CHAPITRE V
paris (1774-1778)
J'arrivai à Paris, la nuit, par la barrière de la Conférence (1) ; c'est l'entrée la plus brillante de Paris. La rivière, les ponts, les Champs-Elysées, le jardin des Tuileries, tout offrait à mes yeux des points de vue ravissants. Les quais étaient illuminés, ce spectacle m'enchanta ; on portait alors le deuil de Louis XV (2), je le pris avec l'épée ; on me dit qu'on n'était admis nulle part sans cette étiquette. Malgré mon deuil et mon épée, je devais avoir un air fort provincial et fort gauche. Je n'ai jamais aimé cette manie embarrassante de longue rapière. Quand je quittai Paris, en 1779, pour demeurer à Boulogne-sur- Mer, j'en ai abjuré l'usage pour jamais ne le reprendre.
Mes premières connaissances furent très circonscrites et très modestes. Elles se bornaient à deux familles estimables quoique dans une classe obscure et peu honorée, M. Aianon, traiteur, et M. Legrain, facteur sur la Vallée ÇA).
(1) La Porte de la Conférence, au bord de la Seine, à l'extrémité S.-O. du Jardin des Tuileries, — déjà démolie en 1774, — donnait accès au quai de la Conférence, qui s'allongeait le long du fleuve jusqu'à la Pompe à feu de Chaillot. C'est là sans doute qu'était la Barrière de la Conférence, r.vant que l'enceinte des fermiers-généraux n'eût reporté les barrières plus loin.
(2) Mort le 10 mai 1774.
(3) Le marché de la Vallée (volaille et gibier), sur le quai des Augustins.
C'étaient clés amis, des correspondants de mon père, gens obligeants et encore plus aimants qu'aimables. La simplicité, la bonhomie régnaient dans ces familles, et ces vertus ont toujours eu pour moi un attrait particulier. J'y étais à mon aise, j'étais comme avec des parents.
Je me rappellerai toujours avec plaisir la bonne madame Legrain, le ton avec lequel elle vous faisait des histoires, l'attention qu'elle vous prêtait en vous écoutant. Je n'ai point oublié la première que son mari lui conta devant moi et les yeux qu'elle ouvrait. Il s'agissait du bourreau de Soissons (les journaux en ont, je crois, parlé) dont la femme, des plus jolies, avait gagné le cœur d'un lieutenant-criminel des plus galants. Le bourreau s' étant aperçu que le lieutenant-criminel lui portait depuis quelque temps un intérêt plus vif, et qu'il l'envoyait pendre à droite et à gauche beaucoup plus souvent que de coutume, arrive au logis une belle nuit qu'on ne l'attendait pas. Sa femme n'est pas seule dans son lit... Il va faire rougir le fer dont il marquait les criminels, et, revenant subitement, il l'appuie sur l'épaule nue du magistrat ! Celui-ci, auquel la douleur avait arraché des cris perçants, ne craignit pas de divulguer son affront. Mieux valait pour lui qu'on reconnût à la marque qu'il portait une vengeance de mari plutôt qu'une flétrissure de bourreau. Il dénonça l'homme qu'il avait outragé, le fit arrêter, et condamner au fouet et aux galères. Il y avait trois ou quatre ans que M. Legrain avait vu ce malheureux à la Conciergerie ; il était alors jugé en première instance et allait subir son jugement. Madame Legrain prétendait que, pour que justice fût faite, il eût fallu forcer le lieutenant-criminel à se charger une seconde fois des fonctions du mari, et lui donner commission d'exécuter la sentence sur la place publique.
Quand j'eus parcouru Paris dans tous les sens et examiné, comme on le fait en courant, ses monuments les
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plus remarquables, l'étude de mon procureur, les promenades et les spectacles remplirent tous les intervalles de ma journée. Ma passion pour le spectacle était dans toute sa vivacité. Voir représenter sur la scène ces chefs-d'œuvre dont je n'avais vu que la lettre morte dans mon cabinet ; entendre ces Roscius dont la célébrité m'était arrivée grossie dans ma province ; me trouver peut-être face à face de ces poètes que je me figurais la vivante image des Sophocle et des Térence, comme tout cela agitait mon imagination, excitait mes désirs, avant que je n'eusse pu écouter les uns et toiser les autres de la tête aux pieds !
(1) Les beaux jours du théâtre étaient passés. La scène française était en proie aux Laharpe, aux Marmontel, et à cette foule de littérateurs du second ordre qui, pour être tombés de chute en chute au trône académique, se croyaient des hommes de génie et régentaient insolemment le Parnasse. J'ai vu Cléopâtre, que l'on a tant sifflée(2), Menzikoff, et les Barmécides, et Gustave ; on ne jouait déjà plus qu'en province ce Warwick, pièce assez purement écrite, mais d'un faible
(1) On peut suspecter l'authenticité des pages qui suivent(p. 69-75). Il y a trop peu de détails personnels ; il est surprenant que Brissot s'interrompe au milieu de ses souvenirs pour s'abandonner à une longue digression sur le théâtre en 1774. Tout le morceau semble être l'œuvre d'un écrivain de 1830 suffisamment documenté sur les auteurs dramatiques et les acteurs des soixante années précédentes. Il se peut aussi que M. de Montrol ait « nourri », avec des détails recueillis çà et là, des notes de Brissot qu'il jugeait un peu trop maigres.
Quant aux pages qui viennent ensuite, sur l'abbé Terray(p. 77-81), sur Linguet et la presse à cette époque (p. 82-101), elles peuvent bien être de Brissot (sauf intercalations çà et là), mais je doute qu'il les ait écrites dans sa prison. Aurait-il eu la liberté d'esprit et la documentation nécessaires ? C'est sans doute un des morceaux déjà rédigés en 1785 et en 1790-1791 (voir mon Etude critique). Je donne donc c?s pages en plus petit texte.
(2) Ce devait être une reprise, car la première représentation de cette pièce de Marmontel est du 20 mai 1750. — Menzikoff, de Laharpe, est de 1776 ; les Barmécides, du même, de 1778 ; — pour son Gustave Wasa, qui est de 1700. c'était une reprise ; — Warwick, sa première tragédie, est de 170;').
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intérêt et dénuée de ces tableaux qui étonnent et donnent à l'âme de violentes secousses. Il n'y eut jamais ni vigueur, ni vérité dans Laharpe, et je suis tout surpris maintenant de son ardeur républicaine (1). Oh ! qu'il a bien choisi son temps pour avoir de l'âme et s'inspirer !
C'était alors un petit personnage rauque et arrogant, qui, jusque dans la rue, se donnait des airs de monseigneur échappé d'un ministère, parce qu'il sortait du Mercure (2), singe manqué de Voltaire, recherchant le style ironique, antithétique, et ne trouvant guère que celui de l'Académie; style que l'on croit harmonieux parce qu'il est ronflant, plein de goût et d'esprit parce qu'il est sans chaleur et entortillé.
Lui et sa cabale se piquaient de conserver seuls les traditions de la véritable tragédie ; nous avons vu leurs œuvres tragiques! Et ils osaient proscrire les drames attendrissants de Lachaussée! Ils leur reprochaient de présenter à l'esprit de trop noires idées, de trop funèbres images. J'ai entendu l'aristarque Marmontel, pérorant comme s'il eût été en chaire, tranchant comme dans une page du Mercure, toujours pédant et partout, déchirer avec suffisance et dédain le Vindicatif de Dudoyer (3). Je ne défendis point Dudoyer parce qu'il était mon compatriote, ni que je prétendisse que son ouvrage fût un chef-d'œuvre, mais parce que Marmontel enveloppait dans la proscription tous les drames anglais et ceux qui aiment à les voir représenter. Je ne doute pas qu'il y ait des cerveaux trop faibles pour soutenir le spectacle de quelques-unes de ces pièces, mais il est aussi des âmes d'une trempe dure et qui demandent à être fortement ébranlées. Tels sont les peuples du Nord, et parmi nous une foule de personnes : nos plus sombres tragédies n'ont pas le talent de les toucher. Il leur faut les cris de la mort, ses angoisses, son agonie ; il leur faut du sang. Laissez donc à ceux qui les aiment ces scènes som-
(1) C'est dans sa leçon d'ouverture du Lycée, le 3 décembre 1792, que Laharpe récita un Hymne à la Liberté d'une ardeur républicaine dont beaucoup furent surpris.
(2) Laharpe était entré au Mercure en 1768.
(3) Gérard Dudoyer de Gastels (1732-1798), né à Chartres. Le Vindicatif, drame en cinq actes et en vers libres, est de 1774.
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bres et sanglantes. Du moins ce sang qui coule au théâtre ne fait de mal à personne.
J'aime la terreur que m'inspire une forêt obscure, et ces caveaux lugubres où l'on ne rencontre que des ossements et des tombeaux. J'aime le sifflement des vents qui annonce l'orage, ces arbres agités, ce tonnerre qui éclate ou gronde, et ces torrents de pluie qui roulent à grands flots. Mon cœur frémit, ému, froissé, déchiré ; mais c'est une émotion qui lui paraît douce, car il ne peut s'en arracher. Il y a pour moi dans cet instant un charme horrible, un plaisir que je sens mieux que je ne peux le définir : voilà sans doute l'impression que produisent Shakespeare et les dramaturges qui l'ont imité. Si ce spectacle plaît, attache, intéresse, pourquoi faire un crime de l'aimer? ce n'est point un défaut de goût, mais un besoin de l'âme. Pourquoi d'ailleurs prêcher toujours l'imitation de la nature, et vouloir en effacer les images ?
Hélas ! moi qui comprenais son langage libre et sauvage, quel désappointement j'éprouvai en écoutant Shakespeare affadi, aplati, mutilé ! Et cet Hamlet (1), débitant des vers aussi durs que ceux d'Hypermnestre (2)! Mais il faut avouer que toutes ces pièces avaient quelquefois d'admirables interprètes. C'était Brizard (3), Mole (4), Monvel (5) et le jeune Larive (6), qui avait à se consoler de Clairon (7), dont il était 3'élève, et de Lekain qu'il voulait remplacer. C'étaient les Vestris (8), les Raucourt (9), les deux Sainval (10), et cette
(1) UHamlet, de Ducis, est de 1769.
(2) Hypermnestre, tragédie de Lemierre (1758).
(4) (1734-1802). C'est en 1778 qu'il tint les grands emplois.
(5) Jacques-Marie Boutet, dit Monvel (1745-1812).
(6) (1747-1827). Il était à la Comédie-Française depuis 1770, et il y tint les premiers rôles après la mort de Lekain, en 1778.
(7) Mlle Clairon (1723-1803) avait quitté la Comédie -Française depuis 1765, à la suite de son emprisonnement au For-1'Evêque pour avoir refusé de jouer avec le comédien Dubois, que ses camarades considéraient comme taré (Corresp. litt., VI, 256 et suiv.), mais qui était protégé.
(8) Mme Vestris (1743-1804), sœur de l'acteur Dugazon.
