‹ J.-P. BrissotChapitre 37 sur 47 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Je quittai le collège à l'âge de quinze ans. Je ne fis point de cours de physique (1). Ce cours à Chartres ne consistait plus qu'en paroles ; un chanoine, qui s'était acquis quelque réputation lors des expériences de Nollet sur l'électricité, l'abbé Delorme (2) avait voulu mettre cette science à la mode ; mais telle était l'ignorance de nos Chartrains qu'ils aimaient mieux perdre leur jeunesse dans des études vaines et ridicules que de s'occuper de la science des faits, la seule avec la morale et la politique qui soit digne de l'homme.

Cette physique était d'ailleurs enseignée par un abbé Joumois (3), espèce de rigoriste outré, qui trouvait un péché mortel dans le doux plaisir de respirer l'odeur suave de la

(1) Dans le cours d'études généralement suivi à cette époque, il y avait, après la rhétorique, deux années d'études, la première consacrée à la philosophie, ou, comme dit Brissot, à la logique, et la seconde aux sciences dites physiques (les mathématiques non comprises; elles faisaient l'objet d'un cours distinct).

(2) L'abbé Delorme (Bernard) était chanoine de l'église collégiale de Saint-André, et professeur au collège depuis 1760 ; il avait publié en 1755 un Panégyrique de Saint- Augustin (Quérard, France littéraire ; Beauhaire op. cit., p. 603).

(3) Jacques-Michel Journois (et non Joumois), chanoine et grand pénitencier de la cathédrale de Chartres (Invent, d' Eure-et-Loir, arch. civ., t. III, p. 430 ; Beauhaire, p. 220). Il ne figure parmi les chanoines qu'à partir de 1786 (France ecclés.).

rose ; je ne voulus pas perdre une année pour apprendre à déraisonner avec cette tête de travers.

Quel parti prendre en sortant du collège ? Un métier ? mes connaissances étaient perdues. Le commerce ? on ne le connaissait pas à Chartres, il n'y avait que des détaillants. Le petit collet ? ma sœur m'en pressait ; mais je ne voulais pas être sciemment un charlatan. Il ne me restait que le barreau, je le préférai. Pour y arriver, il fallait traverser le labyrinthe de la chicane, et je fus forcé de suivre l'usage. J'entrai chez le procureur le plus renommé de Chartres, M. Horeau, honnête homme malgré sa profession, bon, désintéressé, mais livré à de petites pratiques et n'ayant que des vues étroites (1). Heureusement il avait un fils (2) plus amoureux des sciences que de la pratique, et qui cultivait avec plus d'ardeur que d'utilité pour le public presque toutes les branches de la physique. Il avait formé une espèce de société d'idées et de travaux avec deux ou trois autres personnes, qui depuis ont paru sur la scène du monde : Bouvet (3), membre de l'Assemblée constituante, qui, sans sa timidité et son âpreté farouche, eût pu être utile ; Sergent (4), que j'ai cru, dans l'origine de la Révolution, plus avide de gloire que d'argent, et qui a trompé

mes espérances Qui m'eût dit, quand je ne le voyais

occupé que de sciences et de beaux-arts, qu'il sortirait un

(1) « Un procureur triste et pénible », dit Petion dans sa notice sur Brissot. Ce devait être Louis-Henri Horeau (Inv. d' Eure-et-Loir, t. VII, p. 27).

(2) Michel-Claude Horeau (Inv. d'Eure-et-Loir, t. I, p. 208-211) qui, en 1789, était avocat à Chartres et fut élu par le Tiers député suppléant aux Etats-Généraux.

(3) Bouvet- Jourdan (1745-1826).

