CHAPITRE XXI
Trente-deux députés ont été décrétés d'arrestation, comme ayant conspiré contre la République; on ignorait à l'époque de ce décret (2) quelle était la nature de cette conspiration, le rapport du 8 juillet l'apprend : ils sont accusés de s'être ligués pour rétablir la royauté, mais le rapporteur ne cite ni preuves écrites, ni témoins ; il avait
(1) C'est dans la séance du 8 juillet que Saint- Just, au nom du Comité de salut public, lut un rapport sur les députés décrétés d'arrestation le 2 juin. On trouvera ce rapport au Moniteur des 18 et 19 juillet.
Le nombre des députés décrétés d'arrestation le 2 juin était exactement de 29, savoir Barbaroux, Birotteau, Brissot, Buzot, Chambon, Gensonné, Gorsas, Grangeneuve, Guadet, Lanjuinais, Lasource, Lehardy, Lesage, Lidon, Louvet, Petion, Rabaut-St-Etienne, Salle, Valazé et Vergniaud, plus 9 membres de la Commission des Douze, Bergoeing, Bertrand, Boilleau, Gardien, Gommaire, Kervélégan, Henry Larivière, Mollevaut et Viger. Mais le chiffre de 32 était comme consacré. C'est celui que donne le procès-verbal de la Convention en annonçant le rapport de Saint- Just.
Au commencement de juillet 1793, le Comité de salut public travaillait encore à ne pas pousser les choses à l'extrême ; aussi les conclusions de Saint-Just (malgré les violences mensongères des considérants) tendaient-elles à limiter la proscription. Sur 28 députés en cause (car il n'y avait plus à statuer sur Brissot, décrété d'arrestation depuis le 23 juin), elles n'en atteignaient que 14 : 1° Barbaroux, Bergoeing, Birotteau, Buzot, Gorsas, Lanjuinais, Louvet, Petion et Salle, qu'on proposait de déclarer « traîtres à la patrie », pour être allés soulever les départements ; 2° Gardien, Gensonné, Guadet, Mollevaut et Vergniaud, contre lesquels on demandait le décret d'accusation, comme complices. Saint-Just proposait, en outre, de rappeler dans l'Assemblée les autres détenus (soit 14 sur 28, la moitié), « plutôt trompés que coupables ».
(2) Du 2 juin.
annoncé à la Convention des pièces justificatives, il n'a pas osé les lire. On en avait ordonné l'impression, le rapport a paru, et les pièces ne sont pas encore imprimées (1). N'a-t-on pas droit d'en conclure, ou qu'elles n'existent pas, ou qu'elles sont insignifiantes ?
A défaut de preuves, le rapporteur bâtit une hypothèse sur un rapprochement d'opinions ; il accuse les députés, tantôt d'avoir voulu changer la dynastie, et tantôt de l'avoir voulu conserver, tantôt de vouloir un roi, et tantôt de vouloir fédéraliser la France, comme si la royauté n'excluait pas essentiellement le fédéralisme, comme si le fédéralisme n'excluait pas essentiellement la royauté !
Que résulte-t-il de toutes ces contradictions? Qu'il n'y a pas eu de complot pour ressusciter la royauté ; car enfin la royauté est une abstraction, elle ne peut exister sans un homme à qui l'on destine le sceptre.
A en croire Cambon (voir son rapport (2) au Comité de salut public, du 11 juillet), et d'après lui Saint-Just, le général Dillon et deux autres personnes arrêtées sont convenus des propositions qui leur auraient été faites pour le rétablissement de la royauté, dans la personne de
Louis XVII.
Camille Desmoulins, qui ne peut être suspect à mes adversaires, a, dans sa lettre adressée à Dillon (3), donné
(1) Saint-Just avait dit : « Il résulte des pièces remises Comité de salut public que, etc.. » ; la Convention, après une cour te discussion, avait voté l'impression du rapport et des P^«l^ catives en ajournant la discussion à trois jours après la distribution des pièces imprimées. Elle avait d'ailleurs voté l'ordre du jour sur le rappel des autres détenus (sauf pour Bertrand), c est-a-dire le maintien provisoire de leur détention. Quant aux pièces annoncées par Saint-Just, elles ne furent jamais imprimées ni distribuées.
(2) Non pas au Comité de salut public, dont il ne faisait plus partie depuis la veille, mais, en son nom, à la Convention
(3) Camille Desmoulins, ami personnel d'Arthur Dillon, avait essayé, dans la séance du 11 juillet, de le défendre contre Cambon. Ses amis de la Montagne ne lui permirent pas de parler. Il publia
sur ce complot des éclaircissements qui en démontrent l'absurdité ; il en résulte que c'est une fable imaginée par un homme moitié fou, moitié escroc ; il en résuite que c'était un projet pour tirer de l'argent et de Dillon et de Castellane (1) ; il en résulte que non seulement ils n'ont pas approuvé ce projet, mais qu'ils ont brutalement éconduit le fripon. Et voilà pourtant la grande base sur laquelle on fonde le crime des trente-deux députés ! Le Comité, qui l'avait présentée comme une preuve irrévocable, revêtue de témoignages qu'on ne suspecterait pas, le Comité a tellement rougi de sa légèreté et de son ineptie qu'il n'a pas osé traduire Dillon devant un tribunal, quoique Dillon, quoique Camille l'aient sommé de le faire.
Mais ce projet, quelle que soit sa réalité, serait complètement étranger au procès des trente-deux députés, car Cambon avoue qu'il avait été formé dans le mois de juin et, par conséquent, postérieurement à la mise en arrestation des députés. Or, c'est pour avoir voulu rétablir la royauté, avant le mois de mai, qu'ils ont été décrétés, et non pour l'avoir voulu rétablir après le décret ; ou bien la punition aurait précédé le crime.
Qu'on ose, d'ailleurs, citer un seul des trente-deux députés avec lequel Dillon eût des relations ? Serait-ce avec moi ? Moi qu'il a calomnié et déchiré à l'Assemblée constituante, à l'occasion des colonies ; moi qu'il eut toujours pour adversaire ! moi qui m'étais constamment éloigné de lui ; moi enfin qui, avant la formation de ce projet, était depuis le 10 juin renfermé aux Feuillants (2) !
alors une « Lettre au général Dillon, en prison aux Madelonnettes », br., 58 p. in-8.
(1) Esprit-Boniface Castellane, ami de Dillon, emprisonné en même temps que lui. —Voir les Mém. de M me Roland (I, 317-318, et II, 66), où je l'ai confondu à tort avec l'ex-constituant du même nom. Il fut, plus tard, un des chefs de l'insurrection du 13 vendémiaire.
(2) Il y a bien « aux Feuillants » dans le texte de Montrol, mais cela n'a aucun sens. Il est évident qu'il faut lire « à Moulins », où Bris-
Que des aristocrates forment des projets de soulèvement, cela est vraisemblable ; mais à qui persuadera-t-on que des hommes qui ont fait preuve de républicanisme veuillent s'y associer? C'est pourtant sur une pareille supposition et sur la promesse d'une preuve future qu'on a fait arrêter trente-deux députés. Cette promesse, qu'est-elle devenue ? six semaines se sont écoulées, et ce n'est qu'à la fin de ce terme qu'on a vu paraître un volume (1) qui n'était qu'un réchauffé de toutes les impostures délayées dans la fameuse pétition contre les Vingt-deux (2), pétition déclarée calomnieuse par un décret solennel (3) rendu à la presque unanimité.
C'est dans ce fatras que le rapporteur a puisé les éléments d'une accusation qu'il ne peut soutenir que par des rapprochements d'opinions, et en nous imputant à crime les mouvements qui s'opèrent aujourd'hui dans quelques départements.
Mais il est un principe sacré, reconnu par l'ancienne comme par la nouvelle Constitution, principe qui défend de rechercher un député pour ses opinions. Le rapporteur a feint de rendre hommage à ce principe, afin de mieux le détruire. « Je ne rappellerai pas, dit-il, les opinions des membres pour vous proposer de les condamner sur ces opinions ; vous en respecterez la liberté. »
Le rapporteur devait, d'après ce principe, brûler son
sot fut en effet arrêté le 10 juin, d'où il fut ramené le 22 à Paris, pour ttre écroué aussitôt à l'Abbaye. — Nouvel indice que ce morceau a été imprimé sur l'autographe de Brissot, dont l'éditeur n'a pas toujours pu déchiffrer l'écriture.
(1) 11 ne semble pas que Brissot vise ici le triste pamphlet de Camille Desmoulins, Histoire des Brissotins (in-8°, 80 p.), qui avait paru dans les derniers jours de mai 1793, et non pas six semaines après le décret d'arrestation des Trente-Deux. C'est d'ailleurs dans ce réquisitoire de Desmoulins que Saint- Just a abondamment puisé, ainsi que Brissot va le faire remarquer.
(2) La pétition des sections de Paris du 15 avril.
(3) Du 20 avril.
rapport ; mais il lui est plus commode de voir, dans les déclamations contre l'anarchie, le désir de relever le trône ; dans le projet de la force départementale, dans les dénonciations de Barbaroux et de Louvet contre d'Orléans, les ramifications d'un système tendant au rétablissement de la royauté.
C'est-à-dire que, non seulement il fait d'une opinion de député la matière d'un crime, mais encore qu'il prête à son auteur des intentions dont il n'appartient qu'au ciel d'être le juge.
Quant aux mouvements des départements, il m'est trop facile de répondre. N'est-il pas manifeste pour toute la France que ces mouvements n'ont éclaté qu'après le décret du 2 juin ? Que l'Eure, le Calvados, la Gironde, le Jura même, n'ont donné, dans toutes leurs adresses déposées au Comité de salut public, pour causes de leurs mouvements, que l'arrestation des trente-deux députés et le défaut de liberté de la Convention, constaté par la séance du 2 juin ? Comment admettre alors que ce concert de mouvements ait pour objet le rétablissement de la royauté, tandis qu'il n'est aucun département qui n'ait répété le serment de rester attaché à la République une et indivisible, tandis que la calomnie la plus générale les accuse au contraire d'être fédéralistes ?
