CHAPITRE XX
Il m'est impossible de mettre de la suite dans ce récit de l'un des principaux événements de ma vie, parce que mille idées se croisent à la fois dans ma tête, et que je subis toutes les influences d'une situation assez extraordinaire pour me préoccuper (1). Je vais donc parler des divers objets à mesure qu'ils se présenteront à mon esprit. Ma fuite, dans le mois de juin, fixe en ce moment mon attention.
Nous avions des renseignements certains sur la conjuration qui a éclaté les 31 mai et 2 juin. Comment prévenir ce dénoûment fatal? Les bons patriotes, dont on voulait verser le sang, délibéraient dans le but unique de trouver un expédient. Mais quel expédient ? repousser la force par la force ? de quelle force pouvions-nous disposer ? nous n'en avions aucune, et la guerre civile nous faisait horreur. Attendre notre salut des départements? c'était l'attendre en vain : leurs mouvements devaient être si lents, si irréguliers ! puis, s'ils s'ébranlaient, n'était-ce pas encore là la guerre civile ? On discutait beaucoup et on ne déterminait rien ; je me souviendrai toujours d'une opinion développée avec une grande énergie par Buzot. Il s'agissait de savoir si, étant décrétés d'accusation, nous ne devions pas préférer une mort volontaire à l'ignominie de monter sur l'échafaud. Buzot opina pour ce dernier parti, et prouva
(1) On voit que cette relation a été écrite par Brissot à l'Abbaye, dans les premiers jours de sa détention, aussitôt qu'il put obtenir des plumes et du papier.
que la mort sur l'échafaud était plus courageuse, plus digne de patriotes, et surtout qu'elle serait plus utile à la cause de la liberté (1).
Nous étions au milieu de ces deux morts (2), quand arriva la nouvelle du décret d'arrestation (3). On se sépara sans avoir pris de parti. Je fus averti l'un des derniers, et je m'assurai une retraite. Lorsque les barrières furent ouvertesje quittai Paris (4), et je gagnai Chartres, ma patrie. J'espérais que ma réputation et les services que j'avais rendus à la liberté m'y feraient accueillir. Le premier homme que je vis était un ami de vingt ans ; il était tremblant, embarrassé ; il m'exhorta à fuir sur-le-champ, promit de revenir me voir et ne reparut pas. Ceux qui lui succédèrent, en montrant plus de courage, me donnèrent le même conseil. Je pus donc m'appliquer ce passage : in patriam venit, et sui eum non receperunt : il vint dans sa patrie et il en fut repoussé.
De quelle douleur mon âme ne fut-elle pas navrée, en pensant que j'étais obligé de déguiser mon nom, de me dérober à tous les regards dans mon pays, moi qui aurais dû y recevoir mille témoignages de reconnaissance ? Tandis que, quelques jours auparavant, un de mes collègues (5), couvert de mépris et de haine, y avait joui de tous les honneurs du proconsulat.
Après avoir erré dans le département de Loir-et-Cher, où je cherchai vainement un asile, je me dirigeai vers Orléans, en prenant des chemins de traverse. De Pezou (6)
(1) C'est le parti que prirent Vergniaud, Gensonné, Valazé et Lehardy. Buzot, au contraire, se laissa entraîner à aller, à Evreux, puis à Caen, soulever les départements.
(2) C'est-à-dire à discuter sur ces deux genres de mort.
(3) Du 2 juin.
(4) Le 4 juin.
(6) Chasles (Aulard, Salut public, II, 303 et 315). (6) Pezou, village sur le Loir (Loir-et-Cher), entre Châteaudun et Vendôme.