(9) M»* Raucourt (1753-1815).
(10) Marie-Pauline-Christine d'Alziari de Roquefort, dite Sainval
Melpomène affreuse et terrible qui demandait, dit-on, ses inspirations tragiques à Bacchus (1). Mais tout cela ne paraissait que rarement, car tout cela vieillissait ou courait le monde et les amants, ou était de temps à autre enfermé au Forl'Evêque. Je n'ai vu ni Dangeville, alors retirée du théâtre (2), ni cette Zaïre pauvre et délaissée, et que sur la fin de ses jours on ne laissait plus jouer que par charité (3), ni Clairon, gardant rancune à Paris et réfugiée chez le margrave d'Anspach.
J'ai vu Lekain, ignoble de figure, de tournure ignoble, affreux à regarder en passant, et sur la scène souvent beau jusqu'au sublime. Mais souvent aussi quel débit monotone, noté, cadencé, ou quelle déclamation ampoulée, quels cris de forcené! Gomme mademoiselle Clairon, il ne se montrait qu'à de longs intervalles ; et quand il jouait, la salle était encombrée. Heureux qui pouvait y pénétrer. Je dus à Monvel de jouir de ce bonheur la dernière fois qu'il parut dans Gengiskan (4). Monvel et Dugazon avaient des relations avec M. Nolleau, et je fis chez lui leur connaissance. C'était une bonne fortune pour moi quand je les rencontrais, et que par leur protection je pouvais entrer à la Comédie ; car mes économies ne me permettaient pas d'y aller aussi souvent que je l'aurais désiré. J'ai toujours conservé de l'amitié pour Dugazon, qui était si comique au théâtre, plus comique encore à la ville, et dont les charges grotesques m'ont alors si souvent égayé. Je ne l'oublierai point racontant ses infortunes conjugales à madame Nolleau : mais on ne peut répéter ces choses-là.
Dugazon (5) laissera la réputation de l'un de nos meilleurs
aînée, qui avait débuté le 5 mars 1766, et qui quitta la Comédie-Française en juillet 1779, à la suite d'une affaire dont il sera parlé plus loin ; sa sœur, Marie-Blanche, dite Sainval cadette, débuta en 1772 et se retira en 1792, pour ne mourir qu'en 1839.
(1) M11* Dumesnil (1711-1803) ; elle se retira le 7 avril 1776 (Corresp. littéraire, t. XI, p. 303, note de M. Maurice Tourneux).
(2) M»e Dangeville (1714-1796) avait quitté le théâtre en 1763.
(3) M11* Gaussin (1711-1767) avait créé le rôle de Zaïre en 1732. 11 n'est pas étonnant que Brissot n'ait pu la voir, puisqu'il ne vint
à Paris qu'en 1774, sept ans après qu'elle était morte !
(4) Gcngis-Khan ou V Orphelin de la Chine, de Voltaire, est de 1755.
(5) Dugazon (1743-1809) devint, en 1793, aide-de-camp de San-
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acteurs et de l'un des hommes les plus plaisants de notre temps. Il est devenu fervent révolutionnaire ; je lui en sais gré, mais je ne sais pourquoi j'ai regretté qu'il quittât la livrée des valets comiques pour servir militairement les gens qu'il a servis. Peut-être n'a-t-il cru faire qu'une nouvelle plaisanterie, mais les temps sont tragiques et il aura raison de retourner à son premier métier.
J'ai perdu les bonnes grâces de Monvel pour une cause assez singulière. Il avait recruté dans je ne sais quel lieu, peutêtre dans la rue, une fille à l'accent provincial, à la voix de taureau, plus longue que la Raucourt et grosse à proportion. On l'appelait mademoiselle Mars (1). Au lieu de se contenter de la garder chez lui pour sa maîtresse, il voulut la donner au public pour tragédienne. Il lui manquait à peu près tout pour' réussir ; elle n'avait ni grâce, ni dignité, ni maintien ; nuls moyens, nulle intelligence ; une tête superbe, mais d'âme point. « Bah! lui dit étourdiment Guillard, auquel il parlait de son projet devant moi, vous l'avez retirée du... pour la mettre au théâtre ; c'est la faire tomber de Gharybde en Scylla. » Je ne comprimai point un léger sourire, et depuis ce temps Monvel me battit froid. Cependant nous allâmes applaudir mademoiselle Mars, qui débuta dans Phèdre ; elle eut beaucoup de succès ce jour-là, mais la suite de ses débuts fut moins heureuse.
L'espèce de proscription qu'a subie Monvel et les motifs secrets qui l'ont éloigné du théâtre (2) m'ont empêché de
terre, avec le grade de sous-lieutenant au 1er bataillon d'infanterie légère (L. Hennet, p. 14-16). Il fit, pendant la Révolution, des pièces de circonstance qui furent jouées au théâtre de la République, rue de Richelieu, entre autres Y E mi g vante ou le mari Jacobin (24 octobre 1792). Au moment où cette pièce fut représentée, Brissot était déjà brouillé avec les Jacobins, qui l'avaient radié, et c'est précisément de ce jour-là qu'est datée la réponse qu'il leur adressa (A tous les Républicains de France).
(1) Marie - Madeleine Dautel , dite MUe Mars (voir Corresp. littéraire, t. X, p. 223, et Mémoires secrets, 7 juin 1778). De sa liaison avec Monvel naquit, en 1779, la célèbre Mlle Hippolyte Mars.
(2) Monvel quitta le théâtre en 1781, pour des motifs mal connus, et se rendit en Suède, où il fut lecteur du roi. Revenu en France en 1786, il se jeta avec ardeur dans la Révolution. Le 10 frimaire an II
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regretter beaucoup la rupture d'une liaison à peine ébauchée et qui séduisait bien plus Guillard que moi-même. C'est un homme spirituel, d'une rare intelligence, un véritable artiste ; car, avec la figure, la taille et l'organe les moins propres à la scène, il y a obtenu les succès les plus mérités. Nolleau disait qu'il n'y avait dans lui que son talent qui fût moins long que son nez. Il a fait des comédies charmantes. J'ai applaudi de tout mon cœur à son Amant bourru (1). Il avait donné, avant que je ne fusse à Paris, une petite pièce, Y Erreur d'un moment (2), pièce oubliée dont on a dit :
Monvel, las de nous faire rire, Hélas ! se livre au larmoyant.
Fasse le ciel que ce délire Ne soit que l'Erreur d'un moment.
Il a réparé cette erreur en donnant les Trois Fermiers (3), et j'avoue que rien ne m'a jamais fait plus de plaisir que le premier acte de cette comédie. La pièce entière, mais cet acte surtout, présente un tableau touchant des mœurs villageoises : tout dans les peintures d'amour respire le sentiment et la pureté de la vertu. Il y a de la gaîté sans bouffonnerie, de l'esprit sans bel-esprit, de la naïveté sans fadeur. Personne, ce me semble, n'a jamais fait parler les paysans dans un langage plus ingénieux et plus vrai. La Matinée du lk juillet (4) et les Victimes cloîtrées (5), que j'ai louées dans mon journal, seront plus vite oubliées que ce premier ouvrage de Monvel. Il a embrassé avec enthousiasme les idées nouvelles ; elles le purifieront de ce que ses mœurs ont eu d'analogue à celles de l'ancien régime. Il faut qu'avec le républicanisme les
(30 novembre 1793), Monvel, dans la chaire de Saint-Roch, vêtu d'une dalmatique tricolore, célébra la fête de la Raison (voir Aulard, le Culte de la Raison, p. 103).
(1) Comédie en vers libres, 3 actes, 1777.
(2) 1773, un acte en prose, mêlé d'ariettes.
(3) 1777, deux actes en prose, mêlés d'ariettes.
(4) Joué en 1790.
(5) Quatre actes en prose, représentés au Théâtre de la Nation, le 28 mars 1791. J'ai vainement cherché, au Patriote français, les articles dont parle Brissot, mais ils peuvent s'y trouver, car rien n'est plus décevant que le dépouillement d'un journal.
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vertus austères pénètrent partout, même au théâtre. Je ne m'étonne point que des hommes habitués à s'identifier avec les Bru tu s et les Gaton trouvent dans leurs âmes de nobles inspirations, et quelquefois un penchant vers l'exagération, qui semblent les rapprocher de leurs modèles héroïques ; mais qu'ils laissent à des garçons bateleurs à prendre dans leurs écrits, dans leur langage et dans leur personne, la sale démagogie et la nature des corps-de-garde et des ruisseaux.
J'aimais à causer avec Nolleau ; il avait de la littérature et sa philosophie me plaisait. Il était d'ailleurs d'une grande tolérance, et n'évitait pas plus les capucins que les comédiens.' J'ai vu chez lui un abbé Goyer (1), membre de plusieurs Sociétés savantes, et ne pouvant se consoler d'être toujours repoussé de l'Académie française, où il se présentait toujours. Voltaire en a souvent parlé avec éloge. Il l'avait reçu à Ferney, et comme l'abbé, un peu sans façon, annonçait le projet d'y séjourner pendant quelques semaines pour avoir le temps sans doute d'admirer le philosophe de plus près et de dire plus souvent la messe dans son église : « Eh ! mais, lui dit le « patriarche, il ne paraît pas que vous vouliez ressembler à « Don Quichotte ; il prenait les auberges pour des châteaux, « et vous prenez les châteaux pour des auberges. »
Un autre prêtre de la connaissance de Nolleau, était le curé de Sainte-Geneviève (2) ; celui-ci a eu, je crois, l'art de souffler l'âme du procureur au démon ; c'était un fin matois, et bien loin d'être un sot, témoin cette réponse qu'il fit, après l'agonie de Louis XV, à ceux qui le plaisantaient d'avoir découvert la châsse de sa sainte, et d'avoir inutilement invoqué les secours du ciel : « Eh ! de quoi vous plaignez-vous, dit-il, est-ce
(1) G.-F. Goyer (1707-1782), littérateur fécond. Quoiqu'il eût été jésuite, il s'était vite rangé du côté des philosophes. Aussi V Année littéraire lui fit-elle un article nécrologique malveillant (1782, t. VIII, p. 72).
(2) Cf. Mém. secrets, 23 juin 1774. Brissot aurait dû dire abbé et non curé, Sainte-Geneviève étant une abbaye et non une cure.
« qu'il n'est pas mort? » Je me rappelle que l'on a fait une chanson de ce bon mot. Ce fut ce prêtre qui convertit Nolleau, ou du moins qui le confessa dans sa dernière maladie. Jusquelà Nolleau avait été franchement incrédule, mais je le vis abjurer l'incrédulité à l'article de la mort ; je ne m'y attendais pas. En se confessant, y avait-il été de bonne foi ? Plus par terreur ou faiblesse que par conviction, je pense. Du moins il fit les choses avec décence, et, s'il en fût revenu, je doute que, comme Voltaire, il eût prétendu avoir mystifié le sacerdoce.
