CHAPITRE III Sur ma vie passée
Mes ennemis triomphent ! au nom de la liberté ils m'ont jeté dans les fers. Je veux oublier un instant mon martyre, et mettre à profit la solitude de ma prison. Je touche à cet âge où Rousseau fit un examen général de sa vie passée et de toutes ses connaissances, et se fixa un plan de conduite qu'il pût suivre jusqu'à sa mort. Je vais imiter Rousseau ; j'en ai le loisir, et je remplirai par là plusieurs objets : premièrement, de m' améliorer et de me fixer pour le reste de ma vie, si le ciel m'accorde encore quelques années ; secondement, d'occuper agréablement et utilement des heures qu'il est absurde de laisser dévorer par le chagrin et l'ennui ; troisièmement, d'être utile à mes enfants, car c'est pour eux principalement que j'écris. Je veux leur apprendre à connaître leur père, je veux les dédommager des instructions que je n'ai pu leur donner lorsque j'étais entraîné par le tourbillon des affaires.
Je suis né en 1754, le 14 janvier (2), dans la ville de
(1) Tout ce morceau a été évidemment écrit à l'Abbaye, mais il a subi des interpolations, que je signalerai au passage.
(2) Brissot se trompe d'un jour. Son acte de baptême, inscrit sur les registres de la paroisse Saint-Saturnin, est du 15 janvier et porte « né de ce jour ». Il a été publié par M. Vatel (Charlotte de Corday et les Girondins, t. IL p. 242) et par M. A. -H. Gibon (Journal de Chartres, 30 septembre 1899).
Chartres. J'étais le treizième enfant de ma famille, et ma mère en eut encore quatre après moi. Mon père était traiteur, et comme lui tous ses parents avaient eu la réputation de probité ; je ne crois pas que cette famille fût originaire de Chartres. En cherchant dans le dictionnaire des grands hommes, j'ai trouvé un Brissot, médecin, qui avait écrit sur la fièvre (1), et qui est mort en Portugal victime de son courage et de son ardeur à étendre nos connaissances en médecine. Je n'ai rencontré aucun homme qui portât le même nom.
Je ne m'arrêterais pas un instant sur ce hasard, qui m'a fait naître d'un traiteur au lieu de me faire sortir d'un savetier ou d'un duc et pair, si ma naissance même ne me rappelait les premières attaques littéraires dont j'ai été l'objet.
Je ne parle pas du (2) [méprisable gazetier(3) qui pendant cinq ans a dégoûté ses lecteurs avec son rabâchage sur les fourneaux de mon père], ni même de l'auteur de « l'Année littéraire », qui, dans une notice qu'il consacra à ma satire (4),
(1) Pierre Brissot, né à Fontenay-le-Comte en 1478, mort en 1522, à Evora en Portugal. Voir la Biographie universelle de Michaud.
(2) Les passages mis entre crochets ne sont que la reproduction littérale de la réponse de Jacques- Pierre Brissot à tous les libellistes qui ont attaqué et attaquent sa vie passée, Paris, 10 août 1791, 48 p. in-8°. Je les maintiens néanmoins, pour ne pas interrompre le récit. Je ferai de même, dans la suite, sauf à les placer aussi entre crochets, pour quelques autres interpolations, assez courtes d'ailleurs, dont la suppression aurait embarrassé la lecture.
(3) Théveneau de Morande. Sur cet effronté pamphlétaire, on ne saurait mieux se renseigner qu'avec le livre que lui a consacré M. Paul Robiquet (Paris, 1882). Il suffira dédire ici que Morande, né en 1741, réfugié en Angleterre en 1771, y vécut de ses libelles, y rédigea Le Courrier de l'Europe, quitta ce journal le 14 mai 1791 exprès pour venir fonder à Paris V Argus patriote, journal spécialement dirigé contre Brissot, disparut vers la fin de mai 1792 et finit par mourir paisiblement dans sa ville natale, à Arnay-le-Duc, en 1805.
(4) Il ne peut être question ici de Fréron, mort en 1776, avant la publication du Pot-pourri, la satire à laquelle Brissot fait allusion ; il s'agit d'un de ceux qui continuèrent son journal pour le compte de son fils, l'abbé Grosier ou plus probablement l'abbé Royou.
26 MÉMOIRES DE BRJSSOT
mit tant d'acharnement à me déchirer ; mais s'imaginerait-on que, sans provocation, sans motifs, un homme que j'aurais dû croire spirituel et poli, puisqu'il se piquait de bon goût et se disait marquis, ne se fût pas contenté de ramasser dans la boue les injures qui y étaient tombées, et qu'en les reproduisant il y aurait encore ajouté de nouveaux traits (1) ? Attaquant à la fois deux ou trois de mes productions, et m' appelant un Don Quichotte de l'humanité, dont le style était assez coulant, le voilà qui se fait écrire et répète que je suis le fils d'un traiteur-rôtisseur, exerçant à Chartres, et qui raconte comment et pourquoi j'ai pris le surnom de Warville. Dites-moi, que cela faisait-il aux lecteurs du Traité de la Vérité*? Quel mérite l'histoire de ma naissance et de mon nom ajoutait-elle au jugement littéraire porté sur mes ouvrages ? M. Luchet eût donc aussi plaisanté, dans l'occasion, sur l'enclume de Démosthène et le tire-pied d'Amyot ? car, si c'est un sujet de plaisanterie d'être né dans la classe des artisans, moi chétif j'y suis exposé avec les plus beaux génies. Théophraste, Horace, Virgile, Massillon, Diderot, Franklin, les deux Rousseau sortaient tous de cette classe de la société, et l'on ne peut en faire un crime qu'à celui qui aurait la petitesse d'en rougir. Puisse ma naissance, à défaut d'autres titres, associer un jour mon nom à celui de ces grands hommes !
