‹ J.-P. Brissot (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Je veux avant tout parler de cette fameuse Société dite des Amis des noirs que je fondai à cette époque (2). Elle a fait assez de bien à la liberté, elle m'a fait assez de mal à moi-même, ou du moins assez d'ennemis, pour que j'aie le droit de m'y arrêter.

Dans le dernier séjour que j'avais fait avec le marquis I Ducrest en Angleterre (3) pour éviter la lettre de cachet . dont nous étions également menacés, j'avais été à portée de connaître la Société instituée pour l'abolition de la traite (4). Granville Sharp, son fondateur, m'avait reçu avec Clavière au nombre de ses membres. Granville Sharp et Clarkson (5) rivalisaient d'enthousiasme et d'activité. Ce dernier, jeune ecclésiastique d'un esprit distingué, avait montré dès l'enfance la plus généreuse compassion pour les misérables créatures que la barbarie et la cupidité

(1) Ici commence, avec le t. III de l'édition de Montrol, la partie des Mémoires de Brissot qui a subi le plus d'interpolations et où j'aurai par conséquent le plus de retranchements à opérer. ^L (2) En février 1788.

( 3 ^TTanTl es "derniers mois de 1787 jusqu'à fin janvier 1788 environ.

(4) Fondée à Londres en mai 1787.

(5) Thomas Clarkson (1760-1848), pasteur et publiciste, ami de "Wilberforce. — Granville Sharp (1735-1813), philanthrope et publiciste, qui, depuis 1765, avait commencé la campagne anti-esclavagiste.

ont réduites à l'état d'une odieuse servitude. Il consacra bientôt les prémices de son talent à la défense de ceux qu'il avait commencé par plaindre. A l'Université de Cambridge, dont il faisait partie, il remporta le prix proposé au meilleur mémoire sur cette question : An liceat invitos in servitutem reddere(l). Ce ne fut pas seulement au mérite d'écrivain dont il avait fait preuve en cette circonstance que l'Académie rendit hommage, elle avait entendu récompenser en même temps les belles actions du jeune lauréat et la noble conduite qu'il avait tenue dans toutes les circonstances où il avait pu arracher des hommes à l'esclavage.

Cette flatteuse distinction avait été pour Clarkson un nouveau motif de travailler à l'affranchissement des nègres. Aussi n'avait-il pas tardé à publier, d'abord un Essai sur le commerce de l'espèce humaine, et ensuite un autre essai Sur les désavantages politiques de la traite des esclaves ; Gramagnac (2) l'a traduit de l'anglais. Ce dernier ouvrage n'était qu'une suite nombreuse de faits authentiques, qui résolvaient avec la plus grande clarté les différentes objections que l'on opposait aux amis de l'humanité. Clarkson, comme l'observait Gramagnac dans la note qui précédait sa traduction, avait senti que les marchands, ceux même qui rougissent de leur barbarie, avaient besoin que l'intérêt ne se mît point entre eux et le désir qu'ils ont d'être justes. Aussi, pour les déterminer à faire le sacrifice de leurs esclaves, il s'efforçait de leur prouver que les propriétaires d'habitations américaines avaient mal calculé leur intérêt ; et appliquant cette vérité aux gouvernements ainsi qu'aux particuliers, il démontrait que, dans cette question, les lois et la politique se trouvaient d'accord avec celle de l'humanité.

(1) Il semble qu'il faudrait lire redigere.

(2) Médecin, secrétaire de la Société des Amis des noirs. Sa traduction parut en 1789 (Neufchâtel).

Ce n'est pas que Clarkson ait mis dans tous ses ouvrages la même logique et la même raison. Le chapitre de son Histoire de l'esclavage, où il prouve que les noirs ne sont pas inférieurs aux blancs dans l'échelle des êtres, contient une dissertation de vingt pages, dans laquelle il s'amuse à prouver, le plus sérieusement du monde, que les Africains ne descendent ni de Caïn, ni de Cham.

Dans son dernier chapitre, il enchérit aussi sur tous ceux qui ont écrit avant lui sur l'importance des opinions religieuses dans la question qu'il traite. Ainsi il attribue les tremblements de terre qui désolent les Antilles depuis 1492 à la colère de Dieu, provoquée par la servitude des nègres. « Au reste, dit-il en terminant, si la liberté n'est qu'un droit accidentel, si les hommes ne sont pas d'une nature supérieure aux brutes, si chaque devoir social est un malheur, si la cruauté est digne d'une haute estime, si le meurtre doit être honoré, si le christianisme n'est qu'un mensonge, il est évident qu'on peut se livrer au commerce des esclaves sans remords et sans crime : mais si le contraire est vrai, comme la raison le démontre, il faut regarder la servitude comme la plus impie de toutes les coutumes, puisqu'elle heurte la raison, la justice, la nature, les principes des lois et du gouvernement, enfin la religion naturelle et la révélation. »

Ce mélange d'erreurs et de vérités avait engagé Carra (1) à retrancher près de la moitié de la traduction de l'ouvrage de Clarkson, destinée à être publiée par la Société des noirs. Ce qui restait suffisait pour la cause des nègres et la réputation de l'auteur.

Lors de son séjour à Paris, Clarkson reçut de la Société des Amis des noirs tout l'accueil qu'il méritait ; j'ai entretenu avec lui une correspondance assez suivie, ainsi qu'avec

(1) J.-L. Carra (1742-1793), le futur conventionnel, était alors employé à la Bibliothèque du Roi.

Granville Sharp, que son excellente âme et ses hautes vertus rendaient bien digne de présider la Société de Londres. Toutes les personnes qui l'ont connu rendraient un pareil témoignage de son caractère ; Petion, Bancal (1), que je lui avais adressés, sont revenus enchantés de sa personne ; ses écrits sont bien faits aussi pour le faire aimer.

Granville Sharp est un de ces hommes dont la société doit bénir le nom, parce qu'ils ont consacré toute leur vie, toutes leurs pensées, au bonheur de leurs semblables. C'est un autre Bénezet : Bénezet, que je regrette encore de n'avoir jamais vu, Bénezet, l'honneur de la secte des quakers, et qui fut aussi l'un des premiers et des plus ardents défenseurs des noirs (2).

Un des motifs du voyage que j'avais fait en Amérique (1) était d'y servir la cause des noirs et d'y étendre les rameaux de la Société que je venais d'instituer à Paris. On ne peut se figurer toutes les peines que je m'étais données pour l'établir, et encore faillit-elle périr en mon absence. Onze membres en furent avec moi les fondateurs. Carra, Debourge (3), Cerisier, et ce jeune et infortuné Valady, qui

(1) Bancal des Issarts, l'ami bien connu des Roland. Voir aux Lettres de Mme Roland, t. II, p. 736-752, l'Appendice que je lui ai consacré.

(2) Je supprime ici 46 pages sur les quakers (t. III, p. 7-53, de l'édition de Montrol). Elles sont tirées textuellement, sauf quelques lignes de raccord, de deux ouvrages de Brissot, Y Examen critique des Voyages de Chatellux, paru en 1786, et le Nouveau Voyage dans les Etats-Unis, publié en 1791.

(3) Voir sur Debourges la note de la page 349 du tome I. — A. -M. Cerisier (1749-1828), né à Châtillon-les-Dombes, avait séjourné longtemps en Hollande, où il avait rédigé la Gazette d' Amsterdam et la Gazette de Leyde. Rentré en France à la veille de la Révolution, il fut élu député suppléant du tiers aux Etats-Généraux par le bailliage de Bourg-en-Bresse, s'associa à Boyer, en décembre 1789, pour fonder la Gazette Universelle, etc.. — Yzarn de Valady (1766-1793), d'abord officier aux gardes françaises, député de l'Aveyron à la Convention, mis hors la loi par les décrets des 28 juillet et 3 octobre 1793, arrêté

partage aujourd'hui la proscription des plus vertueux et des plus fidèles amis de la patrie, étaient du nombre.

Il faut compter aussi à leur tête Bergasse et Mirabeau. Lafayette en fut un des plus zélés et des plus fermes soutiens. Hérault de Séchelles, alors tout parlementaire, refusa d'en faire partie. Il me dit qu'il était infiniment sensible à la proposition que je lui avais faite ; que ce serait une occasion heureuse pour lui d'entendre discuter les droits éternels de l'humanité dans une assemblée qui l'honore, et par des hommes célèbres par leur génie et leurs connaissances. Mais il m'avouait avec un véritable regret que sa place ne lui permettait guère de se trouver à des associations que le Parlement n'avait point encore autorisées. S'il survenait, d'ailleurs, une cause de ce genre, ajoutait-il, en devenant sujet à une sorte de récusation, il s'ôterait la faculté de défendre en public cette même liberté dont il se serait trop pressé alors d'être le conjuré. Hérault voulait donc se borner à suivre de loin nos travaux.

Je me contentai de lui répondre que le Parlement ne pouvait empêcher aucun de ses membres de prendre part à une Société que le droit naturel prescrivait, et dont les travaux étaient commandés par l'humanité ; qu'il n'était pas présumable que la cause qu'elle avait à défendre l'amenât jamais devant un tribunal, et que, dans ce cas même, aucun tribunal ne serait fondé à récuser un de ses membres sous prétexte d'association, parce que le motif d'humanité qui faisait la base de cette association ne pouvait être assimilé au soupçon récusable d'un intérêt personnel. En effet, il n'était question ni d'assemblée illicite ni de conjuration. Nos travaux avaient pour objet la cause la plus sacrée ; le crime seul a besoin de mystère, le crime seul conjure.

et fusillé à Périgueux le 5 décembre suivant. Il était un des familiers de la maison de Brissot, comme on le verra par la Correspondance.

Hérault, alors avocat général au Parlement, craignait de se montrer l'avocat de la liberté des noirs et de passer pour complice de ceux qui préparaient la Révolution ; et il ne craint pas d'être aujourd'hui le défenseur des plus sales révolutionnaires, et il s'est placé au rang des plus intrépides amis de la licence et de l'anarchie !

Lafayette est coupable aussi envers la liberté, mais ce qu'il avait fait pour elle ne doit pas s'oublier : quand le temps aura refroidi les événements, peut-être lui pardonnera-t-on plus facilement les fautes qui l'ont perdu et qu'il expie, qu'on ne lui tiendra compte de ses bienfaits. Longtemps je l'ai trouvé noblement enthousiaste de tout ce qui était beau et de tout ce qui intéressait l'humanité. Quand je lui écrivis pour lui annoncer la fondation de la Société des noirs, projet dont je lui avais antérieurement parlé : « C'est avec le plus grand plaisir, me répondit -il, que je vois se former à Paris une société semblable à celle que préside M. Granville Sharp, et dont les premiers exemples ont été donnés en Amérique. Je regrette seulement que l'Assemblée nationale soit encore trop éloignée (1) pour qu'elle puisse partager la gloire dont le parlement d'Angleterre va se couvrir. Le concert d'humanité entre les deux nations serait plus satisfaisant que les plus habiles détours de la politique. Vous connaissez, monsieur, le projet de M. Hilbersone (2) : un membre principal de l'opposition me mande que M. Fox et lui doivent l'appuyer, et les chefs des deux partis se réuniront probablement pour cette occasion. Il me semble que le meilleur moyen de réussir n'est pas de les abandonner uniquement aux réflexions philosophiques,

(1) Dès le 30 juillet 1787, le Parlement de Paris avait réclamé la convocation des Etats-Généraux. C'est de cette Assemblée attendue par la nation que Lafayette veut parler.