jusqu'à cette ville, je voyageais dans un désert, au milieu des broussailles et des rochers (1). Combien je regrettais de ne pouvoir y trouver un ermitage où je pusse m'ensevelir, et me dérober à jamais aux regards de ces hommes pour qui j'avais tout sacrifié et qui m'immolaient î Plus la nature paraissait sauvage, triste, isolée, plus elle plaisait à mon âme. La vue des hommes, la vue d'une ville me faisaient frissonner. Là, me disais-je, est la demeure de la fourberie, de l'égoïsme, de l'insouciance, de la servitude... Là, tous les rapports sont brisés, tu n'es en harmonie avec personne..:
Aussi me hâtai-je de quitter Orléans. En 1787, j'avais passé un mois dans cette cité (2), où j'avais eu beaucoup d'agrément : j'accompagnais alors le marquis Ducrest, qui, comme chancelier du duc d'Orléans, y paraissait presque en vice-roi (3). Nous étions bien accueillis partout, c était à qui nous fêterait. Souvent je m'étais dérobé à ces plaisirs pour goûter le bonheur de la solitude ; j'aimais à m'égarer dans les délicieuses campagnes des environs, j'étais heureux ; le spectacle de la nature sourit toujours à l'homme libre qui jouit d'ailleurs d'une bonne conscience. Cependant à cette époque même, et durant mon séjour à Orléans, je faillis être lapidé pour avoir, dans un discours sur l'esprit public, osé faire l'éloge de Rousseau ; cette \ » mauvaise affaire me fut suscitée par la cabale janséniste.
Au moment où la proscription me ramenait dans Orléans, j'y trouvais tous les esprits abattus par la plus profonde stupeur. La persécution élevée contre ses habitants, à l'occasion du prétendu complot d'assassinat de Léonard Bourdon (4), avait répandu une consternation universelle.
(1) A travers la forêt de Marchenoir.
(2) Sans doute lors de l'assemblée provinciale.
(3) Voir le chapitre XV.
(4) Le conventionnel Léonard Bourdon, traversant Orléans pour aller en mission, avait été l'objet, le 15 mars 1793, d'une manifestation hostile qu'il représenta comme une tentative d'assassinat.
On craignait de se parler, on évitait jusqu'aux regards ; les maratistes dominaient. Quelle joie pour eux s'ils m'eussent découvert ! Afin de ne pas leur laisser cette satisfaction, je partis sur-le-champ pour Gien. Cette ville me mettait sur la route du midi, où il était plus probable que je pourrais trouver un asile pour quelques jours. La campagne était couverte des plus riches moissons, et leur aspect faisait oublier les effets de la gelée qui avait ravagé plusieurs cantons. Mais qu'est une belle campagne pour une âme dévorée d'inquiétude? Je passai dans Châteauneuf, cette ville où M. de Penthièvre (1) avait si souvent promené son ennui, cette maladie des princes. Je me disais, en voyant cette résidence princière : Est-il donc de la destinée de cette pauvre humanité d'être immolée, ou par des tyrans qui s'arrogent cet empire par droit d'hérédité, ou par des tyrans populaires qui pillent et asservissent le peuple en lui vantant sa souveraineté? Beaucoup de champs incultes environnaient cette terre ; il y en a partout autour des princes, fussent-ils même bienfaisants. La liberté seule ne connaît pas de terres incultes. Voyez la Suisse: la culture, voilà le vrai thermomètre de la liberté. Notre thermomètre n'en est pas encore à ce degré. Gien me rappela le fameux combat de Condé et d'Hocquincourt, et la manœuvre hardie de Turenne qui sauva la Cour. Ils se battaient alors pour avoir des maîtres. Je cherchais à entrevoir dans l'avenir si nous serions encore condamnés à cette terrible espèce de guerre civile. L'avenir ne présentait que des nuages épais. Hélas ! il était si facile d'arriver à la concorde ! si facile d'établir enfin la liberté et de la rendre durable, en ne la fondant que sur la
Vingt-six habitants furent traduits au tribunal révolutionnaire et neuf furent guillotinés le 13 juillet.
(1) Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre (1725-1793), petit-fils légitimé de Louis XIV, beau-père de la princesse de Lamballe ainsi que de Philippe-Egalité.
raison, sur l'évidence et sur l'ordre ! Par quelle fatalité la philosophie, qui avait renversé le despotisme, était-elle à son tour foulée aux pieds par le vandalisme et le cannibalisme ? Regrets impuissants ! trois mois ont détruit la plus belle révolution dont l'univers ait encore été témoin ! Du feu, du sang, du pillage, voilà les trois mots de ralliement d'une révolution où l'on n'aurait dû entendre que les mots consolants et paternels de philosophie, tolérance, humanité.
