‹ J.-P. BrissotChapitre 35 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Phédor n'a pas une grande taille ; au premier coup d'œil, il n'offre rien que de commun ; mais on voit dans ses yeux et dans sa physionomie la trempe de son âme énergique. On la voit surtout quand il parle ; Phédor eût pu être orateur, s'il se fût exercé de bonne heure à l'art oratoire. Sa voix sonore, son regard animé, lui promettaient des succès. Mais il lit à la tribune et le meilleur discours, lorsqu'il est lu, est loin de faire autant d'impression que lorsqu'il est improvisé, ou même prononcé de mémoire.

Phédor écrit avec facilité, la facilité est l'enfant de l'habitude, et Phédor a écrit bien jeune. Sa manière est serrée et dans le genre philosophique. Il dit beaucoup ; on lui reproche de dire trop. On aurait mieux connu son prix, s'il eût moins écrit. On le connaîtra s'il veut enfin s'occuper d'un ouvrage digne de lui et qui puisse passer à la postérité, d'un ouvrage qu'il se donne le temps de

(1) Ce morceau a pu être écrit en 1792, alors que Brissot était « l'ami de quatre ou cinq ministres » ; mais il a été au moins retouché à l'Abbaye, puisque Brissot y parle de sa brochure du 22 mai 1793 contre les anarchistes.

Phédor était le nom sous lequel la Galerie des Etats- Généraux, publiée par Luchet, Laclos, etc.. en 1790, avait donné un portrait assez malveillant de Brissot (t. II, p. 95). On voit qu'il reprend ce surnom pour se peindre tel qu'il se voit.

méditer. Ce qu'il a écrit dans sa jeunesse annonce le germe du talent et porte l'empreinte d'une âme philosophique ; mais cela ne restera pas.

Si j'avais à faire un petit recueil de ce qu'on trouve de mieux dans ses œuvres nombreuses, je le composerais ainsi (1) :

Quelques chapitres du Traité de la Vérité ;

La Lettre à V Empereur sur le droit de révolte des peuples ;

Quelques pages de la Correspondance politique ;

Sa Réfutation de Chatelhtx. à l'exception de l'article sur le magnétisme ;

Quelques paragraphes de ses Réponses à Clermont- Tonnerre et à Pange ;

La dernière partie de sa Réponse à Barnave ;

Sa Lettre sur Gouy ;

Quelques articles du Patriote, relatifs aux noirs, au massacre du 9 mars et aux anarchistes ;

Plusieurs lettres de ses Voyages en Amérique ;

Son Discours contre le roi. du 10 juillet 1791 ;

Quelques morceaux de ses Discours sur les hommes de couleur ;

Son Opinion contre Lafayette ;

Sa Lettre sur les Jacobins, du mois d'octobre (2), et son autre Lettre de Mai contre les anarchistes (3).

C'est ainsi qu'en exprimant la quintessence de ses productions on pourrait peut-être faire deux volumes dignes d'être conservés.

Phédor paraît avoir plus cherché l'utilité publique que sa gloire. Il répétait souvent l'adage de Voltaire :

(1) Voir, pour tous les ouvrages énumérés ici, la Bibliographie des écrits de Brissot, à la fin de cette édition.

(2) 24-29 octobre 1792.

(3) 22 mai 1793.

« Pour convertir les Welches, il faut frapper fort et frapper souvent. »

Si Phédor fût né riche, peut-être eût-il égalé quelquesuns des hommes célèbres que leur aisance a mis à portée de mûrir leurs ouvrages, tels qu'Helvétius et Montesquieu.

Rousseau n'était pas riche, mais Rousseau n'avait pas de famille, et, comme Phédor, il n'avait pas la maladie de répandre des écrits, même à ses frais.

L'exemple de ces grands écrivains a formé Phédor. Leur gloire l'enflammait lorsqu'il était bien jeune encore ; il marcha sur leurs traces, pour en obtenir une semblable.

Phédor a l'âme droite et un profond amour de la justice ; la bienveillance est la base de son caractère, mais elle dégénère parfois en faiblesse. Il aime à faire des heureux, même à ses dépens, même aux dépens de ce qu'il a de plus cher. Les privations ne lui coûtent point, et comme il croit que ce caractère appartient aux âmes élevées, comme il le suppose à ceux qu'il aime le plus, il les sacrifie souvent à l'intérêt des autres. On conclurait injustement qu'il aime peu ceux auxquels il doit tout son amour ; c'est parce qu'il les estime beaucoup qu'il les traite ainsi. Si Phédor était riche, ce ne serait pas lui, ni les siens, qui profiteraient les premiers de sa richesse.

