avais cessé d'insister sur l'achèvement de la Constitution.
(1) 24 juin 1793.
Je le demandais dans mon Opinion sur le jugement du ci-devant roi :
« Avoir, et promptement avoir une Constitution qui assure la liberté, V égalité, la propriété! Avoir et promptement avoir un pouvoir exécutif nommé par le peuple, qui puisse conduire à la paix au travers des victoires. Voilà ce que nous demandons. »
Ne le demandais-je pas encore dans cette fameuse réunion des députés de divers partis, tenue le 12 mars 1793 (1), au moment où nous échappions au glaive des conspirateurs, où les calomnies et les poignards nous poursuivaient encore? Nos ennemis nous proposent une réunion, nous l'acceptons, la plus grande franchise préside à nos explications. Nous jurons d'oublier tous nos ressentiments et de ne plus voir que le bien de la patrie. Et quel prix mettais-je à cette réunion ? Achever la Constitution sous quinzaine et convoquer ensuite une Législature dont nous serions exclus.
Et Robespierre, qui quelques jours après dénonçait comme un crime cette idée d'une Constitution accélérée, Robespierre s'empresse de faire décréter cette Constitution (2) !...
(1) Pendant la semaine qui suivit l'insurrection anarchiste avortée qui eut lieu dans la nuit du 9 au 10 mars, il y eut, entre les chefs de la Montagne et de la Gironde, une tentative de rapprochement attestée par de nombreux témoignages, mais dont l'histoire ne me paraît pas encore entièrement élucidée. C'est Brissot qui nous en donne ici la date exacte.
(2) Il est évident que Brissot n'eut pas le temps d'achever d'écrire sa Défense. Elle ne pouvait se terminer ainsi.