(2) Lisez : Wilberforce, le célèbre avocat de la cause des noirs (1759-1833). Il venait, à peine réélu au Parlement en 1787, de proposer l'abolition de la traite.

mais de chercher à concilier les intérêts de l'humanité avec ceux du commerce et même des colonies, ce qui n'est pas impossible. Il se fait depuis quelque temps dans une colonie française des essais pour ramener graduellement les nègres à l'état de liberté et de propriété, et cet établissement tend à prouver qu'un pareil système serait plus utile, non seulement à la prospérité des colons, mais à la fortune des possesseurs actuels, etc., etc. »

Ainsi point de craintes méticuleuses, point d'hésitation non plus. Il n'avait pas assisté à notre première réunion, mais il avait promis à Clavière ses bons offices auprès du ministère ; lorsque je le vis quelques jours après chez lui, il n'hésita pas à me dire que, quoique je ne l'y eusse point engagé directement, parce que je voulais éviter autant que possible les grands seigneurs, il s'était regardé dès la naissance de la Société comme un de ses membres: depuis très longtemps il s'occupait des moyens de faire adoucir le sort des nègres dans nos colonies et de prouver aux planteurs que leur intérêt était de leur rendre la liberté ; ainsi il avait dû voir avec joie la formation de la Société, et il accepta volontiers l'offre que je lui fis alors de s'y joindre ; il me donna même par écrit sa réponse à mon invitation.

Les démarches qu'il avait promis à Clavière de faire auprès de l'archevêque de Sens (1) n'avaient pas non plus été sans résultat ; il avait vu ce ministre et lui avait fait part de l'établissement de la Société, de sa composition, de son objet : il lui avait assuré que cet objet n'était autre que de répandre des lumières sur la question importante de la .cause des nègres, de traduire et de publier les ouvrages anglais imprimés sur cette matière ; que la souscription qui devait s'ouvrir avait pour but de fournir à ces dépenses. Brienne avait feint devant lui de voir avec douleur l'existence de la

(1) Loménie de Brienne, alors premier ministre.

traite et de l'esclavage des nègres ; il désirait plus que personne, disait-il, qu'on pût trouver un moyen de les abolir, en conciliant cette abolition avec l'intérêt des planteurs ; une Société qui s'élevait dans la vue de chercher ce moyen ne pouvait qu'attendre la protection du gouvernement, mais il fallait s'attacher à prouver qu'il était de l'intérêt des planteurs et du fisc de substituer le travail libre au travail esclave, et en général la Société devait mettre beaucoup de prudence et de sagesse dans ses assemblées, dans ses démarches, dans ses écrits ; dans ce cas, le ministre donnait l'assurance qu'il verrait avec beaucoup de plaisir les progrès de ce comité de travail. Tout cela était de véritables paroles de cour, et Lafayette le savait aussi bien que moi ; mais au moins il avait présenté la Société sous un aspect inoffensif, et c'était un grand point pour sa tranquillité et son existence sous un gouvernement encore despotique.

Bergasse avait aussi promis son zèle et ses services ; mais il fit comme à l'Assemblée constituante, il se retira quelque temps après qu'il fut entré. Hautain autant que Mirabeau, ayant des prétentions également ambitieuses et se croyant un aigle comme lui, ils ne purent vivre longtemps d'accord. Ils se piquèrent, et Bergasse, sottement irrité, se retira le premier. Mirabeau, plus adroit, suivit la Société autant qu'elle lui fut utile ; il consentit même à faire part avec moi du comité de traduction. Il fit plus ; il avait obtenu la permission du ministère de publier un journal sans être astreint à la censure (1) ; en conséquence de ce privilège particulier, il a imprimé une partie du discours que je prononçai lors de la première réunion de notre Société ; son crédit et son infatigable énergie pouvaient nous être utiles.

(1) Analyse des papiers anglais, sorte de concurrence au Mercure de France, qui parut du 14 novembre 1787 au 19 novembre 1789. Voir plus haut, p. 38.

Il offrit d'étendre au Recueil des ouvrages sur la traite des noirs le bienfait de son privilège; il se chargea de faire goûter cet arrangement au ministre, en lui montrant cette publication comme une espèce de Supplément ou d' Appendix à son journal, comme un développement nécessaire d'une grande question, à la discussion de laquelle ce journal était nécessairement consacré. Il se chargea même de prendre avec son libraire et son imprimeur des arrangements tels qu'il publierait chaque semaine deux ou trois feuilles de cette collection; il se chargea de faire payer à la Société, par le libraire, le prix des traductions sur un taux convenable, et de l'affranchir de tous les frais d'impression. On ne pouvait être plus obligeant et plus aimable. Cet arrangement, qui servait les intérêts particuliers de Mirabeau, n'était pas moins avantageux à ceux de la Société ; il assurait un prix régulier pour le travail des personnes qui voudraient bien consacrer leur temps à ces traductions, et il nous débarrassait du soin de tenir des comptes pour l'impression et les ventes, en même temps qu'il accélérait la publication de ces ouvrages. Enfin, il remplissait un des vœux que nous partagions avec la Société de Londres, celui de donner à bon marché cette collection, et par conséquent de la répandre dans un plus grand nombre de mains : Mirabeau offrait à moitié prix aux souscripteurs de son journal ou à ceux qui eussent demandé cette intéressante collection. Il en résultait deux avantages : pour nous, celui de procurer aux noirs un plus grand nombre de lecteurs, et par conséquent plus de partisans ; pour Mirabeau, celui de propager V Analyse des papiers anglais qu'il publiait. Mais chercher à propager la lecture de la feuille de Mirabeau, c'était rendre service à la liberté ; Y Analyse des papiers anglais était un foyer d'où s'échappaient mille lumières. Tout ami du bien public devait chercher à les répandre, et, loin d'envier lâchement la fortune de ce journal, il fallait

l'augmenter de ses efforts ; aucun de nous ne devait donc être étranger à son succès. Ceux qui le connaissaient avaient dû voir qu'il était alors le seul consacré à naturaliser insensiblement parmi nous ces grandes vérités politiques qui avaient assuré une constitution à l'Angleterre et qui devaient en donner une à la France ; que c'était le seul où ces vérités fussent développées avec autant de force que de clarté ; ils devaient voir encore que ses rédacteurs étaient sans cesse occupés à combattre un triumvirat (1) redoutable, quoique lâche et servile, d'écrivains qui semblaient soudoyés par le despotisme, et qui, s'ils ne l'étaient pas, paraissaient encore bien plus coupables, puisque sans aucune nécessité, et uniquement entraînés par la perversité de leurs principes, ils cherchaient à retarder le progrès des lumières et des idées philosophiques.

Or, si notre but, à nous, était d'accélérer de toutes nos forces cette révolution, nous ne pouvions voir d'un œil indifférent les progrès d'un journal dont l'effet infaillible, s'il acquérait de la vogue, eût été de rendre populaires les vérités qui sont encore malheureusement circonscrites dans un trop petit nombre d'esprits, qui, même dans une grande partie de ces esprits, se trouvent étrangement mêlées avec les préjugés consacrés par l'éducation et les opinions qui existaient il y a quelques années. La popularité de ces grandes vérités ne pouvait être que l'effet de la lecture des gazettes. Un bon livre formera lentement quelques bons esprits, dont l'influence sur les autres sera lente, faible ; une bonne gazette, un bon journal éclaire rapidement une masse d'hommes dont les idées réagissent au même instant presque en tout sens dans une très grande sphère.

Une gazette se présente toujours avec l'intérêt du moment : loin d'effrayer, elle pique la curiosité, et, sous l'appât

(1) Je ne saurais dire à qui Brissot fait allusion ici.

des nouvelles, l'adroit rédacteur peut distiller goutte à goutte dans l'âme de ses lecteurs les vérités politiques qui les tireront de leur abrutissement et de leur servitude. Qu'est-ce qui retarde la ruine de la liberté politique en Angleterre, qui réprime les efforts du despotisme ministériel, qui fait un contre-poids à tous les abus de la constitution anglaise ? Les gazettes écrites sous l'égide de la plus grande liberté. Qui a fait la révolution des Etats-Unis ? Les gazettes. Le célèbre pamphlet intitulé le Sens commun (1) ne fit un si prodigieux effet que parce qu'il fut cent fois cité et reproduit dans ces gazettes, dévorées avec avidité par l'artisan, par le cultivateur, par l'homme de toutes les classes. Qui a empêché le Canada de prendre part à cette heureuse révolution ? Le défaut de gazettes, l'attention tyrannique qu'a toujours eue son gouvernement civil et sacerdotal d'empêcher leur propagation.

En Angleterre, les meilleurs écrivains sont loin de dédaigner d'écrire pour les gazettes : tous ont commencé, tous ont vécu, tous ont fini en écrivant, suivant l'exigence des circonstances, pour les gazettes ; tous, pour produire un effet plus certain, pour éloigner la prévention que leur nom aurait pu inspirer, tous en écrivant ont pris le nom de l'anonyme.

Ainsi le respectable Jeble (2), modèle de patriotisme universel, regardait les gazettes comme des sentinelles chargées de veiller sur la liberté publique, et il ne se lassa point de combattre avec leur secours les progrès du despotisme ministériel ou des factions qui déchiraient son pays. Ainsi les

(1) De Thomas Paine, 1776. — Traduit en français par Lanthenas (avril 1792).

(2) Samuel Jebb, mort en 1772, médecin et érudit. C'est à lui que Brissot avait emprunté l'épigraphe du Patriote : « Une gazette libre est une sentinelle qui veille sans cesse pour le peuple. » — « Burke, Jebb et Price ont écrit pour les journaux. » (Patriote du 11 octobre 1790).

fameuses lettres de Junius (1) ont opéré une révolution dans cette île ; si elles eussent paru comme aujourd'hui sous la forme de livres, de pamphlets même, l'effet eût été manqué. Ceux qui se rappellent l'enthousiasme excité par la cause de Wilkes (2) peuvent mesurer par cet enthousiasme l'effet de la lumière répandue par les gazettes.