Ce caractère de Phédor lui a quelquefois causé des embarras, l'a forcé de contracter des dettes.

Il a trouvé des amis indulgents qui l'ont aidé avec une générosité sans exemple ; d'autres, en le secourant, lui ont donné de dures leçons. Il les recevait sans murmurer, il leur répondait par un mot : « Est-ce pour moi que je dépense? Citez un seul plaisir que j'achète? Je m'endette pour le bien public. » Cette idée lui procure quelque satisfaction. Il reçoit d'ailleurs comme il eût donné : « Mettez-moi à votre place, dit-il à l'ami riche, je vous aurais obligé au delà de ce que vous faites pour moi. „

Il n'a point de remords sur l'emploi de l'argent qu'on lui prête. Occupé sans cesse du bien public, il espère qu'un moment viendra où la patrie reconnaissante acquittera les dettes qu'il a contractées pour elle. Il aurait pu gagner des millions en la trahissant, il est resté pauvre pour la servir. C'est à la patrie à le récompenser au moins dans ses enfants.

Pour lui, il n'attend qu'ingratitude, il sait que l'envie ne posera ses traits que sur sa tombe.

Phédor a l'âme d'un bon père, il a les moyens d'instruire par lui-même ses enfants, sa douleur est de ne pouvoir encore le faire. Il veut que la liberté soit auparavant bien assise.

Phédor eût été un excellent mari, s'il eût vécu dans la solitude avec sa femme. Ses faiblesses, ses caprices, son humeur tiennent au tourbillon où il est jeté. Il n'a pas le temps de s'étudier, de s'améliorer ; dans la solitude, il en eût fait son occupation principale. Car, de toutes les sciences, la morale est celle qu'il professe. De tous ses ouvrages, il aime le mieux son Traité de la Vérité, non qu'il soit le mieux fait, mais parce qu'il roule sur une matière agréable à son cœur, parce qu'il respire tout le caractère de son âme.

Phédor était plutôt fait pour être philosophe que politique : la politique n'a été qu'une étude secondaire pour lui. Il voulut affranchir la philosophie du joug du despotisme ; il en a cherché les moyens ; il a cru les trouver dans la politique, et il est devenu politique. Que la liberté se consolide, et Phédor redeviendra ce qu'il dut être, philosophe.

Phédor a bien quelques qualités nécessaires au politique : une grande activité, une prodigieuse facilité de travail et les connaissances du publiciste. Mais il est trop bon, trop confiant, pour entrer dans l'administration ; il serait à

chaque instant trompé. Il craint trop de faire des malheureux et il ne discerne pas assez les méchants.

Il ne lui convient pas mieux de jouer un rôle plus important dans la législature. Il aime peu à parler, on le croirait même timide. Il n'est pas flatteur ; il rougirait de flatter soit le peuple, soit les personnages qui dominent.

Ses ennemis l'ont représenté souvent comme un intrigant, comme un homme fin ; ils ont pris la finesse de ses observations pour une finesse de conduite. Rien de moins fin que Phédor, il va rondement et trop rondement, ne soupçonne personne, ne se défie de personne. S'il y a quelque défaut à lui reprocher, c'est au contraire trop de crédulité, trop de bonhomie.

Phédor s'est trouvé l'ami de quatre ou cinq ministres, il avait un libre accès chez eux et leur donnait des conseils. On en a conclu qu'il était intrigant ; on le jugeait mal. Phédor ne s'occupait que des moyens d'affermir la liberté, il tourmentait les ministres de ses idées. Il cherchait les hommes qui pouvaient être utiles et il était pressant pour eux, même à leur insu. Les importuns l'accablaient de sollicitations et peut-être a-t-il à se reprocher de leur avoir prêté son secours, mais il n'allait pas plus loin.

Un intrigant songe à ses intérêts, avance et fait avancer les siens, et on ne citera pas une seule affaire lucrative où Phédor ait pris un intérêt ; hors son beau-frère, qu'il a cru devoir placer dans l'intérêt public (1), on ne citera pas une seule personne de sa famille qu'il ait avancée.

