CHAUT H ES
esprit fort, est sans intrigue ; il a horreur des bassesses. Il faut l'un et l'autre pour parvenir avec l'aide des hommes qui font un trafic de la sans-culotterie.
Dom Mulet me recevait avec plaisir ainsi que Vaugeois ; je crus pouvoir m'épancher avec lui. Je lui communiquai mon dessein de me faire bénédictin pour devenir savant. Je n'aspirais qu'au moment de me trouver maître de ces vastes bibliothèques que je ne parcourais jamais sans l'envie de m'y ensevelir toute ma vie. Dom Mulet rit de ma simplicité ; il connaissait les vices et l'horreur de la vie monacale, il mêles développa ; il me montra l'envie s'attachant à mes pas, me persécutant partout, l'inquisition réprimant et punissant même la hardiesse de mes idées. C'est ici, me disait-il, le repaire de toutes les passions, la science en est le baume. Nous ne sommes plus qu'une ombre de nous-mêmes. Il faut être hypocrite pour être quelque chose, pour n'être pas persécuté.
Le tableau que me fit dom Mulet du cloître m'en dégoûta. Je me défiais à la vérité de la fidélité de ses pinceaux, car quelques liaisons que j'entrevis me prouvèrent qu'il était un peu loin de remplir le vœu de chasteté. Je ne l'en blâmais pas, ce vœu me paraissait absurde et criminel. Je le croyais déiste, et ce fut aussi l'opinion de la ville après un sermon qu'il débita et où le nom du Christ ne fut pas prononcé, ce qui scandalisa profondément toutes nos dévotes. Il me parlait en souriant de l'adresse qu'il avait eue de faire digérer ce discours à un peuple de cagots. On pense bien que je ne l'en aimai pas moins ; je l'aurais aimé davantage si sa vaste bibliothèque eût eu quelques attraits pour lui. Mais dom Mulet se bornait à jouir secrètement du présent ; il jouait fort bien la comédie ; et je n'ai
jamais estimé les charlatans, surtout en matière de religion.
Ces liaisons me confirmèrent dans mon incrédulité. Ce fut alors que, non content de lire tous les ouvrages philosophiques, je voulus moi-même en composer un. J'étais embarrassé, car depuis quelque temps j'errais de système en système. Je me couchais matérialiste et je me réveillais déiste ; le lendemain je donnais la pomme au pyrrhonisme. Quand j'avais la fierté de l'esprit fort, l'athéisme me plaisait davantage. Plus je m'éloignais des prêtres, plus je me croyais près de la vérité. Lorsque la voix intérieure se faisait entendre, lorsque je l'écoutais, alors j'étais convaincu de l'existence de l'Etre suprême, je lui adressais des prières avec ferveur.
Mais si j'avais recours au raisonnement, alors tout me devenait incertitude ; je ne voyais pas plus de démonstration dans le système de l'athéisme que dans celui du déisme. Je doutais par conviction. Ainsi ma haine pour les prêtres me faisait renier Dieu, ma conscience me ramenait à lui, ma raison me rejetait dans le pyrrhonisme. Tel était l'état de doute et d'erreur où j'ai passé quelques-unes de mes années, jusqu'à "ce qu'enfin éclairé par les ouvrages de Jean- Jacques, ayant mûrement pesé le témoignage de mon sens intime, j'ai pris le parti de croire à un Dieu, et de régler ma conduite en conséquence. Un seul argument m'a frappé : Ou ce Dieu existe, ou il n'existe pas ; s'il existe, en faisant bien, tu seras heureux ; s'il n'existe pas, tu ne seras pas plus malheureux que le matérialiste, et tu auras été plus heureux que lui dans la vie actuelle.
Mais en consultant cette voix intérieure, ce sens intime, je vis bientôt qu'il était impossible de ne pas reconnaître l'existence d'une puissance supérieure à tout ce qui nous environne, et l'existence de cette puissance une fois admise, les idées d'ordre, de justice, de Providence, de vie future, en découlaient naturellement.
Ces oracles de ma conscience plaisaient d'autant plus à mon âme, qu'ils m'offraient le seul moyen de concilier ces contradictions qui nous frappent et que la raison seule ne peut expliquer. Le triomphe des méchants ici-bas sur la vertu ne me paraissait plus un crime dont on pût charger la Divinité, ni dans le système de l'athéisme une preuve de l'absurdité de la vertu.