Avant que des coups plus sérieux fussent dirigés contre moi, telles sont les attaques auxquelles ma franchise d'écrivain et l'inimitié de deux ou trois personnes me mirent en
(1) « Dans le n°3 du Conteur de 1784, espèce de compilation répandue en Allemagne, peu connue en France, et rédigée par le marquis de Luchet, auteur d'une Vie de Voltaire, du Journal des Gens du monde, du Vicomte de Barjac et d'autres romans ». (A'o/c de Brissot). Sur J. P. L. de La Roche du Maine, marquis de Luchet (1740-1792), voir Quérard, France littéraire. A la recommandation de Voltaire, il ;<vait été bibliothécaire et directeur de théâtre à la cour du landgrave de Hesse-Cassel, puis avait passé au service du prince Henri de Prusse. Iî fut lié avec Mirabeau (Stern, Mirabeau, t. I, p. 238, 360).
butte dès le commencement de ma carrière. Quand déjà tous les préjugés étaient, sinon jetés par terre, du moins marqués au sceau du ridicule, en 1791 enfin, les Champcenetz et les Rivarol (1) ne voulurent-ils pas renouveler contre moi ce genre d'épigramme par lequel ils pensaient m'humilier et faire rire le public à mes dépens? C'était bien du temps perdu, et moi seul peut-être j'en ai ri. Alors, comme avant, je n'avais pas eu besoin qu'un article de la Déclaration des droits proclamât, en 1789, ce que la philosophie de tous les siècles avait dit : que les hommes naissent égaux ; que, par leurs mérites et leurs vertus, ils se rendent illustres ou restent dans l'obscurité ; mais qu'il n'y a point de naissance illustre, point de naissance obscure.
Ah ! [si j'avais été l'arbitre de ma naissance, le maître de choisir l'état de l'auteur de mes jours, je ne l'aurais pas placé dans un palais, mais sous le toit simple et rustique d'un cultivateur américain. Voilà l'état qui m'eût enorgueilli, non pour moi, mais pour mon père qui eût été à portée de développer son caractère et les qualités qui le firent estimer de tous ses concitoyens ; ses qualités ont été enfouies dans l'honnête profession que le soin d'élever sa nombreuse famille le força d'exercer] (2).
Mon père était un homme vif, emporté, et souvent violent ; mais il était bon et généreux : sans sa femme, qui avait beaucoup d'ordre et d'économie, ileût aisément dissipé en générosité le produit de son travail. Il avait une activité prodigieuse, du sens, de l'esprit, et de l'ambition ; il eût certainement joué un rôle, s'il eût reçu de l'éducation et s'il eût été placé sur un autre théâtre. Mais, dans l'ordre des choses où il a vécu, son ambition devait se réduire à la
(1) On connaît Ghampcenetz et Rivarol. Les Actes des apôtres, — leur principal champ satirique, — ne contiennent contre Brissot qu'une douzaine de traits épigrammatiques, à fleur de peau. Je n'y ai rien vu qui se rapportât au thème indiqué ici.
(2) Voir la note 2 de la page 25.
place de marguillier de sa paroisse, ou à celle de syndic de sa communauté. S'il eût vécu dans la révolution actuelle, et qu'il eût été dans la vigueur de son âge, nul homme ne l'eût égalé pour la témérité et pour l'esprit entreprenant.
Mon père sentait son ignorance ; je ne puis m'imaginer que ce sentiment n'ait produit la jalousie qu'il a manifestée contre moi, qui a étouffé souvent dans lui la tendresse d'un père, et dans moi la reconnaissance et l'amour d'un enfant ; il me traita toujours rudement ; jamais je ne vis sur son visage le doux sourire de la paternité : même au milieu des succès de mon éducation, lorsque je revenais la tête chargée des lauriers du collège, mon père ne m'embrassait qu'avec une sécheresse qui pénétrait jusqu'à mon cœur et le resserrait. Il jouissait moins de mes succès qu'il ne regrettait de n'en avoir pas eu de semblables, et s'il donnait quelques fêtes à cette occasion, c'était pour satisfaire à son penchant généreux et à tout ce qui avait de l'éclat.
Mon père n'avait jamais été d'avis de me mettre air si que mes frères au collège. Il disait à ma mère : Ils me mépriseront. Ce mot a été plus d'une fois justifié par des enfants ingrats, mais il eût été loin de mon âme de mépriser l'auteur de mes jours, parce que j'aurais été plus savant que lui. Malgré le traitement que j'en ai éprouvé, je n'ai cessé d'estimer mon père, mais je n'ai pu l'aimer ; l'amour ne se commande pas, il s'inspire par l'amour ; il n'en est pas sans réciprocité... Ah ! combien de fois j'ai regretté, dans l'amertume de mon âme, de n'avoir pas dans mon père un ami, qui eût dirigé mes premiers pas dans les sciences, qui eût reçu mes premiers épanchements, qui m'eût précautionné contre de perfides conseils ! Combien de fois j'ai regretté de n'avoir pas une langue commune avec mes parents ! Mais, du moment où je devins instruit, il me sembla que je leur devenais étranger et que nous ne nous entendions plus.