(4) Sergent-Marceau (1751-1847), graveur de talent, bien connu par son rôle dans la Révolution, d'abord comme membre de la municipalité parisienne du 10 août 1792, puis comme conventionnel. Brissot fait allusion ici aux accusations d'improbité qui furent portées contre Sergent lorsqu'il faisait partie du Comité de surveillance de la Commune. En 1794, il épousa la sœur aînée du général Marceau, Chartrain comme lui.

jour de ces douces occupations pour se signaler par de pareils exploits ! L'âme d'un artiste devait-elle s'ouvrir ainsi au brigandage et à la barbarie ? Il se vante, avec bien d'autres qui n'y sont pour rien, d'avoir opéré la glorieuse journée du 10 août ; mais la suite de cette journée couvrirait son nom d'une honte éternelle, quand ce nom accolé à celui de Marat ne serait pas gravé en lettres ineffaçables au bas de l'apothéose des massacres de septembre (1).

La bibliothèque de M. Horeau le fils m'ouvrit une nouvelle carrière. Je me précipitai dans l'étude de la physique ; mais soit impatience d'arriver, soit défaut d'attention et d'observation, soit encore défaut de machines, j'y fis peu de progrès ; quoique j'entendisse la théorie et la langue de la physique, j'en ignorais la pratique, j'étais très gauche pour les expériences.

Je voulais d'ailleurs concilier l'étude d'un trop grand nombre de sciences à la fois ; dans le même temps, j'exploitais toutes les branches du droit public, civil, canonique même ; j'apprenais l'anglais et l'italien ; je cherchais à me faire un système général sur le mécanisme des langues ; je continuais mes recherches sur la religion ; je dérobais même beaucoup d'instants pour les jeux de mon âge, pour le billard, pour les parties de plaisir ; enfin, je remplissais tous les devoirs de mon état, car je me suis toujours imposé la loi de faire la besogne qui m'était confiée avant de satisfaire mes goûts.

En rétrogradant sur cette époque de ma jeunesse, je ne me rappelle pas sans étonnement tous les travaux que j'entrepris. Je possédais même assez bien le droit cano-

(1) La fameuse circulaire envoyée le 3 septembre 1792 par le Comité de surveillance de la Commune de Paris aux « frères de tous les départements », pour représenter les massacres des prisons comme des « actes de justice indispensables » et souhaiter que « la nation entière » adopte « ce moyen si nécessaire de salut public », porte la signature de Sergent à côté de celles de Marat, Panis, etc..

nique, dont la langue est si bizarre, dont la science est si stérile et si ingrate, et, dans une discussion qui s'éleva sur la prétention de deux ecclésiastiques à la même cure, je développai, dans un mémoire, des arguments et des connaissances qui étonnèrent nos plus fameux avocats de Chartres. Ce fut dans ce temps que je composai un petit écrit, sous le titre de Rome démasquée ou Observations sur le droit canonique, écrit qui fut publié deux ans après en Allemagne, et que j'ai réimprimé dans le cours de la Révolution (1).

Deux Anglais étaient alors à Chartres. Je ne sais trop ce qui les avait attirés dans cette ville écartée de l'itinéraire ordinaire des voyageurs. Guillard les connaissait, ils lui avaient offert de lui apprendre l'anglais. Il commença cette étude ; je voulus l'imiter, et je le surpassai bientôt; car déjà je mettais de la suite à ce que j'entreprenais. Ces Anglais furent fort étonnés de recevoir au bout de quelques jours une lettre dans leur idiome ; ils me répondirent très honnêtement en m'invitant à dîner. La réponse fut apportée par leur valet de chambre à mon père, qui n'entendit rien à cette invitation, et qui la reçut au milieu des travaux de sa cuisine. Je ne voulus pas paraître ; une fausse honte, qui a terni longtemps mon caractère, et qui m'a fait faire bien des sottises, m'en empêcha. Ma liaison avec ces étrangers fut donc étouffée avant que de naître ; mais je n'en continuai pas avec moins d'ardeur l'étude de l'anglais, et cette étude a décidé du sort de ma vie, comme on le verra par la suite.