Mon pyrrhonisme ne s'était jamais étendu jusque sur la révélation ; à cet égard, j'avais toujours été convaincu que toute religion révélée était une imposture. Je voulais, pour une religion révélée par Dieu, des caractères généraux, frappants pour tous les yeux, et qu'il fût impossible de méconnaître ; le déisme seul offre ces caractères. Toutes les autres religions ne présentent que des preuves contestables, qu'il est plus ou moins facile de renverser.
Je ne balançai donc pas, dans cette opinion, à attaquer le christianisme. Le hasard fit tomber dans mes mains un ouvrage anglais sur saint Paul, bien prolixe, bien diffus, et presque inintelligible, rempli cependant de recherches curieuses. Je fis un livre sur ce livre, et il a paru sous le titre de Lettres philosophiques sur la vie et les écrits de saint Paul. Virchaux, libraire de Hambourg, l'imprima en 1782. Il a été plus répandu en Allemagne qu'en France (1).
C'est le seul ouvrage contre la religion qui soit sorti de mon portefeuille, quoiqu'il contînt alors beaucoup de petits écrits et de plaisanteries irréligieuses que je m'applaudis d'avoir détruites. Je me rappelle, entre autres, une parodie du Stabat, dont l'obscénité était piquante. Ce caractère d'obscénité m'était étranger ; je l'avais puisé dans la société
(1) Je ne connais pas l'édition de Hambourg de 1782. Mais Quérard (Fr. litt.) et Barbier (2e édition, n° 10341) signalent une édition de 1783 : Lettres philosophiques sur saint Paul, sur sa doctrine, etc... et sur plusieurs points de la religion chrétienne considérés politiquement ; trad. de l'anglais par le philosophe de Fcrneij et trouvées dans le portefeuille de M. V..., son ancien secrétaire. Neufchatel, 1783, in-8°.
de mes esprits forts, et je le prenais pour leur plaire. Aujourd'hui que je fonde le bonheur de tous les hommes sur la tolérance réciproque des opinions, je ne puis que blâmer vivement ces plaisanteries, très propres à irriter et à causer des haines et des combats.
Je ne dois pas cacher un autre défaut que j'avais contracté dans mon incrédulité, c'était le ton tranchant et dominateur, si commun parmi les jeunes gens qui passent tout à coup des ténèbres à la lumière, et qui aiment à punir leurs maîtres et leurs supérieurs de l'empire que ces derniers ont autrefois exercé sur eux. J'étais ergoteur, caustique, intolérant, violent dans les disputes, et j'appelais cela de la philosophie. Le temps, le monde, l'expérience, m'ont insensiblement guéri de ce défaut ; je m'aperçois, à l'âge de quarante ans, que je suis passé à l'extrémité inverse, c'est-à-dire à une facilité, à une indulgence de discussion qui s'accommode à toutes les folies, à toutes les passions, soit par orgueil, soit par paresse. Ce caractère de causticité m'avait fait une espèce de réputation, et comme il s'exerçait sur les femmes, il m'avait rendu odieux à leurs yeux ; on me regardait comme un sauvage dangereux ; on se trompait. Je déchirais les femmes, parce que je les aimais, et je ne les aimais que trop ! Mais furieux de leur voir donner la préférence à des jeunes gens qui n'avaient d'autres titres à leurs faveurs que des agréments extérieurs, furieux de voir l'esprit, le talent éconduits, je me dédommageais aux dépens des imbéciles heureux.
J'ai toujours soupiré après une liaison digne de mon âme, et formée sur un modèle dont les romans m'avaient donné les traits. Je voulais une femme qui, aux attraits extérieurs, joignît des lumières, de la philosophie, qui préférât aux vains plaisirs du monde ceux de la solitude, qui fût bonne mère, bonne épouse, mais assez éclairée pour être mon ami, mon second, mon compagnon d'études. Je
cherchais cette héroïne imaginaire dans tout ce qui m'environnait, et je ne la trouvais point.
Je crus pourtant un jour avoir ce bonheur. Mon ami Blot, qui partageait mes idées philosophiques et romanesques, et que la sensibilité de son cœur a depuis tiré de l'état ecclésiastique pour en faire un bon mari, me parla d'une jeune personne qui réunissait toutes ces qualités, et qui avait développé surtout un caractère bien énergique. Elle en donna une preuve qui me mit au désespoir ; fatiguée du monde, de la stupidité des uns, de la bassesse des autres, du despotisme qui régnait partout, elle trancha ses jours à l'âge de dix-sept ans.