Ma mère, qui avait toujours été frappée des vices qu'entraîne le défaut d'éducation, et qui en avait un exemple dans mon père, s'opiniâtra, malgré ses remontrances, à faire étudier tous ses garçons. Elle était déterminée à y dépenser sa fortune, bien convaincue que nous donner une bonne éducation et les vraies connaissances, c'était nous donner la vraie richesse. Excellente mère ! c'est à ses soins que je dois tout ce que je suis. Pourquoi l'infernal esprit du sacerdoce, qui a empoisonné son esprit et a amené son état d'enfance (1), l'a-t-il aliénée d'un fils qui la chérissait? Que de mauvais traitements elle nous épargnait ! Que d'adresse elle employait pour satisfaire secrètement à nos besoins ! Combien de fois elle s'exposa aux fureurs de mon père pour nous en préserver ! Cette bonne mère vit, et cependant elle ne m'entendra plus. Prêtres, voilà votre ouvrage ! Ce n'est pas le seul malheur que je leur doive. J'aimais, j'adorais, j'ose le dire, une sœur aînée (2) qui, à une piété solide, joignait la douceur la plus séduisante ; qui semblait ne vivre que pour entretenir l'harmonie dans la famille, calmer le père et adoucir le sort des enfants ; qui, détachée des jouissances du monde, n'aspirait qu'à celles d'un ordre suprême. Elle m'aimait aussi..., elle soutint mes premiers pas, me retira plus d'une fois du sentier du vice... Les prêtres ont encore mis une barrière entre elle et moi.
Tel est l'exécrable esprit de l'intolérance sacerdotale; il sème la haine sur le sol de l'amitié, il substitue des poignards aux fleurs dont elle s'entoure.
Ils n'ont pu cependant aliéner entièrement de moi cette sœur aimante. Elle me chérit, plaint mes erreurs, adresse
(1) Marie-Louise Legrand, mère de Brissot, était tombée, dès 1779, dans un état de démence qui ne fit que s'aggraver avec les années. Elle ne mourut que le 24 juillet 1800.
(2) Marie-Louise Brissot, née le 26 décembre 1741. Elle vivait encore en juillet 1800.
des vœux au ciel pour ma conversion. Mais ses préjugés l'empêchent de croire que jamais elle puisse me revoir et m'aimer dans un autre monde, si je n'adopte pas ses opinions ; et cette idée empoisonne ses jours.
Sœur infortunée et aveugle î ma religion n'est pas si cruelle, elle me permet d'espérer que je vous verrai, malgré vos préjugés, dans cet autre monde, auquel je crois, et que je ne définis pas ! Oui, vous y serez reçue, accueillie par mon Dieu ; car il est le vôtre, il aime, il récompense tout ce qui est bon, et votre vie n'a été qu'un tissu de bonnes actions. Je vous y verrai à côté même de quelques-uns de mes amis qui professent l'athéisme ; car ils sont bons, et irréprochables au milieu de leur athéisme ; ils nient Dieu de bonne foi, et le ciel ne punit pas ceux qui ont les organes faibles et trompés, il ne punit que les méchants, les scélérats. Voilà les impies, les incrédules que le ciel châtiera, non pas éternellement, car une éternité de supplices ne peut se concilier avec la justice de l'Être suprême et la fragilité de la nature humaine.
Outre cette sœur qui existe encore, qui prend soin de la vieillesse de ma mère, j'avais trois autres sœurs. L'une, nommée Augustine, est morte à l'âge de 17 ans (1). J'étais alors en Angleterre, et, en apprenant cette perte, je versai des larmes bien amères ; Augustine m'avait montré de l'amitié, quoique si jeune encore, et quoique éloigné d'elle. Il doit exister dans mes papiers un article que j'écrivis dans l'effusion de mon âme.
Je perdis ma seconde sœur lorsque j'étais en Amérique, elle s'appelait Jeanne (2). Ce fut une seconde mère pour moi et pour mes frères. Elle en eut les soins et la tendresse. Vive, généreuse, aimante, elle n'a pas été heureuse, elle
(1) Marguerite-Augustine Brissot, née le 19 décembre 1761, mourut le 15 octobre 1783, à près de 22 ans (et non de 17).
(2) Jeanne Brissot, née le 17 avril 1744, morte le 21 novembre 1788.
méritait de l'être ; un chagrin secret termina ses jours ; peut-être les eussé-je prolongés, si j'eusse vécu dans ma famille, car elle connaissait mon âme, et je me serais dévoué pour détruire la cause de son chagrin.
Ma dernière sœur a épousé un épicier de Chartres (1) ; elle vit heureuse au milieu de ses nombreux enfants.
De mes deux frères, l'aîné fut jeté dans l'état eccJésiastique (2), et les prêtres, qui avaient tant d'empire sur ma famille, abusèrent bientôt de leur ascendant sur son esprit. Effrayé des tableaux affreux qu'ils lui faisaient de l'enfer, il est devenu plutôt superstitieux que pieux, et s'est laissé entraîner à leurs extravagances, avec les intentions les plus droites.
Mon second frère, le plus jeune de tous, a pris un parti plus conforme à la nature. Il s'est marié et jouit dans l'obscurité d'un bonheur que je n'ai pas su trouver (3).
Telle est ma famille ; j'ai cru devoir en tracer le tableau à mes enfants avant de passer à mon histoire.
Quoique mon père et ma mère eussent une bonne constitution, j'en reçus une faible d'eux: en naissant, et elle fut dégradée encore par l'insouciance de gens auxquels on me confia. J'allais périr par défaut de soins, lorsque ma mère, en m'arrachant à ces mains infidèles, me donna une seconde fois la vie.
(1) Marie-Louise-Adélaïde Brissot, née le 27 décembre 1754» mariée à Jacques Bonnet, épicier, établi près la porte Ghâtelet. Ils vivaient encore en juillet 1800.
(2) Simon-Antoine Brissot, né le 14 novembre 1752. En février 1792, il était curé à Chartres. Il émigra ensuite.