(2) [Ce fut dans le commencement de ma passion pour cette

(1) Cet ouvrage aurait donc été écrit à Chartres, avant 1774, et publié en Allemagne en 1775 ou 1776. C'est sans doute celui qui fut imprimé en France en 1785 sous le titre de « L'autorité législative de Rome anéantie », in-8°, et réimprimé en 1791 , avec le nom de l'auteur, sous le titre de « Rome jugée. »

(2) Intercalé. — Voir la note de la page 25.

langue que je métamorphosai dans mon nom la diphthongue dont le marquis de Luchet, ou son vicaire anonyme (1), m'ont aussi fait un crime. Je dirai quelle en fut la cause. Né le second de mes frères, je portais, pour être distingué d'eux, suivant l'usage de la Beauce, le nom d'un village où j'avais été mis en nourrice et où mon père possédait quelques terres. Ce village s'appelait Ouarville (2), et Ouarville fut le nom sous lequel j'ai été constamment connu dans mon pays] ; ainsi mon troisième frère fut appelé Thivars (3) ; ainsi Petion, mon compatriote et mon malheureux ami, était appelé Villeneuve (4) ; ainsi cent membres du tiers-état de l'Assemblée constituante portaient des surnoms comme nous, et pas plus que nous sans doute ne songeant à s'en faire des titres à la noblesse. Mais peutêtre sera-ce un jour une preuve d'aristocratie ? que dis-je ? de royalisme. EL qu'il sera plaisant de nous voir mis en jugement par le républicain Danton, qui, il n'y a pas deux ans, se faisait appeler M. d'Anton (5), et par le républicain Robespierre, qui, à la même époque, écrivait encore à Camille Desmoulins une lettre signée : de Robespierre (6). A ces noms qui me reportent, malgré moi, aux lieux où

(1) Le marquis de Luchet, dans son article du Conteur (voir p. 26), terminait ses attaques contre Brissot par une lettre d'un prétendu vicaire de Chartres reprochant au jeune écrivain sa naissance, l'origine de son nom de Warville, et indiquant le n° de V Année littéraire où il trouverait plus ample matière à médisance (Note de M. de Montrol).

(2) Ouarville, commune de 800 âmes, à 24 kil. au S.-E. de Chartres.

(3) Thivars, commune de 700 âmes, à 8 kil. de Chartres.

(4) Villeneuve-Saint-Nicolas, commune de 300 âmes, à 19 kil. de Chartres.

(5) On a beaucoup discuté sur la façon dont Danton écrivait son nom avant le décret du 19 juin 1790. Il suffira de faire remarquer qu'à YAlmanach royal de 1788, où il figure pour la première fois comme avocat aux Conseils du roi, son nom est imprimé Danton (p. 287).

(6) La fin de ce chapitre avait été biffée par Brissot dans son manuscrit ; nous pensons que le lecteur nous saura gré de la conserver. (Note de Montrol).

je me vois captif, à ces mots d'aristocratie et de royalisme que je viens de prononcer, je n'éprouve ni haine ni colère, mais une sorte d'étonnement, devant ma destinée, qui va jusqu'à la stupeur. Moi, aristocrate ! l'auteur du Patriote Français de 89, royaliste! et qui l'accuse? Camille (1), qui dès lors connaissait si bien le fond de son cœur, Robespierre qui sur ce sujet a acquis si tard le droit d'accuser quelqu'un !

Je relis cette lettre à Camille, que le hasard met en cet instant sous mes yeux, et dont Robespierre lui-même m'avait apporté la copie pour l'imprimer (2) afin qu'elle eût plus de publicité. Elle est du 8 juin 1790 ; depuis longtemps déjà je prêchais presque ouvertement la République, je bravais la cour, ses offres, et ses menaces; et Robespierre? M. de Robespierre tremblait seulement d'avoir offensé un marmot de roi! Au souvenir de l'audace qu'il n'avait pas eue, il entrait en épouvante.