En parcourant toutes les pièces publiées par ces divers départements, on est encore convaincu que le fédéralisme n'est pas plus leur objet que le royalisme, et, dans le fait, qui d'entre eux ne perdrait pas à s'isoler? Tous jurent qu'ils veulent la République une et indivisible ; tous déclarent qu'ils ne prennent des mesures que pour maintenir cette unité, cette indivisibilité, que pour assurer la liberté de la Convention.
Pour prouver le contraire, le rapporteur accuse Bordeaux de discréditer les assignats républicains ; et l'administra-
tion à Bordeaux a publié une proclamation pour leur donner le crédit qu'ils doivent avoir ; et, d'après son vœu, les maisons de banque, les négociants ont ouvert un échange pour ces assignats : par ce fait, que l'on juge des autres allégations !
En me résumant sur ce premier point, je dis qu'il est démontré qu'il n'existe point de corps de délit, qu'il n'existe ni preuves écrites, ni témoins, et qu'en conséquence l'accusation est anéantie.
Je pourrais me dispenser d'aller plus loin. Cependant comme un député doit être au-dessus de tout soupçon, comme il doit répondre à toutes les inculpations qui lui sont adressées, je vais examiner les faits par lesquels le rapporteur prétend m'impliquer dans la conjuration pour rétablir la royauté.
Il débute par me comparer à Monk, dans un portrait de fantaisie, dont tous les traits offrent de jolies antithèses, sans présenter aucune ressemblance.
Mais Monk fut un courtisan, et j'ai essentiellement haï les Cours. Monk commandait des armées, et je suis étranger à l'art de la guerre ; Monk était puissant, et je suis sans moyens ; Monk était ambitieux, et je n'ai aucune ambition, pas même celle de la gloire ; Monk changea de parti, et j'ai tenu invariablement à celui de la République... Monk fut fait duc pour prix de sa trahison, et j'aurais éternellement l'échafaud à redouter si j'avais la stupidité et la lâcheté de trahir ; car, aux yeux des rois, j'ai commis un crime qu'ils ne pardonnent jamais ; j'ai jugé un roi à mort ; j'ai osé dire qu'un roi mérite la mort, comme j'ai osé avancer qu'il était impolitique de la lui faire subir.
Saint-Just m'accuse d'avoir défendu la monarchie... Qu'il cite donc un passage de mes ouvrages, je ne dis pas de ceux publiés depuis 1789, la hardiesse anti-monarchique
n'en était plus une, mais de ceux publiés avant cette époque, où j'aie fait l'éloge de la monarchie.
Au moment où, en 1785, Joseph second faisait périr dans les supplices les plus cruels Horiak, chef des Valaques insurgés, ne lui prouvai-je pas, dans deux lettres répandues avec la plus grande profusion, que les Valaques avaient eu raison de se révolter ? Je prouvai à tous les peuples que tel est leur droit lorsqu'ils sont opprimés.
En 1786, lorsque le despotisme enveloppait encore toute la France, que la plupart des écrivains étaient aux pieds de la Cour, que le peuple était dans la superstition pour laroyauté, j'exaltais le gouvernement républicain et vantais ces paroles d'un démocrate sur l'échafaud : « Tant que le ciel ne fera pas naître les hommes, les uns avec des éperons, les autres avec des selles sur le dos, je croirai qu'ils sont tous égaux (1). »
Et c'est moi que l'on accuse d'avoir été le panégyriste de la monarchie ! On dirait que Saint- Just en délire fait le procès à un fou qui eût à lui seul remettre un roi sur le trône.
Je suis, dit-il, trop défiant pour avoir des complices ; je n'étais donc ni chef, ni instrument du complot.
J'ai donc conspiré à moi tout seul, d'où il résulte que je n'ai pas conspiré ; car un complot composé d'un seul homme n'est-il pas une chimère ?
Avec de l'esprit, il est aisé de faire le roman d'un complot ; mais aux yeux de la justice il faut autre chose que de l'esprit, des portraits, des antithèses.
Eh ! grand Dieu ! que serait un pays où une antithèse conduirait un homme à l'échafaud ?
Mais enfin, si j'ai conspiré seul, quels moyens ai-je donc employés pour avoir des partisans, pour séduire le peuple ?
(1) Examen critique des Voyages de Chatellux, p. 107. Cf. plus haut, p. 200.
Ai-je, comme quelques fameux conspirateurs de l'antiquité, distribué du blé, des secours au peuple? Ai-je répandu l'or à pleines mains? Ai-je fréquenté les Sociétés, les places publiques, les carrefours, les tribunes, harangué la multitude ? Non; renfermé dans mon cabinet, j'ai à peine vu trois ou quatre députés, j'ai à peine parlé cinq ou six fois à la Convention.
Eh bien î c'est précisément dans mes discours à l'Assemblée que le rapporteur trouve la preuve de ma conspiration solitaire ! Et qu'y avait-il de répréhensible dans ces discours ?
Pour prouver mon attachement à la monarchie, Saint- Just cite une phrase que j'ai prononcée à la tribune de l'Assemblée législative.
Mais Saint-Just a eu la perfidie, comme Robespierre qui, le premier, a déterré cette phrase, de passer la date sous silence ; en sorte qu'il laisse à l'imagination la faculté de supposer que cette phrase est réellement écrite depuis la fondation de la République, depuis que la loi a frappé de mort ceux qui proposeraient de rétablir la royauté.
Billaud de Varenne, dans son discours du 15 juillet (1), a porté plus loin la calomnie : il a prétendu que, sur ma motion, on a rendu un décret qui condamne à mort tout homme qui voudrait établir la République. Je défie Billaud de montrer une pareille loi rendue sur ma motion.
Mais le discours que l'on me reproche a été prononcé en juillet 1792 (2), c'est-à-dire dans un temps où la Constitution de 1789 était dans toute sa vigueur, dans un temps où la royauté constitutionnelle devait être respectée et maintenue.
(1) Voir le Moniteur des 24, 25, 26 et 29 juillet 1793. Billaud invoqua en effet un décret qui, « rendu deux jours avant le 10 août », aurait, sur la proposition de Brissot, condamné à mort quiconque aurait osé proposer la République.
(2) Le 26 juillet.
Si je suis coupable, je partage ce crime avec toute l'Assemblée législative, qui ordonna l'impression de ce discours ; avec les deux cents membres de cette Assemblée qui sont aujourd'hui dans la Convention ; avec ceux-là même qui se portent aujourd'hui mes accusateurs, et qui ne furent pas les derniers à crier anathème sur la République à la tribune même du côté droit. On doit se rappeler que le jour de cette discussion tous les partis se confondirent. Chabert (1) parlait à la tribune du côté droit, et Galvet à la tribune du côté gauche.
Si je suis coupable, je partage ce crime avec toute la France, qui, à cette époque même, voulait la Constitution de 1789, qui l'avait jurée, qui n'a rompu son serment, qui ne nous a déliés du nôtre que par l'insurrection du 10 août et par l'adhésion qu'elle y a donnée.
Mais cette phrase, me dit-on, prouve au moins votre attachement à la Monarchie et votre aversion pour la République... Non ; elle prouve seulement que je respectais mon serment, que je respectais les lois existantes ; elle prouve que je connaissais mieux, républicain dans l'âme, le terrain mouvant sur lequel nous combattions et les moyens d'arriver à la République.
Et c'est en isolant une phrase des circonstances où elle a été prononcée, en la plaçant dans des circonstances entièrement contraires, en mettant à l'écart les motifs de prudence et de républicanisme qui l'avaient dictée ; c'est, en un mot, avec une phrase prononcée en 1792, sous l'ancienne Constitution, qu'on veut prouver que, sous la République, en 1793, j'ai voulu rétablir la royauté ! Quelle logique est plus monstrueuse ?
(1) Il n'y avait pas de député de ce nom à la Législative. Il faut probablement lire Chabot. — Quant à Calvet, il était député de l'Ariège ; on le retrouve, sous l'Empire, censeur du lycée de Toulouse, puis conseiller de préfecture sous la Restauration.
Le rapporteur nous accuse d'avoir favorisé la déchéance, parce que nous voulions un usurpateur, attendu que l'héritier de la couronne était un enfant ; parce que nous voulions d'Orléans ou York... Ailleurs, il dit « qu'on suspendit le roi pour consulter le peuple et arrêter le parti républicain. On n'osa pas, dit-il, proclamer la déchéance, parce qu'on craignait de tout perdre et de renverser le trône ; on gagna du temps ; on espéra qu'une Convention imposerait au parti républicain, et jugerait le roi sans faire le procès à la royauté ». Plus loin, il ajoute : « Selon toute apparence, on voulait parvenir à la déchéance sans compromettre la monarchie ; on voulait une révolution dans la dynastie plutôt que dans la forme du gouvernement, afin de conserver un grand crédit sous un régent ou un usurpateur. »
Quand Saint-Just reproche à l'Assemblée législative de n'avoir pas voulu altérer la forme de la monarchie, il lui reproche de n'avoir pas commis une usurpation ; elle n'avait pas un pareil pouvoir ; elle ne pouvait que préparer en silence le changement qu'elle méditait.
Heureusement les contradictions dont fourmille la fable créée par le rapporteur en écartent le danger : il suffit de les rapprocher, comme je l'ai fait, pour en montrer le ridicule ; car quelle confiance ajouter à un homme qui accuse, tantôt de favoriser, tantôt de rejeter la déchéance, de vouloir tantôt un régent et tantôt un usurpateur, tantôt d'Orléans, tantôt York?
Si le rapporteur avait connu l'histoire de cette époque qu'il a prétendu peindre, il n'aurait pas commis des erreurs aussi grossières.
Dès la fin de juillet, Gensonné, Guadet, Vergniaud, Kersaint, Jean-de-Bry et moi, nous avons proposé à la Commission extraordinaire (1) divers moyens pour para-
(1) La commission des Vingt-et-un.
lyser le trône ; mais nous étions tous unanimes pour rejeter la déchéance, par cela qu'elle conservait la royauté.
Nous étions tous unanimes pour la suspension du roi et la convocation de la Convention, parce que c'était ouvrir à la nation la carrière la plus vaste pour changer la forme du gouvernement.
Si donc, à cette époque, l'on ne prononça pas la déchéance, ce ne fut pas, comme dit Saint-Just, parce qu'on craignait de tout perdre et de renverser le trône, mais parce que, prononcer la déchéance, c'était affermir le trône et proclamer Louis XVII.