(3) Pierre-Louis, né le 28 mai 1759. En 1792, il était payeur général d'Eure-et-Loir ; en 1800, payeur de la guerre de la 22e division, à Bourges.
MÉMOIRES DE BHISSOT. — T. I. 3
L'état de mon père ne permettait pas à ma mère de me faire élever sous ses yeux. Je fus de bonne heure envoyé dans une école où j'appris à lire. Je conserverai toute ma vie de la reconnaissance pour les soins qu'on m'y prodigua. Elle était tenue par les filles d'un tourneur dont la famille offrait l'exemple le plus touchant d'une heureuse union. En 1787, je me faisais un plaisir de revoir ces braves gens, j'en fus empêché par ma seconde sœur, et j'eus Ja faiblesse de céder. Cette faiblesse m'a causé quelques remords.
Sorti de cette école, à l'âge de sept ans, on voulut me préparer pour le collège, et je fus confié avec mon frère aîné à un oncle, curé d'Emblay (1), à quatre lieues de Chartres. J'y passai trois mois et assez heureusement malgré les sévérités de mon oncle. Je me rappelle encore avec plaisir les bons déjeuners que je faisais sous un groseillier ou sur un cerisier, avec un morceau de pain que je dévorais. C'est là que j'ai pris le goût de la campagne.
Mon oncle mourut, et je revins à la ville. J'annonçais des dispositions, de la facilité. Je fus placé chez un maître de pension qui me donna les premières leçons de la langue latine. Que de tourments pour graver dans ma mémoire les déclinaisons, les conjugaisons, et tout ce fatras de rudiments et de méthodes ! Je songe encore avec effroi à ces verbes immenses qu'on nous forçait de copier et de réciter.
Mes pauvres enfants, si le ciel me le permet, vous n'éprouverez point ce martyre. Vous saurez des langues, et vous les apprendrez avec plaisir. C'est la seule méthode qui abrège le chemin.
(1) C'est Ecublé, qu'on écrivait alors Ecubley, à 18 kil. au nord de Chartres. Pierre Brissot y avait été d'abord vicaire ; il en devint curé en 1762, et y mourut au commencement d'octobre 1767 (voir Inv. sommaire des Archives d'Eure-et-Loir, GG, 10). Cette fcaute de lecture de M. de Montrol (Emblay pour Ecubley) et plusieurs autres que je relèverai ailleurs semblent bien prouver, ainsi que j e l'ai dit dans mon Etude critique, qu'il eut en mains des manuscrits autographes (l'écriture de Brissot est peu lisible).
A huit ans, j'entrai au collège ; à neuf, j'étais en cinquième, et l'on parlait déjà de mes succès. Je les dus à un amour prodigieux du travail qui me dévorait, et cet amour vint de l'encouragement et des secours que me donna un professeur qui m'avait pris en amitié. Je me croirais un monstre, si je ne le citais pas avec reconnaissance.
L'abbé Comusle (1) avait une bibliothèque assez bien fournie, il me l'abandonna ; c'était avec quelque orgueil qu'à cet âge je m'enfonçais dans la lecture au lieu de partager les jeux de mes camarades de collège.
Je dévorai, plutôt que je ne lus, les différentes histoires de Rollin, de Vertot, de Laurent Echard (2), V Histoire ecclésiastique de Fleury, le Spectacle de la nature de Pluche (3), qui avait un singulier attrait pour moi, quoique je n'en pusse comprendre la moitié, faute d'avoir sous mes yeux les objets qu'il décrit.
Au milieu de ces lectures, mon respectable maître dirigeait mes travaux pour le latin. Il me traitait, me chérissait comme son enfant ; et, fier de sa prédilection, voulant la justifier par de grands succès, je travaillais sans cesse.
Je ne citerai qu'un trait pour donner une idée de mon zèle infatigable. Le jour ne suffisait pas à mon ardeur, j'y consacrais une partie de mes nuits. Ma sœur aînée qui, par dévotion, allait sur les quatre heures du matin à la cathédrale, me donnait de la lumière, et je la renfermais dans une lanterne sourde, pour qu'elle ne fût pas aperçue de mon père, dont la chambre avoisinait la mienne. C'était à cette lueur concentrée que j'étudiais mes auteurs latins.
A cet âge-là même, c'est-à-dire entre neuf et dix ans,
(1) Je n'ai rien trouvé sur cet abbé.
(2) Laurent Echard, historien anglais, mort en 1730. La traduction française de son Histoire romaine avait paru en 1728-1742, en 16 vol. in-12.
(3) Madame Roland, vers le même temps, lisait aussi l'ouvrage de l'abbé Pluche, paru en 1732. Voir ses Mémoires, II, 82.
je fus extrêmement abandonné à moi-même. J'avais été jusqu'alors en demi-pension chez le principal du collège (1), bigot renforcé, triste, même superstitieux et froidement cruel, qui, pour les plus légères fautes, martyrisait ses enfants à coups de fouet. Il me condamna un jour à ce supplice ; je ne me rappelle pas si je le méritais, j'en avais la rage dans l'âme ; mais je fus bientôt arraché à ce despote barbare, et je devins maître de ma conduite, quoique touchant encore à l'enfance.
Loin d'en abuser, je me livrai avec plus d'ardeur à l'étude. Les succès couronnèrent mes travaux dans toutes mes classes.