Mais il faut faire une distinction importante et n'attribuer cet effet qu'à celles qui s'écrivent, qui s'impriment sous l'empire de la liberté ; autant elles sont précieuses, autant sont respectables les auteurs qui y consacrent leurs veilles, autant les gazettes écrites, imprimées sous la dictée de l'autorité sont méprisables. Aussi, quand on recherche la cause de l'opprobre dont l'opinion publique couvrit, par une sorte d'instinct, les gazetiers français, on la trouve dans cette privation de la liberté, dans ces liens dont ils ont été si longtemps garrottés. Quelle foi pouviez-vous donner à des écrits commandés, à des nouvelles fabriquées ou altérées par ordre ? Quel mépris ne deviez-vous pas à des écrivains assez vils pour laisser enchaîner leur plume, pour subordonner comme des valets leurs opinions à celles des maîtres qui les salarient, à des écrivains souvent assez scélérats pour les aider à tromper, à enchaîner le public ?

On ne pouvait confondre parmi ces feuilles méprisables celle de Mirabeau ; si elle eût été seulement soumise à la censure, je n'aurais point songé à lui confier la publication de la traduction des ouvrages publiés en faveur des nègres. Mais, exempte de l'inquisition, ses rédacteurs pouvaient se livrer à leur énergie pour le bien public ; ils pouvaient, en la tempérant par la sagesse, assurer à ce journal une longue durée, et par conséquent une grande utilité : j'employai alors tous mes soins à sa propagation ; je contribuai même

(1) Le célèbre pamphlet anonyme qui parut, de 1769 à 1772, sous forme de lettres, dans le Public Advertiser.

(2) Voir t. I, p. 76.

avec zèle et sans rétribution à sa rédaction, comme je l'ai dit ailleurs (1), et en cela je ne consultai point mon intérêt, mais l'intérêt général.

Bien peu de gens savent, hélas ! sacrifier leurs intérêts, leurs passions au bien général. Mirabeau, comme je l'ai dit, nous fut fidèle tant que nous lui fûmes utiles ; non seulement il nous rendit des services, mais il supporta même quelques contrariétés, telles que celle de se voir en face de gens qu'il n'aimait point, et d'écouter des raisonnements et des répliques que sa supériorité lui faisait impatiemment endurer. Il est quelqu'un surtout qui semblait prendre à tâche de le tourmenter, c'était Carra, et je me souviens d'un billet fort vif qu'il m'écrivit contre lui, un jour où je l'avais conjuré de donner sa voix à Carra pour remplir à ma place les fonctions de secrétaire de la Société (2).

Carra ne fut point nommé ; Valady, que Mirabeau portait à cette place, ne le fut point non plus. Valady n'avait pas assez l'habitude d'écrire et présentait encore une apparence de légèreté qui ne permettait pas de lui confier cette occupation. Ce fut lui qui m'avait fait inscrire Bernardin de Saint- Pierre parmi les membres de la Société. Bernardin de Saint- P. erre s'y était, au contraire, positivement refusé par des raisons qu'il m'expliqua.

Bernardin de Saint-Pierre reproduisit plus tard les mêmes raisons pour s'exempter de siéger à la Convention : sa santé, son amour pour la solitude. La Société des Amis des noirs ne le compta pas moins parmi ses associés; elle lui témoigna publiquement la reconnaissance de la mention qu'il avait fait d'elle dans les Vœux d'un Solitaire (3), et Bernardin me parut aussi flatté de cet hommage qu'il le paraissait peu d'être

(2) Je reporte cette lettre à la Correspondance.

(3) Paris, 1789, in-12.

obligé de s'enfermer une fois par semaine avec nous. C'est un homme amant de la liberté, mais amant un peu égoïste, et qui ne s'imposerait pas une heure de contrainte à lui-même pour briser pendant des siècles les entraves des autres (1)...

Pourquoi mes occupations sans cesse renaissantes, et qui m'ont privé de toutes les jouissances de l'amitié, m'ont-elles empêché d'aller profiter quelquefois de la société de cet homme vertueux, de me promener dans cette solitude du Jardin des plantes où ses lettres m'appelaient souvent et où je ne me rendis jamais I Là, un grand écrivain remplaçait un grand écrivain : mais Buffon mérite-t-il bien comme lui le surnom de grand?... (2).

... Cette chute de l'abbé Raynal (3) fit revivre vingt accusations portées autrefois contre lui. Quelques-unes sont infâmes, sans doute, et dignes d'avoir été répétées ou inventées par Cloots dans son style prussien (4); mais peut-être est-il vrai que Raynal n'a été que le prête-nom d'hommes dont le talent modeste aimait à se cacher. C'est un fait que j'ai entendu affirmer par le poète Fontanes (5), qui citait tous les auteurs de l'Histoire philosophique. Je crois que M. Pechméja (6), à qui l'on attribue le fameux morceau sur l'esclavage, n'aurait pas

(1) Je supprime ici deux pages extraites du Patriote Français du 18 janvier 1792.

(2) Suivent, dans l'édition Montrol, trois pages sur Buffon, tirées du Patriote du 19 juillet 1790, — quatre pages sur l'abbé Raynal, empruntées au Patriote du 4 j uin 1791, — et une lettre de Raynal à Brissot du 13 septembrel790. Je supprimetoutescesinterpolations sans même reporter à la Correspondance la lettre de Raynal, attendu qu'elle se trouve au Patriote du 5 octobre 1790.

(3) Ces mots, qui font allusion aux pages que Je viens de supprimer sur les défaillances de Raynal en 1790, sont évidemment un raccord du premier éditeur.

(4) Dans une lettre qui, d'après M. de Montrol, qui la donne en note, aurait été adressée à Brissot. Celui-ci aurait refusé de l'insérer, et c'est alors que Camille Desmoulins l'aurait publiée (dans ses Révolutions de France et de Brabant). C'est donc, en réalité, un article de journal, que je crois inutile de reproduire.

(5) Fontanes, né en 1761, était déjà connu comme lauréat de l'Académie française en 1789, auteur d'un Chant séculaire pour célébrer la Fédération de 1790, journaliste, etc..

(6) Pechméja, homme de lettres (1741-1785). Quérard confirme l'assertion de Brissot.

ainsi déshonoré ses cheveux gris. L'homme qui a pensé, qui a écrit d'une manière aussi brûlante ne pouvait être le prêtenom des planteurs, des Gouy (1) et des Malouet (2), que Raynal a cherché à justifier.

La lettre de Raynal à l'Assemblée constituante fut un acte perdu pour le parti qui l'avait dictée ; elle ne servit qu'à déshonorer son auteur ; elle rappela des actes et des faiblesses qui s'attacheront à son nom et noirciront sa mémoire ; elle souleva sur sa personne et ses écrits mille révélations dont quelques-unes n'ont jamais été démenties et ne le seront jamais. Boissy-d'Anglas (3), qui le réfuta mot pour mot (4), cite un fait assez curieux : Raynal avait entrepris une histoire de la révocation de l'édit de Nantes ; elle ne parut point ; l'auteur avait consenti à la jeter au feu, et cette suppression, selon Boissy, fut le prix auquel un philosophe racheta le droit de rentrer en France (5) et d'y vivre dans une lâche sécurité.

Cette honteuse apostasie était bien capable de faire douter de la vertu la mieux établie. Le soupçon rejaillit sur Voltaire, et lorsqu'on transporta son corps de l'abbaye de Sellières à Paris pour le placer dans l'édifice consacré aux grands hommes (6), auprès de Descartes et de Mirabeau, on ne craignit point de prononcer que Voltaire était un bel-esprit, mais n'était pas un patriote. Lui, précipité dès l'enfance dans l'horrible Bastille ; lui, proscrit et persécuté toute sa vie par toutes les tyrannies ! Raynal fut aussi persécuté, mais Raynal n'eut

(1) Louis-Marthe, marquis de Gouy d'Arsy (1753-1794), constituant (député de Saint-Domingue), guillotiné le 31 juillet 1794, un des plus ardents adversaires de Brissot contre l'émancipation des noirs.

(2) Malouet, le célèbre constituant, avait été, avant la Révolution, commissaire aux colonies.

(3) Boissy-d'Anglas (1766-1826), constituant, conventionnel, etc..

(4) Boissy-d' Anglas à G.-T. Raynal, 1791, in-8. Cf. Patriote du 15 juin 1791.

(5) L'Histoire Philosophique avait paru dès 1770 ; mais, après une édition de 1780, plus hardie encore que les précédentes, Raynal, décrété de prise de corps, avait dû quitter la France (1781) et ne put rentrer qu'en 1787.

(6) 11 juillet 1791.

que le courage d'un moment et qu'une philosophie d'emprunt. Voltaire, Diderot, lui avaient soufflé cette philosophie dont il se parait comme un geai. Voltaire, Diderot étaient les ennemis de tous les charlatans ; Raynal a prouvé qu'il n'en avait jamais été que l'émule.

Si Hérault de Séchelles et Bernardin de Saint-Pierre refusèrent de faire partie de la Société des Amis des noirs, si Bergasse et Raynal rompirent bientôt avec elle, nous ne comptâmes pas moins dans nos rangs une foule d'hommes distingués par leur talent ou leur position sociale. Quelques femmes d'un esprit supérieur et d'un cœur voué au bien de l'humanité, telles que la marquise de Baussans, la comtesse de la Seinie (1) et madame Poivre (2), désirèrent aussi en faire partie.

Lafayette et Condorcet surtout avaient montré beaucoup de zèle pour introduire au milieu de nous des personnages dont l'influence pouvait nous être utile (3).

(1) Voir t. I, p. 112.

(2) Voir t. I, p. 255.

(3) D'après un des procès-verbaux de la Société des Noirs, les ducs de Larochefoucauld, de Charost, d'Havre et Condorcet avaient été présentés par M. de Lafayette. Condorcet avait à son tour présenté Dietrich, le comte de Rochechouart, le vicomte de Valence, les deux chevaliers de Lameth, etc. D'Arnaud d'Aubusson, Mercier, le comte de Dampierre, le marquis de Mons, les comtes Coustard de Saint-Lô, d'Avaux, sont amenés par Valady. Dans le même procèsverbal, Lubersac, évêque de Chartres, Brack, censeur royal et directeur général des traites, le marquis de Beaupoil-Saint-Aulaire, le marquis de Pampelune, Lanthenas (*), Crèvecceur, l'anglais Pigott, le marquis de La Feuillade, qui s'intéressait activement à la cause des nègres et les défendait même de sa plume, et M. Gayral, avocat au Parlement, sont présentés par Brissot.

Voici encore le nom de quelques membres inscrits sur une liste du

(*) Lanthenas resta jusqu'au bout fidèle à la cause. En 1798, quelques semaines avant sa mort (2 janvier 1799) c'est encore chez lui que se réunissaient les débris de la Société ( Ad. Schmidt, Tableaux de la Révolution Française, t. III, p. 362).