Comment ensuite le rapporteur peut-il me faire un crime d'avoir demandé que le roi fût traité avec humanité ? Je ne me rappelle aucunement ce fait ; mais la barbarie serait-elle donc une vertu républicaine?
Ce qui paraît avoir donné lieu à ce conte est sans doute la discussion, renouvelée souvent à la Commission (1), sur le traitement du roi et sur l'hôtel où on le logerait : on proposa, on adopta, on rejeta successivement l'hôtel de Noailles, l'hôtel de la Chancellerie, le Luxembourg, l'Assomption (2) ; Danton lui-même, présent à ces discussions, fut d'avis de choisir l'un de ces hôtels, et offrit même celui de la Justice.
La Commission fut tirée de son embarras par la Commune de Paris, qui demanda qu'on le logeât au Temple, en offrant de se rendre responsable de sa personne. Non, ce n'était pas le roi qu'on respectait dans Louis XVI, c'était l'homme ; et l'Assemblée législative, dirigée alors
(1) Des Vingt-et-un.
(2) L'hôtel de Noailles, comme l'Assomption, était rue Saint- Honoré, et ses jardins allaient jusqu'au Manège (sur lequel on avait construit la salle où siégeait l'Assemblée) ; l'hôtel de la Chancellerie était (et est encore) place Vendôme ; toutes ces résidences, sauf le Luxembourg, étaient proches de l'Assemblée. La Commune proposa et fit adopter le Temple. Chacun des deux partis vainqueurs songeait à garder l'otage sous sa main.
par les patriotes les plus ardents, partagea cette humanité, puisqu'elle vota 500,000 francs pour l'entretien du cidevant roi jusqu'à l'époque de la réunion de la Convention, c'est-à-dire pendant un mois.
Telle était alors mon ardeur à dépouiller le trône de ses appuis que je me hâtai de lui ôter le principal, celui qui avait été sur le point de nous être si funeste dans la journée du 10 août. Je proposai à l'Assemblée législative (1) de licencier les régiments suisses, qui formaient alors dix à douze mille hommes d'excellentes troupes de ligne, par cela seul qu'ils avaient été toujours dévoués plutôt au trône qu'à la nation. Je proposai d'incorporer dans nos armées les hommes qui voudraient suivre la cause de la liberté : certes, c'était une opération bien hardie, bien républicaine, au moment où plus de cent mille soldats étrangers étaient à cinquante lieues de Paris : le succès l'a justifiée en étonnant l'Europe.
Relisez l'Adresse aux puissances étrangères (2), que je prononçai dans le même temps à la tribune de l'Assemblée législative ; vous y trouverez le même caractère d'un homme qui traite les rois avec la fierté d'un Romain : j'y prouvais que la France avait pu suspendre le roi, qu'elle pouvait adopter telle forme de gouvernement qui lui plairait, qu'aucune puissance n'avait le droit de s'immiscer dans ses affaires ; j'annonçais la ferme résolution de la nation de maintenir les changements que ferait la Convention et son indépendance contre les armes de toutes les puissances coalisées.
En vain prétendrait-on qu'en tonnant contre les anarchistes je tendais au rétablissement de la royauté. C'est parce que je suis profondément républicain que j'ai voulu
(1) 20 août 1792.
(2) Projet de déclaration de ï Assemblée nationale aux puissances étrangères, 8 p. in-8°.
MEMOIRES DE BRiSSOT. — T. II. 16
la destruction de l'anarchie et l'établissement de l'ordre. Instituer une bonne gendarmerie, est-ce vouloir ramener le régime des voleurs ?
Je l'ai imprimé, à l'origine même de la République, dans le mois d'octobre (1) : « Trois révolutions étaient nécessaires en France : la première pour renverser le despotisme, la seconde pour anéantir la royauté, la troisième doit abattre l'anarchie. » En effet, l'anarchie, je le répète, est le plus dangereux ennemi du gouvernement républicain. J'ai maudit l'ordre qui soutient le despotisme, Tordre tel que le voulait Lafayette, mais je n'ai cessé de recommander l'ordre qui convient à la démocratie, l'ordre qui renverse les mauvaises lois et défend les bonnes, l'ordre à l'ombre duquel ne refleurissent pas les abus ; enfin, cet ordre militant qui réprime toutes les injustices, et prend fait et cause pour tous les opprimés contre tous les oppresseurs. Voilà l'ordre que je chéris ; celui-là est quelquefois l'insurrection et le contraire de la légalité, lorsque celle-ci se combine avec un système de tyrannie.
Telle est la doctrine que je n'ai cessé de prêcher.
« Respect pour la Convention et pour ses membres, disais-je aux Sociétés populaires ; obéissance aux décrets, même en les censurant ; liberté entière d'opinions, amour du bon ordre, haine des anarchistes, tels sont les caractères que vous devez maintenant revêtir. »
Etait-ce calomnier Paris, que de dire jusqu'à satiété que l'immense majorité en était bonne, qu'elle voulait la loi, la soumission à la Convention ; que de distinguer ses habitants de la poignée de brigands qui infestaient ses murs, qui troublaient la tranquillité, excitaient le tumulte, insultaient à la Convention ?
Etait-ce séparer les départements, que de leur parler
(1) J.-P. Brissot à tous les républicains de France, 24 octobre 1792, 48 p. in-8°.
sans cesse de s'unir en tout à la Convention, de s'attacher à l'unité, à l'indivisibilité de la République, parce que là seulement était le gage de la sûreté comme de la prospérité communes ?
Voilà ce que vous lirez dans tous mes ouvrages, avant et depuis la République ; car, dès avant la République, je m'étais élevé contre le fédéralisme, qu'on m'a reproché quelquefois dans ces derniers temps.
C'était servir la tyrannie que de vouloir, sous prétexte d'un ordre quelconque, comprimer l'élan révolutionnaire, comme tenta de le faire Lafayette ; c'était servir la liberté que s'élever contre les crimes commis en son nom, que de prétendre à faire régner le bon ordre.
C'est dans cet esprit que je me suis récrié contre les massacres de septembre. Le rapporteur ne voit dans ce système que le dessein de déshonorer la révolution du 10 août, de dégoûter de la République ; il nous accuse de ne nous être pas mis entre les assassins et les victimes ; il accuse Petion et Manuel qui jouissaient alors de l'autorité, qui répondaient seuls de l'ordre public et de la vie des citoyens ; il les accuse d'une criminelle indifférence, parce qu'ils ne voulaient pas risquer leur popularité ; il m'accuse d'avoir demandé si Morande était assassiné, Morande mon ennemi et alors dans les prisons ; il prétend qu'au Conseil exécutif, en présence de Danton, j'ai dit : Ils ont oublié Morande !
Il cite Chabot qui a assuré que, le 2 septembre, je m'étais également souvenu de Morande au Comité de surveillance ; trait, disait-il, qui prouve bien que ce tartufe de l'humanité a l'âme des Tibère, des Médicis et des Charles IX.
Si nous nous sommes élevés avec tant de force et tant de constance contre les massacres de septembre, si je n'ai cessé de les dénoncer, si Gensonné a demandé qu'on en
poursuivît les auteurs, si tant de voix se sont élevées de concert, d'un bout de l'Europe à l'autre, contre le décret qui en proclamait l'impunité, ce n'était pas pour flétrir les auteurs de la Révolution du 10 août, ni les Marseillais, ni les Breslois, ni les Parisiens, qui ont renversé la tyrannie, et n'ont pas souillé leurs mains dans le sang des prisonniers ; ce n'était point pour déshonorer cette révolution du 10 août, mais pour la venger ; et on ne le pouvait qu'en séparant les massacres de septembre de l'immortelle révolution du 10 août ; ce n'était point pour calomnier le peuple de Paris, mais bien au contraire pour le justifier, lui que l'on avait accusé d'être le complice de ces exécrables attentats ; c'était pour laver le Gouvernement républicain de cette tache que lui prêtaient les puissances étrangères, afin d'indigner contre nous leurs peuples, afin de rendre à jamais exécrable la Révolution française. Nous leur disions : Ces massacres sont l'ouvrage de quelques brigands ; Paris les abhorre, la France en est indignée, la Convention les punira, et la gloire de la République ne sera pas souillée. Des républicains ne peuvent pas être des cannibales. Lisez, lisez les écrits de ces Anglais, de ces Américains qui ont vanté, qui vantent encore les principes de notre Révolution ; entendez-les, entendez Thomas Paine : il était en Angleterre lors de ces massacres ; il nous a transmis l'affreuse impression qu'ils y firent. Tous les amis de la France, nous disait-il, sont consternés de cet horrible attentat. Jamais, chez aucun peuple libre, on n'a violé les prisons ; une prison est un sanctuaire, un asile sacré.