En pensant à ces sept années consacrées à me perfectionner uniquement dans l'art de faire des thèmes, des versions et de mauvais vers latins, combien je regrette de n'être pas tombé clans les mains de quelque homme instruit, au-dessus des préjugés de l'éducation dominante, familiarisé avec les principes développés depuis par Court de Gébelin (2) ! Quels progrès n'aurais-je pas faits avec ma mémoire, mon activité, ma pénétration ! Mais avec la barbare méthode qu'on me força de suivre, je ne fus pendant ces sept années qu'un mannequin auquel on soufflait les pensées et les paroles. Je me traînais servilement sur les auteurs latins ; possédant parfaitement toutes leurs phrases, je les plaquais dans mes thèmes, et je passais pour un habile homme, lorsque je n'étais qu'une machine à plagiats.
Les seuls avantages que je retirai de ce mauvais système d'éducation furent l'habitude du travail, une mémoire bien exercée et des connaissances dans l'histoire.
(1) Il s'appelait François Berthinot (Chronologie des évêques, curés, vicaires, etc.. du diocèse de Chartres, par l'abbé J. Beauhaire, 1892, in-8°).
(2) Histoire naturelle de la parole ou Grammaire universelle à l'usage des jeunes gens, 1776, in-8°.
En rhétorique, je commençai à sentir mon impuissance et le mauvais effet de la méthode que j'avais suivie. Là, il fallait composer, il fallait avoir des idées, et je n'en trouvais aucune. Toutes mes pensées étaient des réminiscences. Aussi mes amplifications n'étaient-elles qu'une marqueterie de différents auteurs.
Un professeur habile eût deviné mon talent enfoui par un trait. Un prédicateur célèbre faisait alors l'admiration de Chartres. L'abbé Leboucq (1), pour nous exercer, imagina de nous envoyer tour à tour à ses sermons, en nous chargeant de lui en rapporter l'extrait. Je fus le premier choisi. Le sermon qui tomba dans mon lot était un cours de philosophie et de théologie sur l'existence de la Divinité; iî était supérieurement fait. J'en écrivis l'extrait avec la facilité d'un annaliste consommé, et cependant ces matières étaient neuves pour moi. L'abbé Leboucq aurait dû sentir ma prédestination pour la méthode et la route qui pourrait me mener à la composition, mais il me replongea dans l'imitation des autres, et je continuai à n'être rien.
Je rougissais de moi-même intérieurement, je m'épuisais pour créer et je ne pouvais y parvenir. Il ne fallait que m'abandonner à moi-même, que me forcer de fermer tous mes livres, et de consulter mon esprit. Mais mon professeur ne possédait pas cet heureux secret ; il irritait, décourageait mon amour-propre, au lieu d'en profiter pour me lancer avec vigueur dans la bonne route. L'abbé Leboucq ne savait que coudre des phrases, et ces phrases composées de mots pompeux, d'épithètes ronflantes, ne présentaient que des idées communes et cent fois rebattues. Rien chez lui ne faisait penser, parce que rien n'était pensé. Telle
(1) Gui Leboucq, né en 1732, d'abord professeur de rhétorique au collège, puis chanoine et doyen de l'église collégiale de Saint-André de Chartres. Il prononça l'oraison funèbre de l'évêque de Chartres, Rosset de Fleury, mort enl780, et Y Année littéraire en fit un compte rendu pompeux (année 1781, t. IV, p. 126-136).
était la glace de ses discours et la difficulté qu'il avait à enfanter, que je ne pouvais le voir et causer avec lui sans ressentir la même difficulté, les mêmes douleurs dans mes pénibles enfantements. Je me souviendrai toujours que m'ayant pressé de faire un article sur le mépris des richesses, pour l'envoyer à un Journal d'éducation auquel il coopérait, je ne fis trois fois de suite que le plus ridicule barbouillage, et le troisième était plus ridicule que les autres ; c'est qu'en tout il me faut mes coudées franches et libres, il me faut être moi-même ; me donner un modèle, m'assujettir à des formes, à des règles, c'est me réduire à la nullité. J'ai toujours fait mal quand j'ai voulu copier.
Il faut avouer aussi qu'il est absurde de mettre à la composition des jeunes gens qui n'ont encore aucune idée, qui n'ont pas encore senti leur âme, si je puis m'exprimer ainsi, car c'est elle seule qui crée.
Une triple couche enveloppait la mienne ; je n'étais qu'une machine à mémoire, que pouvait-on tirer de moi? des souvenirs.
Un des écoliers de l'abbé Leboucq avait alors plus d'idées, plus de talent que lui ; c'était Guillard (1), qui depuis s'est distingué par plusieurs opéras, et dont le talent précoce promettait un grand poète à la France. Il n'a pas paru ce poète, on a voulu cueillir le fruit avant le temps. Il ne s'est pas mûri dans la solitude. Les compliments perfides, la vie dissipée, les productions hâtives ont étouffé son génie. Nourri par son père dans la lecture des meilleurs poètes, de Corneille, de Voltaire, de Racine, élevé de bonne heure au-dessus des préjugés religieux par les ouvrages de Diderot et de Rousseau, Guillard portait dans ses amplifications et dans ses vers les idées hardies qui relevaient
(1) Nicolas-François Guillard (1752-1814), né à Chartres, auteur de nombreux livrets d'opéra, entre autres celui d'Œdipe à Colone, en 1786.
autant au-dessus de nous que Voltaire pouvait l'être audessus d'un professeur de rhétorique.
J'appr's bientôt le secret de Guillard ; je lus les ouvrages qui l'avaient formé, et je commençai à sentir ma nullité, mon ignorance. C'était un degré pour devenir un homme.