Son épouse, jeune, douée d'une jolie figure, d'un esprit sémillant, à beaucoup de douceur de caractère réunissait beaucoup d'égoïsme et cette avarice qu'ont les femmes de Paris qui aiment la parure coûteuse. Cependant sa parure n'était pas toujours de la dernière mode, car je lui vis porter encore des mouchoirs à la Wilkes (1), ce qui m'émerveillait beaucoup et me semblait faire plus d'honneur à ses sentiments qu'à son goût. Figurez-vous une toile anglaise très fine et très belle, sur laquelle on avait imprimé tout au long la lettre de Wilkes aux habitants du comté de Middlessex, et, au milieu de cette lettre, Wilkes lui-même représenté dans l'attitude d'un homme occupé à écrire. Mais, alors, c'était tout ce qu'on pouvait afficher de patriotisme, et il faut en savoir gré à madame Nolleau. Du reste, elle valait mieux que sa réputation ; il est une foule de femmes à qui la légèreté de leur caractère donne souvent une célébrité fâcheuse qu'elles ne méritent point.
Madame Nolleau était parente de la femme de M. Gouves (2), et celle-ci lui avait fait confidence d'un singulier marché conclu par son mari avec l'abbé Terray (3). Ce contrôleur- Ci) John Wilkes (1727-1797), le célèbre agitateur anglais, élu à la Chambre des Communes, en 1768, par le comté de Middlessex, repoussé comme indigne (à cause de ses libelles politiques) malgré quatre élections successives, condamné à la prison, à l'amende, et finalement devenu lord-maire en 1774. Sa popularité de 1768 avait passé le détroit. Mais on voit ici que, vers 1775, elle avait déjà pris fin.
(2) M. de Gouve, procureur général en la cour des Monnaies [et non des Aides], rue et près la barrière de Notre-Dame-des-Champs (Alm. royal de 1775).
(3) L'abbé Terray fut contrôleur-général des finances de 1769 à
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général, fameux comme Cartouche, habitait un hôtel superbe dans la rue Notre-Dame-des-Champs. Son voisin, M. Gouves, Procureur-général à la cour des Aides, possédait un jardin de quatre arpents, attenant à sa maison. Ce jardin magnifique avait appartenu au médecin Chomel (1), qui y avait dépensé des sommes immenses, en sorte qu'on l'avait appelé la Folie- Chomel, comme on disait la Folie-Beaujon.
M. Gouves, ayant épousé la veuve de ce médecin, était devenu maître du jardin ; mais il regardait cette propriété comme un objet d'un luxe inutile et coûteux, et il cherchait à s'en défaire. Pour tenter l'abbé Terray, il ouvre une porte de communication et le laisse se promener à son aise dans les allées touffues. Ce qu'il avait prévu ne manque pas d'arriver. Le ministre, enchanté de cette délicieuse dépendance, veut la joindre à son hôtel, et, sur le ton de froideur avec lequel on accueille ses premières propositions, il offre cent mille livres de l'arpent. « Une pareille offre est bien séduisante, lui dit M. Gouves, mais qui me remplacera mon jardin ? Cependant, je l'accepte, si je puis espérer que vous me saurez gré de cette condescendance et que vous vous en souviendrez dans l'occasion. Mais, non... Rien au monde ne pourrait compenser... Allons, quoi qu'il m'en coûte, je ne m'en dédis pas. Comptons à l'instant vos quatre cent mille livres, car, cet après-midi, je ne vous tiendrais peut-être pas quitte pour un million. » L'abbé le prit au mot, mit à l'instant la somme dans sa voiture, et ils allèrent ensemble signer la vente chez un notaire.
1774. Il avait en effet son hôtel particulier rue N.-D. des Champs (A/777, roy. de 1775, p. 251). Un pamphlet de 1776, les Mémoires de l'abbé Terray (Londres, 1 vol.), œuvre d'un avocat nommé Coquereau, dit de lui : « La cour des Monnaies était souvent en querelle avec le sieur de Gouve, son procureur général, mauvais sujet, etc.. » et attribue la protection dont Terray le couvrait à des services bien peu honorables. Voir sur Coquereau les Mémoires secrets, 10 juin 1776. Ces mêmes Mémoires secrets, à la date du 7 novembre 1780, donnent de longs détails sur de Gouve et son improbité, poussée si loin que sa Compagnie rendit des arrêts pour le suspendre, puis pour l'exclure.
(1) J.-B.-L. Chomel médecin, mort en 1765.
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Gomment cet homme trouvait-il si vite de pareilles sommes pour ses menus plaisirs ? Dans les poches de tout le monde, et il ne s'en cachait pas. Jamais on n'a tyrannisé le peuple avec plus d'impudence. Impôts, banqueroutes, tous les moyens lui étaient bons pour voler, et il n'en faisait pas mystère. J'ai vu par hasard cet homme, qui ressemblait à un cuistre de collège et dont la figure et les manières retraçaient tous les genres d'immoralité. Avant lui, les tyrans financiers avaient quelque pudeur ; il jeta le masque. Tous ses successeurs ne l'ont pas repris.
Lorsqu'on a lu tous les attentats des d'Aiguillon, des Maupeou et des Terray, quel homme même modéré ne les condamnerait pas à la potence? J'ai parcouru la vie de ce dernier (1). Quelle effroyable accumulation de forfaits de toute espèce !
Il met la main sur la caisse des amortissements. Il suspend les remboursements pour la libération des dettes, réduit les effets royaux, convertit les tontines en rentes viagères.
Il enlève l'argent mis en dépôt à la ferme par les particuliers et arrête le paiement des rescriptions ; deux mille deux cent cinquante bilans déposés aux greffes, et deux cents suicides constatés à la police, voilà le résultat de cette opération désastreuse.
Sont-ce là tous ses vols, toutes ses extorsions ? Non. Il a volé l'argent de la Compagnie des Indes, qu'il ne remboursa qu'en mauvais contrats ; il a volé 40 millions aux États de Bretagne et aux créanciers de l'Etat ; il a volé jusqu'à l'Université. Et quand on criait à l'injustice de ces mesures, il répondait : Qui vous dit qu'elles soient justes?
Tous les coffres ont été forcés de s'ouvrir devant ses mains rapaces. Il a extorqué des sommes énormes à celui-ci violemment, à celui-là par mauvaise foi et véritable escroquerie. Il a introduit dans le paiement des rentes de l'Hôtel-de- Ville une foule de formalités, afin d'en faire traîner l'acquittement ; il a soumis au dixième les rentes qui étaient exemptes de cette
(1) Les Mémoires sur l'abbé Terray, dont je viens de parler.
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formalité ; il s'est fait donner deux millions par un juif qui s'est tué de désespoir ; et tout en affectant de laisser crier, comme Mazarin laissait chanter, il a envoyé à la Bastille vingt personnes, dont le crime était d'avoir blâmé ses actes et ses projets.
Et que n'a-t-il pas fait pour conserver le pouvoir et les bonnes grâces de madame Dubarry? Non content d'avoir fait doubler la pension que le roi faisait à cette fille entretenue, il payait sans difficulté tous les bons qu'elle lui présentait, et tous les bons de tous les Dubarry. Puis il métamorphosait son maître royal en monopoleur, en croupier, et lui faisait accaparer les blés, comme il les accaparait lui-même. A ce commerce, il en ajoutait un autre, celui de vendre toutes les faveurs et tous les emplois. Sa maîtresse Lagarde (1) imitait effrontément son exemple, et le scandale fut poussé si loin qu'il se vit un jour forcé de la sacrifier et de la chasser ignominieusement.
A des vexations inouïes dans la perception de tous les droits, il ajoutait des impôts arbitraires. Il a forcé, par exemple, les nouveaux anoblis de payer une seconde fois leurs lettres de noblesse, petite spéculation sur la vanité que je lui pardonne volontiers ; mais il a fait des emprunts ruineux en Hollande, et il a passé en acquit de comptant près de 80 millions, dépense infâme que je ne lui pardonne pas.
Citons un dernier trait à ce tableau. Le comte de Glermont meurt (2). Il laisait 300.000 livres de rentes viagères sur l'Etat. L'abbé Terray fait doucereusement entendre au roi que madame Dubarry recevrait volontiers cent mille livres sur cette somme et que ce don lui serait d'autant plus agréable qu'il n'augmenterait en rien les charges du peuple, puisque l'extinction de cette rente était tout bénéfice pour le roi ; et le roi de donner. Madame Dubarry demande à son tour 50.000
(1) La baronne de la Garde, maîtresse de Terray. Il fut en effet obligé de la renvoyer, à la suite d'affaires de ce genre qui firent trop de bruit (Mém. secrets, 10 octobre 1771 et 2 février 1774). Cf. Voltaire, éd. Beuchot, LXVII, 177.
(2) Le comte de Clermont (1709-1771), arrière -petit-fils du grand Condé, abbé de Saint-Germain-des-Prés, membre de l'Académie Française, le triste vaincu de Crefeld.
livres pour ce pauvre abbé, si bon. si zélé, et qui n'a pas de quoi vivre ; et le roi de donner encore. A cette nouvelle Maupeou accourt, et cinquante autres mille livres sont le prix de son empressement. Survient enfin le comte de La Marche (1), qui a fait ses preuves d'amour pour le despotisme, et d'amour pour la favorite ; et on ne peut lui refuser les 100.000 livres qui restaient à dilapider.
Marat (2) me disait un jour avoir entendu raconter à un monsieur Guérier, employé dans les haras du roi, un petit trait de friponnerie qui prouve toute la droiture d'âme du bon abbé, mais qui prouve en même temps que cet homme, si insensible aux murmures du peuple, manquait de courage devant les menaces que lui faisait en face un particulier. L'employé des haras avait obtenu de lui, à je ne sais plus quel titre ou prétexte, un droit de propriété sur un domaine, et il avait secrètement promis de partager cette propriété avec M. Damerval. Ce Damerval avait épousé la fille de madame Lagarde, et se trouvait le gendre de l'abbé Terray (3). Il abandonna sa portion de la propriété en échange de cinquante mille livres, pour lesquelles Guérier lui souscrivit deux billets. Mais voilà que le contrôleur- général l'appelle un matin, et lui dit : « Mon cher, je suis désolé ; l'arrangement a manqué : le roi a refusé de signer le bon du domaine, et il faut regarder l'affaire comme f... — Eh bien ! je m'en f..., répond Guérier sur le ton du ministre ; ayez soin pourtant de me faire rendre mes deux billets. — Mon ami, cela ne me regarde pas. — Gela vous regarde si bien que si Damerval ne me les remet pas à l'instant, je reviens aussitôt ici les chercher, et je n'en sors pas qu'ils ne me soient restitués. » En effet, Guérier, qui se sentait protégé par tous les ennemis du contrôleur, parla si haut que
(1) Louis-François-Joseph de Bourbon (1734-1814), comte de La Marche, puis, après la mort de son père, en 1776, prince de Conti.
(2) Voir plus loin, p. 195 et suivantes, sur la liaison de Marat avec Brissot avant la Révolution.
