CHAPITRE XVIII
Peut-être aurais-je dû reconnaître, avant la fuite du roi, que la position et les sentiments secrets de Lafayette étaient perpétuellement en désaccord, et pour cesser de le regarder comme le plus ferme appui de la liberté, pour cesser de le défendre à mes risques et périls, comme je ne l'ai que trop défendu, je n'aurais pas dû attendre le voyage de Varennes et les événements du Champ-de-Mars. Sa conduite dans l'affaire du voyage de Saint-Cloud pouvait commencer à m'éclairer. Je laisse quelques notes à ce sujet ; qu'on les parcoure, ainsi que la lettre que j'écrivis à Camille Desmoulins et les articles du Patriote français du mois d'avril, on verra jusqu'à quel point j'étais aveuglé ; mais on ne supposera pas, comme on a eu l'infamie de le publier, que j'étais payé par celui qui n'a jamais égaré que ma bonne foi (1).
Mais suis-je le seul qu'il ait ainsi trompé? suis-je le seul que sa conduite, si longtemps belle et noble, ait abusé sur son compte? J'avais rapporté pour lui d'Amérique des témoignages de l'estime que lui vouait Washington ; pouvais-je lui refuser la mienne? Pouvais-je croire que quelques divergences d'opinions, quelque timidité dans leur expression, quelques affaires d'une importance secondaire, le conduiraient à oublier le rôle sublime qu'il pouvait jouer au milieu de nous ?
(1) Ici se plaçait, dans l'édition de Montrol, un paragraphe fabriqué avec des phrases extraites du Patriote, 1er janvier 1791, 2 février et 14 avril 1792. Je le supprime.
J'attendais beaucoup de lui, je l'ai dit ; mais pourtant ceux qui me font un crime de l'avoir loué quand il promettait un grand homme à sa patrie, ne trouveront dans aucun de mes écrits ces basses flagorneries et cet engouement ridicule que vingt d'entre eux ont manifesté.
Qu'on se rappelle jusqu'où il fut exalté, quel enthousiasme sa présence ou son nom excitèrent ! Ce fut un héros pour les femmes, auxquelles on faisait écrire, par la main de Kornmann, qu'elles étaient éprises d'amour pour lui et qu'elles ne pouvaient vivre sans son portrait ; ce fut un dieu pour toute cette multitude qui n'avait pas assez de voix pour ses louanges et de couronnes pour jeter à ses pieds. Alors les journaux ne parlaient que de sa gloire et de son civisme ; les brochures, les volumes mêmes pleuvaient pour le chanter ; on le prônait à la tribune, on le prônait en chaire, en prose et en vers ; on ne croyait trop pouvoir le prôner, et malheur enfin à qui eût osé se permettre une réflexion et ouvrir la bouche sans admirer (1) !
Alors l'enthousiasme pour le commandant-général était devenu dans certains esprits une véritable frénésie. Charron (2) publie une lettre sur les récompenses à accorder à ce défenseur de la liberté. Il propose de lui céder le principal corps de logis de l'Ecole Militaire, sur lequel on inscrira : A Lafayette, la patrie reconnaissante. Il veut que quatre-vingt-trois tables de bronze, contenant un récit succinct de services, soient envoyées aux quatre-vingt-trois départements ; il lui faut encore une statue pédestre coulée en bronze, et qui devait le représenter tenant dans ses mains le recueil des décrets rendus sur ses motions. Déjà on pouvait y graver le décret d'amnistie et celui qui révoquait la loi contre les émigrés.
Qui ne se souvient aussi de toutes les adresses, de toutes les félicitations qu'il reçut d'un bout de la France à l'autre? On vit les gardes nationales de tous les départements se le dispu-
(1) Suit une page extraite, avec quelques changements de style, du Patriote du 25 juillet 1790 ; je la supprime.
(2) Je ne sais ce qu'est ce Charron. C'est probablement une mauvaise lecture de Montrol pour Charton (v. plus haut, p. 132).
ter et le proclamer « celui que la patrie régénérée devait mettre à la tête de ses défenseurs ». C'était en 1790, on pouvait alors le louer de bonne foi, sans pourtant le louer si fort ; mais lorsqu'il quitta le commandement de la milice parisienne, son rôle était fini, le masque était tombé, mais tous ceux qui l'avaient élevé se seraient bien gardés de renverser leur idole.
L'état-major de la garde nationale voulut jusqu'au bout lui payer son tribut d'hommage, et, malgré les réclamations de quelques bataillons, il arrêta un projet d'adresse et nomma les députés qui devaient la lui présenter. Il arrêta aussi quelles devises seraient gravées sur l'épée qui lui serait offerte. Cette épée était faite avec les verrous de la Bastille ; on y remarquait, entre autres, la devise féodale qui ornait les armoiries de Lafayette : Cur non /... Quel sujet de commentaires ! Chose assez bizarre : à côté de cette devise, on mettait l'an troisième de la liberté française. Singulier rapprochement !...
Mais, si l'état-major de la garde nationale s'extasiait encore sur son héros, le reste de la nation avait vu passer son extase. Au mois de novembre, lorsqu'il fut question d'élire le maire de Paris et les officiers municipaux, Lafayette fut porté sur les rangs ; les résultats du scrutin prouvèrent que le peuple sait distinguer le véritable patriotisme : Petion fut élu maire. Sur dix mille six cent trente-deux votants, il avait obtenu six mille sept cent huit suffrages.
Cependant, il conservait encore des admirateurs, et jusqu'au sein de l'Assemblée législative on s'obstinait à le regarder comme un homme nécessaire à la liberté. Lorsqu'on lui confia le commandement d'une armée, il fit à l'Assemblée une visite de cérémonie et la remercia des marques d'approbation qu'elle avait données à sa nomination. Dans son discours, il fut fidèle à son système d'équilibre et se tint constamment entre les deux partis. Ce n'est pas avec une telle conduite qu'on pouvait rendre des services à la liberté. On se souvient de la réponse du président, qui se terminait par cette singulière phrase : « Le peuple français présentera toujours avec confiance aux tyrans ses ennemis, comme aux nations ses amies, la Constitution et Lafayette. » C'est la parodie de ce que
Henri IV disait à Crillon ; mais Crillon avait combattu vingt ans pour Henri IV, et Lafayette n'aurait pu justifier cette réponse que par des victoires. La fortune lui offrait une occasion d'expier le mal qu'il avait fait à la cause du peuple ; comment en a-t-il profité ?
Au milieu des flagorneries universelles, il reçut de sages et utiles conseils. La réponse que Petion, comme maire de Paris, fit au discours qu'il prononça au Conseil général de la commune avant son départ pour l'armée, présente un caractère digne des temps où nous étions parvenus. C'est le citoyen ami de sa patrie qui s'adresse à l'âme de celui qu'il croit animé des mêmes sentiments (1). La suite des événements devait achever de me faire connaître cet homme, qui avait peut-être l'âme d'un républicain, mais dont le caractère était trop faible pour résister à des influences étrangères. C'est ainsi que, lorsque les Jacobins, affaiblis par leurs divisions, offrirent à leurs ennemis une occasion de les attaquer avec avantage, ces agitateurs, qui ne sont forts qu'en excitant des troubles, persuadèrent à Lafayette de les dénoncer à l'Assemblée nationale et de demander leur destruction. La lettre qu'il adressa du camp retranché deMaubeuge à l'Assemblée, pour solliciter cet acte, fut une des attaques les plus dangereuses dirigées contre la cause du peuple. On y voyait retracées les mêmes déclamations que le parti contre-révolutionnaire faisait entendre contre les Jacobins. Il y parlait surtout avec un mépris insultant de trois ministres patriotes que l'intrigue avait fait renvoyer.
