PETION
Cette touchante notice, consacrée par Petion à Brissot, son compatriote, son ami, son frère d'armes, est le complément nécessaire des Mémoires.
Elle a été écrite par Petion, durant sa proscription, dans les premiers mois de 1794.
On sait, grâce aux belles recherches de M. Charles Vatel (1), comment Petion et ses compagnons de fuite, cachés à Saint- Emilion, — Guadet et Salle dans un galetas delà maison Guadet, — Barbaroux, Buzot et Petion dans le grenier du pauvre perruquier Troquart, — employaient leurs tristes loisirs à écrire. Salle composait sa tragédie de Charlotte Corday ; Barbaroux, Buzot et Petion continuaient leurs Mémoires, commencés dans leurs précédents asiles. Par l'intermédiaire de Troquart, de Mrae Bouquey (la belle-sœur de Guadet) et de ses gens, les deux groupes de proscrits correspondaient entre eux, se communiquaient leurs écrits, se soumettaient leurs observations. Mme Bouquey avait reçu en dépôt une partie considérable de ces manuscrits. Lorsque les proscrits eurent été découverts et qu'elle-même eut été arrêtée, ces papiers furent saisis, transmis au Comité de salut public. C'est ainsi qu'une partie considérable de ces documents, et entre autres cette notice sur Brissot, se trouve aujourd'hui aux Archives nationales (AF II, 45).
(1) Charlotte de Corday et les Girondins. 1 vol. en 3 tomes, 1864- 1872. Paris, Pion.
Elle a été déjà publiée, d'abord par M. Dauban, en Appendice à son édition des Mémoires de Petion, Buzot et Barbaroux (Paris, Pion, 1866), p. 524-537, mais avec les fautes de copie dont M. Dauban était coutumier ; — puis par M. Charles Vatel, dans l'ouvrage cité plus haut, t. II, p. 220-241. M. Vatel a cru devoir conserver l'orthographe fantaisiste de Petion, ce qui ne m'a pas paru s'imposer.
On verra, par le post-scriptum, que Petion, après avoir terminé sa notice, l'avait communiquée à Guadet ou à Salle.
Je n'accompagnerai d'aucune note le texte de Petion. Les Mémoires de Brissot en sont le vrai commentaire. On sera d'ailleurs frappé, non seulement de l'éclatant témoignage que Petion rend à l'intégrité, au désintéressement de son ami, mais aussi de la précision de ses renseignements. Je n'y pourrais relever qu'une légère inexactitude sur la date de Y Examen critique des voyages de Chatellux (publié en 1786 et non en 1789).
Brissot, dès son enfance, se montra passionné pour l'étude ; il passait les nuits à lire, et les ouvrages sérieux l'occupèrent dans cet âge où la plupart des hommes ne rêvent que dissipations et que plaisirs. Il fut toujours à la tête de ses compagnons d'étude dans les classes, et des prix nombreux couronnèrent ses premiers travaux.
Au sortir du collège ses parents voulaient lui faire embrasser la carrière du barreau, et ils le placèrent suivant l'usage chez un procureur, triste et pénible apprentissage de la profession d'avocat.
Rien ne répugnait plus à son goût que ce métier, il le fit cependant ; il eut bientôt vaincu toutes les difficultés, arraché toutes les épines, et en peu de temps il fut en état de conduire et conduisit en chef une étude.
Il n'en suivit pas moins le goût qu'il avait pour la littérature ; il consacrait les heures de loisir à méditer les ou-
vrages des grands maîtres, et faire des notes et des observations. Déjà il amassait des matériaux pour l'avenir.
Il étudiait et apprenait les langues avec une facilité qui tenait du prodige ; de lui-même et sans aucun guide, il sut en peu de temps l'anglais et l'italien ; il cultiva le grec, ébaucha l'espagnol, l'allemand, et se fit en peu de temps des principes extrêmement ingénieux pour apprendre en peu de temps les divers dialectes connus. Il a exposé depuis ces principes dans une dissertation sur les ouvrages de Court de Gébelin et de Le Brigant.