(3) M. d'Amerval était le frère, et non le gendre, de la baronne de La Garde. C'était là son seul lien avec l'abbé Terray, mais bien suffisant pour que le ministre voulût l'enrichir. La phrase de Brissot est d'ailleurs d'une confusion absolue.
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l'abbé lui fit rendre un de ces billets ; l'autre s'était, dit-on, perdu : le fait est que Damerval n'osa pas le présenter. Ceci est un trait de conscience et de restitution que Linguet (1) aurait dû citer dans son panégyrique. Car voilà les héros don I Linguet s'est donné le plaisir de faire l'apologie. On connaît, ses défenses de d'Aiguillon et de Terray ; je ne sais s'il n'a pas l'ait imprimer aussi un scandaleux éloge de Maupeou, éloge emphatique et déhonté que j'ai eu écrit et signé de sa main (2), et dans lequel il fait à la fois un Solon, un Mécène, un petit saint,
Du noir vizir, despote en France, Qui pour régner mit tout en feu. (3)
Un L'Hospitaî n'était rien en comparaison. Mais comment vais-je citer L'Hospitaî ! L'auteur des Annales (4) ne nous a-t-il pas révélé que L'Hospitaî n'était qu'un coquin (5)?
Pendant que je travaillais chez un procureur, Linguet rem-
(1) C'est la première fois (sauf une mention insignifiante) que Brissot parle de Linguet, pour qui il travailla quelque temps, comme on le verra plus loin. Il est superflu de donner une note sur le célèbre avocat (1736-1794). Il suffit de noter, pour fixer certains faits, que c'est le 29 mars 1775 qu'il avait été définitivement rayé du tableau des avocats, et que son séjour à la Bastille va du 27 septembre 1780 au 19 mai 1782.
(2) Cet éloge de Maupeou, par Linguet, a été imprimé par M. de Montrol dans son édition (t. I, p. 373) « sur une copie écrite de s;i main ». Elle avait été sans doute trouvée dans les papiers de Brissot. C'est un morceau trop étranger aux Mémoires pour qu'il prenne place
(3) Voici, telle que la donne en note M. de Montrol, l'épigramme entière qui fut faite lorsque Maupeou reçut le cordon du Saint-Esprit :
Ce noir vizir, despote en France, Qui pour régner mit tout en feu, Méritait un cordon, je pense, Mais ce n'est pas le cordon bleu.
(4) Voir, sur ce journal de Linguet, Les Annales politiques, civiques et littéraires du XVIIIe siècle, Hatin, Bibliographie, p. 74-75; et Histoire de la Presse en France, t. III, p. 324-400.
(5) Je supprime ici une anecdote sur Maupeou, prise dans le Patriote du 16 avril 1790.
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plissait la capitale et la France du bruit de son nom (1). C'était le temps de ses combats avec son ordre, avec Gerbier, avec l'Académie. Linguet était homme de lettres, et Gerbier ne l'était point. Linguet était persécuté, et annonçait un caractère franc, fier, indépendant, ennemi de toute espèce de despotisme. Je devins bientôt le partisan le plus forcené de Linguet. Je brûlais de le connaître; je lui écrivis, il m'accueillit et me fit valoir son accueil. « A l'âge où vous êtes, me dit-il, » je recherchai les maîtres en littérature et ils me reçurent » avec hauteur. » Je lui demandai des conseils pour suivre le barreau ; je lui parlai des longues études du droit romain, du droit public. Il me sourit : « Cultivez, me dit-il, votre raison, » vos talents, vous trouverez toujours des livres. Ces études >» ne servent qu'à rendre l'écrivain lourd, stupide. » J'entendais l'espagnol, il avait traduit des comédies dans cette langue, il me prêta des originaux. Je lui montrai le plan d'un théâtre étranger, anglais, italien, espagnol, allemand. Linguet y vit l'élan d'un jeune homme dévoré par une prodigieuse activité et par le besoin de la célébrité. Il le modéra sans le décourager ; je lui dois la justice qu'il me montra de l'intérêt, qu'il voulut même m'obliger en m'attachant à son Journal de Politique et de Littérature (2), qui lui faisait tant d'ennemis, et j'aurais alors cherché des ennemis loin de les éviter. Sa bonne volonté devint impuissante.
Ce fut par suite des intrigues de l'intolérante vanité de quelques-uns de ces spéculateurs en philosophie, si peu dignes du beau nom de philosophe, que Linguet perdit son journal et
(1) Sur Linguet, avocat, on consultera avec profit le livre de M. Jean Cruppi, Un Avocat journaliste au XVIIIe siècle, in-12, 1905. (ierbier (1725-1788), qui était alors le plus célèbre avocat de Paris, avait été plusieurs fois l'adversaire de Linguet, notamment en 1772, dans le procès Gouy d'Arsy, et ils avaient publié divers factums l'un contre l'autre. Quant aux démêlés de Linguet avec l'Académie, ou plus exactement avec d'Alembert et le parti des philosophes, ils datent de 1764.
(2) Journal de Politique et de Littérature, appelé aussi Journal de Bruxelles, fondé par Panckoucke en 1774, et d'abord rédigé par Linguet. La Harpe prit sa place le 25 juillet 1776. (Hatin, Bibliogr., p. 73.)
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se décida à s'expatrier. Nous avions assisté ensemble à la réception de Laharpe à l'Académie (1) ; l'auteur de Menzikojf y entrait entre Arnaud (2) et Suard, et tout chargé d'une pluie de sarcasmes et d'épigrammes ; c'était, il m'en souvient, un beau jour du mois de juin ; et malgré la chaleur, tout ce que la secte encyclopédique avait de plus brillant faisait cortège à cette ovation de l'un de ses coryphées. D'abord un discours bien longuement et bien impertinemment ennuyeux du nouvel élu, auquel Marmontel, pour n'être pas en reste, répondit d'une manière aussi pédante et aussi ennuyeuse ; puis un chant mortel de la Pharsale (3), et enfin un de ces inévitables éloges du grand prêtre d'Alembert en l'honneur de son amie mademoiselle [de] Lespinasse, morte quelque temps auparavant en odeur de philosophie et dans les bras du bel esprit (4). Tout cela n'était pas seulement long, froid, emphatique et soporifique, mais encore souverainement ridicule et déplacé. Ces petits grands hommes, leur encensoir à la main, louant les rois, les reines, les ministres, les morts, les vivants et eux-mêmes, avaient quelque chose des marchands d'orviétan, débitant leurs drogues sur la place publique. A voir cette complaisance d'applaudissements les uns pour les autres, ils me paraissaient tous complices de leur réciproque nullité. Parmi tant de petits littérateurs, il y avait, selon moi, de l'injustice à Fréron (5) de n'avoir appliqué qu'à Laharpe seul le surnom de « Bébé littéraire ». Il est vrai qu'il n'y avait personne en France, même à l'Académie, auquel la petite stature, la petite vanité et la petite colère du nain de Pologne pussent être plus naturellement comparées.
Dans cette séance, tout ce qui avait si vivement choque
(1) 20 juin 1776.
(2) L'abbé Arnaud (1721-1784) était de l'Académie depuis 1771 ; Suard, depuis 1772.
(3) Traduction en vers, par La Harpe. (Il n'a traduit que les quatre premiers chants.)
(4) Voir plus loin la note de la page 126.
(5) A cette date, Fréron était mort depuis trois mois (10 mars 1776 ). C'est dans son Année Littéraire, fondée par lui en 1754, qu'il avait bien souvent maltraité La Harpe.
mon esprit impartial et sans prévention n'avait pu échapper à l'observation de Linguet, qui, comme moi, n'était pas étranger aux hommes et aux choses. Son journal reproduisit bientôt sa pensée, et en fouettant Laharpe avec tous les délices de sa haine, il n'épargna pas la satire et l'ironie au reste des académiciens. Il y eut bientôt une grande rumeur. Avoir critiqué l'auteur de Mélanie (1), son discours et ses vers, avoir jugé le jugement de ses confrères, c'était un crime que la philosophie des philosophes ne pouvait supporter. Les académiciens, en nommant Laharpe à l'Académie, avaient agi avec conscience et discernement, car ils étaient infaillibles aussi bien qu'immortels. Laharpe souleva avec beaucoup d'adresse l'amour-propre de Nivernois et de Duras (2) ; et, dans cette querelle de gens de lettres, les deux hommes de qualité s'avisèrent de se regarder comme solidaires. Ils intriguèrent près de Miroménil (3) ; Suard, beau-frère de Panckoucke, intrigua de son côté près du libraire, et le libraire, qui vendait de l'esprit comme une marchandise à la livre, pensa que celui de Suard ou de Laharpe vaudrait mieux, parce qu'il serait moins léger ; par les tracasseries qu'il suscita et aida le garde-dessceaux à susciter à Linguet, il le força à abandonner son journal. Ils eurent à ce sujet de très vives discussions pécuniaires. Ce Panckoucke était une espèce de Turcaret littéraire, courtisant les grands écrivains dont le talent pouvait servir à sa fortune, et se formant une cour de petits auteurs qui cherchaient à faire fortune par ce moyen. Il se laissait adresser les épîtres et les dédicaces des ouvrages qu'il imprimait, et faisait composer des ouvrages qu'il dédiait aux ministres, comme s'il en eût été autre chose que l'imprimeur. C'est ce qu'il fit de la traduction de Y Arioste, qui est de Framery, et qu'il adressa à Vergennes (4). Par ce moyen et par d'autres, il
(1) Drame de La Harpe, 1770.
(2) Le duc de Nivernois (1716-1798) était de l'Académie depuis 1742 (il avait succédé à Massillon) ; le duc de Duras (1715-1789) n'en était que depuis 1775.
(3) Garde des sceaux.
(4) N.-E. Framery (1745-1810). Il avait traduit avec Panckoucke la Jérusalem délivrée et le Roland furieux.
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était bien venu du ministère : aussi, lors de la publication de l'Encyclopédie (1), obtint-il sans peine une défense à tous les journaux d'en parler, soit en bien, soit en mal, parce qu'il s'imaginait que les éloges ne feraient pas tant de bien que les critiques ne causeraient de mal. En effet, on croit plus facilement à la critique qu'on n'ajoute foi aux louanges.
Linguet, qui n'était pas d'humeur à montrer beaucoup de complaisance pour un aussi petit monseigneur, et qui ne se sentait pas fait pour se soumettre à ses caprices, soupçonnait déjà l'envie secrète qu'il avait de se débarrasser de lui. Avant même la levée de boucliers dont le choix académique fut le prétexte, ce n'était pas la faute de Panckoucke si le journal, n'avait pas été enlevé au rédacteur. Linguet a su le secret de toutes ces intrigues par M. Lenoir, le lieutenant de police (2), qui inculpa aussi d'Alembert ; il sentit bien qu'il y avait làdessous plus qu'une vengeance d'amour-propre, mais une spéculation à son détriment ; et le public n'en put douter quand on vit Laharpe et Suard institués les héritiers de celui qu'ils venaient de dépouiller.
Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine !
Il n'y eut qu'une opinion sur cette conduite aussi noire de la part de Panckoucke que de ceux qu'il s'associait. Dans le monde, comme dans les journaux, on appela cela une infamie. N'était-il pas odieux de voir Laharpe se plaindre si fort des attaques de Linguet, quand lui-même lavait plus dune fois critiqué dans son Mercure*! Ce n'était point par des coups d'autorité que Linguet lui avait répondu, mais par deux épigrammes, les seules peut-être qu'il ait faites en vers, et dont l'une me revient à l'esprit.
(1) Non pas la grande Encyclopédie de 1751, mais sa refonte, entreprise en 1782 par Panckoucke, sous le titre d' Encyclopédie méthodique.
(2) Jean-Charles-Pierre Lenoir, maître des requêtes, lieutenantgénéral de police à Paris depuis le 30 août 1774; remplacé le 11 août 1785 par Thiroux de Crosne.
Monsieur Laharpe, en son Mercure, Blâme le feu de mes écrits :
Monsieur Laharpe, je vous jure, D'un défaut de cette nature Vous ne serez jamais repris ; Et s'il me prend un jour envie D'abandonner ce mauvais ton, Pour bien refroidir mon génie, J'étudierai Timoléon, Warwick, Gustave et Mélanie.
L'impression que cette intrigue académique produisit sur les esprits fut générale, et ceux qui y semblaient le moins disposés s'intéressèrent à la cause du proscrit. Quoique protectrice de Laharpe, qui tenait déjà de sa faveur la pension dont avait joui de Belloy, on vit la femme de Louis XVI prendre parti pour Linguet, et vouloir lui faite restituer sa propriété. Il est vrai qu'elle y mit cette légèreté qu'elle a portée dans toutes les affaires. Le Journal Politique lui plaisait parce qu'il était satirique et médisant, qu'il l'égayait parfois et ne la blessait jamais. Pourvu qu'il ne s'attaquât point à d'augustes personnages, tels qu'elle et le roi, qu'importait ce que disait ou ne disait pas son rédacteur ? — Louis XVI lui répondit, sans doute, que cela importait beaucoup à toutes les personnes qui, pour n'être pas de grands personnages, n'en tenaient pas moins à leur réputation. Et comme on lui avait peint Linguet sous les traits d'un impudent Zoï'le, d'un Arétin effronté, s'en prenant à la fois au trône et à l'Académie, la bonne volonté d'Antoinette fut perdue. Linguet, alors réfugié à Bruxelles, se transporta en Angleterre où il fonda ses fameuses Annales (1), dans lesquelles il versa à pleines mains la colère et la vengeance sur tous ses ennemis.
Au commencement de la Révolution, Linguet, rentré en France, pensa à faire valoir les droits qu'on lui avait ravis ; il annonça qu'il allait en demander la restitution et une indemnité pour les 10.000 livres de traitement qu'on lui devait, en vertu d'un contrat passé en bonne forme, et dont il avait
(1) C'est en 1777 que Linguet, quittant la Belgique, son premier refuge, alla fonder en Angleterre ses Annales.
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été privé par Panckoucke sur un simple mot d'ordre de Vergennes ou de Miromesnil. Il répondait ainsi à un article du Mercure (1) qui racontait son expulsion d'une des séances de l'Assemblée nationale, et lui faisait dire : « Ils m'ont rendu justice, j'étais déplacé parmi des amis de la liberté. » Je sais ce que vaut Linguet, mais il faut avouer que la conduite de Laharpe, en déchirant son ennemi dans le journal qu'il lui avait volé, a été odieuse jusqu'au bout. Le mot, comme l'anecdote qu'il citait, étaient faux ; les injures dont il accompagnait son récit, de la dernière grossièreté.
Avant son départ Linguet m'avait engagé à m'attacher à la nouvelle direction du journal, qui, à mon refus, fut obligé d'appeler de Strasbourg un rédacteur politique nommé Fon*tanelle (2). J'avais apprécié les hommes d'après leurs procédés. Malgré l'éclat de leur renommée, malgré le désir de m'enrôler sous les drapeaux dont ils se couvraient, j'aurais rougi de voir mon nom associé au leur. Ils profitèrent peu de leur déloyauté ; Linguet n'était pas doué d'un génie inimitable, mais il avait un talent supérieur pour la polémique, et il mettait plus de verve et d'esprit dans une page que Laharpe et Suard ensemble dans tout un volume. Leur journal, sec, froid, fade et lourd, après avoir fait mourir d'ennui ses souscripteurs, allait mourir lui-même d'inanition. La banqueroute de Lacombe (3) vint, je crois, le sauver. Lacombe, que ses
(1) Année 1789, n°51; cf. Révolutions de France et de Brabant, n°15.
(2) Dubois-Fontanelle (1737-1812). Il rédigeait la Gazette des Deux-Ponts (Hatin, BibL, p. 48-90). Voir, sur ce fécond publiciste, Quérard, France litt., et la Biographie universelle. Cf. Mémoires secrets, 6 septembre 1776 : « C'est un monsieur de Fontanelle, cidevant rédacteur aux Deux-Ponts d'une double gazette de politique et de littérature, qui est chargé de la partie politique du journal du sieur Panckoucke»; id-, 14 octobre suivant. — En 1784, il quitta le Mercure, où il fut remplacé par Mallet du Pan, et passa à la Gazette de France. Ibid., 28 juin 1784.
C'est en juillet 1776 ((Corresp. litt., t. XI, p. 306) que La Harpe succéda à Linguet dans la partie littéraire du Journal de Bruxelles. Dubois-Fontanelle y faisait déjà la partie politique, que Linguet lui avait cédée depuis quelque temps.
(3) Jacques Lacombe (1724-1811), avocat-libraire, qui avait pris en 1768 l'entreprise du Mercure (Hatin, Bibliogr.,p. 26). Cf. Mémoires secrets, 12 janvier, 21 mai et 1er juillet 1768. C'est en mai 1778 qu'il
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spéculations sur les ouvrages de Marmontel et principalement l'édition des Incas (1) avaient ruiné, fut obligé de vendre son Mercure à Panckoucke. Celui-ci réunit les journaux et les rédacteurs pour en faire cette chaire magistrale où, depuis Marmontel jusqu'à Mallet du Pan (2), une demidouzaine de pédants ont longtemps régenté la littérature (3).
A l'époque dont je viens de parler, je fus sur le point de m'attacher à un nouveau journal, que le départ de Linguet avait fait naître ; il était rédigé par Clément et Palissot (4). Ils espéraient recueillir une succession prête à s'échapper des mains qui s'en étaient emparées. Mais j'avais eu le temps de faire des réflexions. Ce n'était plus Linguet, frappant de sa férule à droite et à gauche, et dans tous les rangs, mais respectant, du moins alors, quelques noms dignes de respect : c'était une guerre ouverte contre tout le parti encyclopédique, les soldats et les chefs. Je ne pus supporter l'idée de me trouver ligué avec des hommes, dont l'un avait le grand tort de mépriser Voltaire, et l'autre d'avoir indignement outragé Rousseau.
fit une faillite d'un demi-million. (Mêm. sec., 14 mai 1778). Auteur de nombreux ouvrages, énumérés par Quérard. — Il était le beaupère de Grétry.
(1) La première édition (1777), 2 vol. in-8, ornés de gravures d'après les dessins de Moreau.
(2) Mallet du Pan, le célèbre publiciste Genevois, avait commencé par collaborer aux Annales de Linguet. Quand celui-ci fut mis à la Bastille, en 1780, il essaya de les continuer pour son compte, sous le titre de Annales, etc., pour servir de suite aux Annales de M. Linguet (voir en particulier le t. II, p. 225 et 261, et le t. III, 10 juillet 1782). En 1784, Panckoucke lui ouvrit le Mercure, où il tint une très grande place jusqu'au moment de son émigration après le 10 août 1792.
(3) Voir, sur toutes ces questions de presse avant 1789, Hatin, Bibliogr., p. 26, et Histoire de la Presse, t. III.
(4) Le Journal Français, par Palissot et Clément, commença à paraître le 15 janvier 1777 (Hatin, Bibliographie, p. 78, et Histoire de la Presse, t. III, p. 81). Palissot est bien connu. Quant à Clément (1742-1812), c'était celui que Voltaire appelait « l'inclément ». — Le Journal Français n'eut pas deux années d'existence.
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J'aimais trop la philosophie pour faire métier de la combattre ; j'étais trop attaché dans le fond à la cause des encyclopédistes pour m' unir à ses ennemis déclarés. Je voulais bien livrer à la critique quelques-uns des indignes soutiens de cette cause ; je voulais bien persifler leur égoïsme, leur arrogance, et dénoncer leur despotisme, qui se vengeait d'une critique littéraire par une lettre de cachet, mais j'aurais eu regret d'attaquer en masse les philosophes, quelles que fussent les erreurs de plusieurs d'entre eux ; j'aurais rougi surtout de mon alliance avec un ennemi de J.-J. Rousseau.
Il est vrai qu'alors je ne connaissais point Palissot ; je n'avais lu que quelques-uns de ses ouvrages, et la disposition ou l'indisposition de mon esprit me les faisait juger avec unesévérité que, dans la suite, je ne lui ai pas trouvée pour moimême. Je dois dire que mon opinion était une affaire secrète, confiée seulement aux marges d'une édition de ses œuvres imprimée à Londres en 1771 : édition qui n'était qu'une compilation indigeste de quelque libraire affamé (1). On avait fait un ramas de tout ce qui s'était présenté, et on s'était hâté d'y commenter chaque pièce, comme on eût commenté Horace et Quintilien, de sorte que le texte de l'auteur ne comptait pas pour moitié dans la collection de ses ouvrages. C'était du reste une industrie fort usitée dès ce temps-là : on publiait trois ou quatre chants d'un poème, quelques centaines de vers, quelques pièces fugitives, et les éditeurs d'annoter ! Voyez plutôt les Géorgiques de Delille et les Saisons de Saint- Lambert (2). Comment n'a-t-on pas encore imprimé l'Œuvre complète du marquis de Sainte-Aulaire (3) ? Avec des avertissements, des notes et des notices, on finirait par faire un in-folio d'un madrigal ou d'un quatrain.
Je ne pus jamais lire que deux chants de la Dune iade ; ces
(1) La Dunciade, suivie des Mémoires pour servir à l'histoire de notre littérature, Londres, 1771, 3 vol. in-8° (V. Quérard).
(2) La traduction en vers des Géorgiques, par Delille, et les Saisons de Saint-Lambert, parurent la même année, 1769.
(3) Le marquis de Sainte-Aulaire (1643-1742), « le berger » de la duchesse du Maine. « Ses vers sont restés disséminés dans les recueils du temps ». (Vapereau, Dict. de littérature).