Il ne convenait pas à Lafayette de mépriser les Clavière, les Roland, les Servan. Leurs talents et leurs caractères méritaient plus d'égards de la part de celui qui fut trop longtemps l'instrument des ambitieux qui l'égarèrent. Quels sentiments pouvaient donc inspirer à Lafayette ces invectives contre des hommes qui avaient donné tant de preuves de l'intégrité de leur patriotisme ? était-ce un reste d'attachement aux idées aristocratiques ? était-ce dans le but secret de détruire, à son
(1) Ce discours est au Patriote du 27 décembre 1791; je le supprime ici.
profit, la popularité de ceux qu'il attaquait ? Cette animosité s'était déjà manifestée dans le temps que Roland était au ministère. Ce dernier, ayant reçu, on ne sait trop pourquoi, une visite des sieurs Lacolombe et Berthier, avait été indigné d'entendre ces officiers dire hautement que les soldats de l'armée étaient des lâches, et que ceux qui se donnaient comme prêts à verser la dernière goutte de leur sang n'avaient, au fond, pas plus de courage.
Roland s'empressa de faire part au général de la conduite de ces aides-de-camp, car ils affectaient de répandre les mêmes propos en tout lieu, et ces propos devaient être funestes à la cause publique. Lafayette lui fit une insolente réponse. Roland m'en envoya une copie, ainsi qu de la réplique qu'il lui adressa ; il me prenait pour juge de la conduite que Lafayette tenait à son égard. Cette correspondance fut lue dans le conseil des ministres. On y trouva d'une part le noble et simple langage d'un républicain, et de l'autre toute la présomption d'un ex-gentilhomme qui n'a point assez oublié les formes hautaines de la caste d'où il est sorti (1).
Il faut avouer que tout se réunissait pour perdre Lafayette. On abusait son esprit en lui montrant la gloire et l'honneur là où il ne devait pas les trouver. Ce n'était, autour de lui, que fraude et séduction de la part d'hommes qui voulaient l'éloigner du chemin où son cœur l'aurait sans doute entraîné. En le voyant à la tête de nos armées, et malgré la leçon du passé, j'osai encore compter sur ces vertus civiques dont il m'avait donné des preuves que je ne pouvais oublier ; je pris espérance dans son patriotisme ; je crus qu'à la vue des ennemis de sa patrie il allait se ranimer, et dans mes sentiments secrets je trouvais des vœux pour sa gloire, qui devait
(1) M. de Montrol avait donné ces lettres. Comme elles ont été plusieurs fois imprimées, notamment dans le Recueil intitulé « Lettres et pièces intéressantes pour servir à l'histoire du Ministère de Roland, Servan et Clavière », Paris, 1792, je les supprime. Elles sont d'ailleurs au Moniteur des 1er et 3 juillet 1792, et au Patriote du 2.
faire celle de mon pays. Nouvelle déception, la plus cruelle de toutes, car j'allais me voir dans la dure nécessité d'accuser bientôt du haut de la tribune nationale l'homme que j'aurais voulu le plus estimer.
^ (1) [Quel était le crime de Lafayette ? Je ne l'accusais pas d'être de concert avec les Autrichiens; cependant, je ne pouvais me refuser à une réflexion : si un général eût voulu déjouer les armées françaises et faire réussir les Autrichiens, qu'eût-il fait ? Il se fût gardé d'entrer dans le Brabant, quoique le Brabant lui eût offert des facilités pour son invasion, et qu'il fût défendu par un petit nombre de troupes ; il n'aurait rien tenté, il se fût retranché : il se serait borné à de petites escarmouches ; il aurait mal placé un camp en avant, facile à enlever ; il l'aurait conservé malgré les remontrances d'un général expérimenté ; il aurait laissé battre son avant-garde ; il aurait crié ensuite que les ennemis étaient en force, quoiqu'ils n'eussent pas reçu de renfort ; il aurait crié contre l'infidélité des Belges, qui avaient la bêtise de ne pas vouloir se révolter avant qu'on fût entré chez eux ; il n'aurait secondé que faiblement les généraux, ses collègues ; il leur aurait proposé d'abandonner les conquêtes qu'ils avaient faites, et de renoncer à la guerre offensive ; il aurait fait faire des promenades inutiles et dangereuses à son armée, pour la fatiguer, et exposer pendant ce temps les frontières ; il en aurait fait lui-même, et loin d'elle, et pour des objets ridicules, et dans les circonstances les plus critiques ; il se serait cantonné dans le moment où il fallait offrir à l'ennemi l'aspect d'un camp redoutable ; en un mot, il aurait employé en manœuvres de camp, en caravanes inutiles, en intrigues et pétitions, les moments les plus précieux, pour donner le temps au renfort de l'ennemi d'arriver. Voilà ce qu'eût fait, ce me semble, un général qui aurait voulu favoriser les Autrichiens. Je crois et j'ai toujours cru Lafayette incapable de cette trahison. Il s'est aveuglé dans sa conduite envers sa patrie ; il eut l'ambition de vouloir y assurer la liberté à son profit, et par des
(1) Extrait du discours de Brissot du 8 août 1792.
moyens condamnables, mais non par des moyens honteux. — Il n'en faut pas moins avouer que l'ami des Autrichiens n'eût pas agi autrement qu'il ne l'a fait, et qu'il y a profonde incapacité, s'il n'y a pas profonde perfidie].
Dès longtemps la conduite de Lafayette à la tête de son armée était uspecte aux yeux des patriotes, et avant qu'il ne se mît en révolte ouverte, il était démasqué. Longtemps aussi je voulus fermer les yeux à l'évidence ; il m'en coûtait, quoi qu'il eût déjà fait, d'accuser la droiture de ses intentions ; malgré tous les avis que je reçus à ce sujet, et de Chépy et de Boisguyon, dont le patriotisme n'était pas douteux, j'aimai mieux croire à d'injustes persécutions de leur part qu'à de coupables projets de la sienne. Je gardai le silence à l'Assemblée, aux Jacobins, comme dans mon journal ; je retins vingt fois la plume de Girey-Dupré, prêt à dénoncer le général. - Mais en recherchant les lettres de Chépy ou de Boisguyon, que j'ai tenues secrètes, mais que je n'ai point brûlées (1), on se convaincrait que, plus de trois mois avant les événements du 20 juin, qui ont servi de prétexte à sa levée de boucliers, Lafayette eût mérité d'être destitué.
Ce n'est pas sous ce point de vue militaire que j'examine les torts et la conduite de Lafayette ; ce n'était point des fautes de ce genre que je lui reprochais, c'était des crimes politiques, des attentats contre la liberté. Je l'accusais d'avoir abusé du pouvoir et des forces que la nation avait mises dans sa main, d'avoir compromis la sûreté de l'Etat et violé la loi, soit pour gêner la délibération du Corps législatif, soit pour avilir la Législature, soit pour exciter la guerre civile entre tous les citoyens, soit enfin pour s'arroger une autorité supérieure aux autorités constituées.
Tous ces faits tendaient à un but unique. Lafayette voulait à tout prix être le modérateur de la France ; c'était là sa passion favorite, la clé de toute sa conduite, et Torné l'expliqua fort ingénieusement en comparant les événements récents aux événements passés. Ainsi s'expliquait en effet l'histoire des
(1) Voir à la Correspondance, lettre du 17 mai 1792.
5 et 6 octobre, et sa persécution de la faction orléanique, à laquelle seule il a donné quelque consistance, et sa démission lors de la fameuse journée du 18 avril, et sa coalition avec des hommes qu'il détestait, et son jeu double lors de l'évasion de Varennes, et son apparition aux Jacobins, qu'il a ensuite attaqués.
C'est au nom de son armée qu'il demandait leur dissolution ; car prétendre qu'il ne voulait que la répression de leurs délits, c'était une véritable escobarderie ; les tribunaux étaient là pour les punir. Non ; il fallait un décret pour dissoudre ces Sociétés patriotiques : tel est le sens de la phrase : II faut que le règne des clubs finisse. Lafayette n'aurait pas osé me démentir, moi qui ai connu ses véritables sentiments sur ce sujet.