C'était un dimanche (1) que je voyageais ; le dimanche doit être un jour de fête chez un peuple libre. Dans trentesix lieues que je parcourus, je n'entendis qu'une seule fois le bruit du violon animant les danses villageoises.
Dans les villes, les hommes étaient attroupés près de la poste aux lettres. On attendait des nouvelles. La révolution du 31 mai avait jeté tous les esprits dans la plus profonde incertitude ; on ne savait quel jugement en porter. La suspension de presque toutes les feuilles périodiques, de celles qui étaient dévouées aux principes, inquiétait. On n'osait, dans les auberges, se livrer à des épanchements naturels, on craignait d'être dénoncé. On sondait ses voisins pour connaître leur opinion, le parti auquel ils appartenaient. On cherchait à lire dans les yeux des voyageurs si les nouvelles étaient bonnes ou mauvaises. Les routes étaient désertes ; à peine rencontrait-on quelques pataches, petites voitures traînées par un seul cheval, qui font le cabotage d'une ville à l'autre. Les maîtres de poste me disaient qu'ils étaient quelquefois trois jours sans voir une chaise de voyageur. Mais comment se risquer dans un pays où, à chaque village, il faut descendre, exhiber son passeport, répondre à des interrogats, et, sur un simple soupçon, se voir traîner dans un comité, puis dans une maison
(1) Donc, le 9 juin.
d'arrêt, jusqu'à plus ample éclaircissement ? Ainsi, cette terreur permanente, qui est la base du maratisme, a ruiné la circulation des hommes et des choses en France, ruiné le commerce, ruiné les messageries, les grandes routes et la nombreuseclasse de professions qu'alimentent les voyageurs. J'avais entendu dire que les maratistes dominaient à Nevers. Il fallait donc n'y entrer que de nuit, afin d'éviter soit les difficultés pour mon passeport, soit la rencontre de quelques personnes qui auraient pu me reconnaître. Souque (1), mon généreux compagnon de voyage, était d'avis que nous continuassions notre route, sans nous arrêter ; il comptait que de la sorte nous arriverions à Moulins sur les six heures du matin, et que nous pourrions y passer sans être inquiétés, car, à cette heure, les corps de garde sont solitaires ; puis on est moins méticuleux quand le repos de la nuit a calmé les esprits. Son calcul était assez bon ; mais j'étais fatigué, et je ne pus résister à l'envie de passer la nuit dans une auberge isolée, à deux lieues de Nevers. Je me promettais de réparer tout, en partant le lendemain de très bonne heure. Je ne me couchai jamais si gai, et je dormis délicieusement. Funeste paresse ! elle m'a coûté bien cher ! Et c'est une leçon pour moi, pour vous, mes enfants ; il ne faut jamais rien laisser à la fortune, toujours aller en avant, toujours embrasser plutôt le parti le plus sage que le parti le plus agréable. Les minutes sont des siècles dans les révolutions.
(1) Joseph Souque (1767-1820) avait connu Brissot aux Jacobins et chez Talma (Vatel, II, 250). Il était en 1793, à Versailles (avenue de Saint-Gloud), chef du bureau central du recrutement de l'armée du Nord. Brissot, sorti de Paris, s'était arrêté chez lui le 5 juin, y avait dîné, et Souque l'avait courageusement accompagné dans sa fuite. Il fut arrêté avec lui à Moulins, ramené à Paris, enfermé à la Conciergerie, d'où il sortit après le 9 thermidor. C'est à lui que Riouffe, un autre ami de Brissot, dédia, le 5 ventôse an III (23 février 1795), la 2e partie de ses Mémoires d'un détenu. Secrétaire général du Loiret en l'an IX, député au Corps Législatif (1809), puis représentant à la Chambre des Cent-jours.
Pendant qu'on attelait le cabriolet, je vis partir deux voitures que je jugeai être remplies par des Marseillais. Je les suivis constamment, et à chaque poste nous nous retrouvions. J'eus vingt fois l'envie de les aborder. C'était une inspiration qui me tourmentait, et je la combattis malheureusement, car je ne puis douter aujourd'hui que ce ne fût une partie de ces quarante députés de Marseille qui avaient été présents aux fameuses séances des 31 mai et 2 juin, et qui retournaient raconter dans leur pays ce qu'ils avaient vu. Mais je craignais de trouver dans les voitures soit des commissaires de l'Assemblée, soit des commissaires du Pouvoir exécutif, et je ne me souciais pas de me livrer à mes ennemis.
