CHAPITRE XIX
(1) La trahison de ce prince (2) résulte, avec une
évidence bien frappante, de la nature de ses rapports avec un intrigant très méprisable, et dès lors très méprisé : le soi-disant marquis de Rivarol. Les conseils donnés au monarque par ce prétendu gentilhomme montrent assez qu'en les donnant il avait la certitude de s'adresser à une âme profondément perverse. Louis XVI agréait de pareils conseils ; il les sollicitait, il les payait, et souriait avec complaisance quand son conseiller lui indiquait le moyen infaillible de se défaire de la maison d'Orléans. Il ne s'agissait rien moins que d'une émeute factice qui aurait fourni l'occasion de précipiter dans la Seine tous les membres de la branche cadette des Bourbons ; on aurait égorgé ceux qui auraient échappé à la noyade. L'intrigue, pour arriver à ce dénouement, était fort spirituellement expo-
(1) Les pages qui vont suivre et que j'intitule : « Souvenirs divers » correspondent aux quatre premiers chapitres du t. IV de l'édition de Montrol. J'en ai retranché les passages qui provenaient d'emprunts avérés (à commencer par la page du début, textuellement transcrite du Patriote du 7 décembre 1792). On ne sera donc pas surpris du caractère fragmenté de ce que je laisse subsister, et où j'aurais même pu, comme on le verra, opérer des retranchements plus nombreux, car tous ces quatre chapitres du texte Montrol-Lhéritier ont bien l'air d'avoir été construits avec des coupures du Patriote. Je serai d'ailleurs sobre de notes, car il serait trop long de commenter le texte de Brissot. Il me suffira de rectifier les noms propres estropiés par les éditeurs de 1830.
(2) De Louis XVI.
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sée dans cinq ou six mémoires qui ne se sont pas trouvés dans l'armoire de fer, mais que j'ai vus dans les mains d'un nommé Baccon (1), qui avait été au service du marquis en qualité de valet de chambre et de secrétaire. Rivarol termine ainsi Fun de ses projets de conjuration contre la famille d'Orléans : <( Sans doute, Sire, Votre Majesté s'étonnera de l'énormité des résultats que je lui promets, si elle les compare à la modicité des sommes qu'il faudra dépenser pour les obtenir ; mais que Votre Majesté daigne réfléchir que les pyramides d'Egypte ont été construites avec des oignons. » Rivarol fait toute espèce de gentillesses et de plaisanteries pour charmer l'esprit du bon roi, à qui il propose sans façon de faire égorger les citoyens les uns par les autres. C'est horrible de voir comme il se joue dans le sang ; il est plus horrible encore de songer que l'honnête Louis fondait l'espoir d'un règne paisible sur le meurtre de ses sujets. Louis, réputé débonnaire ! quel fourbe ! c'était le tigre sous la peau du mouton. Mais ce tigre était lâche et incapable d'aucune détermination (2). Aussi Rivarol ne le pressait-il pas trop d'agir par lui-même ; il voulait que toujours il se tînt dans la coulisse et dirigeât les événements en sournois. A cette fin, il l'engageait à accaparer les poumons qui dominaient les sections, tels que ceux de Danton et de quelques autres. Avec de l'argent et des dîners, Rivarol espérait mener à bien cette affaire. L'argent n'avait pas manqué : Laporte se plaint, et l'aveu est précieux, de n'avoir retiré aucun fruit des millions qu'il avait répandus dans les clubs, dans les sections, dans les tribunes, à l'Assemblée, sur les places publiques et parmi les écrivains. Cela prouve en faveur de la nation.
L'armoire de fer était pleine de révélations qui mettent à nu
(1) Probablement Bacon - Tacon (Pierre-Jean-Jacques), né à Oyonnax-en-Bugey en 1738, mort à Paris en 1817, et qui, après avoir essayé de jouer un rôle en 1790 et 1791, fut un des agents secrets du ministère de l'Intérieur sous la Convention et le Directoire.
(2) « Voici ce qu'on lit dans un billet trouvé chez Dufresne-Saint- Léon : « Un jour la reine, allant à la messe, arracha un pistolet de la « main d'un courtisan et le présenta au roi. Voici le moment d'agir, « lui dit-elle ; mais la bûche resta muette. » (Note de Brissot).
le caractère de Louis XVI et dévoilent les perfides menées de
son entourage (1)
Une autre anecdote que m'a racontée Carra peut faire connaître avec quelle arrière-pensée Mirabeau était entré dans les affaires publiques. « Je dînais un jour (je répète les propres paroles de Carra) en tiers avec Mirabeau l'aîné ; c'était pendant le temps des élections des députés de Paris, en mai 1789. « J'espère, me dit Mirabeau, que vous serez nommé à la députation, et que nous marcherons ensemble sur la ligne des grands principes de la liberté. — Trop heureux, répondis-je, de pouvoir être votre second dans la belle carrière que vous allez parcourir; mais je prévois, ajoutai-je sur-le-champ, que la Cour ne manquera pas, en voyant le but où nous tendons, de chercher à nous corrompre l'un et l'autre ; quant à moi, si l'on m'offrait de l'argent, je sais bien ce que je ferais. — Et que feriez-vous ? répliqua vivement Mirabeau. — Je le prendrais. — Vous le prendriez ? reprit-il en me regardant fixement. — Oui, je le prendrais,... mais à l'instant même je le porterais sur le bureau de l'assemblée des Etats-Généraux, et je dirais à haute voix : voilà l'argent qu'on m'a donné pour me corrompre et'm'engager à trahir ma patrie; c'est un tel qui me l'a remis, je le dénonce. ..«Mirabeau m'interrompit et changea de conversation. Depuis ce temps, j'ai toujours pensé que la plus belle gloire qu'un mortel pût acquérir dans l'histoire des hommes et jusqu'à la postérité la plus reculée, serait celle de suivre l'exemple dont je donnais l'idée à Mirabeau. »
Après la mort de Mirabeau, Frochot, qui avait été son ami, voulant lui faire une grande renommée de désintéressement, adressa à l'Assemblée législative une pétition, où il déclara qu'il n'avait pas laissé de quoi subvenir aux frais de ses funérailles. C'était un point de ressemblance entre le grand homme du jour et quelques grands hommes de l'antiquité ; mais un
(1) Je supprime ici quatre pages extraites du Patriote des 6 et 7 décembre 1792.
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frère de Mirabeau (1) s'empressa de répudier cette fiction dont la réalité aurait été si honorable pour notre temps ; voici la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet (2)...
Certes, M. Du Saillant avait tort de se plaindre du procédé de Frochot : celui-ci avait voulu laver son frère du reproche de corruption; mais M. Du Saillant dont le décès de son frère augmentait considérablement la fortune, et qui ne pouvait cacher cet accroissement subit, était bien aise de faire croire que Mirabeau avait légué intacte la dot qu'il avait reçue en mariage. Au surplus, M. Du Saillant avait raison de dire que son frère n'était pas mort insolvable ; il avait été pauvre, mais il n'avait pas su se résigner à la pauvreté.
Sans remonter à cet inventaire de Londres, que tout le monde a lu, il y a quelques années, dans le Courrier de V Europe, qu'on s'adresse à Vignon, procureur de Mirabeau et curateur à son interdiction. Il vous dira que, depuis l'ouverture de la succession de son père, il s'en fallait de plus de 50.000 écus que Mirabeau pût payer ses dettes avec l'héritage. Qu'on s'adresse à ceux qui ont connu Mirabeau, ils diront qu'avant l'ouverture des Etats-Généraux il mettait une boucle de col au Mont-de-Piété ; et deux ans après, il laisse par son testament :
A un enfant qui lui était cher 24 . 000 francs.
A son secrétaire 24 . 000
A son médecin 24 . 000
A chacune des demoiselles Du Saillant 2.800 fr. de rente.
A chacune de ses autres nièces 600 —
A M. de Lamarck, sa bibliothèque
qu'il a achetée 200 . 000
Il remet à M. Le Jay tout ce qu'il peut lui devoir.
Et après ces déductions, après celles des sommes énormes que lui coûtèrent, pendant ces deux ans, l'entretien de sa maison et son faste de Lucullus, et le repas de 15.000 livres donné à sa section, des personnes instruites élèvent la somme
(1) Lisez : &eau-frère.
(2) Elle est au Patriote du 24 octobre 1791. Je la supprime.
qui reste à M. Du Saillant, légataire universel, à plus de 1.000.000.
« Va donc, ô nation corrompue, s'écriait Camille Desmoulins, après avoir fait la récapitulation des legs de Mirabeau, va donc, ô peuple stupide, te prosterner devant le tombeau de cet honnête homme, véritable Mercure de son siècle, et, comme lui, le dieu des orateurs, des menteurs et des voleurs. »
S'il y avait encore de l'engouement (1) pour Mirabeau, ce n'était pas la faute de Camille Desmoulins, qui n'avait laissé échapper aucune occasion de le dénigrer soit dans ses propos, soit dans ses écrits. Camille prétendait l'avoir deviné depuis longtemps ; et en effet, il l'avait toujours soupçonné de vénalité ; je n'ai pas oublié ce qu'il racontait à ce sujet dans une conversation avec Clavière et moi ; c'est Camille Desmoulins qui parle : « Quelques jours, dit-il, après que le projet de décret « sur la paix et la guerre, amendé (assez faiblement à mon « avis) par Barnave, eut passé, je me trouvai dans le cloître « des Feuillants nez à nez avec Mirabeau qui sortait de l'Assem- « blée. J'étais avec un de ses grands ennemis, exhalant « ensemble notre bile patriotique ; je jette à Mirabeau un « regard que je charge de mon mieux de mépris et d'indigna- « tion, il me salue du coin de l'œil en riant, et d'une manière « qui m'invite si amicalement à venir m'expliquer avec lui, « que je suis entraîné sur ses pas, et je le suis de loin, incertain « si je l'aborderais pour l'accabler de reproches. Me voyant « venir, il s'arrête : Osez-vous bien, lui dis-je, traverser si « tranquillement la rue en plein midi, et ne craignez-vous
(1) « On donnait à la Comédie Italienne Mirabeau aux Champs- Elysées. C'était une production dont Olympe d; Gouges était accouchée en trente-six heures ; on ne pouvait en applaudir que l'intention. Un de mes voisins me dit : « Cette pièce est un vrai morceau de réception « pour le Club monarchique; on retrouve à chaque instant, dans la « bouche de Mirabeau, les principes faibles et timides de Clermont- « Tonnerre. Ce Mirabeau-là est à notre Mirabeau ce qu'un 89 est à « un patriote, ou pour mieux dire, ce qu'un castrato est à un homme. » Mon voisin, comme on le voit, était encore sous le charme : Mirabeau était à ses yeux le type du grand citoyen. » (Note de Brissot, dit l'édition de 1830. En réalité, l'anecdote est prise textuellement dans les Souvenirs de Stanislas de Girardin, 1828. t. III, p. 113-114).
« point la lanterne? Convenez que, si le pouvoir exécutif ne « vous a pas donné cent mille écus pour vos dernières haran- « gués, il vous vole. La vérité de ma pensée le frappa si agréa- « blement qu'il ne fut pas maître de se composer. Il me sourit « d'une manière indéfinissable, et je vois encore son épanouisse- « ment expressif, comme devant les cent mille écus. Il ne les « avouait pas de bouche, mais en vérité tout son visage en « convenait; et aussitôt, passant son bras sous le mien (jamais « il ne m'avait montré plus d'amitié), il me mena jusqu'à la « rue de l'Echelle, me faisant promettre d'aller chez lui le « surlendemain, et m'assurant que je serais content de son « explication ; l'explication fut un dîner charmant, et d'une « somptuosité bien éloquente pour excuser aux yeux d'un « Démade le faible de Démosthène pour l'or de la Macé- « doine, mais qui ne me persuada point. » Voilà ce que nous avait conté Desmoulins et ce qu'il imprima quelque temps après dans une de ses feuilles.
J'ai dit quelles avaient été longtemps mes relations avec Mirabeau et comment je me trouvai plus d'une fois associé à ses travaux, dont le produit au reste ne fut jamais que pour lui seul, car il faisait alors argent de tout. Parmi quelques morceaux signés de lui, j'en citerai un sur les affaires de la Hollande qui fit sensation, et que je lui avais dicté en partie devant Glavière : nous écrivîmes aussi en commun quelques brochures sur la convocation des Etats-Généraux ; j'avais même recueilli, sous sa dictée cette fois, une caractéristique des candidats à cette assemblée, qui a couru sous son nom (1).