Plus tard, lorsque la Société eut acquis quelque éclat, un grand nombre des membres de l'Assemblée constituante s'empressa de se faire admettre dans son sein, et nous trouvâmes ainsi dans Petion, Grégoire, Pontécoulant (1) etc., des collègues prêts à défendre chaque jour la cause sacrée que nous servions.

(2) [Personne n'a acquis plus d'honneur en soutenant les intérêts des nègres que Grégoire ; son ardeur, loin de se refroidir, n'a fait qu'augmenter devant les obstacles. Tel est le caractère des hommes qui se dévouent à une noble cause]. On connaît le zèle courageux avec lequel il a défendu, à la tribune comme dans ses écrits, cette classe d'hommes si longtemps victimes d'un préjugé cruel. Lisez sa lettre aux philanthropes (3), dictée par un sentiment de généreuse colère, et que le bon prêtre semble avoir écrite les larmes aux yeux ; vous verrez s'il ne méritait pas les remerciements publics que lui vota à ce sujet la Société des noirs.

L'objet de ce pamphlet était de prouver l'injustice du décret surpris le 12 octobre 1790 (4). L'esprit de la Révolution se faisait sentir dans les colonies comme dans la métropole ; des assemblées provinciales et paroissiales s'y étaient formées malgré l'opposition des chefs du gouvernement, et elles avaient

mois de mai 1788, et que l'on peut considérer, avec Brissot, Glavière, Mirabeau, Condorcet, le général Lafayette, comme les véritables fondateurs de la Société des Amis des noirs ; ce sont Lacépède, Volney, Lavoisier, Desfaucherets, Esmangard, Bouthillier et M. Pastoret, alors conseiller à la Cour des Aides.

(Note de M. de Montrol, qui paraît avoir eu entre les mains des papiers de Brissot sur cette Société. Il est bien regrettable qu'il ne les ait pas publiés).

(1) Doulcet de Pontécoulant. Voir plus loin, p. 118.

(2) Extrait du Patriote du 13 novembre 1790.

(3) Lettre aux Philanthropes sur les malheurs, les droits et les réclamations des gens de couleur de Saint-Domingue et autres îles françaises, octobre 1790, in-8.

(4) Dans un des considérants de ce décret, présenté par Barnave, l'Assemblée ajournait de statuer sur le sort des noirs dans les colonies. Je crois d'ailleurs inutile de faire des notes sur les pages qui vont suivre. Ce serait reprendre toute la polémique deBrissot et de Barnave.

envoyé à Paris dix-huit députés, dont six seulement purent prendre part à l'Assemblée constituante.

L'enthousiasme pour la liberté était alors aussi grand à Saint-Domingue qu'à Paris, et la nouvelle de la prise de la Bastille ne fit qu'augmenter l'effervescence. Les autorités furent ouvertement attaquées ; Barbé-Marbois (1), intendant général, que sa dureté faisait détester, se vit demander compte de sa gestion. Peynier (1) l'empêcha d'attendre les commissaires qui étaient prêts à remplir près de lui cette mission, et le fit embarquer pour la France. Les commissaires manquèrent leur but, mais l'élan était donné ; le premier mouvement avait été excité par les colons eux-mêmes, ils étaient alors dirigés par cette société de planteurs réunis à Paris à l'hôtel Massiac, et que l'on désigna sous le nom de Club Massiac (2). Cette réunion de tartufes politiques avait applaudi au coup porté au despotisme de la Cour tant qu'elle crut y trouver un appui contre le despotisme colonial. L'intérêt seul devait nécessairement diriger ses membres ; après avoir été les premiers à exciter la révolte contre les autorités des îles, ils se révoltèrent contre leur propre ouvrage ; ils voulaient maintenir à leur profit le pouvoir ministériel quand ils s'aperçurent qu'il allait les entraîner dans sa chute.

Lorsque le décret du 8 mars 1790 arriva à Saint-Domingue, les représentants de la colonie, réunis à Saint-Marc par ordre royal, commencèrent par protester contre le décret de l'Assemblée constituante, et jurèrent qu'ils mourraient plutôt que de partager leurs droits politiques avec les gens de sang-mêlé, qu'ils appelaient insolemment race bâtarde et dégénérée. Si jamais assemblée fut séditieuse et rebelle, ce fut celle-ci ; tous ses actes tendaient à l'indépendance, et elle se plaignit ensuite que les habitants de l'île voulussent être indépendants comme elle : elle promulguait des décrets, des ordonnances, et n'en soumettait aucun aux pouvoirs légalement constitués.

Peynier s'opposa en vain aux prétentions de l'assemblée de

(1) Le comte de Peynier, gouverneur général de Saint-Domingue.

(2) Sur le Club de l'hôtel de Massiac, voir Aug. Challamel, Les Clubs contre-révolutionnaires, p. 67-89. Cf. plus loin, p. 108.

Saint-Marc. Il fit bien de soutenir contre elle les décrets de l'Assemblée nationale, mais il eut tort de casser et de dissoudre, de son autorité, cette assemblée ; il n'en avait pas le droit ; il eut tort de faire agir sous lui le chevalier de Mauduit, homme emporté et cruel, aristocrate déclaré, et qui mourut, plus tard, misérablement, mais avec courage. Ses soldats se révoltèrent, le menacèrent ; il leur découvrit sa poitrine, en s' avançant vers eux. Le frapper de mille coups et mettre son corps en lambeaux, ce fut l'ouvrage des blancs. Son domestique, sorti de cette caste au teint noirci, et que l'on nous représente sans âme et dénuée des sentiments qui excitent notre admiration, passa deux jours à reconnaître ses membres dispersés ; il leur ouvrit une fosse, et s'y précipita pour se délivrer d'une vie que le cruel trépas de son maître lui rendait insupportable (1).

Tel est le récit qu'un témoin oculaire a fait à Santhonax (2), de qui je le tiens. Mauduit commandait le régiment du Portau-Prince ; ce furent les grenadiers de ce régiment qui l'assassinèrent. Son caractère était hautain et despotique, comme celui de tous les chefs envoyés au loin avec des pouvoirs illimités : ce sont d'impérieux satrapes ou des agents de tyrannie, qui malheureusement se croient trop souvent quittes de leurs crimes lorsque, comme Dillon, ils veulent bien s'en repentir ou paraître repentants (3).

Le décret rendu par l'Assemblée nationale, et qui remerciait Peynier et Mauduit au nom de la nation, proclamait qu'ils avaient glorieusement rempli leur mission, et que l'assemblée de Saint-Marc demeurerait supprimée. Etait-ce ainsi que l'on aurait dû procéder ?

Petion fit ici ce que Barnave aurait dû faire, c'est-à-dire

(1) Cf. Patriote du 20 mai 1791.

(2) Sonthonax (1763-1813), un des rédacteurs du journal de Prudhomme, nommé commissaire à Saint-Domingue le 3 juin 1792, plus tard membre des Cinq-Cents.

(3) Allusion à une lettre de Carra à Brissot, que M. de Montrol donne en note, mais que je ne reproduis pas, parce qu'elle est au Patriote du 15 octobre 1790. Carra attestait avoir entendu Dillon dire aux Jacobins qu'il avait été — comme gouverneur de Tabago — l'instrument du despotisme ministériel, mais « qu'il s'en repentait ».

un rapport impartial sur les causes et les progrès des troubles de Saint-Domingue. Il balança les torts et les raisons de tous les partis. Il ne prononça point sur ce qu'on ne savait pas, ni sur ce qu'on ne pouvait pas vérifier ; il prononça sur ce qui était incontestable. Comme Barnave, il conclut à la dissolution de l'assemblée générale ; mais il ne demanda pas qu'on la condamnât sans entendre ses membres. Il ne voulut pas qu'on votât des remerciements aux agents du pouvoir exécutif sans être certain qu'ils les méritassent ; mais il voulait qu'on nommât des commissaires civils pour aller recueillir des informations sur les lieux.

Il ne voulut pas surtout que, par une pusillanimité, une déloyauté indigne d'elle, l'Assemblée nationale laissât les mulâtres dans l'incertitude ; il voulait qu'elle déclarât franchement ses intentions à leur égard (1). ..

Cet homme irréprochable a partagé ces calomnies avec les principaux défenseurs des noirs ; les planteurs, dans leur rage impuissante, ont voulu les écraser sous le poids des libelles, les avilir, les décourager : vains efforts, inutiles clameurs ! Grégoire, pas plus que moi, que Petion, que Gondorcet, n'était fait pour s'émouvoir de pareilles attaques, pour reculer lâchement devant quelques périls et abandonner un devoir de bienfaisance et d'humanité.

Car Grégoire est un homme de courage et de vertu, un vrai patriote, un pur républicain, et les anarchistes ne le compteront jamais dans leurs rangs : « La méfiance et les rois ont dû naître ensemble, écrivait-il à Petion, sous le règne des rois »; « l'histoire des rois est le martyrologe des peuples », a-t-il dit plus tard. Mais les anarchistes ont voulu lui donner un démenti ; leur histoire sera le vrai martyrologe de la nation.

Grégoire rangé parmi les montagnards? Non, je ne puis le croire ; il a pu avoir sur le procès du dernier roi des opinions qui leur étaient communes comme à moi. [Lorsque Rouzet(^),

(1) Ici, je supprime sept pages de l'édition de Montrol, concernant Grégoire. Elles sont extraites presque mot à mot du Patriote du 13 octobre 1790.

(2) Montrol écrit Crouzet. — Rouzet, député de la Haute-Garonne

dans un discours décoloré, s'efforça de prouver que l'intérêt national s'opposait à ce qu'on jugeât Louis Capet, la réponse vigoureuse de Grégoire fut pleine d'énergie, mais ne fut pas sanguinaire. Il exposa, comme il l'avait fait au mois de juillet 1791, la saine doctrine sur le mystère de l'inviolabilité ; il distingua la responsabilité personnelle de la responsabilité administrative. Il prouva ainsi que Louis était justiciable de la nation, d'après la Constitution sanctionnée, et que, sans cette Constitution même, le peuple pouvait juger un tyran conspirateur, d'après le seul droit de sa souveraineté. Mais pour prévenir la récusation que Louis XVI présenterait peutêtre, et pour repousser d'avance l'accusation de violence et de tyrannie dont on ferait un crime à la Convention, Grégoire demanda qu'on entendît le prince déchu, en personne, et qu'on ne prononçât rien sur cette question avant de l'avoir fait comparaître. Cette opinion fut couverte d'applaudissements]. Le lendemain, l'orateur fut porté à la présidence de l'Assemblée. Absent lors du vote et de la condamnation de Louis XVI, il n'eut point à se prononcer dans cette occasion solennelle ; mais alors même qu'une saine politique, un sentiment 4e clémence et de générosité ne l'eussent pas engagé à détourner le glaive de la tête du dernier roi, ses opinions invariablement arrêtées contre la peine de mort l'auraient empêché de lui infliger cette peine (1). Grégoire n'est pas un homme dont les idées, comme celles de Robespierre, cèdent à l'intérêt privé ou au désir de la multitude, qui se fait une âme selon les circonstances et suit les caprices du flot populaire ; il est répu-

à la Convention, si connu depuis par sa liaison avec la duchesse d'Orléans, qui le fit comte de Folmont. C'est dans la séance du 15 novembre 1791 que Rouzet demanda l'ajournement du procès du roi et que Grégoire lui répondit.