Et pourquoi cet acharnement contre les clubs ? C'est qu'il y était déchiré. Il n'avait qu'une réponse à faire à ses détracteurs : des victoires ! Washington, qu'il cite sans cesse, s'amusait-il à pétitionner contre les Sociétés ou à écrire dans la Gazette*! Non ; il combattait toujours, triomphait quelquefois, et ne parlait jamais insolemment au Congrès.
Les sous-officiers et les soldats avaient pu s'imaginer ne remplir qu'un devoir sacré en témoignant leur indignation contre les événements du 20 juin, qu'on leur avait travestis ; mais Lafayette, qui avait contribué à la révision de la Constitution, qui avait sollicité avec ardeur la loi restrictive des pétitions, qui avait lui-même posé le principe que la force armée est essentiellement obéissante, pouvait-il persuader à personne qu'il se soit cru le droit de méconnaître et cette loi si fameuse et ce principe si connu ? C'est pour se soumettre à cette loi, disaient ses amis, c'est pour arrêter l'expression d'un vœu collectif qu'il est venu seul à Paris : c'est-à-dire que, pour arrêter l'expression d'un vœu collectif, il le consolidait et le présentait lui-même ; c'est-à-dire que, pour empêcher la violation de la loi, déjà consommée, il y concourait et s'en rendait l'organe !
Si, après le 20 juin, Lafayette voulait la destruction des Jacobins, s'il avait quitté son camp pour les dissoudre, c'est qu'il lui importait plus de gouverner dans Paris que de veiller sur les Autrichiens. S'il affectait une compassion si tendre
pour le roi et une douleur profonde sur les événements du 20 juin, ce n'est pas qu'il fût fort scandalisé du bonnet rouge, ni bien vivement passionné pour les rois ; mais depuis longtemps mécontent de ce que ses amis ne dirigeaient pas l'Assemblée législative, mécontent de ne pouvoir pas la diriger sous leur nom, Lafayette cherchait à l'avilir, et il lui importait d'avoir l'air de protéger Louis XVI pour faire approcher son armée de la capitale et y jouer lej^ôle jle jlictateur.
Ainsi s'explique la lettre de Lafayette à Luckner, en date du 22 juin, et dans laquelle il lui déclare qu'il ne peut se soumettre en silence à la tyrannie que des factions exercent sur l'Assemblée nationale et sur le roi ; ainsi s'explique la mission de Bureaux de Pusy, qui convenait qu'un des principaux objets de son message avait été d'annoncer au vieux maréchal, de la part de Lafayette, que le plus pressant des besoins était d'arrêter très promptement les excès auxquels on était en proie.
Or, si d'un côté Lafayette ne pouvait se soumettre à l'Assemblée nationale égarée par des factions, si de l'autre il lui paraissait que le plus pressant des intérêts était d'arrêter leurs excès, ne devait-on pas conclure qu'il voulait recourir à l'insurrection, et armer les officiers et les soldats pétitionnaires, qui, selon lui, brûlaient de tomber sur les factieux. Supposer qu'il voulait seulement présenter leur pétition au Corps législatif, et qu'il n'était venu à Paris que pour faire un sermon aux Jacobins, ce serait le croire imbécile.
Luckner parut un instant aussi coupable que Lafayette ; on s'était vivement étonné de le voir abandonner tout à coup son camp de Famars et se rapprocher de Guise, tandis que Lafayette opérait le même mouvement sur Avesnes. Il n'y avait pas, dans cette direction, d'ennemis à combattre et l'on ne comprenait pas une démarche qui laissait nos frontières à la discrétion de l'étranger. La révélation des projets de Lafayette expliqua tout. Luckner, trompé par lui, s'était d'abord laissé entraîner ; Lafayette avait espéré que Petion ne serait pas réélu maire de Paris, qu'alors le peuple mécontent se mutinerait : tout était arrangé dans cette hypothèse.
A la tête des gardes nationales, Lafayette venait dicter la loi à l'A semblée et ensanglanter de nouveau le Champ- de-Mars ; trente-six décrets de prise de corps lancés contre les députés patriotes étouffaient toute opposition, et l'agent du pouvoir exécutif, à la tête de vingt mille hommes confiés à son inexpérience pour la défense des frontières, signifiait au peuple français qu'il ne voyait dans la Constitution que des devoirs pour le Corps législatif et des droits pour le roi.
Lafayette marchait sur Paris ; il venait allumer la guerre civile au sein de l'empire, dont il laissait les extrémités sans défense, et mettait la France opprimée sous le joug d'un protecteur insolent. Heureusement Petion fut réélu ; il n'y eut pas d'émeute ; la ville ne retentit que des bénédictions adressées au nouveau maire; le complot déjoué resta sans exécution.
Cette intrigue fut bientôt débrouillée. Luckner avait été mandé à la barre pour être entendu sur ses opérations militaires et sur les moyens d'augmenter nos forces. Dans la lettre qu'il adressa alors à l'Assemblée, Luckner nous donnait des leçons de constitution, et refusait de rendre un compte qui n'était dû, selon lui, qu'au chef suprême de l'Etat. Cette lettre,
laquelle étaient jointes des notes peu satisfaisantes sur l'état de l'armée et sur les mesures à prendre, était seulement signée de son nom ; mais il fut facile de s'apercevoir qu'il l'avait signée sans l'avoir comprise, car, au moment même où on la lisait à l'Assemblée, Luckner, qui se trouvait à la commission des Douze, y tenait un langage bien différent.
Il s'y louait hautement de la conduite des troupes de ligne et des gardes nationaux qui formaient son armée ; il montrait surtout la plus grande confiance en ces derniers. Les provisions abondaient dans son camp, disait-il ; il sollicitait, il est vrai, une augmentation de forces ; mais il en rejetait en partie la nécessité sur Lafayette, au sujet duquel il s'exprimait d'une manière peu flatteuse : « Il a une bonne position, disait-il ; tout autre s'y maintiendrait avec dix mille hommes ; à Lafayette il en faut quinze mille. »
Luckner, vieux chef de partisans prussiens, parlait peu le français, et le comprenait à peine. Les gages qu'il avait don-
nés à la liberté devaient faire soupçonner qu'une autre bouche que la sienne avait dicté cette lettre inconstitutionnelle, destinée à faire le pendant de celle de Lafayette. Lorsqu'on lui demanda d'expliquer la contradiction qu'on trouvait dans son langage actuel et ce qu'il avait écrit, il répondit : « Qu'il savait se battre et ne savait pas faire de phrases; mais que c'était Mathieu de Montmorency qui avait écrit sa lettre. » Mathieu Dumas était présent à cette conversation, qu'il chercha plus d'une fois à interrompre, car il s'apercevait bien que la bonne foi du vieux militaire démasquait trop ouvertement l'intrigue qu'on avait si maladroitement filée.
Ce que Luckner a avoué dans cet instant, je le lui ai entendu répéter le soir même chez Gobel, où se trouvaient aussi Lasource, Guadet et plusieurs autres députés. Je demandai nettement au général s'il était vrai que Lafayette l'eût engagé à se mettre en insurrection de concert avec lui ; il me répondit que Bureaux de Pusy était en effet venu lui annoncer le projet de Lafayette, en l'invitant à imiter son exemple et à se joindre à lui; « mais, ajouta Luckner, j'assurai Bureaux de Pusy que, si Lafayette allait en avant, il m'aurait bientôt sur ses talons, et que je le dauberais ».
Luckner avait d'abord été ébranlé par les suggestions de son entourage ; mais Biron, comme il nous le répéta, lui avait ouvert les yeux sur le résultat des démarches dont on voulait lui faire partager l'infamie ; il avait bien senti quels étaient ses devoirs de général et de citoyen, et ne voulait pas se mettre en révolte contre la patrie qu'il avait adoptée. Ce qu'il nous dit alors, il nous assura l'avoir exprimé dans les mêmes termes au roi, et avoir ajouté : « Sire, vous pouvez compter sur les Français, pourvu que vous marchiez dans le véritable sens de la Constitution et de la liberté. » A quoi Louis XVI lui avait répondu qu'il n'aimait rien tant que la Constitution, qu'il ne désirait rien tant que la liberté.