Après la lecture de ces petits articles dans lesquels Mirabeau était avec moi de moitié, une conclusion se présente natu-
(1) Suit, dans l'édition de Montrol, le texte complet de cette brochure, environ 8 pages. Je les supprime sans hésiter.
Détail à noter : j'ai sous les yeux deux exemplaires de ce 4e volume de l'édition de Montrol, et le texte de la page 15, où il est parlé de cette brochure, n'est pas identique. Nouvelle preuve que, d'un tirage à l'autre, Lhéritier remaniait le texte sur lequel il travaillait !
Tellement : c'est qu'il était difficile dans le choix des hommes qui devaient être appelés à soutenir la cause du peuple : on voit qu'il exigeait d'eux des talents unis à la probité, et qu'il stigmatisait de son impitoyable ironie toute candidature qui n'était pas complètement estimable sous ce double rapport. Peut-être, à ne consulter que ses inspirations du moment, avait-il encore le droit d'être si sévère, peut-être n'apercevait-il dans les torts de sa conduite passée que les torts d'un despotisme dont il avait eu tant à se plaindre : j'aime à croire qu'il était sincère et qu'il y eut un temps où il ne fit pas vainement parade de son amour pour la liberté ; il avait des principes arrêtés dès 1787, et la lettre qu'il écrivit alors à un patriote Hollandais est un monument de sa conviction profonde: je la rapporte toute entière parce qu'elle dépose de sa foi politique à cette époque, et qu'elle montre combien il dut se faire violence lorsqu'il consentit à faire pour de l'or les affaires de la royauté. Quelle que soit la récompense de l'apostat, il est cruel pour lui d'apostasier s'il n'est pas converti.
« J'exprimerais très faiblement ce que votre lettre m'a fait sentir, en vous disant combien j'en ai été personnellement flatté. Sans doute un tel encouragement compense bien des injustices, console de bien des calomnies ; mais votre plaidoyer est si plein de la mâle douleur d'un homme libre qui pleure sur sa patrie, que mes premiers mouvements, à sa lecture, ont tous été donnés aux malheurs de la Hollande, aux crimes de ses ennemis, à l'indignation profonde et voisine de l'horreur qu'inspire à tout ami de l'espèce humaine cette lâche conspiration contre les peuples, qui chaque jour se dévoile mieux à l'observateur attentif.
« N'allez pas croire, au reste, monsieur, que les sentiments que vous avez réveillés dans mon âme, jusqu'à m'en rendre l'agitation très pénible, aient jamais cessé d'y régner. Non, je ne sais pas composer avec la violence et l'iniquité. Non, les attentats contre la liberté des hommes ne me laisseront en aucun temps libre de m'abstenir ou de dissimuler, et la haine des tyrans comme l'amour de la liberté sont en moi des
passions si véhémentes, si involontaires, que je n'ai pas même le droit de m'en estimer davantage.
« Je professe, j'ai professé votre cause, je ne la déserterai jamais. Au milieu de vos ennemis et dans un moment où j'étais loin de prévoir toute l'étendue de l'inconsidération du cabinet de Berlin, de l'inconcevable stupeur du gouvernement français, et surtout des excès auxquels on assure que s'est portée l'armée prussienne, j'ai soutenu vos droits, vos intérêts chez le duc de Brunswick, auprès de lui, et je ne saurais dire contre lui, car il paraissait sentir la justice de vos prétentions et de vos plaintes plus qu'il n'appartient à un prince.
« Si on m'eût lors envoyé des matériaux nécessaires pour exécuter l'ouvrage dont vous me parlez si tardivement aujourd'hui, sans doute je l'aurais entrepris ; et, pour tout dire, je m'indignais même que cet ouvrage ne parût pas, que le procès du stathoudérat ne fût pas porté au tribunal de l'opinion publique assez solennellement pour que, d'une extrémité du globe à l'autre, les hommes qui pensent fissent cause commune avec vous. C'est surtout aux peuples libres qu'il appartient de montrer le plus grand respect pour l'opinion publique, d'en appeler toujours à elle, de s'aider de la puissance du juste dont tout homme porte tellement le sens moral dans son cœur qu'il est d'observation universelle que les manifestes facilitent infiniment les levées de soldats, même dans les pays non libres. Le peuple dans sa cabane juge les querelles des rois. Cet ouvrage, certes, je l'aurais fait de grand cœur, surtout pour un de vos concitoyens, car il était utile et convenable qu'il parût au nom de la patrie. Mais ces sortes de discussions demandent une si grande exactitude, les faits m'arrivaient si équivoques, si incomplets, si douteux, ma force contre les autres et contre moi-même tient tellement à l'habitude religieuse d'avoir toujours raison, de ne défendre que de bonnes causes et par de bons moyens, qu'outre mon insuffisance personnelle j'ai craint celle des circonstances.
« Voilà, monsieur, l'unique considération qui m'ait arrêté. Certainement j'ai porté un véritable attachement à la monarchie prussienne. (Quant au roi de Prusse, je ne compris en
aucun moment de ma vie comment on pouvait donner sa liberté ou son affection personnelle à ce prince). Son existence me paraissait nécessaire à la liberté politique de l'Europe, et ce seul état de la constitution germanique, ne donnât-il à vingt millions d'hommes que l'avantage incalculable de vivre dans de petits états, mériterait que les sages fissent des vœux pour sa permanence.
« Mais quand le gardien naturel des libertés de l'Allemagne se laisse distraire de sa grande, de son unique affaire, de son intérêt de tous les moments pour l'explosion bourgeoise d'un ressentiment presque aussi ridicule qu'inique ; quand il donne ainsi le secret de ses principes personnels et de l'incohérence de son système politique ; quand, trompé par notre faux air de décadence, et prenant toujours la mollesse et l'impéritie du gouvernement pour l'impuissance de la nation, il s'aliène la confiance et la bienveillance de ses alliés naturels par l'ostentation, non moins puérile dans ses motifs qu'odieuse dans ses suites, d'une puissance qui n'a pas besoin de ces ruineux épisodes ; quand il mérite, par un attentat presque inouï contre le droit des nations, de devenir l'objet d'une croisade, du moins si les hommes savaient se confédérer pour la liberté comme pour la tyrannie, vous ne pouvez pas croire qu'il m'inspire quelque intérêt.
« Quant au duc de Brunswick, je suis reconnaissant des égards très distingués qu'il m'a montrés. Je considère ses talents, je respecte son administration dans ses états, dont il est vraiment le père très éclairé. Mais qu'il y a loin de là à taire lâchement en sa faveur la vérité ! J'aimais assez ce prince, je l'avoue, pour qu'il me fût impossible de prévoir ce que l'on dit de sa conduite en Hollande. A la vérité, rien n'aurait pu me persuader que la France ne pousserait pas un corps jusqu'à la Meuse, ce qui eût suffi pour amortir toutes les fumées du roi de Prusse. Convaincu que, menacés sur un point où nous pouvions paraître prêts et l'être en effet, nous profiterions de cet heureux hasard pour faire bonne contenance, j'étais loin de croire que le duc eût besoin de modération, et je craignais plus pour lui sa mission que je ne la redoutais pour les autres.
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Que si les pages de notre opprobre m'eussent été ouvertes dans le livre des destins, j'aurais cru le duc incapable d'outrepasser la mesure des rigueurs que nécessite une invasion armée, et même de ne pas tempérer la sévérité des ordres dont il était porteur. J'aime encore à croire que ces actes de violence d'un chef de brigands qui a une injure personnelle à venger, dont vos lettres retentissent, doivent être imputées aux partisans d'Orange, et non à un prince vraiment malheureux de s'être cru forcé de jouer un rôle où il y avait si peu de gloire à gagner et tant de mal à faire. Que si le contraire m'est démontré, pallier ou laisser impunie une telle conduite par des considérations personnelles ou des ménagements de respect humain, c'est une lâcheté dont je suis tout à fait incapable. Non, monsieur, non, nul motif ne peut m'imposer silence sur une infraction aux droits de l'homme que l'inutilité même de ma réclamation.
« Mais c'est ici, monsieur, le point capital à traiter entre nous. L'ouvrage que vous me proposez, qui comme monument littéraire est un beau projet, et comme cours de morale politique des nations une conception très élevée, cet ouvrage peut-il être utile en ce moment ? Ne vaut-il pas mieux le réserver pour le jour de la vengeance, qui se présentera probablement plus tôt qu'on ne croit ?
« D'abord j'adopte tous vos principes : je connais assez votre histoire pour n'avoir jamais douté que l'influence du Stathoudérat n'ait été irrémissiblement destructive de votre liberté, que le système d'usurpation de la maison d'Orange ne soit immoral, et que, si la France avait su jouer sa partie dans la dernière guerre, elle n'eût à la fois affranchi l'Amérique et la Hollande. Je suis convaincu de la vérité de votre observation neuve et profonde sur Guillaume Ier.
« S'il eût été un vrai républicain ou seulement un chef modéré, les dix-sept provinces belges étaient affranchies. Je vois M. de Vergennes et son ministère précisément des mêmes yeux que vous ; je crois que les Anglais viennent de frapper un coup de maître qui peut retarder d'un demi-siècle leur décadence. Je suis persuadé que rien ne serait plus facile et
plus juste que de rendre infiniment odieuse cette nation, tyran de la terre, tyran des mers, qui poursuit partout le bonheur et la liberté, comme si les Anglais seuls avaient droit à des succès ! comme si nul peuple n'était digne d'une constitution ! comme si le reste de l'espèce humaine était fait pour ramper sous le sceptre de la Grande-Bretagne ou sous la verge des despotes !... Et ne croyez pas, monsieur, comme vous paraissez y pencher, qu'il vous servît à rien d'effrayer les Anglais sur les liaisons de leur roi avec le Stathouder. N'avezvous donc pas vu cette nation frénétique d'orgueil se précipiter dans la guerre d'Amérique, quoique ce fût évidemment la guerre du cabinet de Saint-James contre la liberté britannique ? N'en était-ce pas fait de la liberté anglaise, si l'Amérique eût succombé? Burke le leur avait dit ; d'un bout de l'Europe à l'autre, les gens sensés le voyaient, et, par un vrai suicide politique, les Anglais n'en continuaient pas moins à déchirer leurs propres entrailles.
« Qu'est-ce pour eux, auprès d'un semblable intérêt, d'un tel péril, que la Hollande plus ou moins stathoudérienne ! Croyez-moi, monsieur, le gouvernement a trop bien joué son jeu, et quant à la nation, elle n'a d'autres rapports avec les Hollandais que le féroce Hâte the Dutch, qui est, avec leur profonde et native horreur pour nous, leur cri de ralliement et la base de leur esprit public.
« Peut-être, au reste, faut-il attendre de là encore une fois la régénération de votre liberté ; car il est impossible aux Anglais d'être modérés ; et indépendamment des outrages qu'ils viennent de vous faire prodiguer, on peut s'en rapporter à eux pour lasser votre nation, lente à s'irriter, mais longue à se refroidir. Aujourd'hui que vous reste-t-il à faire, sinon à dissimuler, endormir la méfiance des tyrans, laisser retirer leurs satellites, préparer, attendre et saisir les circonstances?
« Je ne dis pas que si, dans ce moment même, par un coup de force auquel nous étions plus prêts que l'on ne croit, le feu et la flamme eussent été portés sur les côtes anglaises et peutêtre jusque dans Londres, vous n'eussiez pu avec de très légers secours noyer vos hyènes enrégimentées. Mais la paix
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v£st faite, et notre impuissance, quoique fort universellement exagérée, sera trop réelle quelque temps encore. Du chaos tranquille, ce pays-ci a passé dans le chaos agité. Il peut, il doit en sortir une création : sera-ce un embryon ? sera-ce un homme ? je ne sais ; mais il est impossible que nous soyons istationnaires, et nous ne pouvons plus descendre.
« Attendez donc. Aussi bien nos efforts avortés seraient-ils accueillis en ce moment, par vous-mêmes peut-être, avec une espèce d'horreur qui les rendrait tout à fait inutiles. Mais l'électeur de Bavière va mourir ; mais le roi de Prusse aura bientôt d'autres ennemis ; mais le système politique de l'Europe changera ; mais vous êtes sous vos glaces ; tandis que ceux qui viennent de se déclarer si impolitiquement vos oppresseurs auront à guerroyer du Weser au Danube. Dans ces terribles conflits, le vœu des patriotes hollandais ne peut-il pas s'accomplir ? Pourquoi se croiraient-ils anéantis ? Leur parti porte sur la nature éternelle des choses. Vos provinces deviendront libres ou seront restituées à la mer. Toujours mal constitués, vous ne fûtes jamais esclaves; vous ne le serez pas. La coalition même des aristocrates et du Stathouder, qui est une révolution absolument neuve dans l'histoire, ne vous sera peut-être pas si fatale qu'on pourrait le craindre. En tous pays, c'est la haine des aristocrates qui rend le peuple ami du pouvoir d'un seul. La maison d'Orange participera bientôt à cette haine, si elle fait cause commune avec l'aristocratie. Laissez donc vos tyrans user, abuser même de leurs avantages, proscrire vos bons citoyens, augmenter les troupes de terre, hérisser vos villes et vos villages de baïonnettes. Le paysan hollandais amasse dans son cœur la vengeance, et jamais un peuple ne fut conquis malgré lui. Toujours surpris et bouleversé par une première invasion, toujours ranimés par la honte et la colère : voilà votre histoire, voilà votre horoscope.