Nous prouvions notre républicanisme en demandant la punition. Mais vous qui nous accusez, qui accusez Manuel, Petion (1), moi, de ne s'être pas mis entre les
(1) « Je ne puis ici passer sous silence une horrible imposture avancée contre Petion. Le rapporteur l'accuse d'avoir, le 10 août, signé
assassins et les victimes, vous ignorez donc ce qui se passait dans Paris ; vous ignorez donc dans quelles mains résidait le pouvoir suprême ; nous ignorez donc qu'il était dans les mains de la municipalité de Paris, dans les mains de ce Comité de surveillance accusé d'être le directeur de ces massacres ; vous ignorez donc que l'Assemblée législative n'avait aucun pouvoir, que ses ordres, ses décrets étaient foulés aux pieds ; que douze députés, envoyés pour arrêter l'effusion du sang, furent repoussés, insultés, obligés d'abandonner ces malheureuses victimes pour ne pas partager leur sort ; vous ignorez donc que Dusaulx, ce vénérable vieillard, mis sur la liste des proscrits, courut les plus grands dangers ; vous ignorez que Manuel, à qui vous prêtez de vouloir conserver sa popularité aux dépens de son devoir, que Manuel affronta les piques, les baïonnettes, les poignards pour faire entendre la voix de l'humanité et de la loi ; qu'il fut arraché à ce saint ministère par des mains ensanglantées ; que, de retour à la Commune, il fit, les larmes aux yeux, le rapport de cette horrible boucherie, et que, malgré sa douleur, on passa à l'ordre du jour ; vous ignorez donc que, depuis la révolution du 10 août, Petion était entièrement paralysé par le Comité de surveillance, que tout se faisait sans lui, malgré lui ; que vingt fois il fit des réquisitions au commandant de la garde nationale ; vous ignorez donc que Roland, comme ministre de l'Intérieur, réitéra ces réquisitions, les imprima, les placarda, et toujours aussi inutilement ; vous ignorez donc qu'indigné de voir ces ma-
l'ordre de tirer sur le peuple. Jamais cet ordre n'a existé. Petion fut sur le point d'être assassiné au château dans la nuit du 9 au 10 août ; il n'en fut sauvé que par un décret du Corps législatif qui l'arracha du château. C'est en mémoire de cet événement que le peuple plaça, le 1er septembre, au-dessus de la grille du château, cette inscription : Nuit du 10 août. — Ici le maire eût été assassiné, si un décret du Corps législatif ne l'eût sauvé. » (Note de Brissol).
nœuvres se continuer paisiblement, Petion se transporta seul, un jour, à la Force (1) ; que là, au milieu des bourreaux, à côté de piles de cadavres, il fit à l'étrange jury qui expédiait les prétendus coupables, à l'officier municipal qui les condamnait (2), les plus sanglants reproches sur ces exécutions ; qu'il les somma de se retirer, au nom de la loi ; qu'ils lui obéirent ; qu'ensuite il requit le commandant d'envoyer une force suffisante ; mais que, la force ne paraissant pas, les massacres recommencèrent. Vous ignorez donc enfin que moi, comme président de la Commission extraordinaire, je ne cessais de prier, de conjurer, supplier Danton, ministre de la Justice et toutpuissant, Santerre, commandant de la force armée, de prendre tous les moyens pour arrêter ces crimes qui déshonoraient la Révolution et répandaient une consternation générale : Danton était sourd, inflexible ; Santerre promettait toujours et ne tenait jamais aucune promesse.
Eh ! que pouvait faire de plus cette Commission extraordinaire environnée des soupçons les plus atroces, dénoncée par la Commune de Paris comme un repaire de contre-révolution ? Que pouvait cette Commission ? sinon proposer des mesures rigoureuses à l'Assemblée législative? Mais aucune n'était adoptée, ou celles qui l'étaient s'anéantirent bientôt par la révocation (3).
La source de ces horreurs était dans la municipalité et dans le Comité de surveillance ; elle en proposait la cessation, et on les maintenait.
Que pouvais-je faire, moi surtout, moi calomnié, dénoncé alors avec un acharnement incroyable, moi contre qui le
(1) Le 6 septembre.
(2) C'était Monneuse. (Mortimer-Ternaux, Hist. de la Terreur, t. III, p. 266).
(3) La Commission extraordinaire paraît n'avoir pas duré au delà du milieu de septembre 1792. C'est là ce que Brissot entend sans doute par « révocation ».
Comité de surveillance eut l'audace de décréter un mandat d'arrêt le jour même du 2 septembre ; mandat réduit ensuite à un simple examen de papiers, où l'on espérait sans doute trouver quelques preuves qui pussent justifier aussi ma mort?... Des preuves! il n'y en avait pas ; mais cette recherche aurait certainement tourné à mon désavantage, si mes opinions avaient offert dans ce moment le canevas, d'une marche importune.
J'en atteste tous les membres de la Commission extraordinaire ; j'en atteste Guyton-Morveau, qui ne sera pas suspect à mes ennemis; j'en atteste le ciel : les plus cruelles angoisses déchiraient alors mon âme, et j'employai tout pour arrêter ces massacres, comme celui des prisonniers d'Orléans.
Et c'est moi qu'on vient accuser d'avoir, avec une froideur barbare, demandé si Morande était aussi assassiné !...
Citoyens, écoutez, et vous allez voir avec quel art la calomnie, la vengeance dénaturent les propos les plus simples ; la conversation dont il va être question date d'un temps trop éloigné pour que je puisse en répéter les propres paroles ; mais je suis bien sûr d'en rapporter le sens et la substance. Au moins, je signerai cette déposition un pied dans la tombe.
Déchiré de la continuation de ces massacres, j'étais allé, au nom de la Commission, chez le ministre de la Justice, pour l'engager à prendre des mesures vigoureuses ; il me répondit que cela était impossible, que cette exécution était nécessaire pour apaiser le peuple de Paris, las de voir impunis les conspirateurs qui étaient la cause des calamités actuelles... « Mais comment êtes-vous sûr, lui dis-je, que les conspirateurs seuls périront, que des hommes innocents ne seront pas immolés?... — C'est un sacrifice indispensable, repartit le ministre : d'ailleurs le peuple ne se trompe pas... Vox populi, vox Dei, c'est l'adage le plus vrai et le plus républicain que je connaisse. —
Dites le plus anarchique, » répliquai-je. Danton me lança un regard foudroyant, et je me tus, bien convaincu que je ne faisais qu'irriter cette soif du sang qui semblait alors le dévorer.
Un dernier trait peindra ce Brissot, que le rapport présente comme un homme sanguinaire. Morande n'était pas le seul de mes ennemis emprisonnés ; il en était d'autres, et je citerai Delessart, décrété d'accusation sur mes conclusions ; Delessart qui, à la suite de débats avec moi,
avait répandu des libelles pour me déchirer Eh bien !
j'atteste ici les membres de la Commission extraordinaire, j'atteste les quarante-huit présidents de sections, et les commandants des deux bataillons qui se rendaient aux deux conférences proposées par la Commission extraordinaire pour empêcher le massacre des prisonniers d'Orléans, dont on nous menaçait chaque jour : que d'efforts ne fis-je pas pour les engager à protéger ces prisonniers, s'ils arrivaient à Paris, si le décret de l'Assemblée législative que je transmis à Versailles n'était pas respecté i avec quel zèle ne se prêtaient -ils pas aux mesures proposées, ces présidents, ces commandants, qui m'attestaient qu'ils n'avaient reçu aucune réquisition de l'infernal Santerre pour se porter aux prisons dans ces jours lugubres de septembre ! Avec quel zèle ils arrêtaient que chaque section détacherait une force armée pour aller au-devant des prisonniers, que chacune prendrait un prisonnier sous sa garde ! Les ordonnateurs de ces massacres rendirent toutes ces précautions vaines, mais j'ai au moins la douce consolation -de pouvoir descendre dans ma conscience, et d'y trouver un témoignage honorable pour mon humanité....
Moi, me réjouir de l'assassinat de mes ennemis ! je ne me suis pas même surpris le désir de les voir mourir légalement ; j'ai souvent au contraire désiré qu'ils changeassent de conduite et de principes ; à ce prix, j'aurais tout oublié, j'aurais pardonné à Morande même.
C'est peut-être un défaut en révolution, mais j'ai toujours eu en horreur les massacres, et même la peine de mort infligée froidement aux coupables ; et c'est ce sentiment, autant que des idées politiques, qui m'engagea à soutenir dans ma Théorie des lois criminelles, publiée en 1782, la nécessité de proscrire la peine de mort.
0 vous, qui me reprochez de jouer la douceur et les simples affections de la nature, vous ne m'avez jamais lu, vous ne m'avez jamais connu, vous n'avez jamais interrogé mes amis!... Un bon mari, un bon père, un bon ami, un bon citoyen ne joue point la nature, on est comédien trois heures, on ne l'est pas toute la vie et dans son domestique.
Saint- Just prétend qu'on a tout tenté pour empêcher qu'on ne donnât une forme de gouvernement à la République et pour tout embrouiller. Pour le prouver, il s'appuie sur le silence qu'on a gardé, dans le Conseil et au Comité diplomatique, sur les propositions de paix faites le 24 octobre à Kellermann par Kalkreuth (1). Quelquesuns des détenus, dit-il, qui dominaient dans le Comité diplomatique et dans le Conseil, par le moyen de Roland, ne voulurent point de la paix... Saint-Just me désigne ensuite comme un de ces hommes qui ne voulaient point la paix au 24 octobre.
Je ferai observer d'abord qu'à cette époque il n'y avait point de Comité diplomatique, que la Commission extraordinaire le remplaçait ; qu'elle était composée de vingt-un membres, et le plus souvent entourée de cent spectateurs, en sorte qu'il était difficile de rien cacher de ce qui s'y passait. Les paquets y étaient décachetés
(1) Voir au Moniteur (XIV, 514, 567) le compte rendu des conférences qui eurent lieu les 8 et 11 octobre entre Kalkreuth et le duc de Brunswick, et d'autre part les délégués de Dumouriez, Dillon et Galbaud. Mais ici il s'agit de négociations un peu postérieures entre Kalkreuth et Kellermann.
par le premier membre présent, et communiqués à l'Assemblée.
J'ignore s'il a été fait des propositions de paix à Kellermann par Kalkreuth ; si Kellermann le dit, nous devons le croire; mais je déclare que c'est la première fois que j'en entends parler.
Je sais, et toute la France aussi, que Dumouriez reçut de semblables propositions de la part du roi de Prusse. Dumouriez communiqua ces ouvertures au Conseil, et l'on doit se rappeler la réponse énergique que lui dicta le Conseil, réponse applaudie par l'Assemblée et par toute la France : Nous traiterons quand vous aurez évacué le territoire de la République.
Maintenant, je ne puis pas concevoir comment on avait tu les propositions faites à Kellermann, lorsqu'on s'occupait de celles faites à Dumouriez ; peut-être le Conseil a-t-il voulu laisser suivre cette négociation à Dumouriez seul. Mais tous ces faits me sont étrangers, le Conseil ne communiquait pas tous ses secrets à la Commission ; et nous accuser de dominer le Conseil par Roland, c'est ignorer que Roland est l'homme du monde le moins facile à dominer, que Roland ne se mêlait point de la politique étrangère, et que Roland n'avait aucune influence dans le Conseil ; j'en atteste à cet égard Danton, qui allait encore au Conseil à cette époque, et qui pourrait rendre sur ces faits un meilleur compte que moi.