90 MÉMOIRES DE BHISSOT
deux chants, le premier surtout, me parurent entièrement dépourvus d'intérêt et d'invention ; tel était à mes yeux le plan de ce poème, qu'après cette lecture je ne devinais pas encore où le poète en voulait venir, où il prétendait nous mener ; je n'y trouvais que vers d'une platitude inimitable, pensées ineptes ou communes, et rien que des bons mots dignes de Vadé ; il y a pourtant des vers heureux, des pensées ingénieuses, des traits vraiment spirituels ; je m'indignais encore d'y voir à chaque page Marmontel et Fréron mis en scène et vilipendés ; il faut avouer qu'à l'égard de Marmontel et de Fréron, c'était montrer par trop de bonté.
Le Jugement alphabétique des ordres ne me paraissait ni neuf ni piquant ; je croyais lire les Trois siècles littéraires (1), et, en effet, le ton de ces satires se ressemble beaucoup. Je n'avais pas grande foi dans l'impartialité affectée du censeur, quand je voyais avec quelle rage il s'acharnait après ses victimes. Je ne me fiais pas non plus entièrement à la pureté de sa critique, quand je l'entendais parler de styles graveleux, de Muettes de génie, expressions qu'aurait effacées ce Boileau que Palissot louait avec enthousiasme, sans doute pour faire niche à Voltaire.
Je me rappelle aussi son Homme dangereux (2), pâle copie du Méchant, qui n'est lui-même, dit l'abbé de la Porte, qu'un froid réchauffé du Médisant (3) : mêmes personnages, les noms seuls sont changés ; mais quelle différence entre cette peinture vive et piquante des cercles de Paris, retracés dans le Méchant. et les pesantes railleries du Valère de Palissot I Le caractère de Julie est d'une insupportable maussaderie, et l'imbécile Dorante n'est encore qu'un personnage bien maladroitement dérobé à Gresset. Ce qu'il y aurait eu peut-être de plus comique dans cette comédie, c'est le moyen employé par l'auteur pour essayer de la faire jouer, si son intrigue eût réussi (4).
(1) De Sabatier de Castres (1742-1817).
(3) Le Médisant, de Destouches, est de 1715.
(4) Palissot, dit M. de Montrol, avait fait courir le bruit que Y Homme dangereux était une pièce dirigée contre lui.
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J'ai fait la connaissance de Palissot à mon retour de Londres (1) ; ce fut alors que j'appris de sa bouche combien il témoigna de repentir d'avoir traduit ridiculeusement sur la scène le grand citoyen de Genève, et que, touché de ses excuses, Jean- Jacques lui-même avait pardonné à son erreur. Il ne faut pas être plus sévère que Jean- Jacques. J'ai bien compris plus tard comment Palissot, que ses principes et la tendance de son esprit portaient aux idées philosophiques, s'était si longtemps montré l'adversaire fougueux des philosophes. Leur orgueil avait blessé le sien ; il en avait éprouvé quelques froideurs ; il avait trouvé dans leurs prétentions et leurs vanités une source féconde de plaisanteries et d'épigrammes ; il avait donné cours à son humeur satirique dans sa Petite, lettre sur de grands philosophes (2), dans Le Cercle (3), dans les chants de la Dunciade, et après de pareilles hostilités il ne voulait pas reculer. C'est un homme de beaucoup d'esprit, d'un commerce doux et facile et qui ne ferait pas soupçonner sa violence d'écrivain, d'un jugement sûr et pur quand il juge sans amour-propre ou sans passion. Il a moins de verve, mais bien plus de goût que Linguet ; sans doute aussi qu'il a plus de conscience et de vertu. Par ses satires, il a été en proie à toutes les animosités du temps ; il ne faudra donc juger ni de son talent, ni de son caractère d'après ce qu'en ont dit ses contemporains ; car il s'est presque fait un ennemi de chaque écrivain de son siècle, et de Fréron lui-même. Sa conduite anti-philosophique m'avait fait partager cette animosité. En ne l'aimant point, je croyais payer un tribut d'amour à Rousseau.
Palissot a parlé de mes ouvrages avec indulgence. J'avais eu le plaisir de lui être utile auprès du marquis Ducrest (4). Depuis j'ai peu vu cet écrivain (5), mais à une époque oùl'anar-
(1) C'est-à-dire en juin 1784.
(3) Le Cercle ou Les Originaux (1755).
(4) En 1787, pendant les quelques mois que Brissot passa, avec le titre de secrétaire-général, auprès du chancelier du duc d'Orléans, le marquis du Crest, frère de Mme de Genlis.
(5) Etienne Dumont nous apprend cependant que Palissot était déjà de ceux qui se réunissaient chez Brissot en 1789 (Souvenirs sur Mirabeau, p. 35).
chie commençait à déborder, et où il y avait du courage à se mettre en insurrection contre elle, je l'ai trouvé sur la brèche. Je lui avais adressé ma brochure du mois d'octobre, écrite contre la faction de Marat et de Robespierre (1). D'autres eussent déjà craint de se compromettre en accusant seulement réception de cet envoi ; Palissot déclara hautement qu'il partageait mes opinions. D'autres commençaient à m'éviter, car on me dénonçait de toute part aux poignards et à la proscription: lui m'écrivit qu'il regardait comme des lâches ceux qui avaient rejeté de la société des Jacobins l'un des hommes dont elle devait le plus s'enorgueillir. Il ne craignait pas d'appeler indignes, il aurait pu dire ignobles, les choix faits par les sections de Paris pour la Convention nationale. Amant de la liberté, mais ennemi de l'anarchie, il gémissait hautement de l'esprit détestable qui soufflait autour de nous, et quoiqu'il fît aussi des vers, ce n'est point lui qu'on eût entendu chanter des hymnes sanglants au milieu des massacres de septembre (2).
J'ai dit que Linguet m'avait témoigné quelque intérêt, intérêt assez stérile du reste, et qui ne se manifesta qu'en paroles. J'avais écrit pour lui une dissertation sur les ouvrages de Shakespeare ; il m'en a fait des compliments, et voilà tout. Depuis il l'imprima dans l'un de ses journaux, fondés après l'expatriation qu'il s'était imposée. Lorsque je travaillai au Courrier de V Europe (3), je m'empressai de lui annoncer ce
(1) A tous les républicains de France, sur la société des Jacobins de Paris, 24-29 octobre 1792.
(2) Allusion à La Harpe. Voir note de la page 70.
(3) Le Courrier de l'Europe, fondé à Londres en juillet 1776 (voir Mém. sec, 9 août et 24 septembre 1776), par un réfugié français, Serres de La Tour, dura jusqu'en 1792, et forme 32 vol. in-4°. Le propriétaire était un Ecossais, appelé Swinton. Ce qu'on sait de plus précis sur ce journal et ses rédacteurs successifs nous est fourni en grande partie par Brissot lui-même. Voir, sur Serres de La Tour, un journaliste de race, Hatin, Bibliographie, p. 74, et Histoire de
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changement dans ma position. Il était en Belgique ; il s'applaudit beaucoup de ce que je lui donnais de mes nouvelles ; il me félicita d'être échappé à l'antre des chicaneurs ; il me chargea de diverses missions auprès de Swinton. Quand je lui fis part de ma rupture avec celui-ci, et qu'à son tour je réclamai des preuves de son amitié, il ne put rien faire pour moi que de me charger de rédiger les tables des tomes 4, 5 et 6 de ses fameuses Annales (1).
Lorsqu'on a été forcé de l'analyser comme moi, on sait combien ce journal répondait peu au titre fastueux que lui avait donné Linguet : Annales politiques, civiles et littéraires du dix-huitième siècle ! La partie politique n'était jamais qu'un réchauffé, parfois raccourci, souvent ampoulé, des événements déjà consignés dans toutes les gazettes. La partie civile offrait, avec l'histoire de quelques procès portés devant les tribunaux français, des sarcasmes longuement amplifiés contre les magistrats. La partie littéraire était encore plus insuffisante ; ce ne sont que querelles, anecdotes, diatribes sur les académiciens et les philosophes ; d'un côté récriminations contre les gens du barreau et du parquet, de l'autre contre les gens de lettres et les savants ; on voit à chaque instant percer les souvenirs des démêlés de l'auteur avec ses contemporains. Si la postérité y cherchait l'histoire des productions de notre temps, des ouvrages que l'esprit humain a conçus en 1783, par exemple, elle croirait que le talent et le génie se sont reposés durant tout le cours de cette année. Linguet n'y rend pas compte d'un seul livre important, et quand d'ailleurs il en cite quelques-uns, ce ne sont jamais que des ouvrages français. En jurisprudence, en littérature, Linguet ne connaît, ne parle que de la France. Là, seulement, on cultive les sciences et les lettres ; là, seulement, les progrès des lumières et de la civilisation sont dignes d'arrêter les regards de l'ob-
la Presse, t. III, p. 401 et suiv. ; — Quérard, France litt. ; — Correspondance de Grimm (VIII, 321) ; — Mémoires secrets, 6 mars 1783 et 27 février 1784. — Tourneux, Bibliogr., 10.521.
(1) Cette table occupe les pages 529-564 du tome VI des Annales de Linguet.
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servateur ; là, enfin, est tout son dix-huitième siècle. Quel pauvre siècle, si on le croyait sur parole ! Heureusement qu'il ne le présente pas tel qu'il est, mais tel qu'il se l'est figuré. Il le montre à travers un prisme, et comme il a eu soin de s'interposer souvent entre ce prisme et nous pour nous occuper de sa personne, l'auteur des Annales se trouve naturellement le plus gros personnage de son époque.
Quand je parcourais un numéro de Linguet, je le jugeais comme Sénèque jugeait Sextius (1). Je me demandais s'il m'avait rempli l'esprit de nouvelles idées, l'âme de force, s'il m'avait élevé au-dessus du commun des hommes ; non, rien de tout cela. Je cherchais à analyser, et les Annales disparaissaient comme des ombres devant mon analyse. Je cherchais à recueillir, et je ne trouvais que de vaines rumeurs et des chimères.
Cependant je rédigeai les tables de trois volumes. Je n'avais point refusé ce singulier travail, parce que je voulais être utile à Linguet, et que je désirais, par tous les moyens, lui prouver mon dévouement. Lui-même, en cet instant, semblait me donner une preuve d'obligeance et d'amitié. J'avais réclamé son appui pour une femme célèbre (2) qui était alors victime d'une criante injustice : obligée de quitter la France, elle avait jeté les yeux sur la Belgique. Linguet, qui s'y était fixé, m'offrit de l'accueillir et de la soutenir de sa plume et de ses conseils. Ils pouvaient lui être utiles. Quant à moi, il me prodigua aussi des conseils, mais qui ne pouvaient me servir à rien. Un jour il m'engageait à fuir l'antre de la chicane ;
(1) Lettres à Lucilius, LXIV, § 3 : « Cum legeris Sextium, dices : vivit, viget, liber est, supra hominem est, dimittit me plénum ingentis fiducies, etc.. »
(2) MUe Sainval aînée. Après des querelles retentissantes avec Mme Vestris, que protégeait le duc de Duras, gentilhomme de la Chambre et par conséquent arbitre de la Comédie-Française, elle avait été exclue de la Compagnie et exilée à Clermont-en-Beauvaisis (juillet 1779). Il ne semble pas d'ailleurs qu'elle ait quitté la France. Elle alla jouer en province (à Bordeaux, septembre 1779; à Avignon, février 1780, etc.. Voir Mém. secrets, 1779, passim, et Corresp. litt., XII, 279. Cf. Annales de Linguet, VI, 312.) Elle reparut d'ailleurs au Théâtre-Français ; c'est elle qui, en 1784, dans le Mariage de Figaro, jouait la comtesse Almaviva. (La Harpe, Corresp. litt. , IV, 236.)