« Or, je le demande : le récit, la dénonciation de vos malheurs ne doivent-ils pas être réservés pour un moment où une révolution soit moins impossible ? Ne seraient-ils pas plutôt aujourd'hui un hymne funèbre qu'un manifeste ? Ah ! c'est aux femmes à se lamenter ; mais la vengeance convient
aux hommes opprimés. L'écrivain digne de plaider votre cause ne saisira le burin que le jour où vous tirerez l'épée. Vouloir hâter ce jour, ce serait en effet l'éloigner ; ce serait avertir vos tyrans de bien river vos chaînes.
« Voilà mon avis, monsieur, ou du moins celui que je voudrais discuter avec vous. Sans doute vous ne me refuserez pas de faire connaissance avec l'homme capable d'écrire la belle et vigoureuse lettre que j'ai reçue. Non seulement je n'ai aucune raison personnelle de ne pas entreprendre l'ouvrage que vous me proposez, mais, pour m'en défendre, j'ai besoin de combattre l'attrait impérieux qui m'y convie. Egalement éloigné par caractère de la folle présomption qui nous aveugle sur nos forces, et de la fausse modestie qui affecte de ne pas se connaître, je ne me crois pas indigne de traiter ce beau sujet. Je connais les ouvrages dont vous parlez. J'estime le talent de M..., et je crois, comme vous, que ses conseils, réunis aux vôtres et aux matériaux que vous me procureriez, me suffiraient pour tracer assez rapidement un ouvrage qui marquât, sous le titre de Révolution de la Hollande ou du Stathoudérat, et de l'influence probable de l'invasion des Provinces-Unies sur le système politique de l'Europe. Mais je crois qu'il n'est pas ou qu'il n'est plus temps.
« Permettez, au reste, que je me félicite de ce que mon retour à Paris m'a valu la connaissance d'un homme tel que vous, qui, j'ose le croire, ne doutera pas, après quelques heures de conversation, que la vérité et la liberté ne me soient infiniment plus chères que toute autre considération humaine.
« Agréez mes très cordiales salutations.
Novembre 1787. « L. C. D. M. »
Rien n'est, je crois, si difficile que d'écrire l'histoire contemporaine, du moins pour l'homme qui n'est pas resté simple spectateur des événements et qui les voit encore se presser autour de lui. Les souvenirs affluent et se heurtent avec les impressions du moment, et, dans le besoin qu'il éprouve de rendre ce qui le frappe d'abord, il laisse bien des choses en
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arrière et s'expose à revenir souvent sur ses pas. Cela m'est arrivé et m'arrivera plus d'une fois sans doute. Ce désordre n'existe pas dans mon esprit ; mais comme je ne fais point un livre, et que j'écris plutôt des fragments pour ma propre satisfaction et suivant la commodité de mes loisirs, je n'ai pas jugé à propos de m'astreindre à un ordre. Je me suis précédemment occupé de faits postérieurs à l'Assemblée constituante ; maintenant, me reportant tout d'un coup à l'époque qui l'amena sur les hauteurs de l'horizon politique, je vais dire quelles espérances elle fit naître, quels moyens on employa pour retarder la régénération que l'on attendait d'elle, et quels moyens aussi furent employés pour faciliter cette régénération.
( 1 ) [La France touchait au moment d'obtenir une constitution qui devait à jamais assurer sa liberté ; les amis du peuple, les écrivains indépendants cherchaient à éclairer la nation sur ses droits, le gouvernement sur ses devoirs, et à établir entre tous les membres de l'Etat une harmonie indispensable pour l'accomplissement de cette grande œuvre.
Une foule de brochures avaient paru depuis la naissance de la Révolution ; elles répandaient une vive lumière sur les importantes questions qui allaient être agitées ; mais ces brochures ne pouvaient être lues que par un petit nombre d'individus. Puis, au milieu de ce déluge d'écrits de toute espèce, il y avait l'embarras du choix ; car on ne pouvait les lire tous. Je songeai donc à trouver un autre expédient plus commode et moins coûteux, afin d'instruire tous mes concitoyens, sans cesse et à peu de frais. Dans ce but, je créai un journal sous le titre de Patriote Français. Un journal était en effet le seul moyen d'instruction pour une nation nombreuse, gênée dans ses facultés, peu accoutumée à lire, et qui cherchait à sortir de l'ignorance et de l'esclavage.
Sans les journaux, la révolution d'Amérique ne se serait jamais faite : Le Sens Commun, par exemple, écrit où triomphe la raison, où respirent l'énergie, la dignité de l'homme, restait
(1) Passage tiré presque textuellement du prospectus du Patriote français, du 1er avril 1789, reproduit par M. Hatin, Histoire de la presse, t. v, p. 9-10.
inconnu et sans influence sous la forme d'une brochure ; les journaux s'en emparent, le réimpriment, le répandent partout et raniment ainsi les esprits abattus des habitants du Nouveau- Monde.
Les journaux ont tiré l'Irlande de la langueur et de l'abjection où la tenait le Parlement anglais ; les journaux soutiennent le peu de liberté politique qui reste à l'Angleterre ; les journaux sont des sentinelles qui veillent sans cesse pour le peuple.
Je ne parle ici que des journaux libres, indépendants : quant à ceux qui se soumettent à une influence quelconque, qui prêtent leurs colonnes aux organes du despotisme ou d'une basse flatterie, ils portent avec eux le sceau de la réprobation.
Au moment où je fondai le Patriote Français, cette prostitution de journaux soumis à une censure infâme était portée au dernier point. On les voyait tantôt calomniant, tantôt poursuivant d'adulations les mêmes personnes: un ministre en place était un Colbert, un Sully ; disgracié, il n'était plus qu'un Law ou un Terray.
C'était pour faire cesser ce trafic honteux de la presse, qui en France avait tant avili la profession de journaliste, c'était du moins pour mener une ligne de démarcation entre les écrivains indépendants et les misérables qui vendaient leur conscience et leur talent, que je me proposai d'établir une feuille politique, nationale, indépendante de la censure et de toute espèce de gêne ou de protectorat].
Mais un gouvernement pusillanime qui, épouvanté de la marche rapide de la Révolution, cherchait en vain à s'appuyer sur les fondements ruinés de l'édifice féodal, en s'efforçant encore de comprimer le développement énergique de l'esprit humain, fit paraître, les 6 et 7 mai, deux arrêts du Conseil qui étaient la liberté de la presse aux journaux politiques. Cette mesure indigna tous les citoyens. Elle froissait plus ou moins les intérêts de tous les ordres et tranchait une question sur laquelle les Etats-Généraux allaient avoir à prononcer; c'était le premier combat qui allait se livrer entre la liberté et le des-
potisme, entre les représentants de la nation et le pouvoir exécutif. Il s'agissait de décider si les journaux avaient le droit d'attaquer courageusement une foule d'abus consacrés depuis douze siècles par le despotisme, de dévoiler mille iniquités enfantées par l'arbitraire, ou si, vils instruments de ministres prévaricateurs, ils continueraient à présenter au public trompé les actes les plus odieux sous un jour favorable et à jeter un voile officieux sur les démarches les plus coupables.
On sait aujourd'hui quelle ligue abominable existait, à cette époque, entre tous les ministères et celui de la librairie. Quel que fût le secret qui couvrit cet arrangement honteux, il a été trahi plus d'une fois : je puis en citer un exemple dont je garantis l'authenticité. Lors de la guerre en faveur du stathoudérat, Vergennes avait la plus grande influence sur toutes les gazettes étrangères, auxquelles il dictait des éloges et des critiques par des intermédiaires à ses gages. Le rédacteur de Tune de ces gazettes me montra un jour une lettre d'un subalterne qui lui mandait : « On a trouvé très mauvais l'éloge que vous avez fait de M. Necker, à l'avenir on vous défend de le citer. » Le rédacteur me dit que cette particule on désignait le ministre principal et que c'était un signe convenu avec lui. C'est de cette manière que le gouvernement était parvenu jusqu'alors à étouffer les réclamations des opprimés et les leçons sévères des défenseurs de la vérité.
Ce n'était pas assez. Il avait voulu enchaîner les idées, même avant leur impression ; il avait créé un tribunal qui devait prononcer sur la convenance de leur publication, tribunal qui avait ses formulaires et son code ; il avait confié cette autorité arbitraire à des hommes qui, attendant des ministres toute leur fortune, étaient forcés de se prêter à leurs vues et par conséquent de condamner au néant toute vérité qui pouvait leur déplaire.
Le formulaire de cette inquisition variait suivant les circonstances. Rome dominait-elle ? Il fallait respecter les préjugés religieux. Le ministre se montrait-il jaloux de son autorité ? on proscrivait les livres qui proclamaient les droits de l'homme. L'aristocratie avait-elle la prépondérance ? on laissait décla-
mer contre le despotisme d'un seul, mais il fallait encenser les despotes secondaires. Ainsi de tout temps on bannissait la vérité nécessaire aux circonstances et le remède applicable aux abus qui s'élevaient.
Les censeurs, dans ces différentes variations, n'étaient que les esclaves du ministre dominant, chargés d'imprimer le sceau de la servitude aux idées d'autrui, de pétrir les têtes, de mutiler les idées, d'enchaîner les facultés de leurs semblables au gré de leurs patrons. Leur ministère ne se bornait pas à ces mutilations, ils étaient encore astreints au vil métier d'espions et de dénonciateurs des écrivains énergiques.
Rien n'était mieux imaginé que ce système d'inquisition pour maîtriser les développements de l'esprit humain : il était difficile que le génie pût échapper aux entraves qui l'entouraient.
De tous temps le despotisme a été ingénieux pour étouffer la vérité. On a vu un ministre qui craignait la liberté de la presse former un plan pour la détruire non seulement en France, mais encore dans les pays étrangers : il réussit en Suisse, à Genève, en Hollande ; il n'échoua qu'en Angleterre.
Le croira-t-on ? c'était sur la dénonciation des journaux privilégiés qu'avait d'abord été publiée la défense qui suspendait la circulation du Patriote Français, dont le premier numéro seulement avait paru, et qu'ensuite avaient été rendus les arrêts des 6 et 7 mai qui supprimaient d'autres journaux publiés sans permission.
On s'appuyait sur la nécessité de protéger la propriété, le privilège du Journal de Paris...
Eh quoi ! mes idées n'étaient-elles pas aussi ma propriété ? Le développement que je faisais n'était-il pas aussi ma propriété ? Et si je ne pouvais les développer à cause du privilège de ces journaux, n'était-ce pas plutôt leurs propriétaires qui commettaient à mon égard une véritable spoliation ? Ma propriété était sacrée, inviolable ; et la prétendue propriété exclusive de ces entrepreneurs de gazettes privilégiées était une usurpation atroce faite à l'aide d'une loi injuste.
Car qu'est-ce qu'un journal ? C'est le canal par lequel un
écrivain peut transmettre ses lumières au public. Pourquoi chacun ne pourrait-il pas user de ce moyen ? Celui qui veut en jouir seul n'est-il pas un monopoleur atroce ? et combien est-il plus coupable, lorsque au lieu de donner à ce canal une destination honnête il n'y fait couler que des eaux impures pour empoisonner le peuple I C'est là, en effet, le tableau des gazettes privilégiées. N'avaient-elles pas été jusqu'alors le véhicule des mensonges, des calomnies, des principes les plus lâches et des plus serviles ? N'avaient-elles pas été le moyen constant de tromper le public ? Dans la crainte que leurs injustices et toutes leurs turpitudes ne vinssent à être dévoilées, ne les avait-on pas vues sans cesse s'attacher à étouffer toute publicité dont ils ne devaient pas être les organes? Le Journal de Paris, entre autres, jusque dans les petits riens dont il remplissait ses colonnes, avait de tout temps été vendu aux hommes en place, en crédit, aux petits despotes de la littérature, tandis qu'il prodiguait les plus grossières injures aux hommes qui ne caressaient pas les divinités du jour, qui ne savaient dire que la vérité. Je pourrais en citer mille preuves, je me bornerai à quelques traits qui me concernent.