Dans son âpre langage, il traitait de canaille et /... gueux les gens qui entouraient Lafayette, et que je lui présentais comme les honnêtes gens par excellence. Quoique convaincu qu'on avait cherché à le perdre et qu'on n'en resterait pas là,
il se croyait trop au-dessus de la calomnie et trop au-dessous de l'intrigue pour prendre aucune mesure contre les tentatives de ses ennemis. Luckner était un général médiocre, et dont la présence à la tête de nos armées attestait la honte de l'ancienne Cour, qui n'avait pas rougi d'aller chercher un des vainqueurs de Rosbach pour commander à des Français ; c'était un homme ignorant, et sans esprit ; mais il était franchement patriote ; il avait du bon sens, et il voyait bien que Lafayette avait voulu se servir de lui comme d'un instrument et d'un marche-pied à la dictature.
- Lafayette dictateur ! Il n'eût jamais joué que le rôle d'un chef de révoltés, il n'eût enfanté que la guerre civile. En dénonçant à son armée les clubs comme des repaires de factieux, en leur montrant l'Assemblée elle-même en proie au joug des factions, Lafayette ne pouvait qu'animer les patriotes contre les soldats, et nous faire entre-égorger.
Oui, en s'essayant à la dictature, c'était la guerre civile qu'il allumait ; c'était la guerre civile que les moyens auxquels il avait recours pour s'affranchir du despotisme d'une -^assemblée factieuse ; c'était la guerre civile qu'il proposait à Luckner, après l'avoir abusé sur les factions ; c'était la guerre civile et la tyrannie qu'il nous apportait au bout d'une pétition. Ainsi avait fait Cromwell.
(1) [« Cromwell, dit Miss Macaulay, homme glorieux et vain, qui cherchait à détruire l'influence du Parlement par tous les artifices de l'hypocrisie ; qui, pour se ménager les royalistes, obtint un armistice en de meilleurs termes pour eux ; qui favorisait d'un côté ceux qui ne voulaient pas de religion, et de l'autre les bigots ; qui empoisonnait l'esprit de ses troupes contre le Parlement par des imprimés ; qui tenait fréquemment chez lui des conseils militaires, où Ton agitait la question de savoir s'il ne fallait pas le dissoudre ; Cromwell, enfin, présenta, au nom de l'armée, une pétition où il demandait assez insolemment la réforme des divers abus. »
Un honnête homme de ce temps-là, un autre Vaublanc,
(1) Extrait du discours de Brissot du 8 août 1792.
un autre Dumolard, fit aussi son panégyrique ; il l'appela fils aîné de la liberté. Le Parlement remercia Cromwell, qui, quelques jours après, chassa le Parlement.
Le général Lambert, en 1659, présenta au Parlement une adresse au nom de son armée ; il demandait aussi le prompt châtiment d'une insurrection, point d'association particulière, des officiers-généraux à sa fantaisie. La motion fut faite de l'envoyer à la Tour ; on préféra un parti plus doux, et le Parlement fut un mois après cassé par le général Lambert.
Nous n'avions pas à craindre un pareil sort ; car il n'y avait là ni Cromwell, ni surtout soldats de Cromwell. Mais la majesté du peuple blessée, la Constitution violée, la sûreté de l'Etat compromise, la liberté menacée, exigeaient une vengeance éclatante, un décret qui prouvât à la nation que tous étaient égaux devant la loi, que nul n'avait le privilège du crime et de l'insurrection, ni même l'impunité de ses erreurs et de ses devoirs méconnus].
Dans la guerre de 1756, une cour martiale déclare que l'amiral Byng n'avait pas fait son devoir pour vaincre l'ennemi : les juges, soumis au code militaire anglais, qui porte la peine de mort contre le général qui ne fait pas son devoir, soit par lâcheté, négligence ou mauvaise intention, condamnèrent Byng à perdre la tête. Cette loi était peut-être trop rigoureuse pour le commun des hommes ; Washington cependant n'aurait pas refusé d'être jugé par elle ; et si elle eût décidé de son disciple, aujourd'hui Lafayette ne serait plus.
Alors les crimes de Lafayette n'étaient pas encore entièrement dévoilés ; en devinant quel était le but secret de ses desseins, on n'aurait pu administrer les preuves de toutes ses trahisons. N'avait-il pas conçu le projet d'enlever le roi, de le transférer à Compiègne,de convoquer une nouvelle Assemblée, enfin de se faire le Monk de la France, et de nous infliger à tout jamais le fléau de la royauté ? Quel délire égarait donc en cet instant l'esprit de cet homme-là ?
Mais en s'éloignant du parti républicain, il n'avait pas eu ~ l'esprit de se concilier la Cour; peut-être n'était-il pas assez ' perfide pour cela, et assez corrompu pour elle ; Antoinette,
qui ne pardonnait pas, dût-elle en mourir, et qui d'ailleurs —comptait sur les promesses de Brunswick, s'opposa à tout
- accommodement avec le chef des Feuillants. Mais Petion m'a fourni des preuves de l'intelligence de Louis XVI et de Lafayette. Lafayette s'était perdu volontairement et inutilement ; après l'incartade de sa lettre et de son apparition à l'Assemblée, il fut réduit à se retirer au milieu de son armée, n'attendant peut-être pas sans crainte les suites de l'accusation portée contre lui.
Le triomphe passager qu'il avait obtenu le 28 juin à l'Assemblée législative ne le rassurait pas complètement, à en juger par les démarches de ses amis et par tous leurs efforts pour atténuer ses torts et les démentir, après en avoir presque fait comme lui l'insolent aveu. Bureaux de Pusy parut en personne à la barre, et y débita un discours fort adroit, mais fort long, pour se justifier de l'étrange message qui lui avait été donné près de Luckner. Il nia le fait avec assurance. Mais,
- malgré son esprit, il eut la sottise de citer la lettre même de Lafayette, qui l'autorisait à conférer avec le vieux maréchal et à le sonder relativement aux séditieux de Paris, et à la nécessité de prendre un parti contre eux. Guadet remercia Bureaux
- d'avoir bien voulu produire la lettre qui constatait l'objet de sa coupable mission. L'on ordonna le dépôt et l'impression de cette pièce, qui mettait si bien à nu les projets des conspirateurs. Luckner, de retour à son armée, écrivit aussi à l'Assemblée, et démentit tout ce qu'il avait raconté devant moi chez l'évêque de Paris. Il prétendait que Lafayette ne lui avait jamais parlé de faire marcher son armée sur la capitale. Luckner expliquait la différence entre ce qu'on voulait maintenant avoir dit, et ce qu'il avait dit réellement, par la difficulté avec laquelle il s'exprimait en français. Il n'y avait qu'un mot à répondre à cette dénégation, c'est qu'elle était en bon français ; ce n'était donc pas lui qui l'avait écrite, mais c'était bien lui qui avait parlé (1). Sa nouvelle lettre ne méritait pas
(1) « Six députés étaient présents à la conversation de Luckner ; et pendant la lecture de sa nouvelle lettre, Hérault-Séchelles se trouvait à l'Assemblée, et il attesta aussi, comme moi, Lasource et
plus de confiance que les précédentes, qu'il nous avait déclaré avoir été dictées par Mathieu de Montmorency ; tout ce qu'elle prouvait, c'est que, sans caractère et sans esprit, il était toujours sous l'influence des gens qui le circonvenaient, et qu'intrépide et ferme comme un vieux soldat sur le champ de bataille, ce n'était plus sous la tente qu'un faible vieillard, jouet de quelques intrigants imberbes.