Nous n'avions tous, à la Commission comme au Conseil, qu'un seul système bien simple : faire la paix avec tous, s'il était possible de prouver qu'elle se conciliait avec la sûreté et l'indépendance de la République. Si on ne pouvait faire la paix avec l'Autriche, détacher de son alliance le roi de Prusse. C'était le point auquel le Conseil et Dumouriez s'étaient attachés ; mais il a paru que ce prince, en multipliant les propositions de paix par Brunswick,
Kalkreuth, Lucchesini, etc., n'a cherché qu'à jouer le ministre français, pour se tirer de l'abîme où l'avait précipité son imprudente ténacité.
C'est pour affermir la Monarchie, alors détruite et remplacée par la République, que, suivant le rapporteur, j'ai rejeté ces propositions de paix du 24 octobre, dont je n'ai jamais entendu parler, et qu'assurément il n'eût pas été en mon pouvoir de rejeter ; c'était pour l'affermir que, suivant lui, j'avais proposé la guerre contre l'Autriche en 1791, tandis que cette guerre même a été la cause de la destruction de la monarchie ; car elle a, comme je l'avais prédit, amené de grandes trahisons ; les trahisons ont produit l'insurrection du 10 août, qui a renversé le trône, et la Cour le sentit si bien qu'elle s'opposa à cette guerre avec l'opiniâtreté la plus vive.
Au surplus, puisqu'on ne cesse de me reprocher d'avoir été l'auteur de cette guerre, je ne dois pas cesser de répéter qu'elle a été forcée, puisque l'Empereur et ses Electeurs bravèrent ouvertement la France, en soutenant les rebelles contre nous.
Je dois le répéter : je n'ai eu aucune part à l'invasion de la Belgique, comme me le reproche Lindet, puisqu'elle a été décidée par le Conseil exécutif, de concert avec Dumouriez ; au surplus, cette expédition était une suite naturelle de la guerre qu'on faisait à l'Empereur, et, si elle n'eût pas été tentée, on aurait dû justement accuser le Conseil exécutif.
Je dois rappeler encore à Lindet que je n'ai eu aucune part à l'ouverture de l'Escaut, ordonnée par le Conseil exécutif ; que je ne l'ai apprise, comme l'Assemblée, que par une notification du Conseil, et qu'enfin l'Assemblée l'a approuvée par un décret.
Je dois répéter que les motifs de cette guerre parurent si longtemps frappants, que l'Assemblée législative la
proclama sans vouloir entendre aucun rapport, aucun discours.
C'est encore pour affermir ou pour conserver la monarchie, suivant le rapporteur, que fut proposé l'appel au peuple, que je menaçai la Convention des armes de l'Angleterre et de l'Espagne ; si la Convention, dit Saint- Just, avait pu se laisser influencer par la terreur dans ces jugements, la même nécessité ne pouvait-elle pas ensuite vous contraindre à conserver la monarchie ?
Comment le rapporteur a-t-il pu oublier les motifs respectables qui dictèrent l'appel au peuple ? comment a-t-il oublié que les uns le voulurent, que d'autres le demandèrent encore, parce qu'ils voyaient dans ce jugement du peuple le seul moyen de mettre fin aux dissensions, soit que le peuple eût ou n'eût pas condamné à mort ; parce qu'il leur semblait aussi couvrir ce qu'il y avait d'irrégulier dans cette procédure ? La Convention réunissait tant de caractères distincts, d'accusateurs, de juges, de jurés en même temps, que c'était rendre hommage à la souveraineté du peuple, dans une cause à laquelle était si fortement attaché l'intérêt national. Comment Saint- Just a-t-il oublié les motifs politiques que je développai ? Non, ce n'était pas pour affermir la monarchie, c'était pour faire prononcer solennellement la nation contre elle, que j'invoquai l'appel au peuple. C'était pour affermir la République, en lui épargnant de nouveaux ennemis, en lui épargnant les calamités d'une guerre inattendue, calamités qu'elle éprouve aujourd'hui. Je prouvai que le roi d'Angleterre, qui devait vouloir la guerre contre la France, parce qu'il exécrait et redoutait nos principes, ne pouvait la faire tant que la nation anglaise les respecterait. Je prouvai qu'ayant absolument besoin du vœu national pour cette guerre, il faisait tous ses efforts pour l'obtenir ; que, dans ce but, il avait déjà
essayé d'aliéner son peuple de la France, par le tableau repoussant des massacres du 2 septembre ; que cette manœuvre avait ébranlé les Anglais ; que, attachés superstitieusement à la royauté constitutionnelle, parce qu'ils croyaient y voir le gage de leur prospérité actuelle, ils n'envisageaient qu'avec douleur, et peut-être indignation, la condamnation du ci-devant roi ; qu'il serait facile de leur persuader que cette condamnation était l'ouvrage d'une poignée de factieux qui dominaient, et conséquemment de les faire déclarer contre la France. Je prouvai que l'unique moyen de parer ce coup de la politique anglaise était de faire ratifier par le peuple français le jugement du ci-devant roi ; que si ce jugement était sévère, la nation anglaise le respecterait, parce qu'elle y verrait le vœu national, parce qu'elle serait convaincue d'ailleurs que la nation déploierait tous ses efforts pour soutenir son jugement.
Je prouvai que, quoique des républicains ne dussent jamais compter leurs .ennemis, quoique nous eussions des ressources immenses, cependant il était de notre intérêt de ne pas nous attirer toute l'Europe sur les bras. Je prouvai enfin que, si la France ne devait pas redouter la coalition des rois, elle devait craindre celle des nations, elle devait empêcher qu'on ne nationalisât la guerre.
Je prédis que, du moment où le jugement à mort sans appel serait rendu, les puissances anglaise et espagnole se déclareraient contre nous. L'effet a suivi ma prédiction. Nos ambassadeurs, nos concitoyens ont été chassés d'Angleterre et de Madrid, nos grains arrêtés, etc. Quoique nous ayons, en apparence, les premiers déclaré la guerre, elle l'était d'avance par la conduite tenue par les cabinets de Londres et de Madrid à l'occasion de la mort du cidevant roi ; et puisqu'on ne cesse de m'accuser d'avoir fait déclarer cette guerre à l'Angleterre, parce que j'ai
fait le rapport, je dois répéter pour la dernière fois qu'elle a été déclarée par le jugement de Louis XVI, puisque les outrages les plus sanglants m'ont été faits ensuite par la Cour d'Angleterre ; je dois répéter que cette guerre a été forcée et qu'il a paru au Comité qu'il valait mieux prévenir que de se laisser attaquer, puisque Dumouriez répondait de la conquête de la Hollande ; je dois rappeler que le ministre de la Marine nous assura qu'il y aurait, au mois de mars, 36 vaisseaux de ligne et plus de 40 frégates ; je dois répéter que, dans mon rapport, je n'ai été que l'organe du Comité, comme Barère l'a dit depuis, pour la déclaration de guerre à l'Espagne ; je dois répéter aussi, en répondant à Lindet, que le ministre de la Guerre n'avait cessé de nous déclarer qu'il y avait, sur les frontières d'Espagne, une armée de 30.000 hommes et les munitions nécessaires.
Maintenant, je le demande à tout homme de bonne foi, quel parti affermissait le plus la République naissante, ou de celui qui lui créait une guerre générale avec toute l'Europe, ou de celui qui voulait l'éviter? Quel parti pouvait ramener plutôt la monarchie, ou de celui qui allait jeter son pays dans les calamités interminables (et ce sont ces calamités qui font ordinairement regretter et renaître le despotisme), ou de celui qui voulait donner à la République le temps de se consolider ?
Non que je veuille prétendre ici que ceux qui votèrent contre l'appel au peuple eussent l'intention de ramener la Monarchie; loin de moi de pareils soupçons! Mais je soutiens que l'adoption de cette opinion conduisait plutôt que l'autre à ce but monarchique; mais je soutiens que mes adversaires ont été pour la plupart à leur insu les instruments de l'étranger, dont les agents, bien convaincus que la liberté ne pouvait se perdre que par des exagérations, les ont poussés sans cesse vers des mesures violentes
qu'on décorait du nom de révolutionnaires. C'est le Comité secret des étrangers (1) qui a causé tous nos malheurs, semé les soupçons et les calomnies partout, divisé les patriotes, qui les a exaspérés les uns contre les autres, qui, en un mot, a fait de la défiance, palladium de la liberté, l'arme la plus terrible contre elle.
Eh ! n'est-ce pas là l'esprit qui a dirigé le rapporteur ? Là où il peut, par quelques sophismes métaphysiques, par quelque antithèse brillante, travestir l'intention la plus pure, l'opinion la plus droite, il sacrifie sa conscience au plaisir de briller. Là où la calomnie est trop évidente, il recourt à la réticence qui fait supposer encore plus, ou à l'insinuation qui ne peut compromettre l'accusateur. Ainsi, n'osant pas ressusciter contre moi ces calomnies atroces tant de fois répétées que j'étais soudoyé par l'Angleterre, convaincu qu'il était trop facile de repousser ces calomnies et trop absurde de faire soudoyer un Français par une puissance qu'il a sans cesse combattue, par un ministre qu'il a sans cesse attaqué, il laisse tomber avec dédain cette phrase : « Je ne m'étendrai pas pour accuser Brissot d'avoir été d'intelligence avec V Angleterre, peu vous importe, il n'est ni un Cromwell, ni un Mazarin. »
Ainsi, ce n'est pas parce que cette intelligence est une fausseté que le rapporteur se tait, mais parce qu'elle serait peu dangereuse pour la France ; mais parce que l'accusé n'est ni un Cromwell, ni un Mazarin ; ainsi, le rapporteur suppose le crime, mais il glisse dessus par mépris ! c'est-àdire qu'il couvre son adversaire d'un double opprobre. Est-il une scélératesse plus perfide? Mais, ou je suis coupable de cette intelligence, ou je ne le suis pas ; si je le suis,
(1) Brissot semble viser ici ces agitateurs étrangers, Guzman, Pereira, Proly, les frères Frey, qu'on trouve mêlés, avec Cloots, à toutes les menées anarchistes de 1793.
osez l'articuler, osez montrer les preuves, je vous en défie ; si je ne le suis pas, pourquoi laisser même le fait en doute ? Ce doute n'est-il pas un outrage ? Eh ! qu'importe que j'aie ou non les talents de Cromwell ou de Mazarin ! le talent n'est rien quand il s'agit de punir le crime. Le crime doit être puni dans Richard comme dans Olivier Cromwell.