Tout ce passage entre crochets est extrait du Patriote du 16 novembre 1792.

(1) Ces pages sur Grégoire paraissent bien suspectes. Il ne faut pas oublier que Grégoire venait de mourir (26 mai 1831) lorsque parut cette seconde partie des Mémoires de Brissot, et qu'il avait eu, sous la Restauration, une grande popularité parmi les libéraux. Il est fort à craindre que Montrol ou Lhéritier n'aient inséré ici des développements de leur crû.

blicain, mais il n'est pas athée, sans-culotte, septembriseur ; et toutes les puissances de la terre ne lui feraient pas plus abjurer, je l'espère, les sages vertus du patriote que celles du prêtre religieux.

Les principes religieux de Grégoire peuvent bien avoir quelquefois égaré ses principes politiques ; mais ces erreurs ont une excuse qui les lui feront facilement pardonner. Lorsque Mirabeau, au nom du Comité de législation, présenta le projet de Déclaration des droits de l'homme qu'il avait rédigé, Bonnay (1), auteur d'une pasquinade contre Petion, Charles Lameth et quelques autres membres du côté gauche (2), demanda que le nom de l'Etre suprême fût inscrit dans cette déclaration, et que Dieu y fût désigné comme la source première de nos droits. Grégoire appuya vivement cette proposition (3). Elle était déplacée sous plus d'un rapport. Dieu pouvait bien être appelé le principe des droits, comme le principe de toute chose ; mais il ne fallait pas chercher d'autre origine des droits de l'homme que le fait même de l'existence de l'homme, ni supposer qu'il pût jouir de sa liberté, de ses droits naturels par des raisons surnaturelles ou divines : l'homme est libre parce qu'il est. Bonnay prétendait que cet . hommage rendu à l'auteur de la Nature eût imprimé un caractère sacré à la Déclaration, et eût assuré le respect des puissants et la soumission de la multitude aux lois qui devaient en émaner. Pison du Galland (4) et Lally-Tolendal partagèrent cette opinion et la reproduisirent dans la discussion ; elle ne m'en parut pas plus juste. Au reste, Lally-Tolendal, en traitant la question des droits de l'homme, n'avait point encore abjuré les sentiments qui auraient dû constamment diriger sa conduite ; il présenta comme modèles les actes de ce genre produits par la nation anglaise, et consignés dans la Grande-charte

(1) Le marquis de Bonnay (1750-1825), constituant, émigré, pair de France en 1815.

(2) La Prise des Annonciades, 36 p. in-8, assez amusant pamphlet en prose et en vers, d'octobre ou novembre 1789.

(3) Séance des 18 et 19 août 1789. Voir Patriote du 20 août.

(4) Pison du Galland (1747-1826), député du Tiers pour le Dauphiné.

et le Bill des droits de 1688 ; il demanda que tous les articles de la déclaration projetée pussent trouver une application immédiate et positive dans les dispositions de la législation nouvelle ; il cita cet exemple de clarté et de précision : nul Anglais ne peut être privé de la liberté ou de la vie que par le jugement de ses pairs. Enfin, tout en faisant l'éloge de la déclaration proposée par Lafayette, il voulait la corriger et l'étendre avec celle de Mounier ; il voulait aussi qu'elle fût précédée de ce qu'il appelait le beau préambule de Mirabeau (1), et suivie de l'article de du Galland ou de Grégoire qui rappelait le nom sacré de l'Etre suprême. Mais lui qui venait de demander la clarté et la précision la plus absolue, et qui écartait impérieusement toute idée métaphysique, pourquoi songer aux idées religieuses ? Lally et du Galland, comme Bonnay et Grégoire, avaient une fausse opinion de notre siècle. Ce ne sont ni des lois, ni des mots qui rendront maintenant l'homme religieux.

Vouloir renverser cette religion à laquelle, à tort ou à raison, personne n'est peut-être plus véritablement attaché, c'est un crime qu'on a publiquement reproché à Grégoire ; car, ne pouvant accuser son patriotisme, il fallait bien l'accuser de quelque chose (2). [Lorsque Torné (3), évêque de Bourges, provoqua le décret qui interdit à tout ecclésiastique de porter un costume particulier, Grégoire se trouvait dans son diocèse. Vaugeois (4), dont j'ai parlé, et que l'évêque de Blois avait choisi à ma recommandation pour son premier vicaire, courut aussitôt en habit de couleur chez le vénérable prélat, qui lui

(1) « De tous les projets des Droits, Mirabeau assura que tout bonnement, mais très-sérieusement, il préférait celui de l'abbé Siéyes, ce qui n'empêcha point que le projet du sixième bureau n'obtînt six cents suffrages et celui de Siéyes seulement deux cents : celui de Lafayette en eut quarante-cinq. » (Note de Brissot).

(2) Les phrases entre crochets qui suivent sont extraites du Patriote du 15 avril 1792.

(3) Torné (1727-1797), évêque constitutionnel du Cher, député à la Législative, où il fit décréter, le 6 avril 1792, la suppression du costume religieux, mais pour demander, quelques jours plus tard (20 avril), le maintien des Confréries de pénitents.

(4) Voir, sur Vaugeois, la note du t. I, pages 57-58.

tendit les bras et lui exprima la joie qu'il ressentait de voir triompher les principes de la saine philosophie et de la bonne politique. Tous les autres vicaires imitèrent aussitôt l'exemple de Vaugeois, et Grégoire, prêchant le lendemain à la cathédrale, saisit l'occasion que lui fournissait un passage de l'Evangile du jour pour faire remarquer que Jésus- Christ n'avait pas de costume particulier]. Vous jugez du scandale qu'excita un pareil discours parmi les aristocrates de toutes couleurs qui infestaient le département ; vous devinez tout ce qu'on répandit sur les projets de l'évêque philosophe : on en fit un démolisseur de religion, un apôtre futur d'athéisme. Grégoire, cependant, n'a jamais songé qu'à retracer les vertus des Apôtres, et à mettre en pratique la morale de l'Evangile.

Je me souviens que le jour où il quitta la présidence de l'Assemblée Constituante (1), à laquelle succéda Mirabeau, il était entré, selon sa coutume, dans une église, où il voulait prier. Personne ne se trouvait là pour servir à l'autel, et le prêtre qui devait officier attendait depuis quelques minutes. Grégoire s'agenouille aussitôt auprès de lui, et sert la messe avec une humilité toute chrétienne. Cette humilité était bien faite pour contraster avec l'orgueilleuse dévotion des prélats grands seigneurs, qu'un instant auparavant le bon curé présidait avec tant de dignité à l'Assemblée. On l'avait appelé athée ; cette fois-ci, on l'appela cagot.

Je ne partage point les croyances religieuses de Grégoire, mais je suis loin de le regarder comme un cagot, quoi qu'en puisse dire le capucin Chabot. Hélas I il y a des cagots en patriotisme comme en religion, et on les reconnaît aux mêmes signes. Petites pratiques extérieures substituées au véritable culte ; paroles mises à la place des actions ; apparence de rigidité pour critiquer les autres ; esprit de jalousie et d'intolérance, voilà les caractères communs de ces deux espèces d'hypocrites. Nos cagots politiques ont grand soin de porter une chevelure plate et noire (peut-être pour qu'elle soit plus ana-

(1) 29 janvier 1791.

logue à leur esprit) ; anathème à quiconque porterait la cocarde de rubans au lieu de celle de laine, à quiconque la porterait moins large de quelques lignes ; ce sont là des péchés mortels. Le mot de République est empreint sur les cocardes de nos cafards révolutionnaires, sur leurs boutons, sur leurs tabatières ; chez eux, sur eux, la République est partout... excepté dans leurs cœurs. Comme les dévots, ils sont tourmentés du besoin de calomnier ; ils passent leur vie en dénonciations. Paraissent-ils dans leurs sections ? les voilà à la tribune, et ils dénoncent. Ils courent dans les Sociétés populaires, ils enlèvent la parole, et ils dénoncent ; ils rentrent chez eux, ils prennent la plume, et ils dénoncent. Les tartufes religieux ont toujours quelque saint qu'ils invoquent plus que leur Dieu; nos tartufes en patriotisme ont aussi quelque patron qu'ils préfèrent à la liberté. L'un adore Robespierre, l'autre se prosterne devant l'ombre de Marat (1) ; celui-ci ne pense que par Merlin, et ne pense guère ; celui-là ne jure que par Chabot, et jure beaucoup. L'intolérance sur tout : c'est là leur esprit dominant. Quiconque ne voit pas comme eux, tout comme eux, rien que comme eux, quiconque n'encense pas leurs idoles est en butte à leurs traits calomnieux ; heureux s'ils ne font que le calomnier. Ils détestent beaucoup plus les patriotes qui ne partagent pas toutes leurs idées que les ennemis de la Révolution ; à peu près comme les dévots damnent plus cordialement ceux qu'ils appellent hérétiques, que ceux qui ne croient pas en Dieu. Démophile est un excellent patriote, me disait-on dernièrement ; il ne sort de sa section que pour aller aux Jacobins ; il ne quitte presque jamais la tribune ; c'est un grand ami du peuple, car il ne cesse de le dire ; c'est un grand ami de l'égalité, il n'y a pas de pauvre qu'il n'appelle son frère ; oh ! c'est un patriote, celui-là. — Démophile paie-t-il ses contributions ? tend-il une main secourable au pauvre qu'il appelle son frère ? — Oh ! non. — C'est un cagot en patriotisme.

(1) Si ces pages sont de Brissot, elles ont été écrites après le 13 juillet 1793, date de l'assassinat de MaraU

Dans la séance du 11 mai 1791, où le sort des gens de couleur fut remis en question devant l'Assemblée nationale, Grégoire prouva bien que les calomnies des colons, comme celle des cagots et des aristocrates, n'étaient pas capables de l'effrayer (1). [Ce fut lui qui ouvrit la discussion et présenta, dans un tableau rempli d'images vives et frappantes, la filiation de tous les troubles des colonies. Il fit voir qu'elle provenait avant tout de la lettre incendiaire écrite par les députés des colonies le 12 avril 1789 (2), lettre dans laquelle on excitait les défiances des blancs contre les gens de couleur, lettre qui a donné le signal de l'affreuse persécution contre eux. Grégoire trouvait encore les causes des troubles dans la fausse marche qu'on avait perpétuellement fait suivre à l'Assemblée nationale, dans les équivoques décrets, dans les prétentions opposées des diverses assemblées de Saint-Domingue, dans l'envie qu'avaient les colons débiteurs de faire la loi à leurs créanciers d'Europe. Il présenta un tableau pathétique de toutes les horreurs qu'on faisait éprouver aux gens de couleur ; il fit voir quelle avait été la cause de l'insurrection d'Ogé, et il osa justifier ce martyr de la liberté].