Il n'était point encore sorti de la petite ville où il était ; il avait puisé en lui-même cet amour pour les sciences. Là il ne trouvait rien qui excitât son émulation. Il était pour ainsi dire sans ressources pour alimenter le feu qui l'enflammait. Les hommes qui cultivaient les lettres étaient en petit nombre ; ils vivaient sans communication entre eux. L'activité de son âme, qui avait besoin de s'étendre, se trouvant trop comprimée, Brissot fut à Paris.
Ses parents, sans être pauvres, n'étaient cependant pas assez riches pour lui fournir de quoi se livrer tranquillement à ses goûts ; il fut encore obligé d'entrer chez un procureur. Au bout de six mois il fut premier clerc.
Les travaux dont il était surchargé ne l'empêchèrent pas de se livrer à sa passion dominante. Il n'était pour lui aucun moment de dissipation, il ne connaissait même pas les plaisirs séduisants que Paris offrait à son âge, tant l'amour de l'étude l'absorbait. Les dimanches et fêtes, jours que les jeur.es gens consacraient à leurs amusements, il les passait avec Locke, Montaigne et Montesquieu.
Sa mémoire était si prodigieuse et si exacte, qu'il savait les auteurs à peu près par cœur. Il citait, sans jamais se tromper, la page où tel morceau dont on parlait se trouvait.
Sa tête était meublée d'une multitude d'anecdotes curieuses, et son érudition était déjà prodigieuse.
H fut prendre ses grades à Reims et se disposait à se faire recevoir avocat au Parlement de Paris.
Mais il ne fut pas plus tôt libre et abandonné à lui-même qu'au lieu de suivre les audiences, il resta chez lui, s'occupant uniquement de sciences et de philosophie.
Une grande querelle s'éleva au barreau ; l'ordre des avocats refusa de reconnaître Linguet pour un de ses membres et de fraterniser avec lui. Brissot prit part à la dispute ■ il publia une petite brochure ayant pour titre : Un indépendant à l 'ordre des avocats.
Dans cet écrit, il s'éleva avec chaleur contre le despotisme des corps qui étouffait le génie et les talents ; il proclama des principes de liberté, et il n'était pas difficile de voir que les germes de cette vertu républicaine étaient dans son cœur.
Il écrivit également, et dans le même temps, contre la tyrannie des corps académiques.
Il publia une autre brochure sur l'état actuel de notre littérature ; des lettres très piquantes sur les Épîtres de saint Paul.
On remarquait dans ces essais une imagination ardente, de la sagacité, des connaissances et surtout un esprit impatient de tout joug.
Il fit aussi une petite plaisanterie assez caustique, ayant pour titre : Le Pot-pourri. C'était, si on peut s'exprimer ainsi, une gourme de jeunesse. Cette bagatelle était très piquante ; l'arme du ridicule et du sarcasme y était maniée avec beaucoup d'habileté, et elle fit plus de bruit et eut plus de vogue qu'un ouvrage sérieux. Mais l'esprit de l'auteur prit bientôt sa vraie direction, naturellement tourné vers les objets sérieux, utiles, vers la morale et la politique ; Brissot s'occupa beaucoup de nos lois criminelles.
Il composa deux Mémoires sur cette matière, pour l'Académie de Châlons-sur-Marne, et ses Mémoires furent couronnés.
Celui qui a pour titre : Le sang innocent vengé est plein d'énergie et d'éloquence. L'auteur s'appuie sur les raisons les plus solides, et qu'il déduit avec tout l'art de la dialectique, pour prouver que l'Etat doit des indemnités à l'homme injustement accusé, qui a souffert une détention longue, pénible et dommageable.
Sa Théorie des lois criminelles, qu'il adressa à M. de Voltaire, et dont il reçut la réponse la plus flatteuse et la plus honorable, est un ouvrage beaucoup plus considérable, dans lequel les vices et les imperfections de nos lois criminelles sont exposés dans tout leur jour, dans lequel en même temps, l'auteur indique les remèdes, ou pour mieux dire dans lequel il présente un code nouveau fondé sur les bases de l'humanité, de la morale et de la justice.
Une entreprise plus vaste encore, utile à toutes les nations, propre à préparer une réforme dans la législation criminelle de l'Europe, est celle de la Bibliothèque criminelle du législateur et du philosophe, ouvrage en dix volumes.
Ce recueil, fait avec autant de soin que de discernement, renferme les meilleurs écrits publiés en anglais et en italien, en allemand, en espagnol et en français sur les lois criminelles, avec des notes savantes et instructives de l'auteur.