Guillard me félicitait un jour, d'un air ironique et supérieur, de mon usage de communier (1). Je lui ripostai en bon catholique ; mais ses épigrammes avaient donné l'éveil à mon esprit, et bientôt mes lectures me firent ouvrir les yeux sur moi-même ; je cherchai à m'affranchir des préjugés dont j'étais idolâtre. Elevé par des sœurs dévotes et par des prêtres, j'avais cru sur parole tout ce qu'ils m'avaient raconté ; je ne m'étais jamais permis ni observations, ni réflexions. Je servais chaque jour la messe de mon bon abbé Comusle, j'allais lui raconter pieusement mes fautes, je communiais avec toute la ferveur du plus zélé néophyte. Telle était la ferveur de mon zèle, la bonhomie de ma foi, que j'attribuais tous mes succès à ma dévotion envers la Vierge ; aussi, à la veille de la distribution des prix, mes Ave Maria étaient-ils nombreux.
(1) Tout ce paragraphe, dans l'édition de M. de Lescure (1877), diffère notablement ; qu'on en juge:
« Guillard, en faisant allusion à mon usage de communier, me félicitait un jour, d'un air ironique et supérieur, d'avoir eu le bonheur de manger Jean Leblanc. Je lui ripostai en bon catholique, mais le mal resta, le trait m'avait percé, et bientôt mes lectures me firent ouvrir les yeux sur moi-même et rougir des préjugés dont j'étais idolâtre. Elevé par des sœurs dévotes et par des prêtres, j'avais cru sur parole toutes les fables qu'ils m'avaient racontées, je ne m'étais jamais permis d'en scruter les fondements, etc. »
Comment expliquer ces variantes ? Il est difficile d'admettre que M. de Lescure aurait remanié le texte de Brissot pour le rendre plus irrévérencieux. Supposer au contraire qu'il aurait eu sous les yeux un texte autographe, que Montrol aurait atténué, est encore plus invraisemblable ; il l'aurait dit. J'imagine plutôt qu'il aura établi son texte sur quelque contrefaçon Belge de l'édition de 1830, contrefaçon où certains passages auraient été modifiés dans un sens grossier. Tout cela reste néanmoins bien étrange.
Rousseau se flatte quelque part (1) d'avoir eu, seul, la niaiserie d'interroger la Divinité sur ce qui allait lui arriver, en jetant une pierre à un arbre. Cette niaiserie-là, je l'ai souvent eue, et je croyais comme lui que le ciel me donnait des réponses.
La profession de foi du Vicaire savoyard (2) fut le premier ouvrage qui me fit tomber le bandeau des yeux. Je recherchai avec ardeur tous les livres pour ou contre le christianisme, et je les dévorai. Le procès fut bientôt décidé dans mon esprit ; mais il se passa plusieurs années avant que je pusse extirper entièrement les préjugés qui avaient jeté de longues et profondes racines dans mon âme. Les terreurs de l'enfer troublèrent souvent mon sommeil, et il me fallait, pour les chasser, recourir aux arguments si frappants du Vicaire savoyard.
Aimant ma sœur aînée, comme je l'ai dit, je cherchai à lui cacher mon changement d'opinion. Elle l'avait pénétré, et la douleur la plus profonde déchirait son âme. Combien de fois, dans des conférences secrètes, n'écoutant que sa tendresse pour moi, et ne faisant parler qu'elle, chercha-t-elle à m'enlever à la philosophie ! Sa douleur, je l'avouerai, m'ébranlait souvent. Je trouvais ma sœur si bonne, si douce, si heureuse, quoique chrétienne, que je me réconciliais presque avec une religion qui faisait naître ou permettait tout au moins tant de vertus. Ah ! si tous les prêtres eussent ressemblé à cette sœur chérie et respectable, peut-être serais-je demeuré plus longtemps dans cette religion qui, jusqu'alors, ne m'avait pas rendu malheureux.
Mais l'orgueil, le despotisme, l'insolence de ces prêtres irritaient ma fierté et mon indépendance. Furieux de voir ce qu'ils appelaient l'irréligion, ils employaient la persé-
(1) Confessions, livre VI.
(2) h' Emile, où se trouve ce morceau célèbre, avait paru en 1762.
cution pour me rattacher au christianisme, et je brisai tous mes liens.
Ce iut pourtant avec quelques ménagements, car je ne voulais pas déchirer le cœur trop sensible de ma sœur ; j'essayai même de la tromper par humanité et je citerai un trait qui prouvera avec quelle hardiesse je m'étais débarrassé de mes préjugés. Elle me croyait chrétien encore et je l'en assurais pour la tranquilliser ; elle me demandait des preuves, il fallait lui en donner, et je lui en donnai une frappante : je communiai plusieurs fois pendant une année sans avoir été à confesse (1). C'était ure simagrée dont l'intention paraissait devoir excuser l'hypocrisie apparente.
Pardonne-moi, sœur chérie, tous les tourments que je t'ai causés ! mais pouvais-je balancer entre ma raison et l'amitié, entre ma conscience et l'erreur ?
Ce changement dans mon être moral s'opéra principalement au milieu de mon cours de logique. L'argumentation de l'école, qui entraîne certainement beaucoup d'abus, qui crée des ergoteurs, des esprits pointilleux et opiniâtres, a pourtant un bon effet, c'est de faire naître le raisonnement dans l'homme. Il faut penser pour faire une objection, il faut penser pour y répondre. Et qu'est-ce que l'éducation de l'homme ? C'est d'apprendre à penser par soi-même. L'inconvénient de la logique routinière est d'apprendre à penser, à croire par les autres. Un bon maître qui se bornerait à dire à son élève : Rentre dans toi-même, consulte sur chaque chose ton sens intérieur, ta conscience, consulte ta raison avant de consulter les hommes, un tel maître aurait fait faire le plus grand pas vers la vérité à son élève. Si ensuite il le soutenait dans sa marche, s'il le familiarisait avec la méditation, s'il lui montrait le moyen de distinguer
(1) Madame Roland se contentait, en 1777, de « laisser croire » qu'elle faisait ses Pâques (Lettre à Sophie Cannet, 12 avril 1777).
le sophisme du raisonnement, s'il l'accoutumait à être sans cesse de bonne foi, à chercher la vérité plutôt que la gloire, plutôt que le triste plaisir du triomphe, un tel maître ferait de son élève, non seulement un bon logicien, mais un homme vraiment moral.