J'arrivai sur le midi à Moulins. Mon compagnon de voyage descendit seul avec les passe-ports, c'était notre usage. Il tarda longtemps, j'en conçus un mauvais augure. Il revint, me dit qu'on avait vérifié son passe-port, qu'on faisait des difficultés pour le mien, c'était un passe-port de Neufchâtel (1) ; je descendis. A peine entré dans le corps de garde, on me montra la lettre de Garât (2), qui était suspendue à la muraille, et qui avertissait de ne laisser passer personne avec des certificats suisses qui ne seraient pas signés par Barthélémy, ambassadeur de France en Suisse. La lettre était du 29 mai, par conséquent elle n'avait que sept à huit jours de date, et ne pouvait s'appliquer à un passe-port bien en règle, délivré depuis plus de deux mois. J'eus beau déduire mes raisons, l'officier du poste ne voulut rien décider sans le maire (3), qui voulut
(1) Ce passeport était au nom d'Alexandre Ramus, bourgeois et négociant à Neufchâtel en Suisse, « maintenant en France ». (Procèsverbal de l'arrestation de Brissot, dressé par le « Comité de salut public » de Moulins, 10 juin 1793. — Pièce publiée par M. Dauban, en Appendice aux Mémoires deBuzot, Petion, etc., p. 500).
(2) Alors ministre de l' Intérieur.
(3) Il s'appelait Delan .
consulter le District, lequel consulta le Département. Tous ces renvois m'alarmaient, mais je tâchais de cacher mon inquiétude. Le Département était assemblé ; j'y parus, je dus craindre d'y rencontrer des hommes qui m'avaient vu à l'Assemblée ; et en effet il s'y en trouvait, comme je l'appris plus tard ; mais ils n'eurent pas l'air de me reconnaître.
Je plaidai ma cause comme Suisse, mais je ne sais pas être faux, et il dut régner dans mon discours et dans mes manières quelque gêne qui me trahit.
Je me présentais comme négociant ; on me demanda des papiers, je n'en avais pas. « Au moins, me dit-on, vous avez des malles et nous allons les visiter. » Je répondis que je voyageais en sans-culotte. On m'invite alors à désigner mes correspondants, je nomme sans hésiter les premières maisons de commerce, et l'étonnement redouble quand on me voit offrir de moi-même de rester à Moulins jusqu'à ce qu'on ait éclairci ma qualité. Un membre mutin insiste pour que je sois retenu dans la maison d'arrêt ; je demande à être gardé dans une auberge ; grande dispute à ce sujet. Je la soutiens avec fermeté, prêt, au besoin, à invoquer le caractère sacré dont j'étais revêtu, celui de représentant de la nation, qui me permettait de couper court à l'insolence des questionneurs. Enfin, on décide que je serai mis provisoirement en état d'arrestation et que ma voiture sera visitée. La visite a lieu ; pendant qu'elle s'opère, je conserve une attitude calme et presque indifférente qui surprend encore. Nous allons au comité de sûreté générale (1). Là, je réfléchis qu'il me serait impos-
(1) Ou plus exactement de surveillance. Dans le procès-verbal dressé par ce comité, il s'appelle « Comité de salut public » (Dauban, Ibid., p. 539). Tous ces comités locaux, institués par le décret du 21 mars 1793 pour la surveillance des étrangers, et qui s'arrogèrent bien vite des pouvoirs très étendus, prenaient des titres fort variés (Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 350).
sible de prouver mon identité avec celui dont je portais le nom, et qu'en attendant j'aurais le désagrément de passer plusieurs jours dans une prison. Je me déterminai, en conséquence, à dire qui j'étais, et cet aveu me soulagea d'un grand poids. Je rends toujours mal un rôle emprunté. Alors on convint de me mettre en état d'arrestation dans une auberge. A l'exception de quelques impertinences du maire, j'eus lieu d'être satisfait des égards que les autres administrateurs me montrèrent.