Si un grand nom, plus connu que celui de Brissot ne l'était encore, eût été attaché à cet ouvrage, il eût été célébré, répandu avec profusion et regardé comme un bienfait envers l'humanité.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que presque tous ces ouvrages ont été onéreux à leur auteur. Il est vrai que personne n'était plus fait pour être dupe que Brissot ; sa confiance était extrême, il croyait à la bonne foi des autres avec la simplicité d'un enfant. Il était, de plus, absolument insouciant pour ses intérêts. Il faisait des livres uniquement pour exprimer ses pensées, dire la vérité et être utile.
En 1779, l'entrepreneur du Courrier de V Europe se trou-
vant à Paris et ayant fait connaissance avec Brissot, lui proposa de travailler à ce journal.
Brissot accepta d'autant plus volontiers que cela lui donnait l'occasion de s'établir à Londres, et qu'il désirait beaucoup voir l'Angleterre.
Brissot, dans ce journal, fit particulièrement les articles de littérature. Il se fit beaucoup d'ennemis par sa franchise et par son habitude de dire la vérité sans déguisement. Il humilia plusieurs petits auteurs qui se croyaient des grands hommes. Il déplut aussi au gouvernement français par la hardiesse de ses principes.
Brissot était universellement connu pour être à la tête du journal et en diriger le travail. Il fut très mécontent de voir insérer à son insu plusieurs articles qui contrariaient absolument ses principes, et qui mettaient à chaque instant un en opposition avec un autre (sic). Il découvrit que l'homme qui glissait ces poisons dans le Courrier était un nommé Morande, auteur d'un infâme libelle du Gazetier cuirassé, l'homme le plus immoral et le plus perdu de réputation.
Brissot s'en plaignit à l'entrepreneur. L'entrepreneur tergiversa, continua à employer secrètement Morande ; alors Brissot abandonna le journal, mais alors aussi Morande lui jura une haine mortelle, et de là sont nées toutes ces diatribes, toutes ces calomnies atroces que Morande n'a cessé de vomir contre Brissot dans le Courrier de V Europe.
Brissot entreprit seul un autre journal ayant, si je m'en rappelle, pour titre : Correspondance universelle. L'objet de ce journal, consacré aux sciences, et particulièrement à la philosophie et à la politique, était très vaste ; il tendait à unir les savants de tous les pays entre eux, à leur donner un point central, à faire connaître leurs ouvrages d'un pôle à l'autre en quelque langue qu'ils fussent écrits, à tenir registre de toutes les vérités utiles, à marquer les progrès de toutes les connaissances humaines. Le plan de cet ouvrage
était grand, superbe, et Brissot était, par l'étendue, la variété des connaissances, un des hommes les plus propres à le bien remplir, de même que Londres était le point du globe le plus avantageux pour la célérité et la facilité des communications avec toutes les parties du monde littéraire.
Il paraissait un numéro du journal tous les mois, et ceux que l'auteur a publiés font regretter que cette belle entreprise n'ait pas eu de suite.
Brissot donnait en même temps au public et par cahiers un ouvrage précieux sur l'Inde ; il faisait connaître cet immense pays, ses productions, ses ressources, les mœurs et les usages de ses habitants ; il dévoilait la force et la faiblesse des Anglais dans cette partie du monde, leur commerce, l'établissement de leur compagnie, ses progrès ; il présageait le sort de ces fiers insulaires dans les Indes, et indiquait aux nations, à la France surtout, la marche qu'elle devait suivre envers ses rivaux sur ce point du globe, les puissances avec lesquelles elle devait s'allier.
Cet ouvrage ne fit pas la sensation qu'il aurait dû produire, parce qu'on ne s'occupait pas alors sérieusement en France de ces grands intérêts d'économie politique, et qu'il y avait à peine un petit nombre d'hommes à qui ces matières n'étaient pas tout à fait indifférentes et étrangères.
Brissot, au milieu de ces travaux, eut besoin de venir passer quelques jours en France pour des affaires. A peine fut-il arrivé à Paris, qu'il y fut arrêté et conduit à la Bastille.