La logique des collèges ne tend pas à ce but sublime, elle .tend à faire des disputeurs plutôt que des gens raisonnables. La Logique si claire, si lumineuse de Condillac, cette Logique qui ne contient pas plus de cent pages, est autant au-dessus de la routine scolastique que la lumière est supérieure aux ténèbres. Voilà l'ouvrage, mes enfants, que vous devez avoir entre les mains. Il a fait souvent les délices de votre père, mais il l'a connu trop tard (1).
L'amour-propre me plongea dans l'étude de la logique, je voulais briller. Cependant le jargon emprunté'd'Aristote m'effraya. Je ne croyais pas qu'il fût essentiel de connaître cette langue barbare pour bien raisonner ; et je dédaignai de l'apprendre. Mon professeur piqua mon amour-propre, en me disant que le dédain était l'effet de l'impuissance. Je me jetai aussitôt dans le fatras d'Aristote, et je devins tellement maître de son idiome, que je ne combattais plus mes adversaires qu'en leur prouvant que leurs raisonnements n'étaient pas en forme. Il faut l'avouer, il y a peu de raisonnements qui tiennent à cette épreuve, ce qui prouve peut-être plus contre la Logique d'Aristote que contre les raisonnements.
Mon professeur, pour vanter l'efficacité des règles d'Aristote, me dit un jour que le fameux Bossuet, embarrassé d'un argument du ministre Claude, ne trouva d'autre moyen de s'en tirer qu'en lui prouvant que cet argument n'était pas en forme. C'était me donner une bien mauvaise
(1) La Logique de Condillac ne parut qu'en 1780.
idée de la cause que défendait Bossuet et de l'arme qu'il employait.
Ce professeur avait de l'amitié pour moi ; j'ai souvent pensé que mes idées hardies ne lui déplaisaient pas, et qu'il était chrétien plutôt par état que par conviction. Je me confirmai dans mon idée en lui voyant un jour un crucifix sur sa table, et sa chambre tapissée d'autres crucifix. Les canonicats se donnaient alors aux cafards, qui renchérissaient en charlatanisme. Un crucifix aurait pu me prouver sa foi, dix m'en faisaient douter. Ce professeur s'appelait Thierry (1) ; dans le commencement de la Révolution il se conduisit en patriote, malgré ses confrères les chanoines de Chartres ; je ne l'ai pas vu paraître depuis sur la scène.
Il avait deviné les idées ambitieuses qui me tourmentaient, ainsi que Guillard, avec lequel je m'étais lié alors étroitement. La soif de la gloire nous dévorait, le théâtre seul nous manquait ; l'abbé Thierry nous faisait souvent la guerre sur les lauriers que nous promettait la grande scène du monde ; il ne prévoyait pas la révolution de 1789.
Cette idée de révolution, que je n'osais avouer, roulait souvent dans ma tête ; je m'y donnai un des rôles prinpaux, comme il est bien naturel de le croire. L'histoire de Charles Ier et de Cromwell m'avait singulièrement frappé, je me rappelais sans cesse ce dernier, déchirant, dans son enfance, le portrait de son roi, terminant sa carrière par le faire décapiter, et ne devant qu'à son génie le grand rôle qu'il avait joué dans la révolution anglaise. Il ne me paraissait pas impossible de renouveler cette révolution. Cependant, je l'avouerai, et ce trait ne me conciliera pas l'amitié de ces hommes qui font consister le patriotisme dans le
(1) Il était chanoine de N.-D. de Chartres en 1790 {France ecclês. de 1790, p. 113). Il refusa de s'associer à la protestation du chapitre contre les décrets de la Constituante. « J'aime à rayer du nombre de ces rebelles mon estimable professeur de philosophie, l'abbé Thierry », écrivait Brissot dans le Par.o e du 5 mai 1790.
cannibalisme, je ne faisais pas, dans mon roman, décapiter mon captif ; après une rude leçon, je le chassais à jamais du territoire français.
On pense bien que je me gardais de communiquer ces rêves de mon imagination souvent extravagante. Je sentais instinctivement qu'il y avait du vraisemblable dans l'avenir, mais que tout ce qui respirait autour de moi était trop loin de ce vraisemblable pour m'entendre. Les jeunes gens sont presque toujours ce que leurs livres les font. En lisant l'histoire de Chine, j'étais un conquérant tartare ; en lisant Plutarque, je brûlais de ressembler à Phocion; puis la cabane de Philoclès, peinte avec tant de charme par Fénelon, me paraissait bien préférable à tous les trônes du monde (1).
Que prouvaient tous ces rêves? L'ardeur de mon imagination, ma soif de la guerre, le besoin de m'épandre autour de moi, loin de moi. Toutes les réputations me tourmentaient alors. On me disait que je serais très heureux de ressembler un jour à l'avocat Janvier (2), un des meilleurs orateurs du barreau de Chartres. Quoiqu'il eût du talent et de la réputation, je m'humiliais intérieurement de cette comparaison ; mon génie secret me promettait de bien plus hautes destinées.