Phédor ne connaît pas plus la vengeance que l'intérêt. Il répond durement à une calomnie, mais il n'agit pas contre le calomniateur. On pourrait lui reprocher d'avoir eu des faiblesses pour ses plus cruels ennemis. Il abhorre le sang, et il ne demanderait pas la tête de ceux même qui ont

(1) François Dupont, nommé vice-consul à Philadelphie, vers la fin de 1792.

PORTKA1T DE PHÉDOR 17

voulu avoir la sienne. On le croirait pétri de fiel et de vengeance d'après quelques écrits sortis de sa plume, et, dans la vérité, il n'a pas la force de haïr.

L'accuserait-on d'avoir manqué de courage, parce qu'il ne s'est jamais battu? Mais Phédor n'estime que le courage utile ; il a bravé le despotisme triomphant, l'anarchie victorieuse ; il a bravé la Bastille et les prisons, les huées et les menaces du peuple. Voilà le vrai courage. Mettez Phédor dans un combat contre les ennemis de la liberté, et il volera un des premiers à l'attaque. Peut-être si on l'irritait, si on l'enflammait, lui ferait-on accepter un duel ? Mais il se met en garde contre ses passions ; il est retenu par un lien bien fort, son amour pour sa femme et pour ses enfants.

Il aime ses enfants ; il espère les élever et s'en voir aimé dans sa vieillesse. Il aime sa femme, parce qu'il l'estime, parce qu'il trouve en elle un ami, un conseiller sage, peutêtre trop sévère. Vivre avec elle, avec ses enfants et toute sa famille, au milieu d'une forêt, serait un marché qu'il contracterait avec une grande joie. Arrivé à moitié, peut-être aux deux tiers de sa carrière, touchant peut-être à la fin, il est las du monde. Il a peu trouvé d'hommes au niveau de son âme, avec lesquels il ait pu s'épancher. Il ne s'entend bien qu'avec quelques livres et la nature.

Phédor a cependant des amis, qui le chérissent, parce qu'ils sont purs. Mais malgré le rapport de leurs opinions, de leurs sentiments, de leur morale, ils ne sont pas à l'unisson sur tous les points. Il n'y a pas toujours de contact entre leur âme et la sienne. Il faut donc qu'il soit seul.

Phédor est de ces hommes qui valent mieux seuls, qui sont meilleurs avec eux-mêmes et qui, dans la solitude, sont plus utiles au monde que dans le monde.

Je trouve que Rousseau le peint assez bien dans cette phrase de Julie à Saint-Preux : « Malgré tout votre emportement vous êtes le plus facile de tous les hommes, et

malgré la facilité de votre esprit, vous vous laissez tellement conduire par ceux avec qui vous vivez que vous ne sauriez fréquenter des gens de votre âge sans en descendre et redevenir enfant. »

C'est la mauvaise honte, comme l'observe très bien Julie, qui avait perdu Saint-Preux en cette occasion ; la mauvaise honte a plus d'une fois entraîné Phédor.

Les hommes qui sont sujets à cette faiblesse doivent éviter les occasions ; voilà le secret de leur guérison. Nouveau motif pour Phédor de vivre seul.

Je finis par lui appliquer un autre passage de l'histoire : Quand il mourra, il présentera devant le souverain juge une âme pure et aimant la vertu.

Je reviens sur le portrait cle Phédor. La lecture des Confessions de Rousseau, que je reprends pour la sixième fois, me rappelle quelques traits qui lui conviennent.

« Etre aimé de tout ce qui m'approchait, dit Rousseau, était le plus vif de mes désirs. Je ne connaissais rien d'aussi charmant que de voir tout le monde content de moi. »

Phédor a les mêmes penchants. Souvent on l'en a blâmé. Mais si quelque chose a pu le convaincre qu'il était des sentiments innés, c'est ce penchant de son cœur ; jamais il n'a pu le vaincre, jamais il n'a su haïr même ses plus perfides ennemis ; quoiqu'il semble souvent exaspéré contre eux, il excuse intérieurement leurs vices et leurs crimes. Il les attribue au défaut d'habitude de réfléchir sur eux-mêmes qui pourrait les en préserver. Il les plaint et leur pardonne.