J'avais été outragé par un libelliste infâme, j'adressai à ce journal une réclamation ; des hommes, et à plus forte raison des hommes de lettres devaient aider leur frère à se laver des imputations d'un scélérat ; ma réclamation fut rejetée, je ne reçus pas un mot de réponse.
Chatellux publie des invectives contre les quakers, je les réfute : on ne dit pas un mot de la réfutation, mais on la déchire indirectement. Des auteurs parasites, plats valets des grands, outragent avec ignorance ou mauvaise foi les quakers. Nouvelles réclamations de ma part, lettres sur lettres adressées au Journal de Paris ; pas une n'est insérée et toutes les injures sont fidèlement imprimées. Et pourquoi ? Parce qu'elles venaient d'hommes puissants, et je n'étais qu'un politique isolé, sans prôneurs.
Enfin, telle était la partialité du Journal de Paris qu'il a constamment refusé d'admettre les articles envoyés par la
Société des Amis des noirs, parce que des écrivains mis à l'index avaient fondé cette Société. Ainsi on avait la cruauté de faire réfléchir sur des Africains malheureux la haine injuste qu'on portait à ceux qui s'intéressaient à leur sort. Procédé atroce et qui montre la bassesse des écrivains courbés sous le joug de la censure !
Et c'était pour maintenir le privilège d'un pareil journal que deux arrêts du Conseil avaient suspendu la publication du Patriote Français ! Qu'était-ce encore qu'un arrêt du Conseil en matière de librairie ? L'ouvrage d'un simple commis, revêtu du nom du roi qui n'en avait aucune connaissance. En effet, le souverain confiait l'administration de la librairie aux soins d'un ministre qui, déjà chargé d'autres attributions, abandonnait cette partie à un directeur, lequel, ayant aussi d'autres affaires, s'en rapportait à un premier commis qui pouvait agir de la même manière, etc. ; ainsi, en dernier résultat, les arrêts du Conseil émanaient d'un subalterne. C'était donc un subalterne qui donnait des lois à vingt-six millions d'hommes, qui garrottait, qui paralysait les plus grands génies, qui faisait proscrire les ouvrages des Rousseau, des Helvétius,des Raynal. C'était un subalterne qui arrêtait, en ce moment, l'instruction du peuple français, qui rompait la communication entre le peuple et ses représentants, qui osait dire aux amis de la liberté : Vous voulez imprimer sans mon cachet, je vous le défends ; qui osait dire à la nation entière : Vous demandez la liberté de la presse, je ne veux pas qu'elle règne, mon intérêt s'y oppose. C'était un commis, en un mot, qui faisait défendre au roi, en mai 1789, ce qu'il avait ordonné en décembre 1788, et qui compromettait son nom en le mettant ainsi en contradiction avec lui-même.
Que pouvait-on attendre d'un commis avide ou esclave des gens en place ? Aussi, rien n'était plus variable et souvent plus ridicule que les décisions de cette administration ; en voilà un exemple : pendant mon séjour en Angleterre, en 1783, je vis que l'on y publiait une foule de livres sur la situation des Anglais dans les Indes-Orientales, livres et situation parfaitement inconnus en France. Je crus que le tableau en serait
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utile à ma patrie, j'entrepris de le faire et je me plongeai pendant quinze mois dans l'examen de ces ouvrages. Au lieu de m'encourager on me suscita mille tracasseries, on me nomma quatre censeurs, un dans chaque Département ; mon manuscrit devait subir toutes les mutilations que leur dictaient leurs préjugés. Ces entraves me dégoûtèrent ; martyrisé à chaque numéro que je voulais faire paraître, je fus obligé de suspendre ; et, cependant, on a vu la même administration, cédant à la crainte, permettre la publication de feuilles entreprises par des hommes dont l'audace l'effrayait et dont l'énergie paralysait son pouvoir.
J'adressai alors aux Etats-Généraux un mémoire dans lequel, après m'être plaint de la mesure arbitraire qui suspendait la publication de mon journal, je signalais les scandaleux abus de la censure et démontrais la nécessité de déclarer surle-champ la presse entièrement libre.
Je sais qu'à propos de cette liberté de la presse le clergé d'une province, dont le nom m'échappe, soutenait qu'il ne fallait pas d'autre liberté que celle à l'ombre de laquelle avaient brillé les Boileau, les Racine, les Bossuet, les Fénelon, etc., c'est-à-dire qu'il ne fallait pas d'autre Constitution que celle sous laquelle avaient eu lieu la Saint-Barthélémy, les dragonnades, la révocation de l'Edit de Nantes, une foule de guerres injustes, des dépenses de luxe excessives et une banqueroute de trois milliards. Sénèque parut sous Néron, Tacite sous Domitien, Sadi au sein de l'anarchie persane. Ce clergé qui se contentait de si peu était donc obligé de croire qu'on jouissait d'une assez grande liberté sous Néron, sous Domitien, et en Perse du temps de Sadi. La publication de quelques tragédies ou oraisons funèbres sous le despotisme prouve qu'un despote peut avoir du goût, les gens de lettres de la complaisance et de la bassesse, mais elle ne prouve pas qu'on puisse être heureux et grand sans liberté.
La liberté de la presse n'avait jamais été plus nécessaire qu'aux approches des assemblées délibérantes, pendant les travaux de la Constituante et de la première Assemblée législative. Alors elle pouvait rendre les plus grands services,
surtout au moment où les plus chers intérêts de la France allaient être discutés par des députés que le peuple avait choisis. Son influence eût d'abord été indispensable pour guider dans ce choix les provinces peu au fait de la conduite qu'elles avaient à tenir ; faute d'être éclairé, le peuple nomma dans plusieurs endroits des intrigants et laissa le mérite à l'écart.
Les élections de Paris même n'offraient qu'un ou deux membres versés dans la science politique et dignes, par leurs lumières, de la mission importante qui leur était confiée ; il y avait certainement plus de deux hommes instruits dans cette députation, mais c'était dans des sciences étrangères à la politique (1). Il en était un, connu par l'élégance et la pureté de son style, que son titre de pensionnaire du roi aurait dû faire exclure. Il fut élu cependant par une inconséquence qui n'eût pas eu lieu si des journaux libres avaient pu discuter d'avance les titres des divers candidats à la confiance de leurs commettants. Bailly eût-il été un Aristide, comme pensionnaire du roi il était inéligible ; c'est un bonhomme, disait-on ; que signifie cette qualification prodiguée à tant de gens et par laquelle on se laisse trop séduire en France ? Un bonhomme, dans les affaires publiques, est tout simplement un homme nul, un mannequin qu'on fait mouvoir à volonté ; sans doute il était de l'intérêt du pouvoir exécutif d'avoir un mannequin de cette espèce dans la place de maire de Paris, que Bailly occupait alors ; mais ce n'était pas l'intérêt du peuple de choisir ce mannequin pour défendre sa cause (2). Jamais il n'y eut dans un poste élevé d'incapacité politique mieux constatée. On ne cite de lui que des phrases, et point d'actes qui ne puissent être censurés avec raison. Il y eut malheureusement à cette époque trop de nullités appelées à délibérer sur les intérêts de la patrie : les notabilités de position et de fortune accaparèrent les suffrages ; il devint nécessaire de les déconsidérer, et bientôt on commença à se plaindre du ton de liberté
(1) « Il ne s'agissait pas de faire un traité de commerce, mais de créer une Constitution. » (Note de Brissot).
(2) Je supprime ici deux pages extraites mot à mot du Patriote du 30 juillet 1790.
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que des gazetiers ou journalistes prenaient en parlant des opérations de l'Assemblée nationale. Cette Assemblée avait tort, soit d'accueillir, soit de proférer de pareilles plaintes ; elle aurait dû se souvenir de la maxime si sage de Tacite : spreta exolescunt. Le droit de censurer même la première Assemblée de la nation appartient à toutes classes d'hommes et à tout citoyen. La borne à ce droit éternel, imprescriptible, est la calomnie des intentions. La censure qui l'outrepasse devient criminelle ; la censure qui ne s'exerce que sur les opinions ne peut jamais l'être. Le long-Parlement d'Angleterre se rendit odieux au peuple et provoqua sa propre chute, pour avoir oublié ces vérités ; il avait semblé s'emparer de la verge de fer de la tyrannie pour la briser ; il la garda, s'en servit contre le peuple même, et le peuple l'abandonna pour reprendre son ancien joug. Ce long-Parlement exerçait, contre les livres royalistes, la même proscription que le parti royaliste avait auparavant exercée contre lui. Les représentants d'un peuple qui veut être libre, et qu'ils veulent rendre libre, doivent tolérer tout, hors la calomnie ; et pourtant combien d'entre eux se sont montrés susceptibles, au point de maudire la liberté qui les livrait à des critiques auxquelles la même liberté leur permettait de répondre ! Combien d'excellents citoyens, à la vérité peu éclairés, ont blâmé avec amertume les écrivains patriotes qui n'approuvaient pas sans réserve tout ce qui émanait des hommes qu'ils avaient en vénération ! A les entendre, nous tirions sur nos troupes, et nous tendions à affaiblir notre parti en dénigrant ceux qui le servaient mal ; quelquefois ces reproches étaient fondés, mais souvent aussi ils tombaient à faux (1). L'idolâtrie est une bien sotte et bien funeste manie ; aussi le peuple français, celui de tous les peuples qui l'a poussée le plus loin, fut-il, pendant des siècles, le peuple le plus esclave.
L'idolâtrie implique toujours une confiance aveugle, et il
(1) Je retranche ici deux pages empruntées au Patriote des 1er janvier et 2 avril 1791. — Remarquer d'autre part que les lignes qui suivent sont prises dans le Patriote du 13 septembre 1791, qui les avait lui-même extraites de l'Ami des Citoyens, de Tallien.
est rare que les hommes qui ont obtenu une confiance de ce genre n'en aient pas indignement abusé et qu'ils ne soient pas devenus les plus dangereux ennemis de ceux qui la leur avaient accordée.
Je ne dirai pas que l'idolâtrie pour nos rois ait été la cause du despotisme qui a pesé pendant si longtemps sur nous ; je me bornerai à rappeler ce qui s'est passé de nos jours. Les parlements, d'Epremesnil, Necker, Mounier, Bergasse, Lally, d'Antraigues, etc., etc., ont tour à tour été les idoles du peuple. Quelle a été ensuite leur conduite?... Quels sont les chefs de cette coalition qui, dans ces derniers temps, a tant entravé l'achèvement de la Constitution? Ne sont-ce pas, pour la plupart, les membres de cette minorité de la noblesse que Paris porta en triomphe lors de la réunion des ordres ? Que ces exemples récents nous préservent donc de ce penchant à l'adulation, qui faisait l'apanage du Français esclave, mais qui ne convient pas au Français devenu libre.
La liberté, la Constitution, voilà les seuls objets dignes des hommages d'un peuple qui a détruit le despotisme ; mais la Constitution comme la liberté ne seront pas stables tant que nous serons possédés de la fureur de vouloir tous nous pousser aux emplois de l'Etat ; c'est avec douleur que l'observateur philosophe voit l'ambition qui tourne toutes les têtes depuis notre Révolution. Il n'est plus si mince avocat qui sérieusement ne se croie un Démosthène ; pas d'écolier qui ne se propose pour un commandement ; il est tel district où l'on compte plus d'officiers que de soldats. Au milieu de cette fièvre d'avancement le vrai patriote, celui qui aspire à fonder le règne de l'égalité (1), doit descendre pour donner l'exemple : Bénezet se
(1) « A propos du mot égalité, je me rappelle un trait du docteur Johnson, qui prouve qu'on peut avoir de grandes connaissances et en même temps une idée bien fausse de ce qu'on doit entendre par égalité de droits.
» La célèbre historienne d'Angleterre, M™ Macaulay, dînait un jour chez lui. La conversation tomba sur cette égalité de droits, et la zelee républicaine en fit le plus bel éloge. Sans lui répondre, le docteur fit signe à son laquais de s'asseoir auprès d'elle.
» Cette plaisanterie grossière décelait l'ignorance de Johnson en matières politiques. La véritable égalité, c'est l'égalité devant la loi ;
fit maître d'école pour instruire les nègres. Le patriote le plus éloquent, celui qui est véritablement éclairé, sait qu'il se grandit quand il s'abaisse pour mettre ses lumières au niveau du peuple ou pour le défendre.