Mon année de logique se passa dans cette fermentation continuelle. Je mêlais sans cesse à l'étude des arguments mes idées romanesques ; elles faisaient les délices de ma solitude, et, comme je ne pouvais m'y livrer avec mes camarades de collge, je m'arrachais à leur compagnie avec le
(1) Ici, l'édition Montrol donne en note un fragment d'une lettre où Brissot, écrivant à M me Roland, lui retrace presque dans les mêmes termes l'éveil donné à son imagination par ces lectures de sa jeunesse. On trouvera cette lettre à la Correspondance.
(2) Jean-François-Augustin Janvier de Flainville (1717-1790) ; il mourut maire de Chartres (Inv. Chartres, E. 8.37, p. 126). Brissot le cite avec éloges dans le Patriote du 22 mai 1790.
plus grand soin pour m'enfoncer dans des promenades solitaires, le long des bords de l'Eure. J'y passais des jours entiers dans les rêveries les plus délicieuses.
La lecture des voyages changea le cours de mes idées. Je cessai d'être un conquérant, je devins voyageur. Avec quelle ardeur je dévorais les voyages de Magellan, d'Anson, de Drake, de Kempfer (1) ! Avec quelles délices je me bâtissais une habitation dans ces îles tant vantées de Tinian (2) et de Juan-Fernandès ! Je n'y étais pas seul comme Robinson. Je m'y donnais un ami, et surtout une amante sensible, douce, vertueuse ; car, alors, le besoin de l'amour se faisait sentir sourdement à mon être, mais je le couvrais du voile le plus chaste : vivre sans cesse, et ne vivre qu'avec une. femme adorée, dans une île solitaire, me paraissait le suprême bonheur.
Blot (3) était l'ami que dans mes rêves je prenais tou-
(1) Kaempfer (E.), voyageur allemand, mort en 1716. Son Histoire naturelle, civile et ecclésiastique de l'empire du Japon avait été traduite en français, en 1729.
(2) Une des îles Mariannes.
(3) Pierre-Charles Blot fut en effet d'abord ecclésiastique. Il y avait beaucoup de prêtres dans sa famille (je compte 18 Blot dans les listes de l'abbé Beauhaire). Nous le retrouverons, en 1782, à Lyon, marié, contrôleur-général de la marque d'or et d'argent. Plus tard, il fut un des initiateurs de la Révolution dans cette ville, secrétaire-général de la « Société philanthropique », notable, membre du District en 1790, procureur-syndic en 1791. Vers la même époque, il figure sur la liste de la Société des Jacobins de Paris au 21 décembre 1790, qu'a publiée M. Aulard. C'est évidemment pendant qu'il était député de la ville de Lyon à Paris, pour obtenir que la dette municipale fût nationalisée (mission que reprendra Roland en 1791), qu'il se fit inscrire à la Société où son ami Brissot avait alors toute influence. Il s'était logé rue Favart, n° 3, c'est-à-dire à côté de Brissot (qui demeurait alors rue Favart) ou peut-être même chez lui.
Destitué après le 10 août 1792, il se retira à la campagne, sans doute près de Trévoux (où son fils Sylvain naquit en 1794), fut un instant incarcéré pendant la période de terreur qui suivit la prise de Lyon, et ne retrouva un petit emploi qu'à la seconde Restauration. Il vivait encore en 1822, année où il adressa une pétition au ministre des Finances (Fonds Coste de la Bibliothèque de Lyon, ms. 1106, fol. 34).
Un catalogue de vente publique (G. Ebrard, Lyon, 5 décembre 1907)
jours pour compagnon de mes aventures. Quoique se destinant à l'état ecclésiastique, il avait commencé à abjurer ses préjugés religieux. Cette conformité d'idées me l'avait attaché ; la solidité de son caractère, la simplicité de ses goûts, son amour pour la vie champêtre me le rendirent encore plus cher. Notre liaison n'a pas été depuis interrompue.
Tels étaient les plaisirs de ma jeunesse ; j'étais désolé quand il fallait m'en arracher pour m'asseoir sur les bancs de l'école : ils nuisirent à mes études de la logique, et, quoique mon professeur me crût assez fort pour soutenir seul, pendant quatre heures, une thèse sur les idées innées, sur les ridicules querelles des thomistes et des scotistes, j'avoue de bonne foi que je répondis souvent à mes adversaires sans entendre leurs arguments.
L'auteur des Mémoires du cardinal de Polignac (1) le félicite beaucoup d'avoir, dans deux séances consécutives, soutenu thèse pour et contre le système de Descartes. Un bon esprit n'eût soutenu ni le pour ni le contre ; il eût douté, puisque le pour et le contre étaient également problématiques. Mais on veut faire de l'esprit, on veut briller, et on s'accoutume à sacrifier la vérité à son orgueil.
mentionne (n° 493) un portrait, par Cornu, lith., de « P. Ch. Biot, contrôleur de la marque d'or ».
Son fils, Sylvain Blot, fut sous-préfet de Villefranche-sur-Saône de 1833 à 1846, puis préfet de la Meuse, puis inspecteur général des chemins de fer, et mourut en 1863. Il faisait de jolies chansons. Il fut lié avec Anacharsis Brissot, comme on le verra par une lettre de la Correspondance.
(1) Histoire du cardinal de Polignac, par le P. Chrysostome Faucher. L'Année littéraire de 1777 (t. V, p. 39), rendant compte de ce livre, en citait le trait suivant : « Le premier jour [de sa thèsede philosophie], il soutint le système de Descartes, par persuasion ; et le second, celui d'Aristote, par complaisance pour son professeur... Cette espèce de phénomène littéraire avertit le public du mérite du jeune abbé... »