La bienveillance naturelle à Phédor l'a fait accuser d'un autre défaut, c'est celui d'une condescendance lâche dans les discussions. Rousseau avait le même défaut ; il convient (?>Q Promenade) qu'il se défendait assez faiblement par haine pour la dispute. Phédor n'a pas toujours eu cette

condescendance ; nul n'était plus ergoteur que lui dans sa jeunesse. Il avait acquis cet esprit de chicane en étudiant la logique. Opiniâtre, il ne voulait jamais céder. Depuis il a cédé trop facilement peut-être. Phédor trouve son excuse dans son goût pour la paix, dans son désir de voir tous les hommes heureux et d'y contribuer. Il ne croit pas qu'une différence d'opinion vaille la peine de la troubler, et il abandonne volontiers le terrain aux personnes mêmes qui lui sont le plus inférieures en talents, et dont il pourrait aisément pulvériser les raisonnements.

Quand Phédor a la plume à la main, alors il faut convenir que c'est un autre homme. Autant il est doux, facile et coulant dans l'usage de la société, dans les discussions verbales, autant il est âpre et difficile dans les discussions écrites. C'est qu'alors il est devant le public, c'est qu'alors il est utile de faire triompher la vérité. Aussi ne néglige-t-il aucun de ses avantages, aussi est-il pressant, impétueux, et souvent même violent.

Si Phédor n'eût jamais écrit, nul n'aurait eu plus d'amis que lui. S'il eût parlé comme il écrivait, nul n'aurait eu plus d'ennemis. Cependant, s'il a d'ardents et nombreux ennemis, il a aussi des amis qui lui sont sincèrement attachés ; c'est, encore une fois, que Phédor à son pupitre, et Phédor dans la société, sont deux hommes. Ceux qui ne l'ont connu que par ses ouvrages, et qui ont eu occasion de le voir, ne pouvaient revenir de leur surprise. Jamais écrivain n'a moins ressemblé à ses écrits. Si la postérité ne le jugeait que sur eux, elle le jugerait mal. Il n'est que quelques chapitres de son Traité de la Vérité qui peuvent donner une idée vraie de son âme. Mais pour être lu de la postérité, cet ouvrage doit être retouché presque en entier.

Ce n'est pourtant pas du côté de la morale qu'on peut lui faire le reproche d'inconséquence, car il pratique celle qu'il enseigne. Mais s'il la pratique pour lui-même, il est trop

facile pour ceux qui la violent. Son silence sur leurs vices a fait croire à quelques-uns que la morale de ses écrits et même de sa conduite n'était qu'hypocrisie. C'était une calomnie : son silence ne provient que de sa facilité à supporter les défauts d'autrui, de sa paresse à les contrarier, et de sa conviction qu'on ne convertit personne par la dispute. Les sots résistent par orgueil ; les ignorants par stupidité, et les hommes passionnés par intérêt.

Certes, un homme qui affecte comme lui la philosophie la plus austère dans ses écrits devrait être plus sévère dans la société envers le vice. Mais il n'a pas cette rudesse du misanthrope et de Caton. Il se fait à tout, excuse et laisse aller, pourvu que les bornes de la décence ne soient pas franchies. Il s'assied à la table la plus somptueuse comme devant le plus frugal dîner. Echappé des salons du riche, il n'éprouve aucune peine en revenant à son brouet noir et à sa chaise de paille. Phédor craint tout ce qui semble viser à l'affectation et à affecter l'originalité. Il s'est fait philosophe pour son compte, parce qu'il y trouve son bonheur, et non pour qu'il fût dit qu'il était philosophe. Il craint tellement d'attirer les regards du public sur lui que, si l'on ne pouvait être philosophe qu'à ce prix, il abjurerait demain la philosophie. Il ne donne rien à l'ostentation, mais tout à sa satisfaction intérieure. Voilà pourquoi il a rejeté toute espèce de modes bizarres, celle des petitsmaîtres comme celle des sans-culottes ; on ne l'a pas vu doré, pincé, musqué ; on ne lui verra pas le col débraillé, les cheveux ronds et plats et la souquenille des gens du port. Il a conservé cette simplicité, cette propreté de costume qui lui est commune avec tous les hommes sages.

Rousseau dit qu'il n'avait d'esprit que dans ses souvenirs, et qu'il ne faisait de bons impromptus qu'à loisir.