C'était après le décret rendu le 22 mai sur le droit de paix et de guerre. Camille, à ce qu'il paraît, avait raconté dans son journal que : « Le samedi 22 mai, le petit dauphin applaudissait au décret de Mirabeau, avec un bon sens fort au-dessus de son âge. Le peuple applaudissait aussi de son côté, et reconduisait en triomphe Barnave, Petion, Lameth, d'Aiguillon, Duport, et tous les jacobins illustres ; il s'imaginait avoir remporté une grande victoire, et les députés avaient la faiblesse de l'entretenir dans cette erreur dont ils jouissaient. Robespierre fut plus franc. Il dit à la multitude qui l'entourait et l'étourdissait de ses battements : « Eh ! messieurs, de quoi vous félicitez-vous ? le décret est détestable, laissez ce marmot battre des mains à la fenêtre, il sait mieux que nous ce qu'il fait (3). »

(1) Camille Desmoulins.

(2) Elle ne fut pas insérée. Voir plus loin, p. 52.

(3) Révolutions de France et de Brabant, n° 28, 7 juin 1790. La

Robespierre, après avoir répété ce récit textuellement, ajoutait : « Je dois, Monsieur, relever l'erreur où vous avez » été induit sur le fait qui me concerne dans ce passage.

« J'ai dit, à l'Assemblée nationale, mon opinion sur le » principe et les conséquences du décret qui règle l'exercice » du droit de paix et de guerre ; mais je me suis borné là. » Je n'ai point tenu, dans le jardin des Tuileries, le propos » que vous citez. Je n'ai pas même parlé à la foule des » citoyens qui se sont assemblés sur mon passage, au mo- » ment où je le traversai. Je crois devoir désavouer ce fait : » lo parce qu'il n'est pas vrai ; 2° parce que, quelque dis- » posé que je sois à déployer toujours, dans l'Assemblée » nationale, ce caractère de franchise qui doit distinguer » les représentants de la nation, je n'ignore pas qu'ailleurs » il est une certaine réserve qui leur convient. J'espère, » Monsieur, que vous voudrez bien rendre ma déclara- » tion publique par la voie de votre journal, d'autant » plus que votre zèle magnanime pour la cause de la » liberté vous fera une loi de ne pas laisser aux mauvais )> citoyens le plus léger prétexte de calomnier l'énergie » des défenseurs du peuple. De Robespierre. »

Ainsi, Robespierre donnait un démenti à qui lui avait attribué le courage d'un mot contre la royauté ; il voulait bien avoir de la franchise à la tribune, mais aux Tuileries il s'en faisait scrupule : c'était calomnie que de lui en supposer. Ah ! qu'au temps du péril il était prudemment constitutionnel, celui qu'en face du trône abattu je retrouve si énergiquement républicain !

Tout, dans cette lettre sur laquelle je ne puis m'empêcher de m'arrêter encore, ne porte-t-il pas le caractère d'une vague inquiétude, d'une singulière timidité? Un esprit fin ne pouvait trop se méfier de l'avenir ; et puis, la place

réponse de Robespierre, du 7 juin (et non du 8), fut publiée par Desmoulins dans son n° 30, 21 juin 1790.

52 MÉMOIRES DE RRISSOT

de gouverneur du dauphin était encore à donner (1) Je

me rappelle en cette occasion Robespierre avec ses craintes et ses scrupules qu'il ne pouvait dissimuler. L'étourderie de Desmoulins le mettait en alarme ; il ne savait qu'en penser. Ce jeune homme était-il payé pour écrire de pareilles folies, et compromettre ainsi les amis de la raison et de la liberté ?

La réponse du député au journaliste était digne, était fière ; c'était bien le style d'un patriote. Du royalisme? quelle maladresse ! Paraître avoir les sentiments d'un aristocrate, fi donc ! C'est bien assez dans sa signature d'en laisser percer la vanité. Mais cette vanité était pardonnable, c'était un droit, un droit constitutionnel ; par le décret du 21 juin (2), MM. de Montmorency et de Robespierre n'avaient pas encore décidé qu'ils s'appelleraient modestement : Robespierre et Montmorency.