Mais les soldats de Luckner savaient bien distinguer ses vertus militaires de son intelligence politique. Un d'eux m'écrivait du camp de Ploshein (1) : « Hier, Luckner a parcouru le camp ; il a harangué séparément tous les bataillons, et ses harangues lui ont gagné tous les cœurs. C'est un brave général, dévoué pour jamais à la France et à la Révolution. «Soyons « unis, nous disait-il, et point de traîtres. Je ne trahirai pas : « si vous voyez que j'aille mal, coupez-moi en million de pièces. « Je ne vous appelle pas mes soldats, mes régiments, mais mes « frères, mes camarades. Union! je veux vivre et mourir avec «vous.» Et tous comprenaient ce langage, malgré l'accent tudesque de celui qui le prononçait, tous comprenaient la fausseté patriotique des généraux qui l'entouraient ; car l'on battait des mains pour Luckner, et l'on sifflait le petit Victor Broglie qui l'accompagnait. Broglie s'était pourtant distingué par un patriotisme qui semblait rempli de franchise et de pureté. On l'avait vu le premier au club des Amis de la Constitution ; on l'y avait entendu dénoncer le Club monarchique et y professer longtemps, comme à l'Assemblée nationale, les vrais principes de la liberté. Mais les serpents de Lameth l'auront perdu comme tant d'autres ; il était, avec Montmorency, le conseiller secret de Luckner, et celui qui le poussait dans cette route de déception et de contradiction qui devait leur devenir également funeste : ce furent eux qui, pour complaire à Lafayette, dirigèrent la conduite du maréchal contre
Guadet, avoir entendu dire au maréchal que Lafayette lui avait envoyé Bureaux de Pusy pour lui faire d'horribles propositions. » (Note de Brissof).
(1) Lieu inconnu. Je ne puis que reproduire l'orthographe de Montrol.
Dumouriez, et lui dictèrent, à son égard, ces procédés et ces lettres que ce dernier n'hésita pas à rendre publics. Dumouriez sut bien d'où les coups partaient, aussi n'est-ce pas à Luckner, mais à Lafayette qu'il avait voué sa colère et sa vengeance.
On avait renvoyé à une commission extraordinaire toutes les adresses dans lesquelles on demandait la juste punition de Lafayette, et toutes les pièces relatives à son affaire. Dans la séance du 3 août 1792, j'avais fait la motion de fixer le jour où l'on entendrait le rapport de cette commission. Le jour arrivé, le côté droit commença par vouloir entamer la discussion sans entendre le rapport. Il savait bien que, au nom de la commission, Jean Debry allait proposer le décret d'accusation contre Lafayette.
Debry, énumérant en effet les torts imputés au général, et rapprochant son langage de celui de Coblentz, démontra clairement qu'il avait voulu avilir et dissoudre l'Assemblée, et qu'eût-il donné la liberté aux Belges, eût-il gagné vingt batailles, il ne devait pas rester impuni. On sait comment il fut défendu.
Il était un homme qui, doué d'une grande facilité de parler, ne semblait s'en servir, à l'Assemblée législative, que pour exciter du trouble, et faire perdre des moments précieux. Il avait toujours le mot de Constitution à la bouche, et c'était au nom de la Constitution qu'il proposait la violation des principes les plus sacrés. Dénonciateur infatigable des Sociétés populaires, il ne voyait que des conspirateurs dans leur sein ; il signalait partout des partis, tout en défendant la liste civile, le plus dangereux de tous : hardi à avancer les faits les plus graves, il en remettait adroitement les preuves à un autre jour et ne les donnait jamais. Souvent il annonçait avec solennité, avec une espèce d'horreur, les plus affreux complots, et ne présentait ensuite que de frivoles rapprochements ou des interprétations sophistiques des intentions les plus droites ; il couvrait ces exagérations du ton de la bonne foi, et faisait passer pour excès de zèle ou rigorisme ce qui n'était que justice et patriotisme ; puis on le voyait toucher par sa sensibilité ceux que ses discours ne pouvaient émouvoir ; jamais
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il n'eût été le chef d'un parti dans l'Assemblée, mais il était l'avocat perpétuel et le perfide instrument d'une faction. Cet homme était Vaublanc. *-J
Dumolard, Dumas et tous les Feuillants avaient voulu justifier le fondateur de leur club. Dumolard avait parlé longuement, et très longuement, comme l'eût fait son cousin Barnave. Vaublanc, dans un discours plus long encore, réchauffa les sophismes de Dumolard, les panégyriques du fils aîné de la liberté, les diatribes nauséabondes contre les Jacobins, les déclamations rebattues sur la liberté des opinions, et sur les factieux qu'il semblait insolemment désigner du doigt, et devant lesquels il s'humiliait à trois jours de là. Tel est le caractère de ces fanfarons ambitieux qui changent de langage avec la fortune et se jettent où l'intérêt les pousse, n'importe dans quels rangs.
Dans un pamphlet en réponse à ma Déclaration aux puissances étrangères, rédigée par moi au nom de l'Assemblée nationale (1), on a imprimé que dans la séance du 10 août, deux ou trois membres ont eu le courage de s'élever, au milieu des insultes et des affronts dont on les accablait, contre la déchéance du roi ; et l'on a ajouté que Vaublanc s'est parti-" culièrement distingué en cette occasion; je puis affirmer, car j'étais présent, que personne ne s'est élevé contre la suspension de Louis XVI, et que Vaublanc, si même il y était, a
(1) « Ce pamphlet avait pour titre : Justification du rappel de l'ambassadeur de France, et réfutation de tous les faits et raisonnements sur les affaires de France allégués par Brissot dans la Déclaration qu'il a récemment rédigée et adressée, par ordre de l' Assemblée nationale, aux puissances étrangères. Londres, chez Debrett, Picadilly.
«Ma réponse à cette justification est dans les victoires de Valmy,de Spire, de Jemmapes, dans la prise de la Savoie, du Brabant, dans la~ destruction des armées combinées. L'auteur de cet écrit doit voirmaintenant que je ne m'étais point trompé en prophétisant que tous les soldats français deviendraient des héros. Dans ses réfutations, il n'a qu'une fois raison, c'est lorsqu'il parle des massacres des 2 et 3 septembre, et de la tache qu'ils ont imprimée au nom français. Mais c'est aux héros de ces massacres révolutionnaires à prouver aux étrangers qu'ils ont tort de ne pas voir dans ces assassinats un acte d'humanité et non de cannibalisme. » (Note de Brissot).
gardé le silence. Je puis assurer encore que Vaublanc n'a, depuis le 10 août, donné aucune preuve de ce courage qu'il affichait auparavant avec tant d'ostentation.
Mathieu Dumas est le seul des Feuillants qui ait montré du courage jusqu'à la fin de la Législative; mais un trait doit le peindre : le 12 ou le 13 août, il vint à la Commission extraordinaire ; il avait l'air abattu, et me dit : « Que ne me disiezvous, il y a un an, que vous vouliez arriver à la république? je vous aurais donné la main. »
Ainsi que Lafayette, Mathieu Dumas avait peut-être au fond du cœur un certain penchant pour la République, ce qui ne les empêchait point de faire la guerre aux républicains. Comme lui, il avait pris goût à la liberté en Amérique, et il crut devoir en tout l'imiter dans la manière dont il fallait la servir. Il fut un de ses plus dévoués défenseurs à l'Assemblée. Il le défendit envers et contre tous, et à tout propos. Lorsque Chambonas vint notifier l'évacuation de Bavay par les Autrichiens qui devaient bientôt y rentrer, Mathieu Dumas ne perdit pas même cette occasion de s'émerveiller sur la profondeur et la sagesse de nos généraux qui, en ouvrant la frontière aux ennemis, avaient sans doute prévu qu'ils n'abuseraient pas de cette complaisance. Si Mathieu Dumas avait prétendu faire une plaisanterie, elle était très plaisante ; mais ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que ce n'était pas une plaisanterie.
En répondant à tous les avocats de la plus mauvaise cause, en demandant solennellement, comme je l'ai fait, le décret d'accusation contre Lafayette, j'avais cru devoir expier l'erreur d'avoir si longtemps aimé et estimé cet homme dont la conduite m'avait été et devait plus d'une fois encore m'être imputée à crime. L'Assemblée, frappée des arguments par lesquels j'avais principalement réfuté Dumolard et Vaublanc (car le plaidoyer de celui-ci n'était, à quelques déclamations près, qu'une seconde édition des moyens présentés par le premier), ordonna l'impression de mon discours, et ferma la discussion sur la demande même du côté droit, dont les mesures étaient parfaitement prises, et la partie très bien liée.