Ce n'est pas avec l'Angleterre seule que le rapporteur a l'air de me prêter des intelligences, il m'en suppose encore avec les Etats-Unis d'Amérique ; il suppose que j'ai voulu y étendre mon influence, et quelle preuve en donne-t-il ? C'est que j'ai fait nommer mon beau-frère (1) vice-consul à Philadelphie.
C'est-à-dire que les républicains d'Amérique, qui ont voué une haine si profonde à la royauté, qui ont vu avec tant d'enthousiasme s'élever la République française, pourront être entraînés à contribuer au rétablissement de la Monarchie française ! C'est-à-dire que, pour opérer ce miracle, il suffisait de créer un vice-consul français qui pourrait tout à coup faire oublier leurs principes aux Washington, aux Adams, aux Jefferson, et aux quatre ou cinq millions de républicains qui couvrent les dix-neuf états d'Amérique ! Quel misérable levier pour cette masse ! Quel comble d'absurdité !
Mon beau-frère est un républicain par principe, par mœurs, qui ne s'est fixé dans les Etats-Unis que par haine pour les gouvernements monarchiques. Il a quitté sa charrue pour le vice-consulat : c'est un sacrifice qu'il a fait. Si le Conseil l'a nommé, c'est que nul Français, résidant en Amérique (et cette résidence était précieuse dans un moment où nous avions un besoin pressant des
(1) François Dupont.
décrets (1) de ce pays), n'avait plus de titres que lui, plus de moyens d'être utile à sa patrie ; c'est qu'à la théorie et à la pratique du commerce, à des connaissances étendues, immenses, recueillies sur des rivages lointains, il joignait celle de plusieurs langues étrangères, celle des Etats- Unis et de l'Amérique ; il alliait l'estime de ces habitants et ces mœurs austères, qui sont la preuve la plus sûre d'un républicanisme éprouvé. Au surplus, que l'injustice le frappe et le punisse du lien qui l'unit à moi, elle frappera plutôt la patrie que lui ; il reprendra la charrue avec plus de plaisir qu'il ne l'a quittée.
L'accusation du rapporteur, sur ce chef, a étrangement varié. Il avait articulé, en lisant son rapport, que j'avais placé le fils de Dupont de Nemours et Genest, mon ami, comme ambassadeurs en Amérique. (Voir les Nouvelles politiques (2) du 9 juillet). Depuis, il a corrigé son thème parce que probablement quelqu'un mieux instruit lui aura appris que j'étais l'ennemi, et non l'ami de Dupont de Nemours, qui m'a constamment calomnié devant l'Assemblée législative, et que le fils avait perdu sa place en Amérique (3). A l'égard de Genest (4), c'est son mérite seul
(1) Décrets n'a pas de sens. Je crois qu'il faudrait lire récoltes ou grains. Déjà Camille Desmoulins avait dit, dans son Histoire des Brissotins (éd. Claretie, I, 331), qui parut quelques jours avant le 31 mai : « Comment ne serions-nous pas affamés ? comment nous viendrait-il des grains d'Amérique ? qui est-ce qui est consul général de France? C'est le beau-frère de Brissot.... »
Il faut noter ici que Camille Desmoulins transforme en consul général de France aux Etats-Unis un simple vice-consul à Philadelphie. C'est ainsi que les partis écrivent l'histoire.
(2) Il y a publiques dans le texte de Montrol, mais aucun journal de ce nom n'existait, et c'est bien dans les Nouvelles politiques du 9 juillet qu'on trouve un résumé du rapport de Saint- Just énonçant ces articulations.
(3) Victor Dupont, fils de Dupont de Nemours ; voir sur lui Fr. Masson, le Département des Affaires étrangères, p. 333-334.
(4) Edmond-Charles Genest était le frère de Mme Campan. Chargé d'affaires en Russie en 1789, rappelé en juillet 1792, il fut envoyé en décembre 1792 (v. Moniteur du 23), comme ministre de France
qui l'a recommandé au ministre Lebrun ; il avait donné des preuves de son patriotisme à la cour de Russie. La Convention, à qui sa nomination fut notifiée (1), la vit avec plaisir, et les Américains lui ont rendu justice en l'accueillant avec une distinction flatteuse pour la République (2).
En nous accusant d'avoir voulu rétablir la Monarchie, il était présumable que le rapporteur n'oublierait pas la trahison de Dumouriez. Aussi n'a-t-il pas manqué de réchauffer la fable de notre complicité avec ce traître, et il l'appuie en tirant de la fange toutes les calomnies cent fois débitées à la tribune et dans les papiers publics, et cent fois pulvérisées.
Il rappelle que Dumouriez se déclara pour le jeune d'Orléans contre le fils du tyran mort ; et, d'un autre côté, il est obligé de convenir que les prétendus amis de Dumouriez demandèrent avec ardeur l'expulsion de tous les Bourbons. Comment donc pouvaient-ils participer aux projets de mettre d'Orléans sur le trône?
Le rapporteur croit sauver cette contradiction en disant qu'on ne demandait cette expulsion que par semblant, que pour se donner un air de popularité. Et la popularité, au moins à Paris, était pour les Bourbons. Elle était même pour eux dans quelques cités ! Mais comment, par semblant, nuit-on soi-même à ses projets? Comment, par semblant, rend-on odieux les hommes qu'on veut faire aimer? Comment, par semblant, proscrit-on réellement ceux qu'on veut faire régner ?
Certes, s'il y a eu des complices de la trahison de Du-
aux Etats-Unis. M. Fr. Masson, dans l'ouvrage cité plus haut, est très dur pour lui. On trouvera dans le livre de M. Moncure Gonway sur Thomas Paine un appendice fort intéressant sur Genest et sur ses rapports avec Brissot en 1792.
(1) Séance du 21 décembre.
(2) Voir Moniteur du 13 juillet 1793.
mouriez, ce ne sont pas ceux qui voulaient la République et point de Roi, ce ne sont pas ceux qui demandèrent l'expulsion de la famille qu'il voulait porter sur le trône.
Le rapporteur soutient qu'ils étaient liés avec Dumouriez par un traité secret, que je m'étais raccommodé avec lui. Qu'il montre donc, qu'il prouve ce traité ! A-t-il oublié les réponses victorieuses données à la tribune par Vergniaud et par Guadet ? A-t-il oublié ce que j'ai dit, ce que j'ai imprimé sur Dumouriez? Moi, lié par composition avec lui ! moi qui, lors de son premier ministère, lui avais fait une de ces plaies qui ne se ferment jamais ! moi, qui l'avais dénoncé au public ! moi, qui depuis n'avais eu avec lui ni correspondance ni relation particulière (1) 1
Mais où se formèrent les plans de trahison, de conjuration pour rétablir la royauté ? Dans des conciliabules, dit Saint- Just : il y en avait chez Petion, chez Valazé, à Saint-Cloud. Là, l'intrigue, ajoute-t-il, avait remplacé la Cour: Madame Brissot logeait au palais de la ci-devant reine, et recevait souvent la plupart des détenus.
Je ne parlerai ni des prétendus conciliabules chez Petion, ni de la réunion chez Valazé (2), où je n'assistai que deux ou trois fois, où je n'entendis que des discussions politiques ; mais j'affirme que le conciliabule tenu chez ma femme est une imposture sciemment avancée ; ici, je dois entrer dans des détails minutieux.
Ma femme, mère de trois enfants, concentrée depuis dix ans dans la retraite la plus impénétrable, étrangère au monde, parce qu'elle s'était vouée exclusivement à
(1) Ici, Brissot n'est pas sincère. On trouvera, à la Correspondance, trois lettres de lui à Dumouriez, de novembre et décembre 1792. La vérité est que, après le 10 août, Brissot, Roland et tout leur parti s'étaient réconciliés avec Dumouriez, pour garder son armée à la République.
(2) Valazé demeurait rue d'Orléans-Saint-Honoré, n° 19. — Voir, sur les réunions qui se tenaient chez lui, Aulard, Histoire politique, p. 389-390.
l'éducation de ses enfants, ma femme avait l'habitude de passer chaque année l'été à la campagne ; ses enfants y respiraient un meilleur air, y fortifiaient leur santé, et loin du tumulte et des exemples dangereux pouvaient s'éduquer plus aisément. Elle avait abandonné une très petite maison qu'elle occupait l'année dernière, incertaine où elle porterait ses pas ; elle fut tirée de cet embarras par le citoyen Bousquet, beau-frère de Guadet, et régisseur de Saint-Cloud (1); il lui offrit, moyennant 200 francs par an, deux pièces dans l'ancien logement d'un des concierges du château ; ma femme accepta : elle y trouvait deux avantages, excellent air et voisinage d'un ami. A peine était-elle installée dans ce réduit que la calomnie qui m'environnait de ses espions répandit le bruit qu'elle occupait le palais de la ci-devant reine. Je me dérobais une fois la semaine, pour aller auprès de mes enfants ; là seulement je goûtais le bonheur ; Guadet quelquefois m'accompagnait, il allait voir sa sœur ; on nous envia cette douce consolation, on prétendit qu'il se tenait des conciliabules à Saint-Cloud ; on alla plus loin, on imprima qu'il s'y faisait des dépôts d'armes, et on proposa sérieusement à la municipalité d'envoyer faire le siège du château. Aussitôt que ces bruits devinrent publics, je renonçai à mes promenades solitaires, j'engageai ma femme à se loger ailleurs ; elle le fit, et loua deux très petites chambres dans la maison d'un peintre (2) ; c'est là que, lors de mon arrestation, la municipalité de Saint-Cloud s'est transportée pour faire la visite de mes papiers.
Voilà l'exacte vérité, j'en atteste les officiers municipaux de Saint-Cloud, les invalides qui gardent le château,
(1) Lisez : Robert Bouquey. Guadet et lui avaient épousé les deux sœurs. C'est Mme Bouquey qui abrita chez elle, à Saint-Emilion, d'octobre 1793 à juin 1794, les Girondins proscrits.