Je dînai mal ; je voyais dans le lointain la joie que mon arrestation allait causer à mes ennemis, et les crimes qu'ils allaient m'imputer. Mais, en examinant ma position, je sentis qu'il fallait me résigner à tout et supporter mon malheur avec cette décence et cette dignité qui ne doivent jamais abandonner un républicain dont la conscience est irréprochable.
Le Département envoya, sur les cinq heures du soir, chercher mon compagnon de voyage, pour l'interroger. C'était au moins une imprudence, car notre arrestation avait déjà mis tout Moulins sur pied, et, sous mes fenêtres même, on nous qualifiait de traîtres.
Quoi qu'il en soit, Souque y alla. C'était un moment bien cruel pour lui ; lui, répandu avant la Révolution dans les sociétés les plus brillantes, et qui n'avait vécu qu'au milieu des arts agréables, lui, réduit à braver les fureurs d'un peuple prévenu ! Il soutint cependant ce rôle pénible avec courage, répondant à tout avec fermeté. Il était nuit lorsqu'il revint. La foule qui l'entourait était considérable, on l'insultait, on demandait qu'il fût mis en prison, on le menaçait de la guillotine, on parlait de l'égorger. La garde était peu nombreuse. Souque m'a avoué qu'il n'avait pas cru survivre à cette scène. La mort de Foulon, dont il avait été témoin, lui revenait sans cesse à l'esprit ; il craignait à chaque instant un sort pareil ; et
il sollicita plusieurs fois l'officier de garde nationale qui l'accompagnait de lui donner un pistolet pour se tuer au moment où l'on voudrait le traîner à la mort.
Cependant il parvint à remonter à mon appartement. La foule le suivit, j'entendis ses rugissements. Souque, pâle, interdit, se jette à mon cou, en me disant que nous n'avons plus que quelques instants à vivre. Je le supposais en délire, je le lui dis. Il me répondit que je n'avais pas vu la multitude furieuse, qu'elle allait nous assaillir, que déjà elle était à notre porte. En vain le procureur de la commune (1) et d'autres personnes cherchèrent à le calmer, en l'assurant que le peuple de Moulins s'était toujours soumis aux lois, qu'il n'y avait pas de massacre à redouter... J'étais plus accoutumé que Souque à ces rages d'une multitude égarée ; j'en avais été tant de fois le témoin et l'objet à Paris ! Je continuai de causer très tranquillement sur l'Angleterre avec un officier municipal. Cependant le maire, qui s'était déclaré mon ennemi, me témoigna des craintes ; il me dit qu'il ne répondait de rien, qu'il n'y avait qu'un seul moyen d'apaiser le peuple, c'était de nous rendre à la maison d'arrêt, parce que les représentants du peuple ne devaient pas avoir d'autre prison que les autres. J'objectai qu'il y avait un décret formel qui mettait les députés en état d'arrestation chez eux ; puis requérant l'exécution de ce décret : « Je ne sortirai pas d'ici, ajoutai-je, qu'on ne m'en arrache par la force, et je vous rends responsable de tout. Vous m'avez assuré que le peuple de Moulins était soumis à la loi, faites-la lui connaître. Il doit obéir à la Convention et au Département. » Le procureur de la commune fut de mon avis, il me répondit de faire respecter la loi ; et se présentant avec courage à cette troupe de forcenés, il menaça les plus mutins, et exhorta les bons
(1) Rolland (Dauban, /. cit., p. 540).
citoyens à se retirer chez eux. La harangue produisit son effet, la place fut promptement évacuée.
Le Département expédia aussitôt un courrier à la Convention (1). J'y joignis une lettre qui fut mutilée à la lecture et dans le Moniteur (2). On voulait me dégrader.
Je passai dix jours à Moulins assez tranquillement, quoiqu'on s'assemblât de temps à autre sous mes fenêtres, et que l'on y tînt alors force propos qui n'étaient pas très rassurants pour moi.