A mesure que la sphère de mes idées s'étendait, le séjour de Chartres me devenait insupportable. Le bigotisme y était à son comble, et il me persécutait ; l'ignorance y était presque universelle. Tous les esprits y étaient dans une langueur, dans une torpeur, qui contrastaient trop fortement avec l'activité de mes idées pour ne pas attrister mon existence.
La calomnie seule, ou la médisance, tirèrent mes esprits de cette apathie et mon dégoût s'en augmentait encore. Dans l'ordre des choses qui régnait alors, je ne connaissais que deux séjours qui pussent convenir au philosophe, une ville immense, ou la campagne, parce que dans cette ville, comme à la campagne, il pouvait aisément se faire une solitude ou une société délicieuse. E\-
Une occasion se présenta pour quitter Chartres, je la saisis. Un procureur du Parlement de Paris, M. Nolleau fils (1), était venu épouser une de mes concitoyennes dont la beauté et l'esprit faisaient quelque bruit. Nolleau avait
(1) Voir A/777, roy. de 1775, p. 606, liste des procureurs au Parlement « admis et non reçus, 1774, J. Nolleau, successeur de E.Lefèvre, rue de la Tixéranderie ». Il semble qu'il eût déjà disparu en 1777 (A//??, roy. de 1784, p. 387).
la réputation d'un homme plus éclairé que ne le sont ordinairement les gens de cette profession. Je crus qu'il m'entendrait ; je lui écrivis, je lui demandai une place dans son étude, en lui exposant les motifs qui me faisaient désirer de me fixer à Paris ; et pour lui donner une idée de mon talent, de mon caractère, de mon style, je lui adressai la préface d'une petite dissertation sur le vol et sur la propriété (1). C'était une espèce de tour de force, pour soutenir un paradoxe que j'avais avancé dans une société. Mon ami Goussard (2) s'était engagé à me répondre ; il le fit, j'ai encore son manuscrit. Cette dissertation, imprimée plusieurs fois depuis, a été la source de calomnies contre moi. Elle fut déterrée lors de l'Assemblée législative par un petit club secret (3), soudoyé par la Cour, pour diriger l'opinion publique en faveur du feuillantisme, club dont étaient membres Pange (4), Morellet, Suard, André Ché-
(1) Imprimée dès 1778, nous dit Brissot lui-même (Patriote du 8 mars 1792). Il l'inséra plus tard au tome VI de sa Bibliothèque philosophique (1782-1786).
(2) Alexandre Goussard, né à Dreux, successivement avocat à Paris, Electeur de 1789, membre de la Commune provisoire du 18 septembre (avec Brissot), puis chef de division au ministère des contributions publiques, etc., puis sous la Bestauration conseillermaître des comptes. C'est lui qui, en juin 1793, fit évader Brissot de Paris, et c'est sa femme, fille de l'ingénieur Goussier (un autre ami de Brissot), qui portait à Mme Boland. prisonnière à l'Abbaye, les lettres de Buzot.
(3) D'après les noms que Brissot va citer, on pourrait croire d'abord qu'il veut parler du Club de 1789. Mais, si on considère qu'il fut un des fondateurs de ce club (janvier 1790), on arrive à penser qu'il désigne plutôt ici le Club de la Sainte- Chapelle, fondé en 1791, au moment des élections pour la Législative et qui vécut jusqu'en mars 1792, alors que Brissot allait faire un ministère girondin.
(4) Fr. de Pange (1764-1796), l'ami d'André Chénier. Ses articles contre Brissot ont été réimprimés par Becq de Fouquières, p. 165-185 de son édition des Œuvres de François de Pange, 1872, in-12.