Les secrétaires (1), qui probablement étaient dans le secret, se réunirent pour recueillir les voix. Le projet de décret d'accusation, mis en délibération par assis et levé, est rejeté. Merlet, qui présidait et qui craignait sans doute le soulèvement de l'opinion publique à la suite d'un pareil bill d'indemnité, lève aussitôt la séance. On le force de rester, on provoque l'appel nominal. Les amis de Lafayette, qui n'osaient apparemment se montrer à découvert et qui ne s'étaient pas comptés, combattent l'appel nominal ; il s'effectue enfin malgré eux ; et, à leur grand étonnement peut-être, Lafayette fut absous à une majorité de plus de deux cents voix (2).
Lafayette, en donnant sa démission, après les scènes de désobéissance qui avaient fait prévaloir le veto populaire sur la volonté du roi de se rendre à Saint-Cloud, avait retrempé sa popularité. La démarche des sections accourues pour le supplier de reprendre son commandement était pour lui un véritable triomphe ; mais bientôt la fuite de Louis XVI confié à sa garde vint accuser son défaut de vigilance. On le soupçonna même d'une connivence coupable, et ses ennemis dans tous les partis trouvèrent dans cet événement des motifs de l'accuser ; il avait favorisé et prémédité en même temps l'arrestation, disaient les royalistes ; les autres prétendaient qu'il était complice de l'évasion, et que l'arrestation avait eu lieu contre son gré. Quoi qu'il en soit, il cessa dès ce moment
(1) « Il faut en excepter Lecointe. » (Note de Brissot). — C'est Lecointe-Puyraveau.
(2) M. de Montrol, dans l'Avertissement du tome III de son édition, nous prévient que « les fragments divers sur Moreau de Saint-Méry, Mably, Garât, Bernardin de Saint- Pierre, Granville Sharp, Lafayette, qui forment le chapitre XIV de ce 3e volume, et par conséquent devrait prendre place ici, auraient pu être supprimés ou du moins imprimés séparément à la fin du volume... ». C'est indiquer clairement que ce sont des articles de Brissot introduits arbitrairement dans le récit. Je ne puis donc que les retrancher, d'autant plus qu'un de ces morceaux, sur Mably, se retrouve textuellement dans le Patriote du 11 juin 1791.
d'être l'idole du peuple. Placé ensuite à la tête de l'armée qui devait protéger l'intégrité du territoire, il ne sut pas s'emparer de l'esprit des soldats, afin de resssaisir l'influence qu'il avait perdue. Un beau jour, il rêva qu'il avait les troupes dans sa main, et du camp il osa fulminer contre les factions et les clubs qui poussaient au renversement de la royauté ; il fit plus, il vint menaçant au sein de l'Assemblée ; mais sa voix y fut méconnue ; il avait quitté son poste, et pour cette infraction il lui fallut subir les réprimandes de Guadet, puis s'en aller comme il était venu, après bien des efforts inutiles pour s'assurer les moyens d'une réaction. On avait déjà proposé de le mettre en accusation, j'insistai de nouveau pour qu'on n'hésitât plus à le faire, et ma demande fut fortement appuyée. La discussion sur la dénonciation dirigée contre Lafayette ne pouvait être reprise dans des circonstances moins favorables pour lui. La réponse de Luckner à Bureaux de Pusy : « Si Lafayette marche sur Paris, je marcherai sur lui », devenait d'autant plus vraisemblable que, depuis que Lafayette avait blâmé ouvertement la journée du 20 juin, sa réputation de véritable ami de la liberté se trouvait ternie par bien des réminiscences de sa conduite antérieure. La lettre et le discours du général avaient été renvoyés au comité, jusqu'à l'arrivée de Bureaux de Pusy, mandé à la barre. Lafayette reçut le décret à l'armée ; il retarda de deux jours, à cause de quelques dispositions militaires, et se présenta, apportant le désaveu de Luckner et toutes les pièces constatant la fausseté de l'accusation. L'indignation monta son éloquence au ton des expressions les plus violentes. Il interpella ses accusateurs : « Je leur arracherai, dit-il, le masque d'hypocrisie dont ils se couvrent, et je les livrerai nus au mépris, à l'indignation publique. » Son accent et sa voix avaient imposé aux tribunes même qui étaient si animées contre lui ; son regard, si lent de coutume, fut presque étincelant ; il parut à la fois énergique et vigoureux : on l'invita aux honneurs de la séance. Guadet, dans un discours où il déploya beaucoup d'habileté, lui reprocha d'avoir été membre du comité de révision dans l'Assemblée constituante ; c'était s'écarter du but de l'accu-
sation ; mais Guadet, dans l'impuissance d'établir la perfidie des intentions, recourait à une tactique souvent efficace, celle de prouver la culpabilité en accumulant des griefs en dehors de la cause. Comme la séance était bruyante et qu'il y avait de la vivacité parmi ceux qui se portaient les accusateurs du général, les fayettistes feignirent de croire qu'il y avait du danger pour leur idole ; l'accusé lui-même parut partager cette opinion, puisqu'il se crut obligé à des mesures de sûreté personnelle ; des membres de l'Assemblée lui offrirent des armes et leur escorte pour retourner chez lui : telle était l'effervescence du peuple de Paris, qu'il ne jugea pas prudent de passer la nuit dans sa demeure habituelle, et que dès le lendemain il repartit pour l'armée. On avait résolu de laisser cette impression s'effacer avant de revenir à l'examen de cette affaire. J'avais moi-même opiné pour l'ajournement, v car il ne me semblait pas convenable que notre décision fût rendue sous l'influence d'une irritation si générale. Maintenant, ce délai n'avait plus le résultat qu'on en avait espéré ; il s'en fallait que le peuple fût apaisé. Quant aux dispositions de l'Assemblée, elles n'étaient pas plus mauvaises ; loin de là, les fayettistes avaient eu tout le loisir de la travailler, et le succès de leurs manœuvres était très probable. Ainsi que Guadet, je faisais partie du comité chargé du rapport ; nous étions au nombre des accusateurs : on demanda que nous fussions récusés comme parties intéressées. C'était évidemment là une pitoyable raison ; la France entière était partie intéressée, et pourtant la question ne pouvait être résolue que par des représentants de la France.
Le rapport fait par Jean Debry (1) énuméra les faits de l'accusation, rapprocha les lettres de Luckner et ses réponses verbales ; puis, saisissant la question dans ses rapports politiques et constitutionnels, il proposait le décret d'accusation, au milieu des applaudissements prolongés des tribunes. Vau- •
(1) C'est dans la séance du 8 août 1792 que l'Assemblée législative,— après un rapport de Jean Debry et un discours de Brissot, vota, par *■ 406 voix contre 224, qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre *- Lafayette. — *
blanc prit la parole et fit encore des phrases pour défendre l'accusé : il ne réfuta pas les accusateurs, mais il débita un de ces discours plein d'hypocrisie et de convenance qui, aux yeux des modérés, ont toujours la même importance que la raison : il ne répondit pas, il divagua. Il dit que Lafayette était venu non dicter des lois à l'Assemblée, mais en demander ; que le droit de quitter son armée pour venir conférer avec les ministres lui était commun avec tous les autres généraux, qui, comme lui, en avaient fait usage. Il repoussa ensuite le reproche de cette marche croisée des armées, imputée à crime à Lafayette ; et, la carte à la main, il essaya de nous montrer qu'elles s'étaient avancées par leur droite, sur une ligne parallèle pour occuper leurs nouvelles positions ; enfin il interpella Condorcet, présent à la séance, et cita de lui cet écrit : « Si l'on vous a dit que je regarde Lafayette comme le plus sûr appui de la liberté française, on vous a dit la vérité; mais, comme longtemps avant la Révolution j'étais le confident de tous ses projets pour la liberté... » Ici les murmures des tribunes interrompirent l'orateur, qui termina en demandant la question préalable sur le décret d'accusation proposé au nom de la commission. Les tribunes poussèrent des cris, qui furent couverts par les nombreux applaudissements de l'Assemblée. Je fis alors une dernière tentative dans l'espérance de l'émouvoir par la considération délicate de sa propre dignité, en la plaçant entre le décret d'accusation et l'acte d'une rétractation humiliante ; je cherchai à rassurer les timides sur l'accueil que l'armée ferait à cette accusation : « Les soldats, m'écriai-je, ne sont point idolâtres, ils n'aiment que la liberté ; si quelques-uns ont manifesté une vive improbation de la journée du 20 juin, c'est qu'ils étaient égarés. » Je finis par rejeter la mesure de blâmer seulement la conduite du général, et je conclus au décret d'accusation.