Cette détention avait pour prétexte une prétendue liaison avec un nommé Belleport (1). Ce Belleport avait publié à Londres un libelle infâme contre la reine de France, et on voulut bien supposer que Brissot avait travaillé à ce libelle.
La vérité était que Brissot déplaisait au gouvernement
(1) Lisez : Pelleport.
par la hardiesse de ses opinions et par ses principes républicains ; la vérité est que Morande, espion du gouvernement français, avait annoncé l'arrivée de Brissot en France pour le faire incarcérer.
Il resta quatre mois à la Bastille, et ce fut par les soins ■ de madame de Genlis et à la sollicitation de M. le duc d'Orléans qu'il en sortit.
Brissot cependant ne connaissait ni l'une ni l'autremais sa femme ayant contribué à faire l'éducation des enfants du duc d'Orléans, dont madame de Genlis était nommée gouverneur, ce fut à la considération de sa femme qu il dut les démarches qui amenèrent son élargissement. > Cette détention porta à Brissot le plus grand préjudice. L entreprise de son journal s'en trouva renversée, une interruption de quatre mois à la naissance d'un établissement au moment où les premières correspondances s'établissent' ne lui permit plus de continuer.
Cette entreprise avait exigé une mise de fonds assez considérable. Brissot, outre son travail, en avait fait la majeure partie, un particulier avait fait le surplus ; les conditions du trarte entre eux deux étaient communes, le particulier s'était soumis à partager la bonne comme la mauvaise fortune de l'opération ; tant mieux si elle réussissait, tant pis si elle n'avait pas de succès.
L'entreprise avait échoué par un événement majeur, plus fatal encore pour Brissot que pour son associé ; ce particulier n'en jeta pas moins les hauts cris. Morande se chargea d'exhaler les plaintes, et Morande eut l'audace et l'atrocité de traiter nettement Brissot de voleur, d'escroc, d'homme qui avait trompé, dévalisé le citoyen honnête qui avait soutenu son entreprise par ses fonds.
Brissot intenta un procès criminel au Châtelet de Paris contre Morande et contre les rédacteurs du Courrier de l'Europe, et il saisit cette occasion pour exposer au grand
jour la pureté de sa conduite et les bassesses de celle de son odieux adversaire.
Brissot resta en France, où tous ceux qui le connaissent savent qu'il ne se donna jamais les jouissances et ne mena jamais la vie d'un homme qui a du superflu. Il était impossible d'être plus simple dans sa parure, d'avoir des appartetements moins recherchés, d'avoir une table plus frugale et de faire enfin moins de dépenses. Sa femme était également la simplicité même, une excellente mère de famille, uniquement occupée de ses enfants. Souvent Brissot n'avait pas six francs dans sa poche, il était obligé de faire à chaque instant de petits emprunts à ses amis, et cet état de médiocrité a toujours existé pour lui. Cependant il ne dépensait jamais un sou à ses plaisirs ; cependant personne ne travaillait plus que lui.
On le força d'abord d'accepter une place dans la maison d'Orléans ; cette place n'avait point de titre fixe, il était le directeur, l'inspecteur de plusieurs bureaux de départements ; il était en même temps le secrétaire ami du chancelier ; il avait l'œil sur toute l'administration. Ses appointements étaient modiques et il était incapable de les augmenter par aucuns moyens bas et détournés. Il y avait même de petites rétributions casuelles qu'il pouvait prendre sans blesser la délicatesse, et il négligeait de le faire, il laissait les sous-ordre se les approprier. Ce genre d'occupation ne ralentit pas ses travaux littéraires, et quelques égards \ qu'on lui témoignât, quelque attachement que le marquis Ducrest, alors chancelier, eût pour lui, son esprit d'indépendance lui fit abandonner cette place après huit à dix mois d'exercice.
Il fit paraître alors et successivement une foule d'ouvrages, tous respirant le plus ardent amour de liberté :
Il publia deux volumes de Lettres sur V histoire de la révolution d' Angleterre, dans lesquelles on trouve des discussions
intéressantes sur les causes et les effets de cette révolution, et un parallèle curieux à établir entre l'histoire de Hume et celle de madame Macaulay, duquel il résulte qu'à bien des égards l'ouvrage de madame Macaulay est préférable à celui de Hume, que l'un est écrit par une amie de la république et l'autre par un partisan de la royauté.