Je veux dire ici deux mots de cet infortuné, dont j'ai pu, comme Grégoire, apprécier le dévouement et l'héroïsme.

Ogé (3) faisait partie de la députation que les hommes de couleur envoyèrent à Paris. Digne de la mission sacrée dont il était chargé, ardent à saisir tous les moyens qui pouvaient être utiles aux intérêts de ceux dont il venait plaider la cause et les droits, Ogé se fit d'abord affilier à notre Société des

(1) Tous les passages que je vais mettre entre crochets sont à peu près textuellement tirés du Patriote Français (n° du 13 mai 1791, compte r±ndu de la séance du 11).

(2) «Voyez à cet égard la réponse judicieuse et énergique faite par M. Raymond, citoyen de couleur de Saint-Domingue et l'un des membres de la Société des Amis des noirs, à la brochure de Moreau de Saint-Méry ; ce fait y est mis hors de doute. Ce créole y réfute victorieusement toutes les bévues et toutes les faussetés du député de la Martinique.» (Note de Brissot).

(3) Voir Patriote du 5 janvier 1791.

Amis des noirs. Il passa ensuite en Angleterre, où mon ami Clarkson, par ses conseils et ses encouragements, le confirma dans les desseins qu'il avait formés pour l'affranchissement de ses frères. De retour en France, il fit tous ses efforts pour ramener le comité colonial à des idées de justice envers les hommes de couleur. Il ne cacha pas à Barnave qu'il était déterminé à révéler les termes positifs du décret que l'Assemblée nationale avait rendu en leur faveur, et dont le comité cherchait à atténuer l'effet en y mêlant des expressions équivoques ; il déclara que, si les blancs s'obstinaient à ne pas vouloir les reconnaître comme des hommes libres, il saurait les y forcer les armes à la main. Après cette conduite, dont la franchise aurait dû éclairer les colons parisiens, Ogé fit voile pour Saint-Domingue.

Les droits des hommes de couleur n'y avaient jamais été plus arbitrairement méconnus ; jamais les blancs ne s'étaient montrés plus résolus à les méconnaître encore. Aidé par son compatriote Chavannes, il rassembla deux cents mulâtres, s'avança sur la Grande- Rivière, et de cet endroit il envoya au prés dent de l'assemblée du nord son premier manifeste (1), dans lequel il sommait les membres de l'assemblée de faire promulguer dans toute la colonie le décret qui appelait les hommes de couleur libres à jouir de tous les droits de citoyens, et finissait par leur déclarer que, si les moyens de la douceur étaient insuffisants, ils avaient tout à craindre de sa vengeance. Ce manifeste fut suivi de sa lettre au commandant militaire :

« Nous exigeons, lui écrivait-il, la proclamation du décret du 28 mars (2). Nous nommerons des électeurs, nous nous rendrons à Léogane, nous repousserons la force par la force si l'on nous inquiète. L'amour-propre des colons se

(1) Ici, M. de Montrol dit en note qu'Ogé était le fils d'un riche boucher du Cap. La popularité de ce malheureux mulâtre fut telle en France, à cette époque, que Barbaroux donna à son fils, né le 16 août 1792, et qui devait mourir en 1867 sénateur du second Empire, le prénom d'Ogé (v. Mémoires de Barbaroux, éd. Dauban, p. 376).

trouverait insulté si nous siégions à côté d'eux ? Mais a-t-on consulté celui des nobles et du clergé pour redresser les mille et un abus qui existaient en France ? »

Les premières troupes dirigées contre Ogé furent repoussées ; mais un régiment entier s'avança pour le combattre. Après une résistance qu'on ne devait pas attendre d'une poignée d'hommes indisciplinés, et qui n'avaient presque d'armes que leur courage, Ogé parvint à s'échapper avec quelques-uns des siens et chercha un asile dans les possessions espagnoles.

Le commandant militaire, Vincent, avait lâchement mis sa tête à prix. Par la loyauté et la modération de sa conduite, Ogé se montra bien supérieur à ceux qui refusaient de l'admettre comme leur égal ; et cependant Ogé devait être enflammé par de longs ressentiments : il avait un frère à venger, un frère innocent comme lui, et victime de la trahison des blancs, qu'il devait bientôt éprouver lui-même.

Le territoire espagnol aurait dû le mettre à l'abri des poursuites de ses ennemis ; mais l'assemblée du nord avait juré sa perte. [ (1) Le commandant de Saint-Domingue, Blanchelande (2), dans une proclamation, s'étonnait de ce qu'Ogé eût osé ajouter aux menaces des raisonnements dont ta saine politique démontrait le néant. Le néant des droits de la nature !

Il apprenait aux mulâtres qu'ils étaient redevables de la liberté à la générosité des Français habitants de la colonie, et déclamait contre l'homme qui avait pris les armes pour leur assurer cette même liberté ! Ogé avait tout à craindre de ces agents du despotisme. Bientôt son extradition fut demandée : un gouverneur, un vil scélérat, violant toutes les lois de l'hospitalité (3), s'empressa de le livrer, avec ceux des siens

(1) Tout le passage entre crochets, y compris la note, résume un article du Patriote du 15 janvier 1791.

(2 Rouxel de Blanchelande, maréchal de camp, qui fut une des premières victimes du Tribunal révolutionnaire (15 août 1793).

(3) « Le gouverneur espagnol qui eut la bassesse de livrer Ogé citait, à la vérité, un traité conclu entre la France et l'Espagne, par lequel ces deux puissances promettent de se rendre mutuellement leurs sujets rebelles dans leurs îles respectives. Si ce traité existait, il fallait se hâter de le déchirer comme un instrument du despotisme. Si les Espagnols secouaient enfin le joug odieux du fanatisme et de la

qui avaient pu le suivre, et, à la honte de l'humanité, les suppôts de la tyrannie purent encore s'abreuver d'un sang généreux ].

Ogé fut mis en jugement, et son procès dura deux mois, devant le conseil du Cap. Le petit peuple, ameuté par des agents secrets, menaçait les membres de ce tribunal et demandait sa mort à grands cris ; les juges furent assez lâches pour céder à ces menaces : ils prononcèrent l'arrêt de celui qui ne demandait qu'à jouir des droits qu'il tenait de la nature, et que rien ne saurait prescrire (1).

[ (2) La fermeté qui avait guidé Ogé dans son entreprise le suivit dans les fers : « Renoncez, répondait-il avec le courage des grandes âmes à ses persécuteurs, renoncez à l'espoir de m'arracher un seul mot dans le silence des cachots : ce n'est pas ici que je dois m'expliquer : je veux répondre en public ; c'est là qu'il faut m'interroger ; mes témoins doivent être authentiques. »

Inébranlable dans cette résolution, que lui donnait une conscience pure, on n'obtint pas un seul aveu de sa bouche, qui ne voulait proférer que les mots : liberté, égalité.

Jusqu'au lieu de son supplice, il porta dans tous ses traits la paix d'une âme sans reproches. Cependant la lecture de sa sentence et le genre de mort qui lui était destiné excitèrent son indignation : « Quoi ! dit-il à ses bourreaux ; quoi 1 je suis criminel parce que j'ai senti que j'étais homme et que j'en ai réclamé les droits sacrés ! Eh bien ! barbares, faites couler mon sang, puisque vous voulez vous en abreuver ; mais souvenez-vous qu'il en renaîtra un vengeur. » Il périt sur la roue, comme un chef de brigands.

tyrannie, si, trompés dans leurs efforts, ils cherchaient dans nos cantons un refuge contre le fer de leurs bourreaux, serions-nous jamais assez lâches pour les livrer ? » (Note de Brissot).

Ce gouverneur de San-Rafaël, petite ville de la partie espagnole de Saint-Domingue, s'appelait don Francisco Nunez.

(1) C'est de décembre 1790 à mai 1791 que se déroula à Saint- Domingue cette triste histoire.

(2) Les paragraphes qui suivent, y compris la note, sont pris dans le Patriote du 6 juin 1791, qui les avait pris lui-même dans la Bouche de Fer, le journal de Fauchet et de Bonneville.

Aucun homme ne mérita moins un pareil titre et un sort semblable. J'ai été à même d'apprécier toute la noblesse de son âme, tout son amour pour ses compagnons d'esclavage. Ils furent seuls coupables ceux qui, sentant la supériorité d'un tel homme, ont fait tomber sa tête, au lieu de s'efforcer de s'élever jusqu'à lui. Ces hommes de sang, ces vils esclaves d'un préjugé honteux rappellent le temps des Néron, des Caligula, tandis que le nom d'Ogé doit être inscrit à côté de ceux de Gaton et de Brutus (1)].

Ce n'est pas ainsi que s'exprimait Malouet en parlant du malheureux mulâtre. Dans la discussion même de l'Assemblée nationale, dont j'ai interrompu le récit, [Malouet osa arrêter Grégoire, et lui jeta au nez qu'Ogé n'était qu'un assassin et un rebelle odieux, un vil criminel : « Si Ogé est coupable, lui répondit le vénérable patriote, nous le sommes tous, et si celui qui a réclamé pour la liberté périt sur l'échafaud, il faut y faire monter aussi tous les bons Français qui nous ressemblent. » L'énergie de pareils sentiments aurait dû couvrir de confusion ces hommes de sang, qui faisaient un crime à des hommes libres de défendre leur liberté] ; elle ne servit qu'à exciter leur rage, et ce fut en cette occasion que Marthe Gouy, répondant à Grégoire, vomit contre la Société des Amis des noirs les injures les plus dégoûtantes.

Les injures ne sont pas des raisons ; Tracy (2), répondant à Gouy, [aborda la question avec une candeur, un sens et une précision qui devraient toujours se trouver dans la bouche d'un orateur honnête homme. L'Assemblée avait déjà décrété

(1) « Chavannes, son lieutenant, fut rompu le même jour que lui. Les paroles qu'il prononça prouvent à quel degré d'exaspération la tyrannie des colons avait porté ces malheureux : « Tout ce que je « regrette, dit-il à ses juges, c'est qu'il soit resté un seul blanc pour « me juger : j'aurais voulu exterminer tous ces barbares jusqu'au der- « nier. » Deux autres hommes de couleur périrent du même supplice ; dix-neuf autres furent pendus, cinq seulement en effigie, et dix-sept condamnés aux galères perpétuelles. On pense bien que tous leurs biens furent confisqués : c'était le véritable mot de l'énigme ». (Noie de Brissot).