L'astre de notre Révolution s'était levé brillant comme le soleil qui féconde toute la nature : il avait été majestueux au commencement de l'Assemblée nationale, dont les débuts étaient si imposants et si riches d'espérances ; il y eut quelques séances sublimes, là il jeta encore de l'éclat ; mais plus il s'éloignait de son aurore, plus il pâlissait : à mesure que l'Assemblée nationale s'avançait vers le terme de ses travaux, ses séances ne répandaient plus qu'une faible lueur sur les grands intérêts qu'elle avait été appelée à discuter, et ses membres allaient se séparer sans avoir rempli l'attente des amis de la liberté, qui tournaient déjà leurs regards sur l'Assemblée à élire.
L'instant approchait où la nation se donnerait de nouveaux mandataires, ou enverrait, pour la représenter, ceux qui lui semblaient dévoués à sa cause. Les électeurs, dans cette importante occasion, devaient plus que jamais se pénétrer des obligations qui leur étaient imposées ; ils devaient les avoir sans cesse présentes à l'esprit et ne rien négliger pour les remplir ; car le sort de la Constitution dépendait en grande partie de la bonté des choix qu'ils allaient faire.
La nouvelle Assemblée allait se réunir au milieu des circonstances les plus graves. La France avait des guerres étrangères à soutenir ; et, bientôt peut-être, des guerres intestines à étouffer. Il fallait donc choisir des hommes courageux, des hommes qui redoutassent plus la tyrannie que la mort.
Le pouvoir exécutif allait redoubler d'efforts pour corrompre la majorité de l'Assemblée. Il fallait donc choisir des hommes qui, par leur peu de besoins et la sévérité de leurs mœurs,
c'est un même droit pour tous les citoyens de prétendre aux emplois et aux charges ; c'est une égale protection pour tous de la part du gouvernement ; c'est enfin l'anéantissement de cet infâme préjugé qui consacrait, dès la naissance, la prétendue supériorité de quelquesuns et l'humiliante condition du plus grand nombre.» (Note de Brissot).
fussent constamment, comme le disaient les Jacobins de Nantes, étrangers aux douceurs de la liste civile.
Il fallait donner la préférence aux hommes qui, en toute occasion, avaient fait preuve de patriotisme. Les électeurs devaient se mettre en garde contre les calomnies imaginées par la Cour et par tous les ennemis de la Révolution pour déconsidérer les citoyens les plus vertueux ; ils devaient examiner, vérifier, juger, et ne pas se décider légèrement ; souvent tel a semé le bien, qui ne recueille que le mal.
Pour avoir une bonne législature, il convenait d'unir à la droiture, à la simplicité des campagnes, quelques lumières des villes. Il était surtout indispensable de se défier de la noblesse, auteur de tous les troubles qui agitaient la France, et des entraves qu'éprouvait la marche de la Révolution. On répétait partout qu'il fallait écarter les têtes exaltées. Mais, avec ce mot, on cherchait à éloigner les vrais, ardents et utiles patriotes. Ils étaient dangereux, disait-on, et des hommes sages convenaient mieux aux circonstances. La sagesse est bonne en tout temps ; mais la sagesse n'est point cette pusillanimité qui tremble au moindre vent, ni cette cupidité cachée qui, pour obtenir des places ou de l'argent, s'arrange avec tous les partis, et s'appelle modération. Nous n'étions pas hors de danger, des députés faibles de courage, d'esprit ou de patriotisme pouvaient nous perdre. La masse des électeurs voulait la Révolution et des hommes capables de la soutenir ; mais il fallait lui montrer ces hommes et, pour parvenir à les faire connaître, la discussion publique était le seul moyen ; aussi ce moyen fut-il employé par toutes les sociétés des Amis de la Constitution, que les amis de la monarchie pure s'efforçaient de mettre en péril. La tactique de ces derniers pour égarer l'opinion était de substituer le sentiment à la raison, de réveiller des sympathies absurdes et l'amour d'un ordre de choses qui avait pour eux tant d'attraits. Lorsque Louis eut accepté la Constitution et qu'il eut été reconnu roi des Français, les aristocrates et tous les fauteurs du despotisme, voulant donner un démenti à ces faits solennellement proclamés, s'empressèrent de faire éclater les transports de leur basse adulation. On
vit tout à coup, aux théâtres, les pièces énergiques de Brutus, de la Mort de César, de Rome sauvée, de Charles IX, de la Liberté conquise, etc., remplacées par Gaston et Bayard, la Partie de Chasse, Richard- Cœur-de- Lion, Athalie (1).
(2) [Les hommes qui ont mal dirigé l'impulsion révolutionnaire ont été bien coupables ; car la pente vers la régénération était rapide. En se reportant aux temps qui ont précédé 1789, on n'imaginera pas qu'une nation puisse changer à son avantage avec autant de promptitude.
Six mois s'étaient à peine écoulés depuis l'instant où j'avais quitté la France pour aller en Amérique ; à mon retour je ne reconnus pas mes compatriotes, ils avaient franchi un intervalle immense. Je les avais laissés dans l'esclavage, et je les retrouvais libres ; on les croyait énervés, ils avaient déployé la plus grande énergie ; on les taxait d'ignorance, et ils montraient en politique les connaissances les plus profondes ; on les disait légers, inconstants, et ils avaient fait preuve de réflexion et de persévérance ; enfin, on les supposait incapables d'harmonie, et il y avait eu le concert le plus parfait entre leurs principes et la marche qu'ils avaient suivie ; on prédisait qu'ils seraient dupes ou des finesses ministérielles, ou de l'aristocratie parlementaire, cachée sous un air de popularité, ou des prétentions de la noblesse et du clergé, déguisées sous le voile de la générosité. Ils avaient opposé les parlements aux ministres, et les ministres étaient tombés. Ils avaient opposé leurs droits aux parlements et les parlements s'étaient tus. Forcés dans leurs derniers retranchements par des écrivains énergiques, les privilégiés avaient frémi d'indignation, mais ils n'avaient pu défendre que mollement et pour ainsi dire en rougissant, des distinctions
(1) J'ai dû retrancher ici quatre pages sur Athalie, tirées mot à mot du Patriote du 29 août 1791.
(1) Les sept pages qui suivent sont extraites du livre de Brissot, Plan de conduite pour les députés du peuple aux Etats-Généraux.
incompatibles avec les lumières, et avec cette Constitution libre que tous les ordres réclamaient.
Les Français s'étaient rapidement avancés dans les voies de la liberté, pourtant ils étaient encore loin du but.
Pour y atteindre, il fallait une volonté forte, parce que cette volonté, en tournant toutes les idées vers ce but sublime, écartait les distractions et rejetait dans le néant les petites considérations de la vanité et de l'intérêt personnel. Il fallait une opiniâtreté qui redoublât en raison des obstacles. Il fallait enfin que les Etats-Généraux ne précipitassent point la tâche qu'ils avaient à remplir. Tâche immense sous quelque aspect qu'on l'envisageât! Une Constitution à fonder, des Etats-Généraux à organiser, une dette énorme à fixer et à consolider, nos ressources à examiner, des milliers d'abus à réformer, toute la législation à refondre, une bonne et durable administration à établir, etc. Quels travaux ! . . . Un an, deux ans même ne pouvaient suffire à terminer une si vaste entreprise. Les examens, pour être utiles, devaient être lents ; les réformes, pour être sages et recevoir de la consistance, ne pouvaient s'effectuer qu'après quelques débats tumultueux. Une sage lenteur était donc indispensable pour le bien général; avec elle seule on pouvait parvenir insensiblement à vaincre les préjugés, à rompre les habitudes, à éclairer le peuple, à lui donner de la dignité, enfin à faire naître entre tous les ordres une union solide, ou plutôt à ne faire de tous les ordres qu'un seul ordre, de tous les Français qu'une seule famille.
Cette union, malheureusement, ne régnait pas encore. Une foule d'intérêts différents et contraires la combattaient : quoique la noblesse et le clergé eussent abandonné leurs exemptions pécuniaires, il y avait toujours diversité d'opinions et de principes sur tous les autres points ; il y avait inégalité de droits entre les citoyens, et cette inégalité était incompatible avec une bonne constitution.
La destruction de cette inégalité était le but auquel devaient tendre sans cesse les défenseurs et les députés du Tiers- Etat (1). Toute constitution qui l'eût consacrée eût porté
(1) « Lorsque je parlais d'abolir la distinction des ordres, ce n'était
dans son sein un vice radical, capable de détruire en peu de temps la liberté générale.
Cette inégalité de droits avait beaucoup de partisans, parce que beaucoup d'individus étaient intéressés à la défendre ; c'était même le parti le plus formidable pour le Tiers-Etat. Il réunissait, en effet, la haute noblesse, le haut clergé, la haute magistrature, et ce qu'on appelait le hauttiers ou la haute bourgeoisie, ayant, les uns et les autres, pour auxiliaires cette classe moyenne qui est toujours un peu servile par esprit de sotte vanité (1). C'étaient là les vrais ennemis de ce peuple français, ceux que les défenseurs de ce peuple devaient combattre sans relâche jusqu'à ce qu'ils fussent abattus ou éclairés. La corruption de cette partie de la société était un motif pour accélérer et non pour retarder une constitution libre ; parce que cette constitution devait répartir plus également les moyens qui, destinés à protéger l'industrie, à secourir l'indigence, ne servaient encore qu'à soutenir le luxe et la corruption.
L'avilissement, l'ignorance du peuple, accidents résultant d'un mauvais gouvernement, devaient disparaître sous un régime libre. L'instruction plus répandue, l'habitude de fréquenter les assemblées politiques donnent de la dignité et des lumières au peuple.
Je conclus de là que l'impossibilité d'une régénération du peuple n'existait pas et que cette régénération devait s'opérer sous une constitution où tous les droits fussent égaux.
Pour obtenir cette égalité de droits, il fallait opposer constamment le langage de la raison aux privilégiés ; il fallait, pour déconcerter leurs intrigues et leurs manœuvres, que les défenseurs du peuple missent en commun leurs talents et leurs efforts ; qu'ils écartassent de ce combat tout moupas immédiatement, ce n'était pas aux Etats-Généraux de 1789. Il fallait d'abord poser les bases ; Ja Constitution devait faire le reste. » (Note de Brissot).
(1) « On doit excepter de cette ligue un grand nombre de membres qui, bien qu'appartenant à ces différentes classes, n'en étaient pas moins attachés à la cause du peuple. » (Note de Brissot).
vement de vanité ou d'intérêt personnel ; il fallait qu'ils fussent tous dévoués au bien public, et soutenus par la volonté inébranlable de faire enfin triompher l'homme de celui qui se croyait plus qu'un homme, le peuple de ses tyrans, la liberté du despotisme.
Tel était l'esprit qui animait quelques hommes célèbres (1) inscrits sur la liste des défenseurs du Tiers-Etat. Je les conjurais alors de former une sainte et inviolable ligue pour abattre l'aristocratie ; d'oublier leurs ressentiments, si des ressentiments avaient pu les séparer autrefois ; je leur conseillais de concerter leur marche, leur attaque et leur défense, afin d'assurer leur succès. Les privilégiés, d'ailleurs, n'avaient aucun talent respectable à leur opposer, et les députés du Tiers étaient secondés au dehors par des écrivains énergiques et sincères amis du peuple (2). J'osai quelquefois me mêler dans cette troupe patriotique, heureux si mes efforts ont pu contribuer à fonder cette liberté, après laquelle j'ai soupiré si longtemps, et que j'étais allé chercher dans un autre hémisphère lorsque l'espoir d'une constitution me ramena dans ma patrie.
L'un des hommes que j'y retrouvai prêts à seconder les progrès de l'époque, en les mettant en pratique d'après un système à lui, était le Genevois Necker, dont les idées étaient alors fort goûtées des sectateurs de l'innovation. Les ennemis de ce ministre, et ils étaient nombreux, cherchaient à inspirer des soupçons sur ses desseins et à engager le Tiers-Etat à se réunir à eux pour le renverser ; mais c'était un piège
J(l) « Bergasse, Mirabeau, Dupont, Volney, Petion (auteur de V Avis aux Français), Rabaut-de-Saint-Etienne, Mounier, et, dans un autre ordre, Lafayette et d'Antraigues.» (Noie de Brissot).
(2) «Je puis nommer Clavière, Siéyes, Condorcet, de Bourges, Gallois, Cerutti, Target.
« Je dois rendre cette justice à mon pays ; nulle part, même en Amérique, je n'ai vu autant d'auteurs animés du même esprit. J'y ai vu des patriotes désintéressés, infatigables ; j'y ai vu le bon sens régner partout, et presque tous les citoyens bien instruits de leurs devoirs ; j'y ai vu des hommes au-dessus de Montesquieu, mais en petit nombre. Le Sens commun et le Fédéraliste ont eu beaucoup de lecteurs et peu de rivaux. » (Note de Brissot).