(2) Cf. Mém. de Mme Roland, I, 302.
les personnes qui fréquentaient journellement la maison du régisseur ; qu'ils disent si ma femme ne vivait pas dans la retraite la plus profonde, dans la simplicité la plus étroite ; on parle de son faste, et elle n'avait pas même de domestique. Une femme à la journée faisait son ménage, c'était de ses mains qu'elle préparait ses repas et les aliments de ses enfants. Des conciliabules chez une femme ! lorsqu'elle ne voyait que son mari, et qu'à peine elle le voyait dix ou douze heures par semaine ! ma femme intrigante en politique ! lorsque depuis dix ans elle a renoncé à toute espèce d'études et de conversations politiques pour se consacrer entièrement à l'éducation de ses enfants !
Ainsi, calomniateurs impudents, ce n'est pas assez de m'avoir environné de persécutions, de semer mon chemin de tisons ardents, de fers tranchants, il fallait encore me persécuter, me déchirer dans ce que j'ai de plus cher, dans mon unique consolation ! il fallait violer l'enceinte de mon domestique, et livrer ma femme à vos traits empoisonnés ! il fallait appesantir mon nom sur sa tête, ce nom que vous avez su rendre si odieux, ce nom qui est devenu un titre de proscription, ce nom fatal à quiconque le porte ! Il fallait voir l'inquisition fondre à chaque instant dans une maison habitée par moi ou par les miens !
Tel a été l'effet de cette affreuse persécution, que ma femme, mes enfants, obligés, quoique malades, quoique souffrants, d'errer de pays en pays, d'auberge en auberge, pendant que je languissais dans les prisons, n'ont pu trouver de quoi reposer leur tête qu'en déguisant ce nom dont ils devaient s'honorer ; car enfin c'est le nom d'un républicain qui a rendu quelques services à la liberté, c'est le nom d'un honnête homme.
Enfin, pour dernière preuve de ma participation à la conjuration des Trente-deux, on allègue ma fuite lors du
décret d'arrestation... « Brissot, dit le rapporteur, fuyait en Suisse sous un faux nom, avec un étranger; un Espagnol appelé Marchena se rendait à Moulins près de lui. Cet Espagnol avait, dit-on, intrigué dans les provinces. »
Oui, j'ai fui ; mais ce n'était pas pour conspirer en faveur de la royauté que j'abhorre, pour conspirer contre la République une et indivisible, sans laquelle je ne crois pas que le Gouvernement républicain puisse exister en France. J'ai fui parce que j'étais convaincu que la Convention n'était pas libre lorsqu'elle avait rendu le décret d'arrestation, parce que les débats, les témoignages des députés non suspects, puisqu'ils sont parmi mes adversaires (1), m'avaient appris que ce décret avait été arraché par les baïonnettes. J'ai fui parce que j'ai craint que la furie qui avait violé la liberté de la Convention ne portât ses excès plus loin, n'exécutât un massacre qui aurait infailliblement amené la guerre civile. J'ai fui, je n'ai pas obéi au décret parce que mon devoir me paraissait tracé dans la Déclaration des droits, parce que cette Déclaration m'ordonnait de résister à l'oppression.
Oui, j'ai fui sous un faux nom (2) ; mais la violence qui rendait le mien si dangereux ne légitimait-elle pas un tel emprunt ? J'ai fui, non pour aller au dehors conspirer contre mon pays, mais pour dérober ma tête à l'injustice. J'ai fui, non pas avec un étranger, comme le suppose le rapporteur, mais avec un agent du pouvoir exécutif, avec un ami qui n'a pas voulu me quitter jusqu'à ce que je fusse en sûreté, qui s'est sacrifié généreusement pour moi, avec le citoyen Souque (3), qui a fait ses preuves de patriotisme. En fuyant, j'ai déclaré que la Convention
(1) Delacroix, l'ami de Danton, avait protesté par deux fois, dans la séance du 2 juin, contre l'oppression de l'Assemblée par les sections en armes.
(2) Celui d'Alexandre Ramus, négociant à Neufchâtel. Cf. p. 221.
(3) Joseph Souque. — Voir des détails sur lui, p. 220.
n'était pas libre ; mais, en même temps, je n'ai cessé de dire et de répéter qu'elle était toujours le centre autour duquel les départements devaient se ranger, et j'ai soutenu constamment le grand principe de l'unité et l'indivisibilité de la République.
Tel est le langage que j'ai tenu partout où j'ai porté mes pas, et surtout à Moulins (1) ; j'en atteste les officiers municipaux, les administrateurs du Département, qui venaient me voir. On m'a accusé d'avoir voulu séduire le District de Gannat, de lui avoir dicté la démarche qu'il a faite en ma faveur. Moi, chercher à séduire un bourg de cent feux, lorsque je n'écrivais pas même aux départements qui prirent la défense des trente-deux députés ! moi qui, tenu au secret le plus rigoureux, n'avais de communication qu'avec trois ou quatre officiers municipaux, et ne pouvais écrire une lettre qui ne fût lue par eux ! Cette histoire de Gannat, qui a seule fondé le décret d'accusation rendu contre moi, doit être racontée. Un administrateur du département de l'Allier, le citoyen Lescombes (2), que je ne connaissais pas, se présenta à l'auberge où j'étais détenu. J'étais alors avec le citoyen Germaye (3), officier municipal, et le citoyen Souque ; le citoyen Lescombes arrivait de Gannat ; il m'apprend l'intérêt que le District prend à mon sort, me lit une copie de l'adresse qu'il avait envoyée au Département, et qu'il avait remise lui-même. Il y était dit que le décret rendu contre les députés était un attentat à la souveraineté nationale ; me retenir en vertu de ce décret, c'était s'associer à cet attentat ; la demande de ma mise en liberté était la conséquence de cette assertion. Cette adresse me parut être dans des termes convenables. Depuis on a parlé d'une lettre dans laquelle le District de Gannat
(1) Voir le morceau précédent, Mon Voyage.
(2) Il faut lire : Descombes.
(3) Il faut lire probablement : Jémois.
aurait menacé de se porter en armes sur Moulins, si on ne me relâchait pas ; je n'ai jamais vu cette lettre. Je remerciai le citoyen Lescombes de l'intérêt que me témoignait Gannat ; il me parut désirer une réponse par écrit. Je la fis, sans soupçonner le parti qu'on pourrait en tirer ; car cet homme que l'on peint si fin, qui, suivant le rapporteur, apprécie tous les cœurs, tous les esprits, tous les intérêts, séduit tout le monde, cet homme se laisse au contraire toujours séduire par ses affections, par son premier mouvement, par tous ceux qui lui parlent, par un enfant. Ah ! Roland et Petion le connaissaient mieux cet homme, lorsqu'ils le peignaient comme trop confiant pour être chef de parti. Mais on a besoin de m'attribuer une excessive finesse afin d'expliquer comment il se fait que, depuis quatre ans, on n'ait pas trouvé une seule preuve de tous les crimes que l'on m'impute. Revenons à Gannat : après avoir, dans ma réponse à ce District, exposé les motifs de ma fuite, l'état où j'avais laissé la Convention, et la nécessité de maintenir son indépendance en la regardant toujours comme l'âme de la République, je la remis au citoyen Lescombes ; mais bientôt le maire de Moulins vient m'annoncer que la lettre du District de Gannat excite un mouvement général dans Moulins, qu'on est indigné des menaces de cette commune ; je lui déclare que j'ignore ces menaces ; il ajoute que le Département va punir ce District. Affligé de cette scission arrivée à mon occasion, j'offre d'écrire sur-le-champ au citoyen Lescombes pour l'engager à ne faire aucun usage de ma réponse et à tout ensevelir dans l'oubli ; le maire approuve cette idée, il se charge de la lettre et me dit, quelques heures après, que le Département avait envoyé un exprès pour la porter. Je croyais tout apaisé, j'étais content ; on s'était joué de ma simplicité. Au lieu d'expédier ma lettre à Gannat, le maire vint la déposer au comité de sûreté générale, à Moulins ; ce qui
provoqua une visite de mes papiers. Je crus devoir protester contre cette inquisition exercée sur un représentant du peuple par un Département, et sans aucun décret qui l'y autorisât. On passa outre ; je n'étais pas libre ; j'ouvris mon portefeuille, on y trouva des réflexions sur l'anarchie, quelques copies de lettres au Comité de salut public, et la copie de cette adresse de Gannat, qui m'avait été remise par le citoyen Lescombes.
Voilà donc à quoi se réduisent cette fameuse levée de boucliers du District de Gannat, cette grande conjuration ; conjuration qui, sur la simple dénonciation d'un membre, m'a fait décréter d'accusation sans rapport préalable, qui a fait transférer le District de Gannat à Saint-Pourçain (1) et mander à la barre les administrateurs. Ils ont paru, ils se sont rétractés (2), on a révoqué la punition, et moi, étranger à ce qu'on appelait leur crime, moi, innocent, moi décrété sans avoir été entendu, je suis resté dans ma prison.
Il semble que le sort ait voulu placer la source de mes malheurs dans l'affection de ceux qui prennent intérêt aux persécutions dont j'étais la victime : l'histoire de l'Espagnol Marchena, contre lequel le rapporteur glisse en passant un trait empoisonné, en fournit une autre preuve.
Marchena est un jeune Espagnol, fanatique pour la liberté politique et philosophique, plein de feu, et joignant à des lumières très étendues un courage à toute épreuve. Son amour pour la liberté, ses discours, ses écrits l'avaient fait bannir de l'Espagne, où l'inquisition le menaçait de ses supplices ; il se réfugia à Bayonne au commencement de la Révolution. Membre de la Société patriotique, il y prêcha contre toute espèce de despotisme monarchique, nobiliaire, ecclésiastique ; il y écrivit un des premiers en faveur du républicanisme ; la conformité de nos sentiments l'engagea
(1) Décrets des 23 et 24 juin 1793.
(2) Séance de la Convention du 3 juillet.