Phédor a quelquefois éprouvé cette disette d'esprit, ce défaut d'à-propos dont Rousseau se plaint. Quoiqu'il ait

une grande vivacité d'imagination, cependant elle lui a manqué au besoin, et il lui fallait méditer longtemps pour faire une réponse juste à une demande imprévue, une repartie vive à une insolence. Mais c'est moins un défaut de nature qu'un défaut d'habitude. Plus d'habitude à la riposte, et il l'aurait eue juste et piquante. C'est un filon qui n'est pas exploité.

La difficulté d'écrire et de penser chez Rousseau provenait de ce qu'il n'avait jamais appris l'art de mettre de la méthode dans ses idées. La nature lui en donna un fonds inépuisable, mais ce fonds était comme toutes les mines, l'or y était confondu avec une foule d'autres métaux ; il fallait le dégager ; ce n'était que par la méthode, et Jean- Jacques ne la connut que très tard.

Ce qui a peut-être donné à Jean-Jacques son immense supériorité, c'est qu'il apprenait toujours seul, toujours de lui, par lui, et il n'y a de vraie science que celle-là. Phédor se doit en partie à cette circonstance. Il s'est formé seul à l'art de penser et d'écrire ; ses maîtres n'avaient fait que de former son jugement.

Rousseau dit qu'il n'a fait qu'un seul écrit satirique dans sa vie. « J'ai le cœur trop peu haineux, ajoute-t-il, pour me prévaloir d'un pareil talent : mais je crois qu'on peut juger, par quelques écrits polémiques faits de temps à autre pour ma défense, que, si j'avais été d'humeur batailleuse, mes agresseurs auraient eu rarement les rieurs de leur côté. »

Ce trait peut convenir à Phédor ; il n'a fait qu'un écrit satirique, il lui valut une lettre de cachet (1) ; ce n'est pas cette punition qui fit naître ses regrets, c'est l'injustice et la légèreté de sa satire. Dans les écrits polémiques qu'il a publiés, il s'est toujours attaché à éviter les injures per-

(1) Le Pot-Pourri, vers 1779.

sonnelles. Peut-être ne s'est-il pas assez abstenu de ces petites critiques de style qui décèlent le goût de la satire ou l'ergotage de l'envie. Cependant il s'en est guéri dans ses derniers ouvrages. Il doit cette réforme à un de ses meilleurs amis, qui était un juge sévère de ses écrits. S'il retombe encore dans ce défaut, c'est sans y penser et malgré lui.

Rousseau aimait à voyager seul, à voyager à pied. Il craignait les conversations, elles lui enlevaient ces douces jouissances que lui procurait la vue d'un beau ciel, d'une campagne fleurie.

Phédor aurait aimé à voyager à pied, si une fausse honte ne l'eût retenu. A la campagne, il aimait à se promener seul, parce qu'il jouissait sans être interrompu, parce que jamais les idées d'auteur, les tableaux retracés dans les livres, ne pouvaient lui procurer ces sensations délicieuses et qui renaissent sans cesse du spectacle de la nature. Vouloir définir ces sensations et marquer en quoi elles consistent, c'est ne les avoir pas senties. Il n'y a peut-être qu'un ami dont les goûts, les sentiments soient les mêmes que les vôtres, qui ne gâte pas ces jouissances intérieures en s'y associant. Encore faut-il qu'il ait le secret de savoir se taire, car on ne peut bien jouir de la nature que dans le silence et l'isolement. L'homme en général est un obstacle à ce délicieux recueillement ; il le trouble, il en éloigne. Dans les promenades solitaires, Phédor ne rencontre qu'avec peine des murailles et des maisons ; elles lui rappellent les hommes, quand il n'est occupé qu'à les oublier.

Phédor a peu trouvé d'amis qui sussent partager ses penchants secrets et ses muettes sensations. Arraché à la solitude, rejeté dans le monde, les conversations lui étaient assez indifférentes ; s'il avait l'air d'y prendre part, c'était plus pour le plaisir de ceux qui parlaient que pour le sien ; il ^trouvait ainsi le moyen de faire des heureux à si bon

marché ! Que lui coûtait-il de paraître écouter quand il n'entendait rien ? Les causeries intimes, les entretiens de l'amitié, avaient seuls le secret d'occuper son esprit, parce qu'ils occupaient son cœur.

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