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tendu au peuple pour lui ravir l'homme qui était alors son meilleur appui. Si je fais de lui cet éloge, ce n'est pas que je fusse un de ses partisans, ni un des écrivains qui lui étaient dévoués ; on ne m'accusera pas de l'avoir encensé ; ma conduite, avant et pendant qu'il fût en faveur, répondrait à ce reproche, car aucun jour de ma vie ne fut souillé par une visite à un ministre, encore moins par la demande de quelque grâce. Si jamais je sollicitai quelque acte de justice, ce ne fut que de loin, et pour être presque toujours refusé. J'avais dans l'âme trop d'indépendance. Cependant, voilà ce que je pensais sur Necker, ministre, alors qu'il était assailli par mille fausses imputations.
Je dois dire, avant tout, que j'avais commencé par combattre les opinions de Necker, dans mon livre de la France et des Etats-Unis. Mais l'aveu que je vais faire donnera une plus juste idée de ma situation relativement à lui; Dans un ouvrage qui parut sous différents titres, tantôt Œuvres posthumes de Turgot, ou Administration provinciale de Turgot (1), j'avais réfuté, peut-être trop sévèrement, les principes développés par Necker dans son Mémoire sur les administrations provinciales. Il me semblait qu'il avait trahi la cause du peuple. Je crus depuis l'avoir mal jugé : sa conduite paraissait le prouver. Je me rétractai avec plaisir ; mais je ne laissai pas d'improuver ses opérations quand elles furent mauvaises, et de blâmer ouvertement le principe
I qu'il avait fait prévaloir dans la convocation des Etats- Généraux ; principe qui donna une influence prodigieuse aux privilégiés dans les élections, et qui amena dans l'Assemblée une foule d'hommes corrompus, médiocres ou ineptes. Malgré ces fautes, j'étais fermement persuadé que tous
Ues amis du peuple devaient se joindre à lui et le soutenir contre la faction qui cherchait à le renverser, c'est-à-dire
(1) « Lorsque je publiai cet ouvrage, Dupont, qui en fit la critique, dans le Journal de Paris, parut scandalisé de la hardiesse des prin-; cipes que j'émettais. Ces principes étaient ceux qu'on a proclamés; plus tard, et qu'il fut lui-même forcé de défendre ; mais alors on me dénonçait comme un incendiaire dans plusieurs journaux, et ces journaux, par ordre, étaient fermés à ma défense. » (Note de Brissot).
contre les aristocrates, les plus acharnés ennemis du genre humain.
Ainsi, un intérêt commun devait engager la nation à se rallier à Necker. D'autres motifs encore prouvaient la nécessité de cette union.
Necker devait être partisan de la Constitution ; c'était le seul moyens d'augmenter sa gloire, et il aimait la gloire.
Il était ennemi de la guerre, et nous avions alors besoin de la paix pour affermir la liberté.
Il était ami de l'ordre et de l'économie, et un ministre n'est réellement ami du peuple que lorsqu'il a de telles propensions.
Il avait la double confiance du peuple et du prince : mieux qu'un autre, il pouvait être l'arbitre de leurs contestations.
Tout autre ministre que lui eût été suspect au peuple. On l'eût soupçonné de soutenir le despotisme et de sacrifier le peuple à ses vues ambitieuses. Necker était parfaitement à l'abri sous ce rapport.
Lui seul encore, investi de la confiance générale, et par conséquent disposant du crédit public, pouvait trouver les moyens de subvenir aux dépenses jusqu'à ce que les Etats- Généraux y eussent pourvu d'une manière certaine et durable.
Qui pensait-on d'ailleurs présenter pour le remplacer ? était-ce cet ambitieux prélat qui avait joué le patriotisme, pu qui, s'il ne l'avait pas joué, n'avait aucun moyen pour le soutenir ? était-ce ce ministre aussi fameux par ses déprédations que par son audace à braver ses juges et la nation française? étaient-ce deux ou trois vils intrigants qui n'aspiraient au ministère que pour payer leurs dettes, en dissipant nos dernières ressources, et que le haut-parti ne protégeait que pour éloigner une constitution qui devait mettre fin aux déprédations les plus scandaleuses ?
Oui, tel était le but des aristocrates. Il perçait dans tous leurs pamphlets. Qu'on lise ces Lettres amicales, où des âmes de boue cherchaient à ridiculiser Necker. Ils croyaient, par des épigrammes, nous éloigner d'un honnête et sage ministre.
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Ils nous croyaient toujours des enfants prêts à sacrifier nos droits pour des colifichets.
Les aristocrates vantaient sans cesse l'esprit de Galonné : c'était de l'honnêteté que nous voulions et dont nous avions besoin. Ils vantaient son amabilité : cette amabilité nous avait coûté cher. Ils vantaient ses Mémoires : des tours de force étaient-ils des raisons ? Il nous fallait un Sully et non un saltimbanque. Ils vantaient la considération dont l'ex-ministre jouissait à Londres : mais à quoi tenait cette considération ? une bonne table, un équipage brillant, un grand luxe ; tout attirait autour de lui des parasites et des flatteurs, car Londres a aussi les siens. Cet entourage ôté, l'ex-ministre se trouvait à sa place dans l'obscurité. Pouvait-on croire de bonne foi que l'économe Pitt, par exemple, n'eût pas du mépris pour un dissipateur, et que la saine partie de la nation anglaise estimât un homme qui avait ruiné son pays ?
Enfin, ils vantaient ses connaissances en administration. Quelle administration était la sienne ? n'était-ce pas lui qui d'une main signait la condamnation de l'agiotage, et de l'autre retirait de son jeu des profits énormes ? N'était-ce pas lui qui multipliait emprunts sur emprunts, arrêts du Conseil sur arrêts du Conseil ; qui créait une caisse d'amortissement, laquelle, au fond, n'était qu'un véritable leurre; qui étendait secrètement les rentes viagères, qui en prodiguait sans recevoir de capitaux, etc. ? Si Calonne connaissait les vrais principes de l'administration, il les oublia cruellement et les foula aux pieds pendant son ministère].
La conduite de Calonne, lors de la disgrâce de Necker, prouve combien cet homme avait des sentiments vils et abjects. On le croyait anéanti, mais, à la nouvelle de la chute du ministre, il reparaît sur la scène ; il fait illuminer sa maison et donne un grand souper. Dans l'espoir de séduire encore une fois les Français, il fait circuler une lettre en réponse au mémoire de Necker sur les subsistances, où il le traite généreusement d'aventurier et de charlatan qui a ruiné la nation française. Dans une seconde lettre, également impri-
mée et adressée à FAssemblée nationale, il lui offre ses services et ses lumières. Les services d'un Calonne ! il ignorait, encore que le règne des dissipateurs était passé ; et, s'il voulait conserver ses jours, il ne lui restait plus qu'à aller augmenter la colonie de Spa ou l'honorable réunion de Coblentz.
Pour connaître à fond le caractère et les principes de ce misérable, il suffit de lire sa dernière lettre au roi. Avec quelle perfidie il cherchait à insinuer à Louis XVI qu'on le dépouillait de son autorité I Avec quelle audace il insultait à la nation française, il attaquait ses droits essentiels et primitifs I il osait se dire Français et il prêchait le despotisme !
Il n'y avait donc pas à hésiter dans les circonstances présentes, le peuple devait se faire un appui de Necker. Ce ministre paraissait alors embrasser franchement sa cause, et les amis de la liberté plaçaient en lui leur espoir. Cependant, plus tard, il s'est détaché de la cause du peuple et a méconnu la liberté.
En effet on le vit, dès l'année suivante, proclamer que l'Assemblée nationale avait eu tort de supprimer les titres, les noms nobles, les armoiries. Il employait les raisonnements les plus ridicules pour soutenir cette singulière assertion. Le peuple, disait-il, c'est-à-dire les citoyens artisans, ouvriers, reçoivent plus volontiers leur salaire de l'homme décoré que du simple citoyen. Il ne restait plus qu'à déchirer la Constitution, si de pareilles mœurs devaient subsister. Un citoyen qui pouvait s'enorgueillir de travailler pour un homme galonné et décoré n'était plus un citoyen, mais un esclave.
L'éclat des livrées et distinctions, ajoutait Necker, ne blesse pas leur vue, ils se plaisent au contraire à en recevoir le reflet.
Quel langage !... Eh bien ! puisque des yeux étaient encore assez faibles pour se laisser éblouir par l'or, il fallait condamner l'or, il fallait anéantir ce brillant entourage, puisqu'il pouvait engager le peuple à supporter les distinctions avec moins de dégoût.
Cette destruction, continuait Necker, nuit à une classe nombreuse.
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Quelle était cette classe? celle des nobles!... des nobles que des préjugés indéracinables ont imbus de leur prétendue supériorité et d'un mépris incurable pour le peuple. Les nobles étaient incorrigibles, ils l'ont prouvé !
Il était, d'ailleurs, de l'intérêt de l'Etat de relever la domesticité, en supprimant les livrées, véritables ins'gnes de l'esclavage (1).
Une Constitution libre ne pouvait pas, sans doute, ramener l'égalité partout, et surtout l'égalité de fortune : il devait y avoir, comme auparavant, des riches et des pauvres ; et ces derniers devaient encore, par la nature des choses, dépendre, pour leur subsistance, des emplois que les riches ont à leur donner. La domesticité est un de ces emplois. Mais la domesticité ne doit point être vile sous une Constitution libre. Ce qui avilit l'homme, ce n'est pas d'être pauvre, mais d'avoir des mœurs dépravées, des sentiments bas et assujettis à ceux du maître, d'être son complaisant, son adulateur. Or, un domestique, sous une Constitution libre, peut se préserver de cette bassesse et conserver sa fierté au sein même de la domesticité ; tel était Epictète, et Epictète ne fut pas déshonoré.
C'était donc un des grands devoirs de notre éducation nationale, puisqu'on ne pouvait bannir la domesticité, de faire des domestiques-citoyens, hommes et dignes de la liberté au sein même de la dépendance.
La livrée était le signe de l'aristocratie parmi les domestiques. Un homme du peuple d'alors pouvait se glorifier d'appartenir à un seigneur puissant : il lui semblait que l'opulence et l'importance de son maître, en se réfléchissant
(1) « Un plaisant avait imaginé, pour ridiculiser les titres, de les distribuer à ses domestiques, selon la nature de leurs services. Il avait nommé son palefrenier chevalier, parce que l'origine du mot chevalier est cheval. Il avait fait un duc de son cocher, parce que ce mot signifie conducteur. Il avait donné le titre de comte aux laquais, parce que les premiers comtes étaient ceux qui suivaient et accompagnaient les grands. Enfin, comme le nom de marquis fut inventé pour ceux qui gardaient les frontières, les marches de l'empire, il en avait décoré son portier, chargé de défendre l'entrée de la maison. » (Note de Brissot).
sur lui, lui donnassent le droit d'être insolent envers le laquais du bourgeois. Mais, puisque l'aristocratie des maîtres était supprimée, pourquoi conserver celle des valets ?
Ce décret, disait encore Necker, nuit aux galonniers.
Le décret sur les lois féodales nuisait aux feudistes ; celui sur le droit-canon, aux canonistes ; celui sur les tribunaux, aux juges, aux procureurs, etc.. En vérité, devait-on s'arrêter à de pareilles considérations ? Avec un argument de cette force, on aurait étouffé la découverte de l'imprimerie ; car l'imprimerie nuisait aux copistes. Qu'étaient les intérêts d'un petit nombre de galonniers, lorsqu'il s'agissait de régénérer une nation et de lui donner des mœurs ?
Ce n'était plus sur le luxe, sur l'art de varier les modes, que le Français libre devait fonder sa prospérité ; il devait renoncer au commerce précaire de ces colifichets, pour exploiter les grandes ressources rurales que lui présente le sol de la France, et les manufactures qui s'associent avec la liberté sans corrompre les mœurs.
y^ Necker osait avancer que la noblesse était héréditaire et transmissible par essence, enfin qu'elle était une propriété sacrée.
Ces assertions absurdes me rappellent un vicomte de Chastenay, qui voulut prouver, dans une lettre au Journal général de France, que la noblesse datait de l'origine du monde. Le patricien était modeste, car il ne tenait qu'à lui de prouver aussi bien qu'elle était de toute éternité.
