CHAPITRE XV
Ce fut au milieu de la fermentation révolutionnaire que mon genre de vie changea tout à coup. La mort avait enlevé M. d'Orléans le père (1) ; son fils mit à la tête de sa fortune prodigieuse le marquis Ducrest (2). C'était un homme d'esprit, actif, novateur, éternel créateur de projets, qui avait eu pour but d'enrichir son maître et d'honorer son administration. Ducrest voulut s'entourer d'hommes instruits; il me proposa une place auprès de lui. Je résistai d'abord ; mon indépendance m'était chère, je craignis de l'aliéner, je le lui dis ; il m'assura que je serais libre, que nous vivrions en amis, et que je m'occuperais des travaux qui me plairaient le plus. Il me fit entrevoir de vastes desseins et la part que je pouvais y prendre. Nous touchions à une grande crise ; je le sentais ; il me semblait qu'elle ne pouvait s'opérer qu'avec l'appui d'un prince riche, adoré du peuple, qui s'allierait avec les parlements, ces éternels ennemis du trône. Cette idée me décida ; j'acceptai la place de lieutenant-général de la chancellerie (3). Ce n'était qu'un titre ; mon travail consistait dans l'examen de tous
(1) 18 novembre 1785.
(2) Le marquis Du Crest (1747-1824), frère de Mme de Genlis. Il était « chancelier » du duc d'Orléans.
(3) Secrétaire-général. Voir à la Correspondance, ann. 1786 et 1787.
les projets que le prince pouvait exécuter avec sa fortune immense. On voulut s'attacher les savants, encourager les arts, les Sociétés. Ainsi l'on donna des pensions aux premiers, des secours aux inventeurs. On créa une foule de Sociétés philanthropiques dans les apanages du prince (1). Mais ce beau début ne fut pas soutenu. Il fallait se préparer à la Révolution par de bonnes mœurs, par des écrits vigoureux, par tout ce qui pouvait attacher au prince le peuple las du despotisme, et on se bornait à bâtir des projets au milieu des dîners les plus fastueux, et de laquais dont la plupart étaient des espions. Je m'élevais contre cette marche, je prêchais, mais ce fut en vain. On m'appela l'homme vertueux, et on continua de censurer le verre à la main, ou sur des sofas avec des filles.
Enivré de l'encens que lui prodiguèrent ses flatteurs, Ducrest se crut bientôt le seul homme capable de régénérer la France. L'archevêque de Sens (2), son parent, dominait alors le Conseil. Instruit des menées de Ducrest, il lui offrit, pour le tenter, une place dans le ministère ; mais Ducrest voulait être premier ministre et, dans son délire, il écrivit une lettre au roi, où il lui confessait naïvement qu'il était le seul ministre qui pût sauver l'Etat. Ce trait de folie perdit Ducrest, et amusa tous les salons de la capitale à ses dépens. Il ne me montra sa lettre que vingt-quatre heures
(1) L'histoire de ces Sociétés philanthropiques, sorte de bureaux de charité laïques, créés alors surtout dans les apanages du duc d'Orléans, serait intéressante à faire. A Chartres, nous verrons Petion s'en occuper (V. Correspondance) ; à Villefranche-en-Beaujolais, c'était Chasset, le futur constituant et conventionnel, qui en était secrétaire ; à Lyon, le secrétaire était Blot, l'ami de Brissot. Cf. Lettres de Mme Roland (à Bosc, 27 octobre 1789) ; Patriote français, ann. 1789, passim ; — à la séance des Jacobins du 19 novembre 1790, le duc de Chartres (depuis le roi Louis-Philippe) recommande chaudement la Société philanthropique [de Paris] à l'auditoire. (Aulard, Jacobins, I, 380). — L'histoire de la Société philanthropique de Paris est résumée dans un rapport de Roger-Ducos à la Convention du 17 juin 1794 (Moniteur, XX, 755).
(2) Loménie de Brienne.