Avant d'insérer cette réclamation dans mon journal, je prévins Camille dont je connaissais la susceptibilité. Sa réponse était faite, il me la laissa (3) ; mais je crus lui être agréable en ne publiant ni cette réponse, ni la réclamation dont elle était l'objet. Il m'avait semblé vivement piqué contre Robespierre. Etait-ce sur ce ton qu'un ami de collège devait lui écrire ? A qui en avait donc ce Brutus à l'eau de rose, et à quelle puissance craignait-il si fort de déplaire ? Cependant Cassius ne voulait point fâcher Brutus. Desmoulins chercha toujours à se coller aux célébrités, à Danton comme à Mirabeau, à Linguet comme à Robespierre ; il eût recherché Marat, si ce loup avait pu vivre avec quelqu'un en société. Au reste, la lettre de Robespierre, comme sa signature, avait frappé son esprit,

(1) On ne voit pas qu'il fût question de cela dès juin 1790. C'est seulement en 1791 (séances des 25 et 28 juin) que l'Assemblée constituante s'en occupa.

(2) Décret du 19-23 juin 1790 abolissant les titres de noblesse.

(3) J'ai dit qu'elle est dans le n° 30 du journal de Desmoulins.

et sa réponse sentait un peu le persiflage ; je l'attache à ce feuillet pour en juger (1), et je reviens à mes Mémoires dont je me suis trop éloigné (2).

(3) [J'ai dit qu'il m'avait pris fantaisie de donner à mon nom un air anglais, et je substituai à la diphthongue française ou le double W des Anglais, qui a le même son. Depuis, ayant commencé à publier des ouvrages et à signer des actes avec ce changement, j'ai cru devoir continuer. Si c'est un crime, je le partage avec les gens de lettres qui, dans les derniers siècles, ne se sont jamais fait scrupule de gréciser ou de latiniser leurs noms. Arouet, pour échapper à un mauvais calembour, métamorphosa le sien en celui de Voltaire. L'anglomanie, si l'on veut l'appeler ainsi, m'a fait altérer le mien, mais ce n'était pas du moins pour repousser celui de mon père ou le faire oublier, puisque j'ai constamment porté, signé, imprimé le premier nom que je tenais de lui à côté du second que l'usage du pays m'avait

donné].

Dans le temps où j'étudiais l'anglais, un autre de mes concitoyens m'inspira le dessein d'apprendre l'italien. C'était un jeune enfant, vif, pétulant, plein d'esprit; il s'appelait Bouteroue. Je l'ai revu depuis à la Convention (4). Je ne sais quel mauvais génie le précipita dans le

(1) M de Montrol dit l'avoir trouvée en effet attachée au manuscrit. Je crois inutile de la donner. Le lecteur n'aura qu'à se reporter au journal de Desmoulins.

(2) Cette ligne a bien l'air d'être un raccord de M. de Montrol.

(3) Intercalation. — Voir la note de la page 25.

4) L.-M.-S. Boutrouë (1757-1816), d'abord notaire à la Ferté- Bernard, membre du Directoire de la Sarthe, puis de la Convention où il vota la mort de Louis XVI. Elu ensuite aux Cinq-Cents, il vit son élection annulée par le coup d'Etat du 22 floréal an ^VI (A. Kuscinski Les députés au Corps législatif). Une note de M. de Montrol nous apprend que, frappé par la loi du 2 janvier 1816 sur les

maratisme. Comme il n'a ni parlé, ni écrit, je n'ai pu juger ni de ses motifs, ni de ses progrès. Il avait un frère qui s'était fait soldat avant la Révolution et auquel Servan, sur la recommandation de Petion, donna un avancement dont il était digne (1).