Eh quoi ! la noblesse est-elle donc une qualité naturelle, inhérente au sang, empreinte, par un sceau divin, sur le corps de quelques individus? Je pense comme l'intrépide Ramsay : « Je ne croirai pas, disait-il, à la noblesse ni à la souveraineté des rois, tant que je ne les verrai pas naître avec des éperons, et leurs sujets avec une selle sur le dos. »
D'ailleurs l'hérédité de la noblesse avait été abolie par une loi, depuis près d'un an. Tel était le but de l'article 11 du décret du 4 août, des articles 1er et 6 de la Déclaration des droits, de l'article 7 de l'organisation des municipalités, et section lre de l'article 1er de l'organisation des assemblées
administratives. C'est ce que Lafayette prouva clairement en répondant à l'abbé Maury. Et parmi la foule immense de contradicteurs que trouva l'opinion de Necker sur le décret relatif à la noblesse, Millin, Loyseau et Anthoine se montrèrent les plus énergiques, et le réfutèrent de la manière la plus vigoureuse..
Ce fut dans la célèbre séance du 19 juin 1790 que s'engagea la première lutte au sujet de la noblesse : la discussion y. fut si animée qu'il serait difficile d'en faire l'analyse (1).
(2) A ces accusations vagues on en ajoutait de plus
vagues encore sur ma vie privée; toutes les infamies inventées par Morande étaient incessamment reproduites par ce scélérat. Morande, dont le nom seul, d'après son propre aveu, était une injurel Tel était le pitoyable écrivain dont le ministère, dont la coalition empruntaient la plume, dans un moment où cette ligue de corrupteurs et de gens corrompus redoutait que le choix du peuple ne me mît à portée de défendre sa cause dans le Corps législatif. Eh ! qui ne voyait le but de la persécution que ces coalitionnaires me suscitaient ? ils ne se cachaient pas : ils redoutaient qu'appelé par le choix de mes concitoyens à la Législature je n'opposasse une fermeté inébranlable aux usurpations de la Cour ; que je ne dévoilasse un jour ces énormes pillages qu'on voulait couvrir
(1) Ici se trouvaient deux pages extraites en grande partie du Patriote du 21 juin 1790, complétées par le Moniteur du même jour ; puis deux autres pages, assez bizarres, donnant une « Echelle des êtres suivant leur mérite », échelle qui commence par Dieu et se termine par Roi, Pape et Diable, empruntées au Patriote du 3 septembre 1792; puis 17 pages tirées de la brochure de Brissot A tous les libellistes (p. 29-38). Je fais disparaître tous ces remplissages.
(2) Dans les pages supprimées ci-dessus, Brissot réfutait les accusations dirigées contre lui par les libellistes de la Cour. Dans celles qui vont suivre jusqu'à la fin du chapitre apparaissent encore de nombreux extraits du Patriote des 13, 15. 17, 25 septembre et 2 octobre 1791. Je ne les ai pas retranchés, afin de laisser au récit la suite qui lui est nécessaire.
d'un voile impénétrable ; qu'adhérant invariablement aux principes de notre Constitution, je ne concourusse à la défendre contre la corruption qui s'avançait sourdement pour la détruire... Ces terreurs et ces haines m'honoraient. Elu, je les justifierai, ma résolution à cet égard était irrévocable. Rejeté, je me consolerai, si dix patriotes zélés, éclairés, que je connaissais, étaient plus heureux que moi. Je serai simple soldat, disais-je à part moi ; mais je serai encore quelquefois utile, et, quoi qu'il arrive, le dernier battement de mon cœur sera toujours pour une Révolution qui m'a montré des hommes où je n'avais vu que des esclaves.
Comme publiciste, n'exerçais-je pas une magistrature, et, comme honnête homme, n'avais-je pas une influence que rien ne pouvait me ravir? n'étais-je pas à l'épreuve du dénigrement ? Que deviendraient donc et l'opinion publique, et l'empire, et le fruit des mœurs d'une vie laborieuse, d'un patriotisme éprouvé, si le souffle empesté d'un homme accablé d'opprobre pouvait ternir des réputations intactes et acquises au prix de longs travaux et de sacrifices perpétuels ? N'est-ce pas ici la cause de la vertu, de la liberté, de tous les honnêtes gens ? Je dois leur rendre justice, il n'est aucun d'entre ceux dont je suis connu, ou par ma conduite personnelle ou par mes écrits, qui n'ait été scandalisé de me voir diffamé dans les placards, sur le dire de qui ! de l'exécrable Morande,... s'il n'est pas lui-même l'auteur de ces placards dont les signataires restent inconnus...
Mais qui pouvait méconnaître, dans cette infatigable persécution, l'esprit infernal du ministère qui n'avait cessé de me poursuivre depuis l'instant où je m'étais déclaré l'apôtre de la liberté ? Ainsi les vils espions que les ministres soudoyaient dans les pays étrangers, ne leur étant plus nécessaires au dehors, venaient désormais souiller le sol de notre patrie devenue libre ! Ainsi les contributions des peuples allaient servir encore à stipendier une armée de scélérats, qui, sachant se plier à toutes les formes et à tous les projets de la tyrannie, environneraient de dangers les citoyens capables de parler le langage de la liberté et assez courageux pour la défendre !
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Je dénonçai ces manœuvres perfides, et j'invoquai hautement et l'indignation et les murmures de l'opinion publique, non pas en faveur d'un seul citoyen calomnié, mais en faveur de tous les honnêtes gens qu'on voulait égarer, de tous les patriotes qu'on projetait de perdre successivement pour asservir ensuite le peuple... Les dernières ressources de l'aristocratie étaient les plus dangereuses, et nous n'avions pour nous en garantir que l'enquête la plus rigoureuse sur la vie et les mœurs de quiconque cherchait à influer sur nos jugements... Je livrai la mienne au plus sévère examen, et je jurai aux méchants une guerre éternelle. Que la presse qui m'a outragé reste libre, et la presse me vengera ; sa liberté pleine entière est le plus puissant antidote de la calomnie. Le peuple en s'éclairant deviendra juste et cessera d'être dupe de l'imposture. Qui, connaissant ma vie et mes ouvrages, a pu croire aux turpitudes que l'on m'attribuait (1) ?
Peu de temps avant les premières assemblées électorales, il y eut un déluge de pamphlets dirigés contre moi. Chaque jour en faisait éclore de nouveaux : un des plus volumineux était intitulé : Réplique de Charles Théveneau contre J.-P. Brissot. C'était le coup de grâce que méditaient de me porter les intrigants, aux gages desquels était Morande. Ils se flattaient de m'enlever ainsi les suffrages de mes concitoyens ; plus l'épreuve approchait, plus il était naturel que ceux dont les calomnies et les attaques ne m'avaient jamais ménagé redoublassent de fureur. Deux écrits périodiques de l'époque, le Babillard (2) et le Chant du Coq, osèrent avancer que j'avais oublié de rétablir, pendant six mois, dans la caisse du district des Filles-Saint- Thomas, 580 livres, solde du compte dont j'avais été chargé comme président de ce district. Il me fut aisé de me laver de cette inculpation en produisant un certificat de Lepage, mon
(1) Ici je retranche une longue page empruntée mot à mot à la Réplique de Brissot à Morande (p. 28-29).
(2) « Les auteurs du Babillard ont eu la charité, voire même le patriotisme, de dépenser 1.200 livres, en deux placards, pour apprendre à la capitale et aux villages voisins que j'avais dépensé la somme énorme de 164 livres pendant ma présidence du district des Filles- Saint-Thomas. » (Note de Brissot).
successeur dans ces fonctions, qui déclarait avoir reçu le solde de ce qui me restait entre les mains à cette époque, et qui se montait à 580 livres, ou environ. Lui-même versa cette somme entre les mains de Picard, dont je montrai aussi le reçu. Une attaque aussi ridicule prouvait assez l'impudeur de mes ennemis ; mais un acharnement aussi opiniâtre contre un seul individu trahissait son objet. Ce n'était pas moi que menaçait cette rage, mais le parti que je défendais et que je défendrai jusqu'à la mort.
Les colonnes du Patriote Français, de F Ami des Citoyens, et de plusieurs autres journaux consacrés à soutenir la Révolution, étaient remplies de sages conseils aux électeurs, pour les guider dans leur choix et les préserver des menées secrètes des agents du despotisme. Tant de précautions suffisaient à peine pour atténuer l'effet des attaques continuelles et des imputations injurieuses dont les amis du peuple étaient l'objet chaque jour. Cependant l'Assemblée électorale ouvrit ses séances avec beaucoup de tranquillité, et Lacépède fut nommé président. Tout y annonçait que les patriotes y seraient en majorité. (1) [Lacretelle, connu par une foule d'ouvrages estimables, écrivit à l'Assemblée pour se mettre au rang des candidats à la députation. Cette démarche, noble et digne d'un régime libre, a été d'abord vivement applaudie; et Grouvelle, Sergent, Kersaint, Dusaulx, essayèrent, dans des discours fort bien faits, d'engager l'Assemblée à profiter de cette occasion pour établir la méthode des candidats, méthode si funeste pour les cabales, si utile au talent et au mérite ; mais leurs efforts furent vains, on passa à l'ordre du jour sur la lettre].
Le premier choix des électeurs donnait aux patriotes les espérances les plus brillantes ; il tomba sur Garran de Coulon, qui, au second scrutin, eut la majorité absolue sur Lacépède. Il est à remarquer que, dans cette séance, Necker obtint deux ou trois suffrages. A ce premier succès se joignirent deux événements qui causèrent une vive satisfaction aux amis de la liberté. Le procès du 17 mars fut enfin rapporté, et plusieurs des patriotes décrétés furent élargis. On remarqua à TAssem- (1) Extrait du Patriote du 31 août 1791.
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blée électorale Camille Desmoulins, Brune et Momoro. On avait lu la veille une lettre et une adresse énergique du premier, qui avaient été fort applaudies.
D'un autre côté, la coalition commençait à se dissoudre, et la manière dont Y Ami des Patriotes traitait Lameth et Barnave annonçait que la mésintelligence allait éclater.
Dans la séance du lendemain, Lacépède fut nommé au premier scrutin. J'obtins après lui le plus grand nombre de suffrages. Ils furent partagés, le jour suivant, entre Pastoret et moi. Mais l'infâme Morande avait habilement profité de l'intervalle des deux séances pour lancer un nouveau libelle. C'étaient toujours les mêmes horreurs, avec un nouveau degré d'acharnement ; cela pouvait abuser quelqu'un de ceux qui me donnaient leur voix, et Pastoret fut nommé le troisième député. Si mes ennemis, ou plutôt les ennemis du peuple, avaient pu m'acheter, ils n'auraient pas dépensé 3 ou 400.000 livres pour me fermer l'accès de la tribune.
Ce fut Cerutti qui, ensuite, devint mon concurrent. Les suffrages, d'abord partagés entre nous, le favorisèrent au second tour de scrutin, et mes ennemis purent encore triompher de ce nouvel échec. C'était cependant une douce consolation pour moi de voir avec quelle indignation les bons citoyens envisageaient ces infâmes intrigues. Je reçus à ce sujet une lettre de Manuel (1), dans laquelle leur auteur principal était justement flétri : il y prouvait que Morande était un libelliste et un espion, et ses preuves étaient la correspondance même de ce Morande, trouvée à la Bastille, et dans laquelle on reconnaissait toute l'impudence d'un calomniateur à gages et toute la bassesse d'un suppôt de la police.
« Comme vous, mon ami, écrivait Manuel, je respecte l'opinion ; comme vous, je sais que la patrie a le droit de dire à chacun de ses enfants : il court de fort mauvais bruits sur votre compte, ou faites-les cesser, ou cessez de vivre.
« Mais est-ce à un Morande, que la loi ne laisse vivre sans doute que pour le rendre plus malheureux, à citer des hommes
(1) Cette lettre de Manuel à Brissot est dans le Patriote du 6 septembre 1971. Je la conserve néanmoins ici, en raison de son intérêt.
de bien, dont la vie entière est une réponse à toutes les calomnies, devant ce tribunal où l'on n'a plus rien à gagner quand on n'a plus rien à y perdre ?
« Aurions-nous cru que le gazetier cuirassé aurait trouvé asile chez un peuple qui se régénère ? Ce n'est que dans les états corrompus qu'un homme qui n'a que des vices est partout blâmé et partout accueilli : comment une municipalité, tutrice des mœurs, ne surveille-t-elle pas celui qui porte partout le signe de Caïn ? Qu'elle l'oblige du moins à s'écarter avec respect du citoyen vertueux ; et quand il osera se montrer aux spectacles, qu'elle le relègue dans une place solitaire, où, livré au mépris, il devienne une leçon publique.