après l'envoi, et je lui en prédis la triste issue. Cette lettre, où il n'y avait de ridicule que le naïf orgueil et les prétentions de celui qui l'avait écrite, fut présentée au roi par le duc d'Orléans. Il en courut des copies de la Cour à la ville, et elle fut l'objet des plus amer es plaisanteries, et surtout de la part de ceux qui ne la connaissaient pas. On prétendait même que le duc d'Orléans en avait senti le premier le ridicule, et avait dit à Ducrest : « Vous n'avez oublié dans votre éloge que de vous vanter d'être le plus joli homme de France. » On disait aussi que si madame de Sillery-Genlis, sœur de Ducrest, ne s'était pas opposée à la présentation de cette lettre, c'était pour se venger de ce que Ducrest ne l'avait pas empêchée elle-même d'écrire son livre sur la religion (1). Assurément, s'il m'eût consulté cette fois sur le projet d'adresser un pareil Mémoire à Louis XVI, je l'en aurais vivement dissuadé. Je le portais de mes vœux au ministère parce que je le croyais capable d'y opérer du bien, mais ce n'était pas la marche qu'il fallait suivre. Au reste, cette lettre et plusieurs autres de Ducrest qui sont .restées dans mes mains (2), mais que je n'ai pas sous les yeux, donnent une idée de la situation des esprits et des choses à la veille de la Révolution ; et la prétention de leur
(1) La religion considérée comme l'unique base du bonheur et de la véritable philosophie, 1787.
(2) M. de Montrol dit avoir retrouvé dans les papiers de Brissot une copie de cette lettre au Roi, avec trois autres lettres de Ducrest, du mois d'août 1787, relatives au même dessein, et adressées, Tune au duc d'Orléans, les deux autres à des amis qui ne sont pas nommés. Il y avait aussi un fragment de la main de Brissot, intitulé : « Observation à M. Ducrest, sur les moyens à prendre pour réussir dans le projet et sur les difficultés qui s'y rencontreront. » M. de Montrol a donné toutes ces pièces en appendice à son tome II. — Je ne crois pas devoir reproduire les lettres du marquis Ducrest ; elles n'offrent pas assez d'intérêt ; quant aux observations de Brissot, judicieuses en tant que plan de campagne, elles se rattachent plutôt à la Correspondance, où on les trouvera. La lettre au Roi ne tarda pas d'ailleurs à courir dans Paris et produisit un effet désastreux pour Ducrest (Mém. secrets, novembre 1787). La partie étant perdue pour lui, il donna sa démission en décembre.
auteur montre à quelle extrémité la patrie en était réduite. Quant à lui, pour se venger des railleries du public, il imprima un ouvrage politique (1). On ne peut nier qu'il n'eût beaucoup d'esprit, quelquefois des idées neuves, quelquefois encore des calculs assez ingénieux. Mais on y voyait plutôt une tête où les projets débordaient de toutes parts qu'une tête sage et mûre pour le ministère. L'ouvrage n'eut pas un grand succès ; on eut donc recours, pour parvenir, à de nouvelles intrigues. Le Brabant était alors en fermentation, et la Hollande en insurrection ouverte (2). Je fus tenté d'aller assister à cette révolution. Ducrest, qui espérait d'en tirer parti, et qui se proposait alors un emprunt considérable en Hollande, consentit à ce voyage. Je le fis avec mon ami Clavière, et je le fis avec fruit.
A Mons, nous fûmes, en arrivant, témoins d'une révolte considérable ; le peuple força ses magistrats à supprimer les droits sur la bière.
La fermentation n'était pas moins considérable à Bruxelles. Le peuple était aisé, et ce peuple aisé souffrait impatiemment le despotisme nouveau de Joseph. La plus grande richesse se développait dans cet état. La nouvelle colonie genevoise qui s'y était établie promettait de l'augmenter.
A Breda, nous fûmes sur le point d'être victimes de la haine qu'on y portait aux Français. Le parti stathoudérien y dominait, mais un prompt départ nous déroba à leurs fureurs.
La scène changea à Utrecht, c'était le quartier-général du parti républicain. Nous y vîmes son général, le margrave
(1) Je ne connais pas cet ouvrage.
(3) Le stathouder Guillaume V avait été chassé par le parti démocratique et patriote. Mais il allait, avec une armée de 24.000 Prussiens, comprimer cette insurrection (septembre et octobre).
de Salm (1), et la bande nombreuse de ses officiers étrangers qui vinrent s'amuser aux dépens des Hollandais. L'insolence de ce margrave, la profonde immoralité de ces officiers, l'inconcevable sécurité des insurgents, tout nous donna de funestes présages sur l'issue de cette révolution. On travaillait avec lenteur aux fortifications, et le camp du prince d'Orange était à deux lieues de là. La Prusse faisait avancer ses troupes, on élevait des casernes pour la cavalerie française qu'on attendait à chaque instant, et ces bons Hollandais ne voulurent pas nous croire quand nous les assurions qu'on se jouait d'eux en France, et qu'on ne s'y occupait nullement de leurs débats.
Nous tînmes le même langage à Amsterdam, et les politiques furent aussi incrédules. Combien ils durent regretter, deux mois après, le mépris qu'ils avaient fait de nos avertissements ! Partout on chantait la victoire, lorsque la plus triste catastrophe s'annonçait.