Deux lettres à l'empereur Joseph II, l'une sur l'émigration, l'autre sur l'esclavage, qui sont deux chefs-d'œuvre de raison et d'éloquence.
Plusieurs brochures sur les finances, sur la Compagnie des eaux établie à Paris, sur une Compagnie pour les incendies qui était sur le point de se former.
Un ouvrage infiniment utile, qu'il composa en commun avec M. Clavière, sur les rapports à établir entre nous et les Etats-Unis d'Amérique. Ces rapports de commerce et de politique étaient traités dans le plus grand détail, et présentés avec tous leurs développements; la balance des importations et des exportations était calculée par une approximation que tous les hommes qui avaient approfondi la matière regardaient s'approcher absolument de la vérité.
Le sort des malheureux Africains esclaves dans nos colonies touchait profondément l'âme sensible et libre de Brissot ; il méditait sans cesse sur les moyens qui pouvaient adoucir leur destinée et les rendre insensiblement à l'état d'homme. Il avait fondé une Société des Amis des noirs, semblable à celle établie à Londres et à plusieurs créées dans les Etats-Unis de l'Amérique. Il avait lié des correspondances avec ces diverses Sociétés et c'est lui qui était l'âme de celle qui lui devait naissance. Il passait une partie considérable de son temps à écrire et amasser des matériaux sur la traite, sur le régime de nos colonies, sur leur commerce, et il était extrêmement versé dans cette partie.
Il n'y a pas un des membres de cette Société qui ne puisse
Tendre justice à cet égard au zèle pur et vraiment respectable de Brissot. On a voulu, à cet égard, jeter des soupçons sur les vues qui l'animaient ; on a été jusqu'à dire qu'il avait fait de cette cause de l'humanité une spéculation d'intérêt, un vil trafic ; rien n'est plus atrocement calomnieux. Non seulement Brissot n'a fait aucun bénéfice, en se rendant le défenseur officieux et l'apôtre de cette classe d'hommes infortunés, mais il y a employé gratuitement son temps et dépensé son propre argent. Plusieurs des écrits qu'il a répandus sur l'abolition de la traite en faveur des noirs, en faveur des hommes libres de couleur, ont été imprimés à ses frais.
Ce qu'il a publié sur ces matières importantes pendant trois années formerait des volumes in-folio. Personne en France n'avait à cet égard des connaissances aussi étendues, aussi approfondies.
Il annonça un ouvrage qui aurait été immense, et dont il fit paraître le premier volume intitulé : Recherches sur la Vérité. Il se proposait d'examiner ce qu'on avait découvert de vrai et de constant jusqu'à ce jour dans les diverses parties des connaissances humaines.
Il proposa aussi par souscription une traduction du Paradis perdu de Milton, et une autre de son Paradis conquis. Il était fort avancé dans ce travail, qu'il ne publia pas, vu que le nombre des souscripteurs ne couvrait pas les frais d'impression.
Une occasion se présenta pour Brissot de faire un voyage dans les Etats-Unis de l'Amérique, il la saisit avec empressement. Une compagnie désirait traiter avec le Congrès de la dette qu'il avait contractée avec la France, sauf ensuite à s'arranger avec le gouvernement français. Brissot était en correspondance avec les principaux auteurs de la révolution américaine, il connaissait la langue du pays ; personne ne parut plus propre que lui à négocier cette affaire.
Brissot consentit à s'en charger; mais, négligeant comme à l'ordinaire ses intérêts, il ne demanda pour toute récompense que les frais du voyage. Il se trouvait trop heureux de parcourir un sol où l'homme était libre ; de voir des habitants heureux dont les mœurs étaient pures ; un pays dont il se faisait les plus belles images.
Le voilà donc rendu en Amérique. Là, pendant six mois, il parcourut ce pays en observateur. Il vit les personnages les plus recommandables, il eut plusieurs conférences avec Washington, il recueillit sur la révolution de ce pays, sur son mouvement, sur son agriculture, sur son commerce, une foule de matériaux précieux. Il avait pris la résolution de se fixer dans la Pensylvanie, il avait écrit à son beaufrère à ce sujet ; il avait pris des arrangements avec lui, et son beau-frère qui, à force d'intelligence, de soins, d'opiniâtreté, s'était fait une habitation assez avantageuse sur le sol de Russie, abandonna cette propriété, qui à la vérité fut ravagée par les Turcs pendant la guerre, et se rendit en Amérique avec le peu de capitaux qu'il put sauver du naufrage.