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puis, comme s'il eût craint que je n'allasse à lui, il me détournait de l'antre de la littérature. Enfin, soit impuissance ou mauvaise volonté, ses bons offices à mon égard se sont bornés à des compliments sur mes talents, et à me charger de l'analyse des trois volumes de ses Annales.
Linguet voulait des collaborateurs purement officieux, des correspondants bénévoles, des gens qui fussent en position de le servir, de le prôner : malheureusement je ne pouvais faire ni l'un ni l'autre. Et cependant, le croyant calomnié, je ne perdais point d'occasion de le défendre ; lui voyant peu d'amis parmi les littérateurs, je m'efforçais de lui rendre la justice qu'on me semblait refuser à ses ouvrages. On trouverait dans les lettres qu'il m'écrivait à cette époque combien* mes éloges lui paraissaient modérés, et comment il eût fallu le louer pour lui plaire. Ses plaintes à ce sujet commencèrent à me surprendre. Depuis, ses propres amis me dessillèrent les yeux sur son compte. Je lui dus bientôt une des grandes peines qui m'aient affligé ; mais je gémis encore plus sur le caractère de l'écrivain que j'aurais voulu pouvoir toujours estimer, que sur le mal passager qu'il venait de me faire (1).
Je me souviendrai toujours d'un mot de cet homme si fameux alors (2) et depuis si prodigieusement oublié. Quelque temps avant qu'il fût mis à la Bastille (3), je lui parlais de mes
(1) Je ne sais à quoi Brissot fait allusion ici.
(2) « J'ai écrit sur sa vie des notes qu'il ne faut point livrer à l'impression, mais dans lesquelles on trouverait peut-être quelques traits curieux. Une partie des anecdotes que j'y rappelais était tirée d'un écrit qui a paru sous ce titre : Notice pour servir à l'histoire de la vie et des écrits de Linguet. On la dit imprimée à Liège en 1781, je la crois imprimée à Abbeville par le libraire même qui, sur la fin de cette notice, se plaint de l'ingratitude de celui dont il publiait l'histoire. Linguet m'a assuré que ce libraire était un malheureux qui lui avait les plus grandes obligations. » [Note deBrissot].
L'auteur de cette notice était Devérité (1743-1818), imprimeur-libraire à Abbeville ; Linguet avait logé chez ses parents, lorsqu'il séjourna à Abbeville en 1763. Devérité fut plus tard membre de la Convention, où il siégea parmi les modérés, fut décrété d'arrestation le 6 juillet 1793, puis inscrit sur la liste des soixante-treize.
Il semble ressortir de cette note de Brissot que ces pages auraient été écrites avant qu'il eût connu Devérité à la Convention.
(3) 27 septembre 1780.
travaux littéraires, de mes projets, de mes études en chimie, en physique, en politique, etc. « Quel âge avez-vous ? me dit-il. — Vingt-six ans. — Heureux mortel, vingt-six ans ! et à la veille de tout ce qui se prépare ! » Linguet semblait entrevoir la Révolution.
J'ai donné, dans le neuvième volume de la Bibliothèque criminelle (1), ma profession de foi sur son caractère et ses écrits, et certes Linguet seul pourrait dire que je ne l'ai pas traité avec indulgence. Mes liaisons avec lui m'ont été longtemps et vivement reprochées par la secte encyclopédique, à laquelle il m'empêchait de m'attacher, et par les hommes du pouvoir, qui me tinrent aussi à la Bastille. Les philosophes me regardaient comme son partisan ; il me regardait comme celui des philosophes. Tous se défiaient de moi, tous se trompaient. A mes yeux le talent n'a aucune couleur de parti, et mon admiration pour quelques-uns des philosophes ne m'empêchait point de rendre justice à leur bouillant antagoniste. Mais, je l'avoue, la chaleur, l'accent de vérité qui respire dans quelques-uns des écrits de Linguet, avaient séduit, enchanté ma jeunesse novice et engouée du bien public ; je croyais toucher à son âme par plus d'un côté, être en rapport avec lui sur plus d'un sujet. Ses ennemis étaient puissants et triomphaient ; il était fugitif et malheureux. Son courage et son esprit, son caractère emporté, comme sa plume énergique, tout me plaisait, m'intéressait, m'attirait ; et lorsque, après sa sortie de la Bastille, je le retrouvai à Londres, je ne courus pas, je volai dans ses bras.
Ah ! Linguet ! Linguet ! pourquoi une fatale lumière a-t-elle dissipé le doux prestige qui m'entraînait vers toi? J'aimais à te voir le défenseur de l'humanité, l'apôtre ardent et pur de la vertu, j'aimais à te voir terrasser le despotisme orgueilleux des corps, combattre les abus de la législation et les iniquités du pouvoir. A chaque ligne qui sortait de ta plume, je croyais voir ton âme entière s'échapper en torrents de feu. D'Aiguillon même, défendu par toi, ne me semblait plus cou-
(1) Lire : La Bibliothèque philosophique.
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pable (1) ; je t'écoutais quand tu parlais pour Lally ou Descrosses (2) ou pour les jeunes imprudents d'Abbeville (3); je te suivais pénétrant dans leur cachot, t'asseyant à leurs côtés, interrogeant leurs douleurs, et imprégnant tous tes discours de leurs angoisses et de leurs larmes. Que j'enviais la noble et touchante mission que tu devais à ton génie! Te voyant éloquent, je te croyais honnête et sensible. Pourquoi le bandeau qui couvrait mes yeux s'est-il déchiré ? J'en atteste les dieux, pour te retrouver tel que tu m'avais d'abord apparu, je donnerais de mon sang. Et ce vœu, je le forme encore aujourd'hui pour toi, et pour tous ceux qui m'ont trompé comme toi, et auxquels je croyais, comme à toi, un cœur vraiment dévoué à la dangereuse fonction de tribun du peuple.
Linguet tribun du peuple! Linguet ami de la liberté! non, non, et Camille, et Danton ne le persuaderont à personne (4). Moi-même je ne puis me figurer par quelle illusion j'ai pu me laisser si longtemps abuser. Je pense aux défenses de Lally, de Descrosses; mais celle de d'Aiguillon, je n'avais point voulu la lire et la juger. J'ai parcouru un jour ces Mémoires, monument éternel de honte et d'infamie. L'auteur y justifie toutes les exécutions arbitraires des commandants de la Bretagne. Il justifie l'enlèvement de la Ghalotais et des autres
(l)^Mémoire pour le duc d' Aiguillon, dans la fameuse affaire de Bretagne, 1770.
(2) C'est dans ses Annales que Linguet avait entrepris, en 1779 (t. IV et V), la réhabilitation de dom Louis Brigand des Brosses, — et non Descrosses, — prieur de Perrecy, condamné aux galères à perpétuité pour empoisonnement par le Parlement de Dijon, le 23 juillet 1764. Cf. Mém. secrets, 20 juin 1767, et Mém. de V Académie de Dijon, t. IX, 3e série, p. 182. De même, c'est au t. VIII (1780) qu'on trouvera ses articles en faveur du jeune Lally-Tolendal, poursuivant la réhabilitation de son père, l'ancien gouverneur des Indes françaises condamné en 1766.
(3) Le chevalier de la Barre et son ami d'Estalonde. — Noter toutefois que Linguet (Annales, IV, 197) traite la Barre de « sale polisson » et de « fou scandaleux ». C'est surtout à d'Estalonde et aux autres jeunes gens compromis dans cette affaire qu'il réserve sa pitié.
(4) Linguet, rentré en France après la Révolution, s'était fait recevoir au Club des Cordeliers. — Ceci aurait donc été écrit en 1790 ou 1791.
parlementaires. Il justifie la commission nommée pour les condamner, et jusqu'aux supplices de leur longue et cruelle détention! Linguet se plaignit ensuite d'avoir éprouvé les horreurs de la Bastille! Et il s'indigna d'avoir connu la verge de fer du despotisme, qu'il trouvait douce et caressante quand elle frappait les malheureux Bretons ! Et il vient aujourd'hui se donner pour un soutien de la liberté, pour un ami du peuple. Ami du peuple ! oui, à la manière de Marat, dont il serait digne d'être le lieutenant, dont il est bien capable d'avoir été le secrétaire, puisqu'il n'a pas hésité à se faire l'apologiste de Néron.
Hélas! les fautes de Linguet ne viennent point d'amour de gloire, d'erreur ou de conviction, c'est amour du bruit, c'est cupidité, faiblesse ou calcul. J'ai connu une femme de beaucoup d'esprit, madame Lem (1), qui lui reprochait un jour d'avoir écrit en faveur du duc d'Aiguillon. — « Pourquoi les Etats de Bretagne ne se sont-ils pas adressés à moi ? répondit-il, je les aurais défendus ».
Ainsi sa plume était au plus offrant ; avocat ou journaliste, il ne s'agissait que de le payer. M. de la Bouillie, son correspondant à Calais, s'était chargé de décacheter ses lettres. 11 trouva dans l'une d'elles une traite de cent louis de M. Mazade, qui le priait de ne point parler d'une affaire où il était compromis. Linguet reçut les cent louis, et n'en parla point.
On a publié sur Linguet une foule d'écrits dans lesquels on juge sévèrement son caractère et ses actions, mais dans lesquels on le calomnie quelquefois. S'il m'est permis d'être sans indulgence envers un homme de qui j'ai sujet de me plaindre, et dont la conduite parmi les Cordeliers n'est pas laite pour le réhabiliter à mes yeux, je n'en dois pas moins être juste à son égard. On a dit, par exemple, que lord North, sous prétexte de sa conduite privée, l'avait forcé de quitter l'Angleterre, et qu'ensuite il avait été également expulsé à cause du scandale de sa vie avec une femme qu'il
(1) Je n'ai pu trouver aucun renseignement sur Mme Lem.