L'étude de l'italien, qui me parut bien plus difficile, au moins pour le mécanisme, que l'anglais, me conduisit à l'espagnol, au portugais, et je parvins bientôt, toujours seul, à lire les ouvrages composés dans ces deux langues. Calderon même ne m'effraya pas. C'était une véritable jouissance pour moi que de lire une espèce de polyglotte des Lettres provinciales, superbe édition où le génie de Pascal se montrait en français, latin, anglais, italien et espagnol (2).

Il existait alors à Chartres un maître de pension allemand qui, sous sa rusticité apparente, cachait une véritable philosophie pratique. Il était ami de Blot, et j'eus bientôt fait la connaissance de M. Rey. J'en tirai deux avantages, l'un de recevoir de cet homme simple de bonnes leçons de philosophie, l'autre d'apprendre l'allemand. Je continuai pendant six semaines avec succès, et je ne sais quelle raison me le fit abandonner. J'aurais aimé à lire dans leur langue Gessner, Klopstock, Haller, etc.

Ma fureur pour ce genre d'étude n'était pas rassasiée.

régicides (à tort d'ailleurs, semble-t-il, car on ne voit pas qu'il eût accepté de fonctions publiques pendant les Cent jours ni adhéré à l'Acte additionnel), et se trouvant alors dangereusement malade, il demanda un sursis, l'obtint avec peine, se le vit retirer vingt-quatre heures après et fut informé qu'on allait le faire transporter à l'hôpital du Mans. Quelques heures après, il était mort. M. de Montrol ajoute que le clergé lui refusa les cérémonies religieuses, et « l'on n'obtint qu'avec peine qu'il fût inhumé ».

(1) J.-A. Léger-Boutrouë, volontaire en 1791, lieutenant au 33e régiment d'infanterie (Léon Hennet, Etat militaire de la France en 1703, p. 83). Il devint colonel et fut tué au combat de Galdiero, près Vérone (30 octobre 1805).

(2) C'est l'édition de Cologne, 1684, attribuée aux Elzéviers (Note de Montrol).

Il fut un moment où je voulus entreprendre celle des langues orientales. Je m'étais fait un système qui pouvait m'abréger tout ce qu'elles offraient de pénible. Je l'ai consigné dans un grand ouvrage que je commençai alors sur la langue française, et qui n'a jamais vu le jour. Avec le secours de l'analyse, j'étais parvenu à démêler dans les langues les éléments utiles des éléments inutiles de leur mécanisme. J'étais parvenu à me faire un système étymologique, qui établissait une sorte de communauté entre tous nos idiomes, et qui prévenait en même temps toute espèce de confusion.

Alors les ouvrages de Court de Gébelin (1) n'avaient pas paru. Je n'avais même lu, ni l'écrit de Dumarsais (2), ni les deux volumes du président de Brosses (3). Depuis j'ai vu avec plaisir que je m'étais rencontré avec ces savants illustres. J'eus l'occasion d'en entretenir un jour Court de Gébelin, qui, malgré la supériorité de ses connaissances, me parut avoir la simplicité de l'homme de la nature et la timidité d'un écolier.

Hélas ! à la suite de son nom on lisait alors : « censeur royal et président honoraire perpétuel du Musée de Paris (4) )> ! Quels titres pour un tel homme ! que j'eusse mieux aimé Gébelin tout court ! Comment accoler l'idée du talent et de la censure? Je me rappelle toujours cette

(1) Court de Gébelin (1725-1784). Son principal ouvrage Le Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne (1773-1/84), en 9 voL in-4-, a eu une grande réputation. Plusieurs volumes sont consacrés à l'histoire et à l'analyse des langues. La Grammaire universelle dont i'ai parlé à la page 34 forme un de ces volumes.