On alla aux voix dans la forme usitée, et la majorité fut déclarée, par le président, contre le décret d'accusation. Une rumeur générale troubla la séance ; les vociférations, les huées, les cris des tribunes s'élevèrent et retentirent. On ne contestait pas le résultat du vote, mais le désespoir semblait s'être
emparé des opposants : Merlin tenait des papiers, il les déchira et les jeta au milieu de la salle, en s'écriant : « Que le peuple reprenne ses pouvoirs, nous ne sommes pas faits pour le sauver. » On réclama l'appel nominal qui ne fut point contredit : il donna 406 voix contre 224, et le président prononça une seconde fois qu'il n'y avait pas lieu à rendre un décret d'accusation (1).
Certes, quoique au fond du cœur, et malgré ce que le patriotisme me commandait, je fusse peut-être bien aise de voir détourner de la tête de Lafayette une accusation capitale, que j'avais dû provoquer moi-même, et dont la menace salutaire pouvait le rappeler à ses vertus passées, j'étais loin de partager l'avis de la majorité ; toutefois je ne pus m'empêcher de gémir sur les injures auxquelles furent en butte plusieurs de ses membres, et entre autres Lacretelle, Quatremère, Girardin et Dumolard, qui, poursuivis par des furieux jusqu'au corps-de-garde du Palais-Royal, ne purent leur échapper qu'en se sauvant par la fenêtre.
Nous employâmes les exhortations et les prières pour prévenir ces insultes, et l'on sait qu'avec Guadet et Ducos nous parvînmes à faire retirer les hommes qu'égaraient un mauvais exemple et de perfides suggestions. Nous avions vu les excès auxquels ils s'étaient livrés avec une douleur plus réelle que celle de [ces sycophantes qui firent alors retentir la tribune de leurs jérémiades] (2) : tous provoquaient des mesures violentes, tous disaient qu'il n'y avait plus à Paris ni liberté, ni sûreté pour les députés ; tous exprimaient le désir d'aller chercher loin de cette ville un asile contre la fureur publique ; tous excitaient ainsi l'Assemblée et la France contre le peuple parisien, au lieu de le rappeler à la raison, à la modération.
Au reste, ces excès et ces plaintes avaient également pour but d'écarter la question de la déchéance du roi. On voulait d'un côté, peut-être, influencer par de funestes moyens une Assemblée dont la majorité semblait hostile à la liberté, et de
(1) Ici je retranche deux pages, l'une extraite du Patriote du 9 août 1792, l'autre empruntée aux Souvenirs de Stanislas de Girardin.
(2) Patriote du 1er août 1792.
l'autre écarter l'attention des grands intérêts de l'Etat et des dangers de la patrie. On voulait aussi en venir à une translation du Corps législatif dans quelque ville où l'on pût l'opprimer ; et c'est ce que Vaublanc insinua assez clairement en répondant à Kersaint, qui demandait qu'on renvoyât aux tribunaux les plaintes des députés, et que l'on s'occupât surle-champ de la déchéance du roi.
Ce n'est pas ce qu'espérait le côté droit. Il ne cherchait qu'à éloigner le rapport que Condorcet n'en devait pas moins prononcer dans cette séance sur cette importante question, et sur l'exercice de la souveraineté nationale. On essayait par tous les moyens possibles de gagner du temps. Vaublanc, soutenu par Aubert-Dubayet, voulait que les fédérés fussent expulsés de Paris. Vergniaud et Lacroix n'eurent pas de peine à faire rejeter cette prétention ; mais Vaublanc avait aussi exigé que le procureur-général fût appelé à la barre, et après lui(l) [Lagrevol(2) ayant fait la motion irréfléchie que le maire de Paris fût tenu de déclarer s'il répondait de la sûreté de la capitale et de celle du Corps législatif, Guadet demanda par amendement que le roi fût tenu de déclarer s'il répondait que l'ennemi n'envahirait pas le territoire français, et Choudieu proposa aussi d'ajouter que l'Assemblée législative fût tenue de déclarer si elle répondait du salut de l'Etat, et si elle avait les moyens de le sauver (3). « Le danger de la patrie, s'écria-t-il, réside dans votre faiblesse ; il n'y a de partis dans la France que parce qu'il n'y a pas ici de majorité bien prononcée, et qu'il est des membres qui n'ont pas le courage d'avoir
(1) Extrait du Patriote du 10 août. Je conserve néanmoins ce passage pour ne pas couper le récit.
(2) Député du département de la Haute-Loire à l'Assemblée législative.
(3) « Rœderer rendit compte de mesures prises pour assurer la tranquillité de Paris, et Petion, mandé comme lui à la barre, où il fut accueilli par des applaudissements, fit des réflexions très justes sur la responsabilité dont on voulait le charger et sur l'affectation avec laquelle on le distinguait toujours de la municipalité. Il prouva qu'il n'était point complice de l'égarement de quelques individus contre lesquels il voulait, au contraire, tourner toutes les forces mises en ses mains. » (Note de Brissot).
une opinion. Je dis que ceux qui n'ont pu regarder en face un soldat factieux ne sont pas faits pour s'occuper des grands intérêts de la nation. Je dis que ceux qui ont tremblé devant un général qui prétend avoir une armée à ses ordres n'oseront aborder le trône où réside le centre de toutes les conspirations. Je dis que ceux qui ont donné une telle preuve de faiblesse sont incapables de sauver la patrie. »] Aussi n'est-ce pas ceuxlà qui l'ont sauvée. Choudieu avait mis le doigt sur la plaie qui dévorait l'Assemblée, et il avait ainsi expliqué l'énigme de l'absolution de Lafayette.
Ce nouveau triomphe obtenu par Lafayette à l'Assemblée législative, au lieu de lui faire sentir à quels périls il avait échappé, et de lui faire désirer d'effacer par des victoires et une conduite désormais franche et énergique tout ce qu'il avait montré jusqu'alors de faiblesse et d'indécision, ne fit que l'aveugler davantage sur le véritable esprit de la France et même de son armée. Parce que ses amis l'avaient sauvé le 8 août, il crut qu'ils étaient capables de sauver cette monarchie ébranlée par lui et par eux-mêmes jusqu'en ses fondements ; méconnaissant les décrets nouveaux proclamés après l'événement du 10 août, il alla jusqu'à violer la représentation nationale, et se mit en révolte ouverte contre une nation qui n'avait pourtant fait que regarder l'insurrection comme le plus saint des devoirs. On sait quelle fut sa conduite à Sedan, et ce qui s'ensuivit.