(2) A.-L.-C. de Stutt de Tracy (plus connu sous le nom de Destutt de Tracy), député de la noblesse de Moulins, dont on connaît la carrière parlementaire et les travaux philosophiques (1754-1836 .

que les hommes de couleur étaient citoyens actifs : Barnave lui-même et les Lameth n'osaient en disconvenir]. Tracy le leur rappela, et soutint qu'on invoquait à tort le décret du 12 octobre 1790 pour refuser aux colonies les institutions qu'elles attendaient, et il démontra avec une grande force de raisonnement combien les prétentions de Barnave étaient ridicules et mal fondées.

Le premier jour où le sort des colonies avait été remis en question, Barnave, dans un discours plein de perfidie, avait cherché à égarer l'Assemblée par mille considérations les plus étrangères au véritable sujet en litige. Le soir, aux Jacobins, où j'avais été entraîné par le besoin de défendre la cause de ceux qu'on voulait sacrifier, il avait employé la même tactique d'une manière plus brillante que le matin, mais qui n'était pas plus juste. En voyant quelques hommes applaudir à ces divagations de l'esprit, dictées par l'impuissance de la raison, je ne pus m'empêcher de gémir de notre idolâtrie pour tout ce qui porte avec soi le caractère de quelque supériorité (1).

[ (2) A la séance du lendemain, Barnave parut à la tribune après Petion, pour y débiter le même discours que je lui avais entendu prononcer aux Jacobins. Cette répétition me prouva que l'éloquence de cet orateur était souvent une affaire de mémoire et qu'elle ne venait pas de l'âme ; car un homme qui a de l'âme, cette unique source de la véritable éloquence, ne se répète pas lui-même avec cette fidélité.

En cette occasion, comme en beaucoup d'autres, Barnave ne répondit pas une seule fois aux objections qu'on lui faisait, et disserta très bien sur ce qu'on ne lui objectait pas.

On lui rappela que lui-même était jadis convenu que le décret du 28 mars comprenait les gens de couleur. Il ne dit mot.

On lui démontra que son considérant du 12 octobre était un mensonge ; on le défia de citer un passage dans les décrets intérieurs qui y eût rapport. Il ne dit mot.

(1) Voir, dans Aulard (Jacobins, II, 412), le compte rendu sommaire de cette séance où Barnave l'emporta sur Brissot.

(2) Extrait du Patriote du 13 mai 1791.

Je lui avais fait les mêmes interpellations le soir aux Jacobins. Il avait gardé le même silence.

C'est en suivant cette marche insidieuse, c'est en éloignant les réponses et les arguments que Barnave émerveilla une partie de l'Assemblée par de vaines déclamations, et on décida, à la pluralité de 80 voix, qu'il y avait lieu à délibérer sur le projet des comités, projet le plus ridicule, le plus absurde, le plus atroce qui pût exister, projet qui violait tous les principes, qui renversait un décret formel, et n'était, au fond, qu'une machine fratricide.

Lanjuinais protesta en vain contre le préjugé inhumain qui dégrade à nos yeux les hommes de couleur ; en vain Robespierre rappela les principes éternels sur lesquels il s'étayait encore, et montra que les dangers que l'on craignait deviendraient plus probables par l'oppression des hommes de couleur ; en vain Regnaud de Saint-Jean-d'Angély donna lui-même une extension pleine de justesse à cette idée ; en vain, Siéyes, le décret du 28 mars à la main, prouva-t-il à Barnave que sa conduite était une escobarderie, et que son nouveau décret n'était qu'une violation manifeste d'un décret antérieur ; le faible adversaire tergiversa, et ne répondit toujours rien. Goupil (1) et Moreau de Saint-Méry crurent de leur honneur de répondre pour lui. Le premier invoqua des principes qui n'eussent pas été désavoués par monseigneur de Vergehnes, et l'autre fit clairement entendre que, les hommes de couleur étant désarmés,... il ne s'agissait que de les égorger. La cause de l'injustice et de la force l'emporta ; on ne réfléchit pas assez que les conquérants de la Bastille étaient aussi désarmés le 13 juillet]. Cette délibération de l'Assemblée nationale fut hautement désapprouvée par tous les amis de l'humanité (2). Je fus témoin de leur indignation, je reçus vingt lettres, à ce sujet, de ces hommes de bien, voués à la défense de la justice, et de ces députés qui avaient voté avec la minorité, et ne voulaient point qu'on confondît leur

(1) Goupil de Préfelne, député du Tiers d'Alençon.

(2) Voir tous ces débats des 11 et 12 mai 1791 dans le Moniteur.

nom avec ceux dont le vote oppressif avait déshonoré

l'Assemblée (1).

Cependant ce décret déjà si défectueux devait être attaqué quelques mois plus tard par ceux-là même qui en avaient provoqué l'adoption. Robespierre et Petion, qui marchaient encore ensemble, signalèrent vainement leurs efforts en faveur d'une cause sacrée. Ils devaient être repoussés; mais Reubell (2) dévoila à tous les yeux la désertion des anciens amis du peuple et leur coalition avec les ennemis de tous les temps. Le voile qui couvrait le front de tant de perfides ou de lâches fut déchiré.

Son discours en cette occasion, et celui de Petion, valaient bien la peine d'être réfutés ; mais il fallait des raisons, et il n'y eut qu'étalage de mensonges et de sophismes. L'on était d'ailleurs pressé de conclure. On avait pour soi le plus grand argument, la majorité. On fit donc faire la motion de prononcer sans désemparer par Regnaud de Saint- Jean-d'Angély, qui oublia en cette circonstance les motifs plus nobles qui l'avaient d'abord inspiré.

On se souvient que Fermond (3), désespéré de voir avec quelle funeste légèreté on condamnait à la nullité la classe la plus nombreuse et la plus intéressante des colonies, demanda, avec l'accent de la douleur, qu'au moins on assurât aux citoyens de couleur libres les droits de citoyens actifs, sauf aux assemblées coloniales à statuer sur les conditions d'éligibilité (4). Larochefoucauld et Barère appuyèrent cet amen-

(1) Je supprime ici deux lettres adressées à Brissot, l'une par Gensonné, l'autre par Boissy-d'Anglas concernant les « hommes de couleur ». Elles avaient paru, non seulement dans le Patriote du 15 mai 1791, mais aussi dans 13 Moniteur des 12 et 17 mai. Il n'y a donc pas lieu de les maintenir, même à la Correspondance.

(2) Séance du 7 septembre 1791.

(3) Defermon (1752-1831), député du Tiers de Rennes, puis conventionnel, décrété d'arrestation le 17 juillet 1793, mis hors la loi le 28, échappa à la proscription et devint un des grands administrateurs de l'Empire.

(4) 24 septembre 1791.

dément ; mais les Lameth, les d'Aiguillon, soutenus de tout le côté droit, excitèrent un désordre effroyable, et parvinrent ainsi à triompher. L'amendement fut rejeté et l'Assemblée nationale révoqua, le 24 septembre, le décret qu'elle avait trouvé sublime le 15 mai. Siéyes eut la faiblesse (pour ne rien dire de plus) de se retirer au moment de l'appel nominal. Cette faiblesse caractérise encore sa conduite d'aujourd'hui ; mais s'il manqua de force et d'énergie devant les intrigants de l'Assemblée nationale, doit-on s'étonner qu'il soit sans courage devant les anarchistes de la Convention ? Je ne range point Siéyes parmi les hideux sans-culottes de la Montagne ; je le plains de ne pas s'être honoré par ses combats contre eux, et de n'avoir pas plus signalé son talent en faveur de la vertu et de la liberté. Je le crois du reste beaucoup au-dessous de la réputation qu'un pamphlet heureux et un silence adroit lui ont conquis dans l'opinion publique. Cette réputation, il la doit peut-être en partie à un mot de Mirabeau, qui, lisant un jour un projet de décret, s'écria qu'il regrettait que l'homme le plus profond, et qui, le premier, avait indiquéle gouvernement représentatif, s'obstinât à garder le silence sur ce sujet important. Certes, ne pas rendre hommage aux talents et aux services de Siéyes serait une injustice. Mais dire qu'il a le premier indiqué le gouvernement représentatif, c'est faire une autre injustice ; c'est ignorer son siècle, son pays, tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet avant Siéyes. Eh ! qui ne connaissait pas le gouvernement d'Angleterre avant 1788? Les constitutions d'Amérique, publiées par Larochefoucauld (1), n'avaient-elles pas jeté une vive lumière sur cette partie de la politique ? — Ne quid nimis. En violant cet axiome, on nuit à la chose publique, à celui qu'on loue, et à soi-même. Mirabeau, à qui je reprochai cette flagornerie devant Siéyes, me pardonna sans doute plus facilement cette remarque que celui qui en était l'objet ; mais

(1) L.-A., duc de Larochefoucauld d'Enville, député de la noblesse de Paris, né en 1743, massacré à Gisors le 14 septembre 1792, avait donné en 1783 une traduction des Constitutions des treize Etats-Unis de ï Amérique.

justice à tous, et la vérité avant tout : ce devait être la devise de Siéyes comme la mienne.

Gomment, dans la question des colonies, Siéyes avait-il pu abandonner si facilement une cause qu'il avait si chaudement servie ? Porté par ce qu'il y avait de généreux dans son cœur à la défense des nègres, il avait accepté avec plaisir l'offre que je lui avais faite, ainsi qu'à Lubersac, d'entrer dans la Société des Amis des noirs ; il en avait été un des membres actifs, et avait cherché longtemps à étendre son influence ; et le voilà qui, dans une occasion décisive, ou recule ou se cache !

On ne peut disconvenir que l'influence qu'exerça Siéyes à l'Assemblée constituante n'ait été justifiée. Ses plans, souvent inadmissibles, n'en annonçaient pas moins les connaissances d'un profond publiciste, si elles n'étaient pas toujours celles d'un sage législateur. Il était devenu le membre le plus important du Comité de constitution; mais ce n'était pourtant pas celui dont les idées étaient le plus souvent adoptées. Siéyes en fut piqué, et l'on prétendit que le silence dont se plaignait Mirabeau était l'effet de la colère d'Achille retiré dans sa tente, ou si l'on veut les bouderies de Bergasse, déserteur de son poste. Siéyes m'en donna une autre raison dans le peu de succès j de ses discours de tribune et la vogue de ses écrits, qui tous produisaient la plus vive sensation. On se souvient de celle qu'avait causée son livre sur Le Tiers-état.