à m'adresser ses écrits ; j'y remarquai de l'énergie et de la profondeur, je l'encourageai ; il continua de correspondre avec moi. Le moment approchait où la France allait se déclarer contre l'Espagne, il fallait préparer dans ces pays la révolution des idées, Marchena me parut l'homme le plus propre à accélérer ce résultat; je parlai de lui au ministre Lebrun, qui me promit de l'employer. Marchena vint à Paris, où le ministre le fit inscrire sur la liste des membres du Comité révolutionnaire. Ce Comité allait commencer son travail, lorsque le Comité de défense générale fut remplacé par le Comité de salut public (1). Les hommes, les principes, l'esprit n'étaient plus les mêmes, le moindre attachement à moi, à mes amis était un crime. Marchena se prononça plus fortement en faveur de mes principes, par cela même qu'on me persécutait ; il ne voulut pas fléchir, il fut rayé, emprisonné, poursuivi, et son affection pour moi sembla s'en augmenter. Enfin arrive la catastrophe du 2 juin; Marchena apprend mon arrestation à Moulins ; sur-le-champ il s'abandonne à une idée, qui a paru plus qu'extraordinaire à l'égoïsme ; Marchena part pour Moulins, son projet était d'y partager ma prison et mes malheurs ; il arrive, se fait prendre, on l'interroge au milieu de la nuit en présence de toute la ville. C'était une conjuration nouvelle, on languissait d'en connaître les détails. Marchena expose avec calme sa conduite, son dessein ; on regarde d'abord son récit comme un roman ; quatre heures d'interrogatoire soutenues avec cette fermeté que donne l'innocence et que le crime imite mal convainquent enfin que Marchena n'est pas moins fanatique d'amitié que de liberté. Et c'est de cet homme que le rapporteur a osé imprimer : « Un Espagnol qui, dit-on, a intrigué dans les Pyrénées. »
(1) 5 avril 1793.
Oui, sans doute, Marchena intrigua dans les Pyrénées, mais en républicain, ennemi déclaré de tous les despotismes. Voilà son crime. Interrogez la Société populaire et les citoyens de Bayonne, ils déposeront de cette noble intrigue.
Récapitulons maintenant la preuve de mon royalisme :
Suivant le rapporteur, j'ai participé au complot formé dans le sein de la Convention nationale pour rétablir la royauté en 1793.
1° Parce que le 26 juillet 1792, c'est-à-dire au temps où la royauté constitutionnelle existait encore, où les lois prononçaient peine de mort contre quiconque voudrait la détruire, j'ai dit, à la tribune de l'Assemblée législative, que la loi devait frapper les républicains régicides, opinion dont l'Assemblée législative a ordonné l'impression ;
2° Parce que j'ai voulu la déchéance, tandis que, en soutenant que le ci-devant roi était dans le cas de la déchéance, j'ai rejeté ce mode qui nous donnait un autre roi ;
3° Parce que j'ai voté pour la suspension du ci-devant roi ; et cette suspension pouvait seule amener la République;
4° Parce qu'un imposteur a dit que je voulais conserver le sceau royal, et dès le 10 août j'ai voté pour qu'il fût supprimé ;
5° Parce que je me suis élevé contre l'anarchie, qui seule peut détruire la République ;
6° Parce que j'ai encore dénoncé les massacres du 2 septembre, qui ont, aux yeux de l'Europe, souillé et fait rétrograder notre République ;
7° Parce que j'ai rejeté la proposition de paix faite le 24 octobre à Kellermann par Kalkreuth ; et je n'ai jamais eu aucune connaissance de ces propositions qu'il n'était pas en mon pouvoir de rejeter ;
8° Parce que j'ai t'ait déclarer la guerre, en 1792, à l'Autriche ; et c'est l'Assemblée législative qui a déclaré cette
guerre, sans entendre de rapport, et sans que j'aie parlé ; et cette guerre était forcée, et elle a amené la destruction de la royauté ;
9° Parce que j'ai voté pour l'appel au peuple, qui pouvait nous éviter la guerre avec l'Angleterre et l'Espagne, et par conséquent contribuer à affermir la République ;
10° Parce que j'ai placé mon beau-frère consul à Philadelphie ;
11° Parce que j'étais lié par composition avec Dumouriez qui voulait porter d'Orléans sur le trône ; et je n'ai eu ni correspondance, ni liaison, ni relation avec Dumouriez depuis juin 1792, et j'ai constamment voté pour l'expulsion des Bourbons ;
12° Parce que ma femme habitait le palais de la ci-devant reine, où les députés détenus tenaient des conciliabules ; et ma femme, qui n'a jamais habité ce palais, ne connaît pas trois de ces députés ;
13° Parce que j'ai fui après mon décret d'arrestation, lorsque j'avais à craindre que la même violence qui avait fait rendre ce décret n'attentât à mes jours ;
14° Parce que l'Espagnol Marchena m'est venu trouver à Moulins ; et il est prouvé que cet Espagnol est un excellent républicain et qu'il n'a fait ce voyage que par amitié.
Ainsi, ces quatorze prétendues preuves sont composées de six opinions énoncées soit à la tribune de l'Assemblée législative, soit à la Convention, qui, d'un côté, ne peuvent servir de base à aucune accusation ; qui, de l'autre, n'ont aucune analogie avec un complot pour rétablir la royauté ; et quant aux faits ils sont ou faux ou contradictoires, et presque tous étrangers à l'accusation d'un complot pour le rétablissement de la royauté.
Dira-t-on encore que j'ai conspiré, et pourquoi? Parce que je suis avide de gloire ? Eh ! quel gouvernement en offre plus aux talents que le gouvernement républicain ?
Parce que je suis ambitieux? Et dans quelle monarchie un plébéien comme moi peut-il prétendre aux premiers emplois ? Un représentant du peuple ne voit-il pas les rois au-dessous de lui, puisqu'il les juge?
Non, mon ambition est remplie, quatre années de ma vie valent des siècles ; j'ai servi mon pays, j'ai servi la liberté, la postérité me jugera ; quand on vit, quand on écrit sous les yeux d'un pareil juge, on ne se déshonore point.
Serait-ce pour de l'or que, trafiquant de mes opinions et de ma réputation, je serais descendu jusqu'à soutenir la royauté ?
Vous m'accusez de m'être enrichi, vous me supposez des millions, de superbes hôtels ; vous m'imputez de jouer la misère avec cette opulence ; vous me couvrez du double opprobre de la cupidité et de l'hypocrisie ; mais où sont mes hôtels, mes contrats, mes guinées, mes assignats ? Montez à l'appartement obscur que j'occupe depuis quatre ans, à un quatrième étage (1), observez-en les meubles ; hors les livres, qui sont la douce consolation de l'infortune, tout y porte les marques de la médiocrité la plus stricte ; consultez les municipaux qui, le 3 septembre, me surprirent dans mon lit pour visiter mes papiers, ils vous le diront : c'est l'asile de l'indigence. Eh bien ! ces meubles mêmes, ces livres ne sont plus à moi, ils sont saisis pour les loyers.... Interrogez mes fournisseurs, la femme de journée qui nous servait, et vous verrez si j'avais les jouissances même d'un homme médiocrement aisé ; examinez mon journal de dépenses, vous y verrez, non pas que j'ai des trésors, mais que je dois environ 25.000 francs pour des dettes sacrées, dettes qui datent de huit ans.
Je me suis enrichi ! grand Dieu ! Apprenez donc que ma femme, mes enfants seraient sans pain, si des amis géné-
(1) Rue de Grétry, n° 1.
reux n'étaient venus à leur secours. Pauvres enfants, je le disais avec vérité dans une de mes opinions à la tribune, si la mort m'enlevait, je ne vous léguerais que des dettes et des malheurs !
Et qui m'a réduit à cet état? mon insouciance sur mes intérêts, le sacrifice perpétuel que j'en ai fait au bien public, à mon désir d'éclairer le peuple, enfin, mon horreur bien connue pour toute espèce de corruption et pour les hommes qui s'y laissaient entraîner... Eh ! si j'avais imité leurs exemples, si j'avais voulu partager, on ne me condamnerait pas aujourd'hui à l'humiliation de me justifier.
Citoyens, je n'ai pas sans cesse à la bouche le mot de sans-culotterie ; mais je la pratique. Je suis peuple ; moi, les miens, nous avons connu le peuple ; pourquoi les maisons ne sont-elles pas toutes de verre ? Vous parlez de mœurs républicaines : eh ! qui les eut plus que moi, et dès sa plus tendre jeunesse? qui ne m'a pas reproché cette âpreté farouche, inflexible, qui ne sait pas capituler avec la faiblesse humaine? quel pouvoir ai-je jamais flatté? quels honneurs ai-je recherchés? où m'a-t-on vu briguer les applaudissements? dans quel théâtre, depuis et même avant la Révolution, m'a-t-on vu chercher même des délassements à mes travaux ? Je ne me délassais d'un travail que par un autre; en un mot, ce thermomètre est infaillible, au milieu de toutes les calomnies qui depuis quatre ans m'environnent, en a-t-on vu une seule sur mes mœurs, sur mon domestique? Non, ma vie morale a été respectée. Et vous voudriez qu'un homme qui, depuis vingt-cinq ans, a les mœurs d'un républicain, se dégradât tout à coup par le royalisme ? Ou la science du cœur humain est fausse, ou je suis républicain.
Maintenant, citoyens, jugez de la douleur que je dois
éprouver en me voyant, moi, homme du peuple, voué à la défense du peuple depuis dix ans, travesti tout à coup en ennemi du peuple !... moi, l'ennemi juré des rois, inculpé comme royaliste ! Non, les angoisses que m'ont fait éprouver ces décrets d'arrestation et d'accusation rendus sans m'entendre, les tourments d'une prison de quarante-cinq jours (1) n'égalent pas l'affliction que m'a causée Terreur où l'on a jeté le peuple sur mes principes. Mon bonheur était d'avoir contribué à le rendre libre, d'avoir mérité sa reconnaissance ; et, pour prix de tous mes travaux, j'ai recueilli du mépris, de la haine, des malédictions. Votre jugement peut m'absoudre, citoyens, mais il ne réparera pas le mal que m'a fait cette triste pensée ; une idée l'adoucit pourtant, l'innocence est dans mon cœur, la justice est dans le peuple, tôt ou tard il proclamera mon innocence. J'attends donc avec tranquillité son jugement et le vôtre.
(1) Si l'on compte à partir du 10 juin, jour de l'arrestation à Moulins, cela nous porte au 25 juillet ; si Ton ne calcule qu'à partir de l'emprisonnement à l'Abbaye, nous arrivons au 8 août. Nous avons ainsi la date approximative du jour où Brissot a terminé d'écrire cet émouvant plaidoyer.