Il semble superflu de rappeler ici qui étaient André Chénier, Morellet, Bamond et Suard. Il suffira de noter que les articles de l'abbé Morellet contre Brissot parurent dans des Suppléments du Journal de Paris, les 6 et 16 mars 1792 (Maurice Tourneux, Bibliographie de l'hisl. de Paris pendant la Révol . , n° 10.194) et qu'ils
nier, Ramond, etc. Ils me traduisirent en public comme un apologiste du vol et de l'anthropophagisme. Au fait, cette brochure n'était qu'une amplification d'écolier, qu'un de ces paradoxes que soutient, pour s'exercer, un jeune homme qui, débutant dans Ja carrière philosophique, cherche à s'écarter des sentiers battus. J'avais voulu y prouver que la propriété sociale n'était pas fondée sur la nature, que dans l'état naturel il n'y avait pas de vol, que dans cet état encore l'anthropophagisme n'était point un crime. La première opinion, celle sur le vol et sur la propriété, était soutenable ; je l'ai retrouvée depuis dans Montaigne et dans Rousseau, et il est possible de la démontrer géométriquement. L'application de cette doctrine à l'état social est seule condamnable, mais j'avais eu grand soin de protester contre cette application. Quant au goût de chair humaine, il est et doit paraître révoltant, puisqu'il serait difficile peut-être de renverser l'argument de l'analogie physique. Au reste, c'était une pure méchanceté de donner de la célébrité à une opinion ignorée d'un jeune homme de vingt ans, et qui depuis avait suffisamment prouvé son respect pour la propriété et son amour pour l'humanité.
Quoi qu'il en soit, mon style plut à Nolleau, il m'offrit la place de premier clerc (1) avec quatre cents francs d'appointements. C'était une fortune pour moi, surtout quand avec ces appointements j'allais enfin demeurer dans
venaient presque immédiatement après la venimeuse brochure de Camille Desmoulins, J.-P. Brissol démasqué, qui est du 1er février. Ils ont été réimprimés au t. III (p. 194 et 308) du Recueil de ses Œuvres, publié en 1818.
En mai-juin 1792, cette polémique durait encore, comme on le voit par une réplique de Brissot dans le Patriote du 4 juin.
(1) Petion, dans sa Notice sur Brissot, dit qu'il ne devint premier clerc chez Nolleau qu'au bout de six mois.
C'est approximativement vers le milieu de 1774 que Brissot quitta Chartres pour Paris.
une ville que je regardais comme le centre des sciences, comme un théâtre digne de moi.
Depuis quatre ans je brûlais d'y aller ; ma famille m'y aurait envoyé si j'avais voulu continuer mes études dans les collèges, ou me livrer à la théologie dans les séminaires ; mais j'abhorrais la théologie, et me replonger dans les humanités ou dans la scolastique ne me paraissait propre qu'à me rendre stupide. J'avais sous les yeux des exemples de quelques-uns de me* camarades d'études, qui, flattés de remporter des prix à l'Université, avaient recommencé dans la capitale un nouveau cours d'études. Qu'étaient-ils devenus ? des machines à versions, à vers latins, des ignorants insolents, des brutes remplies de préjugés. De ce nombre il faut mettre un Chartrain qui depuis a contribué à déshonorer la Convention et à faire rétrograder la Révolution, l'abbé Chasles (1), esprit médiocre qui se croyait du talent pour être boursouflé, lâche charlatan qui, ayant été de bonne foi prêtre, cafard, aristocrate, a affiché depuis l'incrédulité la plus dégoûtante, la démagogie la plus exagérée, qui a prétendu n'avoir été prêtre que pour démasquer les prêtres. Avec cette morale, cet homme aurait dévalisé pendant dix ans les passants pour apprendre à connaître les voleurs.
(1) Pierre- Jacques-Michel Chasles, né à Chartres, le 9 juin 1753, d'abord prêtre et professeur de rhétorique au collège. C'est peut-être le « vicaire » qui avait envoyé à Luchet des renseignements sur les origines de Brissot (voir plus haut, p. 49). Il fut ensuite chanoine de la cathédrale de Tours, journaliste (il fonda à Chartres, en 1791, le Correspondant a" Eure-et-Loir), principal du collège de Nogent-le- Rotrou, chapelain de l'Hôtel-Dieu et maire de cette ville, député à la Convention, où son rôle est bien connu. On trouvera, sur sa vie au pays Chartrain avant 1792, de nombreux renseignements dans Un Collège à travers les âges (Nogent-le- Rotrou), par M. Pierre Bruyant, 1906, in-8°. Son fils Philarète Chasles lui a consacré, dans! ses Mémoires (chap. 1er), des pages curieuses sur sa vie après la Révolution.