« On dit qu'il a persuadé, je ne sais à quel comité, que jamais il ne fut ni libelliste ni espion, lui qui a écrit tant de fois : Je vous remercie de vos soins, mon cher M. de Benavent ; mais je suis très fermement résolu à ne me dessaisir de mon manuscrit que de la main vuide à la main pleine. Lui qui écrivait encore, en 1785, le 12 novembre : Je vous envoie, mon cher maître, une lettre que je vous prie de remettre à M. de Crosne, en assurant ce magistrat que je ne demande pas mieux que de trouver les occasions de lui être agréable; mais le sieur de Buard se compromet si gauchement à chaque pas qu'il jait, que je ne le verrai que quand il m'aura montré une lettre de M. le lieutenant de police qui lui dise en quoi je puis lui donner mon assistance.
« Au surplus, lisez vous-même ; je vous fais passer quelquesunes de ces lettres, que gardait si bien la Bastille dans ses dépôts impurs ; ce sont celles précisément où son fiel déborda sur vous. Mes yeux et mon cœur se fatiguent de toutes ces ordures ; si vous saviez ce qu'il m'en a coûté à les remuer ! Mais on me saura peut-être gré un jour d'en avoir couvert et écrasé le despotisme. »
Les élections se continuaient ; Beauvais de Préau et Bigot de Préameneu furent nommés députés. Gouvion et Broussonet furent élus après eux. Dans la séance qui suivit, il y eut un ballottage entre Cretté de Palluel et moi. Je n'eus que 305 voix, mon concurrent en obtint 460 et fut nommé. J'éprouvai encore la même chance dans le ballottage suivant avec Gor-
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guereau ; mais le véritable patriotisme ne se décourage jamais lorsqu'il s'agit de triompher des ennemis de son pays et de la liberté. La violence avec laquelle le despotisme s'opposait à mon élection était une preuve de la puissance qu'il exerçait encore malgré tous les efforts de la Révolution pour le terrasser. Je crus devoir prendre la parole au Club des électeurs. J'essayai de dévoiler les manœuvres qui repoussaient le vœu qu'ils avaient constamment émis en ma faveur. Je les remerciai de leur persévérance huit fois trompée, mais plus honorable pour moi qu'un triomphe, et qui serait mon plus beau titre de civisme. Je les engageai toutefois à discontinuer des efforts qui pouvaient nuire à la cause de la liberté ; d'autres, avec autant de zèle et plus de lumières que moi, pourraient être accueillis plus favorablement parce que leurs noms, moins souvent attaqués, ne réveilleraient pas les mêmes préventions dans de bons esprits qu'on avait égarés. Malgré cette espèce de désistement, mes amis ne voulurent pas se tenir pour battus, et à la première séance de l'assemblée électorale, les suffrages se partagèrent entre Garnier et moi ; mais le scrutin fut annulé.
(1) [Pendant ces débats, les amis de la Constitution de Chartres écrivirent à l'Assemblée électorale de Paris, pour lui exprimer toute l'indignation que leur inspirait l'acharnement des attaques dont j'étais l'objet depuis le commencement des élections. Ils conjuraient cette Assemblée de mépriser les infâmes libelles qu'on ne cessait de distribuer et d'afficher dans la capitale, et jusque dans le lieu des séances, contre leur compatriote, dont ils garantissaient la probité, les mœurs et le patriotisme.
« Non, Messieurs, disaient-ils, Brissot n'est point un factieux, un ennemi de l'ordre et de la prospérité publique. 11 ne mérita jamais les inculpations odieuses que des scélérats vendus à l'aristocratie lui prodiguent avec autant de scandale que de mauvaise foi. S'il faut cent mille signatures pour attester son honnêteté, sa franchise et sa loyauté, vous les trouverez dans le pays qui l'a vu naître.» Ces généreux citoyens m'adressèrent
(1) Le passage entre crochets est tiré du Patriote du 13 septembre 1791. Je le conserve néanmoins pour la suite du récit.
une copie de cette lettre, en y joignant des témoignages d'estime et des éloges qui m'offraient un dédommagement bien flatteur des injures qu'une faction perverse s'efforçait d'accréditer contre moi].
Pour la dixième fois ballotté à l'Assemblée électorale, je succombai pour la dixième fois. Thorillon, ancien procureur au Châtelet, l'emporta sur moi.
[Enfin, le patriotisme triompha de la fureur de mes nombreux ennemis : un onzième ballottage me porta à la Législature. Ce trait, unique dans l'histoire des élections, donnait la mesure des vrais patriotes. Les intrigants n'auraient pas eu une si longue persévérance pour le même individu, ou ils auraient réussi plus tôt, connaissant mieux la tactique des assemblées. Mais les patriotes n'avaient de tactique que leur loyauté, leur droiture et leur constance (1)]. Je jurai alors de ne pas tromper leur vœu, et j'ai tenu parole.
Tous mes jours, tous mes moments ont été employés à combattre les projets funestes des ennemis du peuple et de la Constitution ; et, aujourd'hui encore, lorsque je jette mes regards sur le passé, j'y trouve la consolation d'avoir rendu plus d'un service à la cause de la liberté. Mon concurrent, dans cette séance, était Dufresne, du trésor royal ; du moment de mon élection, je me vouai tout entier à la chose publique ; je pensai qu'au lieu de témoigner individuellement ma reconnaissance aux nombreux patriotes qui venaient m'offrir leurs félicitations sur un succès si longtemps combattu, je remplirais bien mieux leurs intentions en me préparant, par des travaux préliminaires, à soutenir leurs intérêts à la tribune nationale. Je m'empressai de recueillir les renseignements qui pouvaient m'être utiles dans la carrière que j'allais parcourir ; mais je devins avare de mon temps, il appartenait à ma patrie. Et quelle énergie n'allaient pas avoir à déployer les défenseurs du peuple dans les circonstances où nous nous trouvions ? Les droits conquis par la Révolution à soutenir, les nouveaux efforts du despotisme à paralyser, enfin des institutions à
(1) Extrait du Patriote du 15 septembre 1791.
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consolider contre les perfides agresseurs qui les attaquaient sourdement.
(1) [On avait vu, il est vrai, une Constitution libre acceptée librement par le fils de soixante-cinq despotes, un peuple, secouant le joug de ses anciens maîtres, consacrer cet axiome qu'un peuple peut changer son gouvernement ; on avait vu l'autel du patriotisme relevé dans la capitale et les grands principes couronnés après la lutte la plus opiniâtre ; mais de nombreux dangers menaçaient encore. Les finances étaient dans un désordre que couvrait un voile impénétrable ; les corps administratifs se heurtaient ou restaient dans une déplorable inertie ; le pouvoir exécutif était sans énergie, parce qu'il était sans confiance ; la guerre nous menaçait, ou plutôt on cherchait à nous travailler par la terreur d'une guerre, que la France libre aurait dû prévenir par une attitude imposante ; la corruption cherchait à se glisser partout ; corruption d'autant plus dangereuse qu'elle prenait les formes les plus séduisantes. Dans un pays libre, les tyrans, ne pouvant plus être l'effroi du peuple, cherchent à l'enivrer de délices ; ils lui aisplent pour l'asservir.]
Hérault de Séchelles fut nommé quatorzième député ; l'abbé Mulot obtint après lui les honneurs de l'élection ; et Gondorcet, ayant enfin été mis sur les rangs, eut pour concurrent Godard, homme de loi, qui l'emporta sur lui. Les intrigues qui m'avaient repoussé si longtemps semblèrent se renouveler contre le célèbre philosophe. On avait redouté mon patriotisme, on était effrayé de son génie. Deux négociants, Boscary le jeune et Quatremère de Quincy, successivement ballottés avec Gondorcet, eurent la majorité des suffrages. Ces deux scrutins auraient fait faire de singulières réflexions à Stanhope et à Priestley, et, s'ils pensaient comme Pédarete, la France devait être heureuse. La séance destinée à nommer le dixneuvième député vit encore Gondorcet repoussé, et Ramond élu. Léonard Robin, juge, et Debry, ancien régisseur général, lui furent encore préférés. Dans les séances qui succédèrent,
(1) Extrait du Patriote du 17 septembre 1791.
MÉMOIRES DE BfUSSOT. — T. II. 14
les dernières élections occasionnèrent un tumulte considérable ; (1 ) [les patriotes ne purent contenir plus longtemps l'indi gnation que leur avait fait concevoir l'extrême médiocrité de ces choix. On les attribuait à l'influence d'un club formé à la Sainte-Chapelle, qui tenait ses séances à huis-clos, et surlequel on présumait que le ministère exerçait un grand pouvoir. Les intrigants, les hommes corrompus qui dirigeaient cette association clandestine prenaient si bien leurs mesures, qu'on vit tel homme inconnu ou inepte avoir, au premier tour de scrutin, 250 voix, tandis qu'un homme célèbre par toute l'Europe n'avait pu encore réunir ce nombre. Callières de l'Estang, vénérable vieillard, dans lequel les glaces de l'âge n'avaient pas éteint le feu du patriotisme, se récria avec indignation contre cet accaparement de conscience : on l'applaudit vivement ; un autre patriote voulut prendre la parole ; mais les marchands de conscience n'aimaient pas à s'entendre dire leurs vérités, ils s'empressèrent d'étouffer toutes les réclamations. On arrêta, au milieu du tumulte, de se retirer dans les bureaux ; les patriotes refusèrent de s'y rendre en déclarant qu'ils ne prendraient point part à ces scrutins, où ils n'étaient que les témoins et les complices de choix détestables.]
Une conduite aussi énergique déconcerta les meneurs et les força à l'inaction ; Condorcet fut élu. Cette seconde victoire du patriotisme, longtemps disputée, fut une compensation des nominations surprises par l'intrigue].
Enfin, l'Assemblée nationale termina une carrière trop longue de quelques mois pour sa gloire et la liberté. Si elle avait été l'objet de viles adulations, je dois avouer qu'elle avait été en butte à des calomnies bien atroces. Beaucoup de ses flatteurs allaient changer avec les circonstances et la critiquer avec aussi peu de générosité qu'ils l'avaient louée avec peu de délicatesse. Pour moi on ne m'avait jamais vu parmi ses bas panégyristes, on ne me vit pas depuis parmi ses détracteurs furieux. Tant qu'elle exista, je parlai d'elle avec autant de courage que si elle n'eût pas existé ; elle cessa d'être,
(1) Extrait du Patriote du 25 septembre 1791.
et j'en parlai comme si elle existait encore. Elle tomba dans de grandes erreurs, elle fit de grandes fautes ; mais elle fonda la liberté, elle promulgua les droits de l'homme, et cette promulgation rachète bien des torts. D'ailleurs le bien qu'elle fit, on le lui devait tout entier ; elle le fit lorsqu'elle se livra à sa propre impulsion, quand elle fut ellemême ; le mal qu'elle commit fut le crime de quelques intrigants qui l'avaient divisée, trompée, harassée* surtout dans les derniers temps.
(1) [J'assistai à la dernière séance de cette Assemblée; elle fut signalée par plusieurs actes de générosité, ou pour mieux dire d'une noble justice. Ainsi on vota 6.000 livres de dédommagement à Lataille, propriétaire du Jeu de Paume de Versailles, où les députés de la nation avaient trouvé un asile lorsqu'ils furent contraints de fuir devant le despotisme. Lasalle, commandant de la garde nationale parisienne, reçut une pension de 2.000 livres, et Desauldray, son second, une pension de 1.000 livres : tous deux avaient bien mérité de la patrie dans ces jours de dangers.
L'Assemblée s'occupa ensuite de revenir sur quelques délibérations surprises à son incurie les jours précédents, et la séance se termina ainsi : Louis entra dans la salle, grands applaudissements ; il prononça un discours sentimental, très grands applaudissements ; le président fit une réponse phrasée, nouveaux applaudissements ; enfin Louis »e retira, très longs et très vifs applaudissements ; ensuite le président annonça que la mission de l'Assemblée constituante était remplie et ses séances terminées... (applaudissements de toute la France).
Le peuple donna, dans cette circonstance, un grand exemple de justice, qui ne devait pas être perdu pour la seconde Législature. Au moment où les députés, entrés inviolables dans l'Assemblée, en sortaient simples citoyens, une foule innombrable se rassembla pour payer à chacun le fruit de ses travaux. On poursuivit de huées et de sifflets les Lameth, Baril) Extrait du Patriote des 1er et 2 octobre 1791.
nave, Goupil, etc., tandis que des bénédictions et des applaudissements accueillaient les Petion, les Buzot, les Grégoire et tous ceux qui n'avaient jamais varié. On les couronna du chêne civique, au bruit d'acclamations unanimes, et d'une musique militaire placée sur la terrasse des Feuillants].