(2) Exposition d'une méthode raisonnée pour apprendre la langue

al(3) Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de Vétymologie, 1765,2 vol. in-12- lottrp, rhis-

(4) « Court de Gébelin, censeur royal pour les belles-lettres 1 lus to ire etc... » (Alm. royal de 1784, p. 498). Le Musée de Paris, etablss^eni scientifique" et littéraire où se donnèrent des cou ère jices et des cours publics très suivis, avait été fonde par lui en 1781 et suscita des créations analogues.

antichambre où l'humble auteur attendait que le ministre daignât lui sourire, et ces ordres impérieux que les pauvres censeurs ne pouvaient enfreindre, et leur dépendance du premier commis qui les leur transmettait. Il fallait être censuré pour écrire ; mais qui vous obligeait à vous faire censeur ? Le génie, le talent auraient-ils jamais dû se trouver dans l'antichambre des grands, être à leurs gages et connaître leurs ordres?

J'aurais pardonné plus facilement à Gébelin son titre de président, s'il n'eût présidé qu'une assemblée de littérateurs estimables. Mais, comme le dit Helvétius, l'Enfer n'est pas pis qu'un Musée ; le savant doit y mépriser le poète, et le philosophe doit les mépriser tous les deux : qu'y a-t-il à espérer de bon parmi leurs inévitables querelles, et au milieu de tous ces mépris? Le Musée ruina Gébelin ; il était parvenu à s'arranger avec ses créanciers, ils ne lui demandaient que deux mille écus. Dans cette position, il crut pouvoir s'adresser à plusieurs personnes riches et qui se disaient ses meilleurs amis ; il n'en tira pas une obole et mourut de chagrin. Après sa mort, les papiers publics annoncèrent que le comte d'Albon (1) érigeait à sa mémoire, dans ses jardins de Franconville (2), un monument superbe ; il devait lui coûter près de vingt mille livres. Du vivant de Gébelin, cet ami si généreux n'avait pas voulu lui donner dix louis pour acquitter ses dettes. Je tiens ce fait de la personne même à qui d'Albon les refusa (3).

(1) Le comte d'Albon (1753-1789), seigneur d'Yvetot, littérateur d'origine lyonnaise, ami de Quesnay, a publié divers ouvrages, parmi lesquels un Eloge de Court de Gébelin, 1785.

(2) Le « jardin anglais » créé par le comte d'Albon dans son parc de Franconville était célèbre. On en trouvera une jolie description dans les Cahiers de Saint- Prix, de M. Auguste Rey (Paris, 1892, p. 127-130).

(3) « Lorsque le Musée de Paris, livré à des dissensions qui devaient amener sa ruine, vit rentrer avec Cailhava, leur chef, une partie des

La publication des ouvrages de Gébelin m'empêcha de jamais songer à mettre au jour celui que j'avais entrepris sur la Théorie des langues de V Europe et surtout de la langue française. Mais le travail auquel je m'étais livré ne me fut pas inutile. L'étude d'une science amenait toujours chez moi le désir d'en apprendre une autre, ma soif dévorante ne cessait pas pour s'adoucir un peu. Je pensais quelquefois au bonheur dont j'aurais joui, si le ciel m'avait fait naître riche, si je n'avais pas été forcé d'embrasser un état pour subsister. Désespéré de voir presque toujours la richesse combler les fripons, ou n'être le prix que d'un travail obscur et borné, je voulais me jeter dans quelque cloître pour m'v livrer sans contrainte à mon amour pour les sciences. J'avais sans cesse devant les yeux les images de Malebranche, de Mabillon, de Hardouin. Du pain et des livres, voilà ce que je demandais pour être heureux.

Cette idée contribua autant que l'anglais à me lier avec dom Mulet (1), prieur d'un couvent de bénédictins à Chartres. Je ne sais quelle fantaisie le portait vers l'anglais et l'avait rapproché de moi. Il voulait, disait-il, faire de cette étude une partie de plaisir avec mon amiVaugeois et moi (2):

personnes qui l'avaient abandonné, il se forma ^dans son sein une esnèce de fête funèbre en l'honneur de Gebelin. On y chanta des stages lyriques intitulées la solitude de FranconvMe. Ces stances quTprodŒnt un grand effet, étaient chantées par les premiers sujets de l'Opéra, elles finissaient par ces quatre vers .

