ETUDE CRITIQUE XVII
très, etc., que M. de Montrol et Lhéritier après lui auraient transformés en Mémoires (1).
Si encore les choses se fussent vraiment passées ainsi ! Si, abstraction faite des 200 pages d'interpolations plus ou moins reconnues et du travail d'arrangement avoué dans les passages qu'on vient de lire, on pouvait admettre (comme je le faisais en 1904) que tout le reste, c'est-à-dire les cinq sixièmes de l'œuvre, provient réellement des papiers inédits de Brissot ! Ce ne serait pas, je crois, le seul exemple de Mémoires constitués de cette façon, et cependant dignes de confiance lorsque le metteur en œuvre est exact et sincère. Mais c'est ici le moment de rechercher quelles garanties pouvaient offrir, au point de vue de la critique et surtout de la conscience historique, M. de Montrol et son continuateur.
Je disais en 1904, en parlant de M. de Montrol : « Cet homme de mérite, d'une incontestable probité littéraire (Sainte-Beuve, dans son Introduction aux Lettres de Mme Roland à Bancal des Issarts, se réclame de son « amitié »), ayant à sa disposition les manuscrits de Brissot, n'y a assurément rien mis de sa fabrication ; mais il a, dans plus d'un cas, reclassé, recousu, rajusté au goût du public de 1830, et il n'en fait pas mystère. Il n'avait pas, sur la critique des textes, les scrupules d'aujourd'hui. »
J'étais trop indulgent. Ce n'était pas seulement sur la critique des textes, c'était, il faut bien le dire, sur la probité littéraire même, telle que nous l'entendons maintenant, que M. de Montrol, galant homme d'ailleurs, n'avait pas nos scrupules. Il partageait son temps entre le journalisme et les travaux de librairie. Il venait de publier, avec Flotard et Lhéritier, sous le nom de Dulaure, une Histoire de la Restauration (2), avec le consentement du vieil écrivain, il est vrai, mais sans s'être
(1) Autre détail à relever : Helena Williams, dans ses Souvenirs cités plus haut, avait dit : « Brissot écrivit un ouvrage dans sa prison ; il l'intitula : Legs à mes enfants... » Montrol reproduit ce passage, mais en le transformant ainsi : « Brissot écrivit un ouvrage dans sa prison, ses Mémoires et la réunion des fragments et notes qui devaient y être joints. Il l'intitula, etc.. » Autrement dit, il dénature une citation pour y insinuer une ligne tendancieuse.
(2) Quérard, Supercheries littéraires dévoilées ; Maurice Tourneux, Bibliographie, n° 127.
MÉMOIRES DE BRISSOT. — T. 1. b
fait un cas de conscience d'une besogne aussi douteuse. On comprend dès lors (tout en le regrettant) qu'il se soit laissé aller, en éditant les Mémoires de Brissot, au gros péché dont je vais parler et qui est autrement grave que les raccords dont il faisait l'aveu tout à l'heure.
Quant à Louis-François Lhéritier (de l'Ain), qui venait de fabriquer les Mémoires de Sanson (1830), qui avait collaboré à la confection des Mémoires de Vidocq (1828-1829), qui travaillait sans se lasser dans l'anonyme et le pseudonyme, jusqu'à mettre en tête d'un de ses ouvrages le nom d'un éditeur qui n'y était pour rien (1), nul plus que lui n'a mieux mérité la qualification de « teinturier » aux gages des libraires que lui décerne M. Maurice Tourneux (2).
Le système auquel recoururent MM. de Montrol et Lhéritier, pour arriver à tirer des papiers de Brissot les quatre volumes demandés par Ladvocat, fut d'une simplicité élémentaire : puiser à discrétion dans les autres ouvrages du Girondin, imprimés de son vivant, mais déjà assez oubliés de la génération de 1830 pour qu'on pût se risquer à de tels emprunts.
Passons en revue les sources mises à contribution (3) :
A. — Tout d'abord, Y Examen critique des voyages de Cha-
(1) Œuvres de Grécourt, 1833. Voir de Manne, op. cit., n° 2162.
(2) Voici un curieux exemple de sa manière de travailler : il dressait d'abord, après avoir fait à coups de ciseaux les extraits qu'il voulait utiliser, les sommaires détaillés des chapitres ; puis suivaient les textes à la queue leu leu ; mais il avait ensuite des distractions qui brouillaient tout. C'est ainsi qu'au tome III, dans le sommaire du chapitre XIII (p. 252), il inscrit : « les pistolets et le grand sabre de Merlin... Bazire, Merlin, et Stanislas de Girardin... » Mais c'est en vain qu'on cherche au chapitre XIII rien qui se rapporte à cela. Il faut aller 88 pages plus loin, à la fin du chapitre XVI, pour trouver les paragraphes annoncés.
M. de Montrol avait déjà opéré de même : au tome II, p. 368, en parlant des femmes qui s'intéressaient à Mirabeau dans sa prison de Vincennes, il fait dire à Brissot : « Une ex-princesse, qui le fit sortir de la prison... » Mais elle n'est pas nommée. C'est à la page précédente, dans le « Sommaire », qu'on lit : « La princesse de N. .. » Ce défaut de concordance entre les sommaires et le texte laisse voir le procédé employé.
(3) On trouvera le détail'de ces emprunts dans mon article de la Révolution française de juillet-août 1909, avec les références page par page.