Lorsqu'il écrivit son projet de Déclaration des droits, ce projet fut lu deux fois dans le Comité de constitution avant d'être imprimé. Je fus alors appelé à ce comité par une distinction dont je dus être flatté, puisque je n'étais point membre de l'Assemblée et que je n'avais d'autre qualité que celle de publiciste. J'y étais appelé pour faire mes observations sur le plan de Siéyes ; je les exprimai devant Siéyes lui-même ; je croyais connaître assez son amour de la vérité pour penser qu'il ne s'offenserait pas de mes réflexions, et qu'il s'offenserait au contraire du sacrifice que j'aurais fait de mes opinions à l'amitié quinousliaittouslesdeux: il n'enfutpastoutàfait ainsi. Mais, parmi quelques autres, il se trouvait dans ce plan de Déclaration une erreur capitale et qui pouvait avoir les consé-

quences les plus dangereuses, puisqu'elle entraînait la destruction de la Constitution même ; c'était la doctrine de l'auteur sur le pouvoir constituant. Il prétendait que ce pouvoir de constituer une nation définitivement et irrévocablement devait être exercé par les représentants assemblés uniquement pour cet objet (1). J'étais d'un avis bien différent : je pensais au contraire qu'une nation ne pouvait être réellement constituée par des représentants même extraordinaires avant qu'elle eût expressément approuvé la Constitution qu'on lui avait faite et qu'on lui présentait ; je ne pus alors amener Siéyes à mon opinion.

Il était difficile en effet de le faire revenir à un avis qu'il n'avait pas de lui-même adopté./je ne pus jamais, dans l'affaire des noirs, lui faire comprendre les conséquences de l'admission des députés colons dans l'Assemblée. Ces députés n'annonçaient que des intentions favorables à la liberté. On les crut sur parole ; lors de la vérification des pouvoirs, ils furent admis sans difficulté. La confusion qui régnait à cette époque, l'impossibilité où l'on était de s'occuper de la légitimité des députations, donnait au zèle hypocrite la facilité de tromper des députés pour qui tout était nouveau ; mais ces planteurs qui, au Jeu de Paume, exaltaient la Révolution, déclamaient dès lors contre elle dans leur correspondance avec les îles. J'en offris des preuves à Siéyes : il se rejeta sur leur petit nombre et leur peu d'influence ; mais si cette influence ne pouvait s'exercer contre la masse de la nation, elle était puissante contre les colonies. Et quelles espérances pour la liberté et l'égalité de leurs habitants les colonies pouvaient-elles fonder dans ceux qui s'étaient institués leurs représentants ? Quels étaient ces représentants ? un gentilhomme, un chevalier, deux comtes, deux ducs et trois marquis !

C'était un marquis que ce Marthe Gouy dont je n'ai point encore parlé (2), quoique dans l'affaire dont je traite ici il se

(1) C'était aussi l'avis de Mme Roland; voir sa correspondance de 1789 et 1790.

(2) Brissot l'a déjà nommé deux fois, p. 85 et 100. Il est vrai que cette page-ci semble être une interpolation.

soit montré le plus cruel et le plus atroce ennemi des noirs et mon plus implacable adversaire. Ce Gouy, avant même l'ouverture des Etats-Généraux, avait osé solliciter du roi une lettre de cachet pour faire défendre les séances de la Société des noirs. « Ces pauvres noirs, avait répliqué Louis XVI, ont-ils donc des amis en France ? Tant mieux ; je ne veux pas interrompre leurs travaux. » Depuis cette époque, Gouy ne cessa d'animer les îles contre nous. Les libelles et les.mensonges les plus absurdes ne lui coûtaient rien. Je l'ai dit ailleurs, si j'avais été attaqué seul dans ces libelles, j'aurais gardé le silence. Tout entier à la cause respectable que je défendais, ces injures grossières, ces déclamations furibondes n'auraient provoqué que ma pitié ; mais ces calomnies absurdes, il les dirigeait contre des millions d'hommes que sa compassion hypocrite aurait voulu condamner à des fers éternels. J'ai dû démasquer cette basse hypocrisie ; j'ai dû dévoiler ses impostures et détruire ses sophismes... Quant aux injures qui m'étaient personnelles, je les ai méprisées, elles ne frappaient que moi. Mes actions, mes écrits, ma vie entière étaient là pour sauver ma réputation.

J'avais juré de poursuivre sans relâche la traite des noirs jusqu'à ce que la loi l'eût abolie; j'avais consacré vingt écrits à défendre une cause si belle ; Gouy, le guide et l'instrument des planteurs, Gouy, le conseil et le fabricateur secret des pamphlets honteux contre les amis de ces malheureux esclaves, me voua dès lors une haine implacable. Il fabriqua calomnies sur calomnies. Des journaux ne rougirent pas de les faire circuler ; il en inonda la France ; à l'aide de ces manœuvres, il espérait surprendre les ignorants et gagner les suffrages des amis du despotisme.

J'ai déjoué ses calculs ; j'ai arraché le masque dont il se couvrait ; et j'ai fait connaître l'homme qui attaquait avec le plus d'acharnement la Société des Amis des noirs. Je le devais pour la cause même de ces infortunés ; car, en voyant à quel degré de fureur était descendu leur adversaire, l'intérêt public devait augmenter en leur faveur.

C'était pour moi un devoir sacré, comme ce m'en fut un

depuis de poursuivre les anarchistes. C'était un devoir que remplissait aussi l'inexorable Caton lorsqu'il poursuivait les intrigants de son temps, que remplissait Cicéron lorsqu'il dénonçait, dans les termes les plus énergiques, les Verres, les Antoine, les Catilina. C'est ce devoir qui caractérise les hommes libres et les patriotes courageux. Car discuter des principes n'exige pas un grand effort de patriotisme ; mais il en faut pour attaquer ouvertement les méchants, pour dévoiler les trames qui peuvent à chaque instant mettre en danger la chose publique.

Louis- Marthe Gouy n'était d'abord connu que dans ce tripot qui, sous le nom de Compagnie des Eaux de Paris, scandalisait la capitale par le jeu le plus effréné, et souillait l'administration des finances par les plus coupables déprédations (1). C'est dans cette caverne que s'accomplit le vol de 20 millions fait au trésor public ; ce vol a été dénoncé par le Comité de liquidation. Le nom de Louis-Marthe Gouy se trouvait sur la liste de ceux qui avaient à se laver de ce brigandage. La convocation des Etats-Généraux excita la présomption de cet intrigant. Quoique sans moyens, sans patriotisme, il espéra parvenir. Cependant il eut beau s'agiter, pérorer, écrire; ni ses titres de bailli (2), de marquis, ni ses dîners, ni ses petits pamphlets, ne purent lui obtenir une députation. Obligé de se rabattre sur Saint-Domingue, ou plutôt sur une société de quelques colons qui existait alors à Paris (3), il y surprit le titre de député ; il eut l'adresse ensuite d'escamoter, au Jeu de Paume, l'admission des députés colons.

Boursouflé de vanité, tourmenté de la manie de pérorer, il assiégeait sans cesse la tribune dans les commencements

(1) Voir, sur cette Compagnie, Stem, I, 224, et le Moniteur des 23, 24 novembre, 3 décembre 1790, 30 novembre 1791, 27 juin 1792. Dans la séance du 2 août 1793, la Convention, sur la proposition de Cambon, décréta d'arrestation ses administrateurs, Laurent Le Couteulx, Pourrat, Gouy d'Arsy, Loménie de Brienne (le cardinal), etc.. Voir aussi le Patriote du 18 décembre 1790.

(2) Grand-bailli d'épée.

(3) Société qui s'installa, le 20 août 1789, à l'hôtel de Massiac et dès lors en prit le nom. Cf. plus haut, p. 88.

de l'Assemblée nationale. Longtemps son front d'airain résista aux murmures continuels, aux humiliations de toute espèce, aux éclats de rire, aux huées des différents partis. Enfin, sifflé pour ses phrases lourdes et vides de sens, sifflé pour sa fatuité, sifflé pour ses coupables intrigues, devenu la risée de ses collègues et de ses commettants même, il se vit forcé de rentrer dans le néant d'où il n'eût jamais dû sortir. Marthe Gouy, avec ses excès, ses fureurs, ses lettres coupables aux colonies et ses mensonges impudents, aurait pu mériter la haine ; ils ne lui attirèrent que le ridicule : la haine semble épargner des êtres aussi nuls, comme l'acide qui dissout les métaux demeure sans effet sur les substances légères.

Pendant la durée de l'Assemblée nationale, où il s'était glissé par contrebande et d'où il s'échappa en déserteur, Louis-Marthe Gouy ne craignit pas de se présenter au club des Jacobins : en l'y voyant paraître, Danton le dénonça aussitôt comme s'étant montré infidèle à son mandat, et il demanda son expulsion ainsi que celle des autres députés des colonies. Marthe Gouy s'était flatté d'en imposer sur ses opinions en affichant au milieu des Jacobins des principes qu'il trahissait secrètement ; il monta à la tribune et fit de vains efforts pour justifier sa conduite et celle de ses collègues. Il essaya sans succès de repousser la motion faite par Danton pour les expulser; on prit un arrêté par lequel l'entrée de la Société leur fut interdite jusqu'à ce qu'ils aient fait amende honorable, avoué leurs torts et rendu hommage à la Constitution en rentrant dans le sein de l'Assemblée nationale, contre laquelle ils avaient osé protester. Ainsi, Gouy, malgré ses bassesses, est enfin réduit à se cacher.

Après une longue attente et des fanfaronnades menaçantes, Gouy, qui paraissait pourtant enfanter assez facilement, avait remis à l'Assemblée nationale treize chefs d'accusation contre M. La Luzerne (1). Il avait eu l'imprudence de m'envoyer cet ouvrage. La réponse du ministre ne se fit pas attendre (2). Cette réponse est un monument de l'état de nos mœurs et de

(1) Ministre de la Marine.

(2) Voir Moniteur du 2 juillet 1790.

nos lois passées. La Luzerne s'y défend souvent comme il le doit de faits dont on le charge ; mais il s'y défend aussi d'accusations dont un autre homme aurait dû se faire un titre d'honneur. Ainsi, il se justifie de n'avoir pu faire arrêter deux particuliers accusés de s'être embarqués avec des milliers de fusils pour tenter une insurrection dans les colonies. Les fusils et la mission étaient chimériques, mais les deux passagers n'en auraient pas moins été arbitrairement arrêtés si l'on eût donné un simple avis au ministre. Et que par malheur il se soit trouvé des fusils dans leur pacotille, on pouvait sans hésiter faire d'eux bonne et briève justice ! Du reste, le réquisitoire de Gouy n'était qu'une absurdité en treize articles, et La Luzerne les réfuta facilement. Il fallait avoir prodigieusement tort pour l'avoir avec un ministre de ce temps-là (1) !

(1) Ici, l'édition de Montrol donnait en note une lettre adressée à Brissot par M. de Gouy, le 15 décembre 1790, et la réponse que Brissot lui avait faite. Je ne reproduis pas ces pièces, qui sont in-extenso au Patriote du 6 janvier 1791.

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