Dans le commencement, je reçus la visite de quelques administrateurs et officiers municipaux ; mais le maratisme qui terrifiait Moulins comme les autres petites villes eut bientôt rendu les visiteurs suspects, en sorte que je ne tardai pas à me trouver dans l'isolement le plus complet. Je m'étais bien aperçu que les administrateurs éclairés étaient dans les bons principes ; mais là, comme ailleurs, ils n'osaient faire face aux brigands, et, pour leur complaire, ils affectaient des sentiments qu'ils étaient loin de partager.
Deux aventures troublèrent ma solitude : l'histoire du district de Gannat, dont on a fait tant de bruit, fut la première (3).
(1) La lettre du Département, datée du 10 juin, se trouve au Moniteur du 14. Le procès-verbal sommaire du Département a été publié par M. Vatel (II, 247).
(2) Le texte de cette lettre, datée du 10 juin, qui fut lue à la Convention le 12 juin (P. V. G.) et renvoyée au Comité de salut public, a été publiée par Vatel (11,248-249), d'après l'original des Archives.— Elle est aussi au Moniteur du 14 juin, sauf les dernières lignes. On la trouvera à la Correspondance.
(3) Brissot raconte tout au long, dans sa Réponse au rapport de Saint- Just, cette histoire du District de Gannat. Elle se réduit à ceci, que le District de Gannat avait envoyé au Département une Adresse pour protester contre le 31 mai et demander la mise en liberté de Brissot. Celui-ci écrivit au District, le 17 juin (voir à la Correspondance), pour le remercier. La Convention, instruite de ces circonstances, manda à sa barre les administrateurs et transféra le District à Saint-Pourçain (décrets des 23 et 24 juin), après quoi, les adminis-
Voici l'autre : il était minuit, je lisais tranquillement dans mon lit, tout à coup il se fait dans la rue une grande rumeur ; j'en demande la cause. On m'annonce qu'un étranger vient d'être arrêté. L'hôtesse me le dépeint, et me dit que c'est un nommé Marat ; il y avait quelque ressemblance dans le portrait qu'elle m'en fit ; mais Marat à Moulins !... le fait n'était pas croyable : n'importe, je ne pouvais tarder à apprendre la vérité. A peine ai-je repris ma lecture, que j'entends l'officier de garde défendre aux sentinelles qui étaient à ma porte de me laisser sortir, et même communiquer avec Souque suivant l'usage. Alors je jugeai que j'étais pour quelque chose dans l'arrestation de cet étranger. Quel qu'il fût, ma conscience ne me reprochait rien, je n'avais rien à redouter, je m'endormis paisiblement.
Deux heures après, on m'éveilla pour me raconter l'histoire de l'inconnu : c'était l'espagnol Marchena, qui venait m'apporter des secours (1) ; on le retint prisonnier.
Le jour de mon départ de Moulins (2) fut un spectacle pour les habitants de cette ville. Il avait été annoncé pour sept heures du soir, et dès trois heures la place, qui est assez grande, était remplie ; les fenêtres et les
trateurs vinrent faire amende honorable (3 juillet) et obtinrent que ces décrets fussent rapportés.
(1) Don José Marchena (1770-1821 ), dont Brissot parlera avec plus de détails dans sa Réponse à St-Just (voir plus loin, p. 265 et suiv.). On trouvera sur lui d'intéressantes notices dans la Biographie de Leipzig et dans la Biographie Rabbe. — Ramené à Paris avec Brissot, il réussit à recouvrer sa liberté, alla rejoindre les Girondins à Gaen, les suivit en Bretagne, puis à Bordeaux, où il fut arrêté de nouveau, le 15 octobre suivant, avec Riouffe et Duchastel. Cette fois encore il échappa au sort de ses amis, bien qu'il eût été violemment dénoncé par Ysabeau, représentant en mission à Bordeaux (Aulard, Salut public, V, 15). Compromis dans l'affaire du 13 vendémiaire, expulsé comme étranger, il se retrouve en 1795 secrétaire du général Moreau. On le voit arrêté de nouveau en germinal an V (Mé/n. de Barras, II, 383).