A Rotterdam, nous fîmes la rencontre de Lubersac, évêque de Chartres, et de l'abbé Siéyes si fameux depuis. ,Nous y vîmes de bons patriotes Hollandais, nous y trouvâmes la même incrédulité sur l'insouciance de la France.
L'opération que nous nous étions proposée n'eut aucun succès. Les Hollandais se défiaient de l'état des finances de la France.
Je rejoignis -le marquis Ducrest à Spa ; il oublia bientôt, au milieu des repas et du jeu, le mauvais succès de sa mission. Le Brabant lui offrit une conquête plus facile, il me montra son plan. Il était brillant, il ne lui manquait pour réussir qu'une armée heureuse, des trésors, et la confiance des Brabançons qui ne la donnent point aisément.
Les environs de Spa me parurent dignes d'être la retraite des i hil< st-phes ; on en avait fait l'asile du jeu le plus infer-
(1) Le rhingrave de Salm trahit ceux qui l'avaient appelé et s'enfuit sans défendre Utrecht.
nal. Liège m'offrit l'image d'un pays ravagé par le feu ; c'est l'effet ordinaire du despotisme.
De retour à Paris, Ducrest reprit ses intrigues pour renverser le ministère. Il se lia plus fortement que jamais avec les parlementaires frondeurs. A cette époque le cardinal de Brienne, pour se tirer de ses embarras, imagina de faire une demi-banqueroute ; mais avant de risquer cette opération qui pouvait le culbuter, il voulut sonder l'esprit public. J'imprimai plusieurs lettres pour prévenir cette fatale mesure (1) ; mes écrits l'irritèrent, je fus prévenu que je devais être arrêté. La lettre de cachet était expédiée. Je partis pour l'Angleterre, Ducrest m'y rejoignit bientôt ; il y avait été forcé par la même crainte. L'archevêque était furieux du discours qu'avait tenu Sabathier (2) au fameux lit de justice ; il savait que tout avait été concerté à la chancellerie d'Orléans, et c'est ce qui valut au prince sa lettre d'exil (3). Je vis le dessus du billet qui lui fut écrit à cette époque et qui pénétra son âme. « Ne croyez pas, me disait -il, que, si j'ai fait cette levée de boucliers contre le roi, ce fût pour servir un peuple que je méprise et un corps dont je ne fais aucun cas, mais j'étais indigné qu'un homme me traitât avec cette insolence (4). » Ce prince aimait assez les conspirations qui ne duraient que vingt-quatre heures ; passé ce terme, il était effrayé. « Il ne voudra jamais se mettre à la tête d'un parti, me disait un jour Ducrest, parce qu'il craint de ne pas avoir l'Opéra et les filles dans son camp. »
(1) Point de banqueroute ou Lettres à un créancier de V Etat, Londres, 1787. Il y a quatre lettres, dont la première est datée d'août et la dernière du 12 octobre.
(2) Sabathier de Cabre, voir p. 54.
(3) A Villers-Cotterets.
(4) Dans la séance royale du Parlement du 19 novembre 1787, le duc d'Orléans ayant représenté que l'enregistrement d'un écrit d'emprunt lui paraissait illégal, Louis XVI avait répondu : « C'est légal, parce que je le veux. »
Avant de quitter ce palais de boue où, loin de m'enrichir, je fus mal payé de mes services et contractai des dettes, je veux revenir sur quelques-uns des hommes et des événements qui ont passé sous mes yeux à cette époque. Je touche à la Révolution, mais les actes qui l'ont précédée, moins grands, moins solennels que ceux qui les ont suivis, ne vous paraîtront pas sans intérêt, mes enfants, si on me laisse le temps de les expliquer. Je vous montrerai quelle part j'y ai prise, et quelles furent mes relations avec des personnes que je regardai d'abord comme les régénérateurs de ma patrie, et dont je me suis ensuite éloigné lorsque j'ai été détrompé. C'est déjà entrer dans le récit de ma carrière révolutionnaire, que je désire vous retracer ; mais le temps me presse. J'ai esquissé en quelques lignes l'histoire de mon séjour à la chancellerie d'Orléans ; il faut que je raconte mes véritables rapports avec d'Orléans même, dont on m'accuse aujourd'hui d'être le complice; complicité qu'il s'agit de me faire expier de ma tête, avec tant d'autres crimes imaginaires (1).
(1) Ceci a été évidemment écrit en prison. Mais Brissot, dans le texte que nous avons, ne revient pas sur ce sujet. Il n'a donc pas eu le temps de le faire, ou bien il y a des manuscrits perdus.