Brissot lit dans les papiers américains qu'il est question en France de la convocation des Etats-généraux, qu'une révolution se prépare : ne consultant alors que son penchant pour la liberté et l'amour de son pays, il abandonne son projet, se rend en France au moment où son beau-frère, sans qu'il le sût, arrivait en Amérique, de sorte qu'il n'eut pas même le plaisir de voir et d'embrasser cet ami si dévoué.
Brissot n'eut pas plus tôt mis le pied en France, qu'il s'occupa des moyens de développer les premiers germes de l'esprit public, de préparer les Français à la liberté. « Ecrivons, écrivons, disait-il à ses amis ; il n'y a pas un moment à perdre. »
Il commença par relever, dans une lettre pleine d'énergie et de dignité, les erreurs très dangereuses échappées au
marquis de Chatellux dans ses Voyages df Amérique. Ce marquis, qui avait vu l'Amérique un peu en petit maître, rendait peu de justice à ces généreux républicains et jugeait des mœurs des femmes par une ou deux courtisanes qui étaient venues s'établir dans ce pays ; insultait les quakers, dont il ne connaissait pas les instituts, et ignorait les lois faites pour amener graduellement la liberté des esclaves dans ceux des Etats où l'esclavage subsistait encore.
Cette lettre fit beaucoup de bruit ; elle était écrite dans un genre qui n'était pas encore familier. Les gens de lettres à petites bienséances trouvèrent que l'auteur n'avait pas eu pour M. le marquis tous les égards qu'il lui devait ; qu'il avait manqué de politesse et d'urbanité. Mais les hommes à caractère admirèrent la force, la noblesse de style d'un homme libre.
Brissot, à son tour, publia son Voyage en trois volumes, parla des mœurs, des usages, des lois, de l'agriculture, du commerce, des finances des Etats-Unis en homme qui a bien vu, qui a approfondi ces objets.
On ne peut se dissimuler cependant que cet ouvrage aurait pu être plus soigné, et qu'il fut fait avec trop de rapidité. Brissot lui-même en convenait, et ce qu'il disait à cet égard est remarquable et peint une qualité bien rare dans un homme, et surtout dans un homme de lettres : « Il s'agit » bien ici, disait-il, de la réputation d'auteur ; des choses ! » des choses 1 il importe fort peu la manière dont elles sont » dites ; le temps nous presse. »
Brissot, en effet, était peut-être de tous les hommes celui qui était le moins avide de gloire. Ses idées, il les communiquait sans réserve à ses amis ; ses matériaux, il les donnait de même, et leur abandonnait des discours tout faits sans jamais leur demander qu'on parlât que ces choses venaient de lui, et sans trouver mauvais qu'on le passât sous silence. Il ne songeait réellement qu'à être utile.
Un des écrits les plus remarquables qu'il fit alors fut son Appel au peuple, écrit dans lequel il discute avec profondeur les droits de souveraineté qui appartiennent à une nation, ceux de ces droits qu'elle peut déléguer sans nuire à la liberté, et dans lequel il examine le mode qu'on peut employer pour soumettre une constitution à la ratification de tout un peuple.
Il entreprit un Journal, et c'est à cet ouvrage qu'il attachait le plus d'importance. « C'est avec les journaux, disait- » il, que la révolution s'est faite en Amérique. Quel avan- » tage de pouvoir parler tous les jours à cinquante, cent » mille hommes, et de faire entendre sa voix dans toutes » les parties de la France ! »
Cet ouvrage périodique est un de ceux qui restera, un de ceux qui sera le plus utile à l'historien ; il a cela surtout de remarquable qu'il est consacré aux vrais principes de la liberté.
Ce qu'il a fait dans l'Assemblée législative et dans la Convention est trop connu pour en parler.
Il était bon père, bon époux, bon citoyen.
P. -S. — J'embrasse nos amis.
Renvoie-moi cette notice après en avoir fait usage, car je n'en ai point de copie, ou fais-m'en faire une copie.
Il est possible qu'il y ait quelques omissions ; en tout cas, elles sont légères.