(2) Le 19 juin^au soir.
toits même étaient couverts de spectateurs. Je ne pus déterminer quel sentiment rassemblait cette multitude. Je m'attendais à des injures, à des outrages, à des menaces, et je m'y résignai sans effort. Je sentis avec plaisir que le plus grand calme régnait dans mon âme. Je traversai une haie d'hommes qui semblaient tous étonnés que ce petit individu fût Brissot. Je ne sais pourquoi le vulgaire se représente toujours un homme célèbre avec une grande taille et une figure vénérable. Je montai dans la voiture et y restai pendant quelques minutes exposé aux regards des curieux. Quelques cris de scélérats qui vociféraient : A la guillotine! retentirent dans les airs, je n'en fus pas ému. L'image de Phocion, l'image de Sidney m'étaient présentes, et je ne les aurais pas démenties. Je n'accuse pas tout Moulins de cette barbarie qui insulte et punit l'accusé avant de l'avoir entendu. Mais j'aurai éternellement à faire ce reproche à cette ville : un des plus zélés défenseurs de la liberté y a été dans les liens, et il n'a pas vu une seule larme couler sur son malheur ; pas une consolation ne lui a été offerte.
Un courrier nous précédait, il annonçait mon passage, et il était facile de me distinguer, car j'avais un cortège de trois voitures. Cependant, jusqu'à Montargis, j'observai plus de curiosité et de stupeur que de malveillance dans les regards.
Montargis', qui avait été presque le tombeau du philosophe Manuel (1), ne devait pas me préparer une brillante réception ; aussi fus-je accablé d'injures en y passant. Un canonnier surtout était acharné contre moi. Un de
(1) Au mois de mars 1793, Manuel, qui, après avoir donné sa démission de la Convention le 19 janvier 1753, s'était retiré à Montargis, sa ville natale, avait voulu s'entremettre pour apaiser une émeute suscitée par la levée de 300.000 hommes décrétée le 10 mars, et avait été grièvement blessé.
ses confrères l'arrête en lui disant : 77 n'est pas jugé. Je fus tenté dix fois de haranguer cette multitude ; soit timidité, soit orgueil, je gardai le silence. On arrêta à dessein ma voiture près d'un corps de garde, et elle fut bientôt entourée et couverte d'êtres à figures hideuses qui laissaient entrevoir un regret, celui de ne pas boire mon sang à l'instant même. Rien ne m'a mieux peint le spectacle d'une danse de cannibales autour de leur victime attachée au fatal poteau, que la vue de ces monstres qui m'annonçaient avec un air de jubilation la guillotine prochaine... Je ne fus pas inquiet malgré leurs fureurs, mais mon âme était navrée. — Voilà donc, me disais-je, les hommes pour lesquels tu as sacrifié tes veilles, ton repos, ta famille, tout ce que tu as de plus cher ! Fasse le ciel, m'écriai-je, la larme à l'œil, que mon exemple ne décourage pas les vrais amis de la liberté ! Mais la République est encore loin de Montargis, il n'y en a point sans la justice.
Je craignis une scène encore plus fâcheuse en arrivant de jour à Paris (1). Le commissaire qui m'accompagnait prit les devants pour savoir, du Comité de salut public, où je descendrais ; on m'assigna la Mairie (2), en attendant que je pusse aller chez moi. Je m'y rendis avec confiance. Là encore il me fallut essuyer les invectives de
(1) Le 22 au matin.
(2) Dans sa séance du 22 juin, le Comité de salut public, informé que Brissot venait d'arriver à Villejuif, aux portes de Paris, décida qu'il serait détenu provisoirement à la Mairie. — La Mairie, depuis le mois de mai 1792, était établie dans l'ancien Hôtel du. Premier président, à l'extrémité de la rue de Jérusalem, entre la Chambre des comptes et la Cour neuve du Palais. (A. Brette, Histoire des édifices etc., I, 329-333).
Le lendemain, 23 juin, la Convention rendit contre Brissot un décret d'accusation, et dès lors il fut transféré, non pas chez lui comme il l'espérait, mais à l'Abbaye, où il fut conduit le même soir. — Le 24, on lui donna la chambre que venait de quitter Mme Roland, élargie, puis ressaisie aussitôt pour être conduite à Sainte-Pélagie.
trois mégères, et l'insolente obligeance d'un maire (l) dont je repoussai avec dédain les offres de service. Le lendemain, on me signifia l'acte d'accusation lancé contre moi.
(1) Pache.