Lafayette, ayant fait arrêter les trois commissaires du Corps législatif, se vit bientôt abandonné de ses soldats. Il prit alors le parti de s'expatrier avec un petit nombre d'amis qui s'étaient associés à sa fortune. Son espoir était de traverser les postes ennemis et de gagner le territoire de la république Batave ; mais il ne put réaliser ce projet et fut arrêté dès ses premiers pas ; on le traita comme prisonnier de guerre ; en France, on le déclara traître, déserteur, émigré, etc. On l'accusa d'avoir emporté avec lui le trésor de l'armée. Le Journal de Francfort et, d'après cette feuille, la Gazette Nationale annoncèrent qu'on avait trouvé dans son coffre 37.000 louis. Certes, il y avait de graves reproches à faire à Lafayette, mais il était absurde de
suspecter sa probité. La défection du général jeta une grande confusion dans les idées des patriotes ; désormais ils ne savaient plus à qui se fier, et les hommes mal intentionnés profitaient de cette situation pour prodiguer les soupçons. On n'a pas oublié leurs insinuations contre Rœderer ; madame Rœderer se crut obligée de le justifier (1),
Ces défections successives, on ne saurait le nier, étaient des crimes véritables. Toutefois elles devenaient plus excusables aprèsles massacres de septembre. Depuis cette époque sanglante, il fallait un patriotisme en quelque sorte héroïque, pour ne pas s'éloigner du théâtre de si déplorables attentats. Les Français qui restaient pour tenir tête à l'anarchie et travailler à ramener la sécurité générale étaient autorisés à maudire ceux qui les délaissaient au milieu de dangers si grands : ils pouvaient taxer de lâcheté les fugitifs, et ils furent en droit de ne pas leur pardonner, même en faveur des échafauds, qu'ils n'avaient pas eu le courage d'affronter. Le but qu'ils s'étaient proposé avait été dépassé, et ils désespéraient d'y revenir par une réaction. Dès lors ils quittaient la partie qu'ils avaient perdue, et se refusaient à subir les conséquences de leur ambition déçue par les événements. Ils préservaient leurs jours et se souciaient peu de ce qu'allaient devenir au milieu de la tourmente révolutionnaire tous ceux qui avaient eu le malheur de s'associer à leurs vues : ils laissaient exposés à la colère d'un peuple justement irrité, leurs amis, leurs parents, et quiconque tenait à eux par les liens de famille ou d'affection : et puis, le courroux populaire n'était pas seulement ce qu'il y avait à redouter pour les personnes de leur intimité, la
(1) Suivent, dans l'édition de Montrol : 1° une lettre de Mme Rœderer à Servan, ministre de la Guerre, et la réponse de Servan. Il est inutile de reproduire ces pièces, qui sont tout au long au Moniteur du 2 septembre 1792 ; 2° la déclaration que Lafayette et ses 22 compagnons de fuite publièrent, le 19 août 1792, à Rochefort, au pays de Liège ; cette pièce, qu'ils envoyèrent en effet à la Gazette de Leyde, est aussi au Moniteur du 8 septembre 1792; je ne la donne donc pas non plus ; 3° une lettre écrite de Bâle, le 9 septembre 1792, par d'Aiguillon, après qu'il eut quitté ses troupes pour se réfugier à l'étranger. Elle est au Patriote du 30 septembre 1792 : je la retranche également.
sûreté de l'Etat exigeait encore que l'on prît contre elles des mesures, qu'on exerçât à leur égard une surveillance rigoureuse, et même, si cela devenait nécessaire, qu'on les décrétât d'arrestation. Madame [de] Lafayette, qui s'était retirée en Auvergne, ne tarda pas à éprouver les désagréments d'une position aussi fâcheuse : elle m'écrivit pour s'en plaindre. La confiance qu'elle eut en moi dans cette circonstance m'honore trop pour que je renonce à transcrire ici la lettre qu'elle
m'adressa (1)
Il m'avait fallu une conviction bien profonde des torts de Lafayette et de la perfidie de ses desseins pour que je me fusse décidé à l'attaquer: ainsi que le dit madame [de] Lafayette, je l'avais non seulement estimé, mais encore respecté; mais alors je lui supposais des intentions droites, et je n'avais pas fait l'importante découverte qu'il visait à figurer dans un système de monarchie incompatible avec la liberté du peuple. Aussi longtemps que je l'avais cru sincère, et je pense qu'il le fut dans le principe, je m'étais attaché à le défendre contre ses détracteurs : Camille Desmoulins et plusieurs autres osèrent m'en faire un crime, et je fus moi-même réduit à me justifier pour avoir appuyé dans l'opinion un citoyen qui me semblait dévoué au pays jusqu'à la mort. La réponse que je fis aux attaques dirigées contre moi par Camille Desmoulins prouve combien j'étais de bonne foi dans mon approbation de la conduite de Lafayette, lorsque je le représentais comme fidèle à la grande cause nationale ; elle prouvera encore ma bonne foi, lorsque je fus amené à changer de sentiment à son égard (2).
(1) Cette lettre et celles qui y répondirent ont été plusieurs fois reproduites, notamment dans la Vie de Madame de Lafayette par Madame de Lasteyrie, Paris, 1868. Mais c'est M. de Montrol qui, sauf erreur, les a données pour la première fois ; on les trouvera à la Correspondance.
(2) Viennent ensuite, dans l'édition de Montrol, 15 pages (368-383), qui ne sont que la reproduction littérale des trois Lettres à Camille Desmoulins publiées par Brissot dans le Patriote (26, 27 et 29 mai 1791); je ne les donne pas.
Lorsqu'on réfléchit au rôle que le général Lafayette a joué, et au peu de succès de ce rôle, on s'étonne de l'immense popularité dont il a été environné. Mais cette popularité devient moins surprenante si l'on songe qu'elle lui était en quelque sorte escomptée en raison de la confiance qu'inspirait généralement son ancien dévouement à la cause américaine. La nation se flattait que, disciple de Washington et de Franklin, il était revenu dans sa patrie avec des idées républicaines ; elle lui supposait la volonté de transplanter parmi nous les institutions nouvelles, et elle s'en rapportait à son expérience pour les faire fleurir. Mais telles n'étaient point ses intentions : pour ne pas perdre les avantages d'une position sociale déjà très brillante, et qui le fût devenue plus encore s'il avait été entièrement dégagé des préjugés de Cour, il borna ses réformes à jeter un vernis démocratique sur le vieil édifice de la monarchie. On attendait plus de lui ; mais il était résolu à n'aller que jusque-là, et pas plus loin. Poussait-on à des améliorations plus grandes, à des résultats plus en harmonie avec une civilisation parfaite, il se disait passé maître en fait de liberté, et, dans son entêtement de stationnaire, il se refusait à tout progrès qui ne cadrait pas avec ses calculs. C'était un monarchien qui avait passé par la guerre de l'indépendance et la philosophie de Voltaire : la république n'était pour lui qu'une contemplation lointaine, la liberté une forme et non une essence, il ne la concevait que comme régularité et ne l'aimait que comme un eunuque aime les femmes. Dans sa lettre à l'Assemblée, ainsi que dans sa lettre au roi, écrites du camp de Maubeuge, le 16 juin (1), on voit assez tout ce qu'il ne voulait pas ; mais pour savoir ce qu'il a voulu, il faut recourir à d'autres documents non moins authentiques. Le premier de ces documents est un écrit trouvé aux Tuileries :
(1) Ces deux lettres du 16 juin 1792, adressées l'une à l'Assemblée, l'autre au Roi, se trouvent au Moniteur (nos des 19 juin et 1er juillet) et au Patriote (26 et 27 juin). M. de Montrol les donne en appendice à son t. III. Je crois inutile de les reproduire.
cette pièce fut adressée à Louis XVI par Lafayette dans un temps où on lui faisait craindre que l'Assemblée constituante ne voulût imiter le long- Parlement, et où ses conseillers intimes cherchaient à indisposer le peuple français contre ses représentants, plutôt que de concourir avec eux à l'œuvre du bien public. Lafayette indique dans cette note son vœu pour l'addition d'un sénat (1).
(1) Je ne crois pas qu'il convienne de réimprimer ces pièces, qui concernent Lafayette et nullement Brissot. Elles consistent en quatre longues lettres ou notes qui auraient été trouvées aux Tuileries a 10 août, et que les éditeurs de 1830 ont encadrées de quelques ré flexions dans l'esprit du temps.