Sous le poids du chagrin le malheureux succombe : Tu n'es plus, cher objet d'amour et de douleur, Gébelin ! Gébelin ! la pierre d'une tombe Renferme ton corps et nos cœurs.

Quelle sensibilité tardive pour un bon et honnête ho mmc qu'on avait laissé mourir de chagrin»! (Note de BrlSf'f^b^ll \ \T*is elle semble prise dans les Mémoires secrets, 18 décembre i/aaj Mais elle seniDie piisc u couvent de Bénédictins dont

tt\ Tf np sais rien sur dom iviuict. i^e luiiv^m ^^ i, itiit prieur était l'abbaye de Saint-Pierre ou, comme on d.sa.t

* «WeS-Franç^Sfbriel Vaugcois, né à Tourouvre (Orne) en 1753. mon àLa\gle(Or„e) en 1839. D entra d'abord dans les ordres

c'était un de mes camarades de collège, qui avait de la solidité dans l'esprit et de l'amour pour les sciences. Le zèle avec lequel il se livra à l'étude de l'anglais ne lui fut point inutile ; il traduisit avec succès divers ouvrages de cette langue. Sa philanthropie éclairée fut aussi d'un grand secours à notre Société des amis des Noirs, et plusieurs de ses lettres, que je communiquai à Condorcet et à Mirabeau, lui avaient mérité leur estime. Nous l'avons vu depuis président de ce Comité révolutionnaire qui opéra l'insurrection du 10 août. Il en a eu la peine, d'autres s'en sont attribué l'honneur. Sic vos, non vobis. Le ministère l'en a récompensé en le faisant commissaire exécutif dans la Belgique ; mais Vaugeois avec des connaissances, du caractère, et un

et fut vicaire, puis curé dans diverses paroisses, que je ne puis désigner avec une précision suffisante, car les renseignements fournis tant par Y Inventaire sommaire des Archives d' Eure-et-Loir que par le livre de- l'abbé Beauhaire ne permettent pas assez de le distinguer d'un de ses frères, prêtre comme lui et déporté en 1792. Il semble bien pourtant qu'en 1790 il était curé au Mesnil-Simon, en 1791 à Beauvilliers. C'est alors que Grégoire, élu évêque de Loir-et-Cher, l'appela auprès de lui comme vicaire général (avec Chabot 1). Mais dès 1792 ses amis Petion et Brissot l'attirèrent à Paris, où il fut un des principaux organisateurs de la journée du 10 août. Aussi fut-il élu, le mois suivant, député suppléant à la Convention. En décembre, il fut envoyé comme commissaire national en Belgique, à Verviers (Aulard, Salut public, I, 457, 459). Le 1er juin 1793, il devint accusateur militaire près de l'armée du Nord (Ibid., IV, 405), d'où il passa à l'armée des Côtes-de-Brest. Ce n'est que le 27 vendémiaire an III (18 octobre 1794) qu'il fut appelé à siéger à la Convention. Il s'était marié (Guiffrey, Les Conventionnels, p. 151). En 1798, nous le retrouvons accusateur public du département de Sambre-et-Meuse (Moniteur, XXIX, 451). Le gouvernement consulaire le nomma président du Tribunal criminel de Namur (7 juillet 1800). Il devint ensuite, en 1811, conseiller à la courde Liège (Alm. impérial de 1813, p. 517). Après 1814, il se retira chez un de ses frères, à Laigle, et s'occupa de recherches archéologiques (voir sur lui le Dict. des Parlementaires, et Quérard, France littéraire, etc.).

Un article du Patriote, du 19 décembre 1792, nomme trois frères : « Gabriel Vaugeois, vicaire épiscopal de Blois, président du Comité secret des fédérés du 10 août » ; David Vaugeois, « un des vainqueurs des Tuileries », et Bené Vaugeois, qui s'était distingué, le 6 décembre, en sauvant les commissaires de la Convention menacés par une émeute à Courville (Eure-et-Loir).

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