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avait enlevée. Je suis certain que ces deux faits sont faux (1). On l'a fait aussi plus vil qu'il n'était. Dans une histoire imprimée, on a été jusqu'à répéter des accusations d'escroquerie que je ne croirai jamais. Pour justifier sa radiation du tableau, les avocats prétendaient qu'il avait volé un cheval au duc des Deux-Ponts, avec lequel il était allé en Pologne ; et que plus tard il vola également cent louis au poète Dorât (2), Linguet a défié le barreau et le parlement de jamais trouver preuve ou témoignage quelconque de ces prétendus vols, et on a lu dans le « Journal de politique et de littérature » (3) une lettre de Dorât, par laquelle il désavouait le fait qui le concernait. Je dois pourtant convenir que Dorât a assuré depuis que cette somme lui avait été extorquée par Linguet-; Santhereau (4) m'a dit le lui avoir entendu avouer devant cinq ou six personnes, mais qu'est-ce qu'un pareil aveu après le démenti qui l'avait précédé? Dorât et Linguet avaient un instant vécu sous le même toit et dans la plus grande intimité. Lorsque le poète travaillait à sa tragédie de Zulica (5), le légiste l'aidait de ses conseils ; et après son mauvais succès, il refit cette pièce presque en entier. Ils se brouillèrent ensuite, car Linguet s'est brouillé avec tout le monde. Alors Dorât revint sur cette anecdote qui n'est sans doute dans le fond qu'une affaire d'argent mal arrangée entre lui et Linguet, mais qui ne peut être un vol de la part de ce dernier. C'est un excès de bassesse dont on ne saurait le supposer capable.
Linguet écrivant beaucoup et à tout propos, et pour qui voulait, a gagné des sommes immenses avec sa plume ; le luxe qu'il afficha bientôt a donné lieu à des inculpations calomnieuses. J'ai lu qu'il avait gagné plus de cent mille livres avec ses Annales ; il y a de l'exagération, mais il est sûr que tel
(1) Cependant Brissot racontera plus loin (chapitre XIV) comment Linguet avait enlevé M™e Buttet, femme d'un manufacturier du Perche.
(2) Voir le livre de M. Cruppi, p. 11 et 17.
(3) Le journal même dont Linguet fut expulsé en juillet 1776.
(4) Sautreau de Marsy (1740-1815), le fondateur de Y Almanach des Muses.
(5) En 5 actes et en vers, 1760.
numéro de cette feuille rapporta plus à son auteur que Y Emile à J.-J. Rousseau. A Paris, son Journal de littérature lui valait dix mille livres, sans parler de ce qu'y pouvaient joindre des MM. Mazade. Il fut un temps où il avait table ouverte, équipage et maîtresse ; et à ce propos, je me rappelle une autre inculpation, beaucoup moins sérieuse que les précédentes, et qui n'est pas plus vraie. Mademoiselle Lecrelle (1), ancienne figurante à l'Opéra, lui fit un jour un cadeau funeste. Il courut partout, et on imprima même dans les Mémoires de Bachanniont, une lettre du plus mauvais ton, et en style de portier, que l'on prétendit avoir été adressée par l'amant offensé à la figurante. Linguet m'a certifié que cette lettre n'était point de lui, et je le crois, car elle n'était bonne qu'à l'afficher. La seule chose peut-être qu'il ait composée à propos du cadeau de mademoiselle Lecrelle est l'histoire poétique de la maladie qu'elle lui avait donnée et de ses ravages, sous le titre de la Cacomonade, par le docteur Pangloss (2).
Quittons Linguet, sur qui j'en ai peut-être trop dit, puisque je serai forcé d'en parler encore. Je répéterais bien différents mots de lui, recueillis par Madame Lem, mais qui ne lui font pas plus d'honneur que celui que j'ai déjà cité ; il vaut mieux les laisser dans l'oubli. Madame Lem était fort attachée au Parlement ; elle avait beaucoup vécu chez M. Lachalotais (3), et le connaissait intimement. Elle m'a donné sur ce procureurgénéral, tant vanté, plusieurs détails qui m'ont étrangement surpris. A l'entendre, il avait peu de talent, et les ouvrages qui ont paru sous son nom, tels que le Compte des institutions des Jésuites, et le Plan d'éducation nationale, et les Mémoires
(1) Lisez La Caille. C'est MUe Landumier, dite La Caille, figurante à l'Opéra. La prétendue lettre que lui avait écrite Linguet se trouve en effet aux Mémoires secrets (31 janvier 1773). Elle est aussi dans la Notice de De vérité.
(2) 1766,in-12.
(3) On se rappelle que La Chalotais (1701-1785), procureur-général au Parlement de Rennes, emprisonné en 1765 sur la poursuite du gouverneur de Bretagne, le duc d'Aiguillon, avait fini par obtenir en 1770 que son affaire fût évoquée au Conseil du Roi, ce qui mettait en posture d'accusé le duc d'Aiguillon, qui prit Linguet pour avocat.
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secrets (1), n'étaient point de lui. Madame Lem m'assura que M. Abeille (2), pendant un certain temps, et après M. Abeille, un autre homme de lettres que Lachalotais s'était attaché, avaient eu la plus grande part à ces ouvrages. Elle ajoutait que la maison de M. Lachalotais était ouverte à tous les gens d'esprit ; qu'il se ruinait pour se faire prôner par eux ; qu'il était plein de vanité, et ambitieux de se faire un nom ; et
j qu'enfin cet homme, victime d'une si affreuse injustice, s'était montré lui-même le plus injuste des magistrats.
L'histoire de ces pages écrites avec de la suie, au fond d'un cachot, sur des enveloppes de pain de sucre, m'avait toujours paru bien romanesque. Madame Lem m'a révélé que c'était elle-même qui avait fait passer à Lachalotais, dans le château du Taureau (3), ce fameux Mémoire, qu'il a prétendu avoir
I composé et écrit avec un cure-dent.
Avant de quitter l'étude de Nolleau, dont j'ai raconté la mort, je dois rappeler que le hasard m'y avait donné pour second clerc (4) un homme qui a joué depuis un rôle prodigieux dans la Convention, et contre la célébrité future duquel j'aurais
(1) Comptes rendus des constitutions des Jésuites, 1762 ; — Essai d'éducation nationale, 1763; — Mémoires, parus sous le titre d'Exposé justificatif de la conduite de La Chalotais, 1767.
(2) Abeille (Louis-Paul), 1719-1807, économiste, inspecteur général des manufactures.
(3) Forteresse dans une île, en face de Morlaix, où La Chalotais était détenu.
(4) Ce passage semble viser Robespierre. M. de Montrol le dit d'ailleurs dans le sommaire de son chapitre: «Robespierre et Rrissot, clercs de procureur », et il le répète dans une longue note (t. I, p. 160- 163). Mais le texte de Rrissot ne le nomme pas, et ce texte lui-même est sûrement apocryphe. Robespierre, en 1774 (date approximative du séjour de Rrissot chez Nolleau), était en seconde à Louis-le-Grand; en 1776 (année où Rrissot sortit de chez Aucante, le successeur de Nolleau), Robespierre était vétéran de rhétorique. Le 26 octobre 1779, dans une lettre signée « de Robespierre, étudiant en droit, au collège Louis-le-Grand », il écrivait : « Je sors de ma philosophie et je me destine au barreau. » (Annales Révolutionnaires, 1908, n° 2, p. 301). Je ne maintiens donc ce passage, entièrement fabriqué, qu'à titre de curiosité.
alors parié ma tête. Ignorant, étranger à toutes les sciences, incapable d'idées, incapable d'écrire, il était parfaitement propre pour le métier de la chicane. Les années ne l'ont point changé, et je suis encore à concevoir comment un tel individu exerce une influence si grande et si fatale sur le sort de notre liberté.
Après avoir perdu M. Nolleau, je m'attachai à son beaufrère M. Aucante, qui avait acheté son étude. J'y passai deux années agréables, faisant des progrès dans les sciences, et multipliant mes matériaux. Aucante était un homme éclairé, honnête, peu fait pour sa profession. Il me laissait toute la latitude possible pour mes travaux et me traitait en ami. Il m'avait deviné ; un jour il me dit : « Vous resteriez éternellement chez moi que vous n'en apprendriez pas davantage. Livrez-vous à la littérature ou au barreau, mais quittez la chicane.» Je suivis son conseil, et ici s'ouvre, pour moi une nouvelle carrière.
J'étais alors intimement lié avec mon concitoyen Guillard, répandu dans les sociétés les plus brillantes, caressé par les poètes les plus célèbres à cause de son talent pour les vers. Il ne me parlait que des agréments de la vie d'un homme de lettres. Je le crus et je me jetai entièrement dans la littérature : non dans celle que cultivait Guillard, mais dans celle qui conduit aux sciences et qui les embellit. Ces vers fades sur l'amour, ces épigrammes, ces chansons dans le style bizarre que l'abbé Voisenon avait alors mis à la mode, et que Guillard avait si malheureusement imité dans les Heures de Cythère (1), tout cela me donnait la nausée. J'aurais voulu voir dans mon ami un poète vigoureux, un Corneille bravant le despotisme et retraçant ses horreurs sur la scène pour opérer une révolution dans les esprits ; mais Guillard ne m'entendait pas. Le plaisir était
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son idole ; il ne courait qu'après le plaisir, qu'après une réputation éphémère dans les sociétés qu'il fréquentait ; les femmes y donnaient le ton, et elles préféraient des chansons, des épîtres, où le libertinage était légèrementgazé, à des vers énergiques contre l'insolence de la tyrannie et la bassesse de ses esclaves.
En m'associant avec Guillard, je résolus de suivre une autre route. Il voulait me présenter dans ses sociétés ; l'une des plus intimes était celle de Favart, dont la femme avait été longtemps l'amie de Voisenon (1), et chez qui l'on trouvait beaucoup de poètes et d'auteurs, reste de ceux qui s'y rassemblaient au temps où l'abbé demeurait chez ce couple aimable et y donnait le ton de la frivolité. Je n'allai là et dans d'autres réunions de ce genre que très rarement, bien déterminé de me consacrer à la solitude, d'y poursuivre mes études, et de ne paraître en public que lorsque j'aurais un amas considérable de connaissances et de travaux. N'ayant pas perdu mon goût pour les langues, je résolus de cultiver la langue grecque, à laquelle tiennent presque toutes les langues modernes. Guillard, rentrant de ses petits soupers, à une heure du matin, me trouvait souvent mon dictionnaire grec à la main ; il souriait ; moi qui ne voyais que l'avenir, je souriais aussi. Il doit juger aujourd'hui lequel a le plus mal calculé.
Il fallait vivre; ma mère, à qui je m'étais adressé, m'avait accordé secrètement quelques secours pour trois ou quatre mois, mais les besoms devenaient urgents. J'imaginai que de petites brochures sur les matières qui fixaient alors les esprits me procureraient quelque argent. Je m'adressai à un libraire qui me promit, et ne tint rien, qui vendait et gardait tout.
Je ne rappellerai pas ces premiers essais de ma jeunesse, (1) On connaît assez et l'abbé de Voisenon, et Favart et sa femme.
qui furent presque cous ignorés. Tous ne méritaient pas cependant de l'être, et on dut trouver le caractère d'un esprit fier et ennemi du despotisme dans l'écrit sur Ylndépendance de V Avocat (1).
Une autre brochure bien médiocre et bien plate m'attira des malheurs amers. Elle avait pour titre : le Pot pourri (2). Je l'avais faite pour me venger des dégoûts que la chicane m'avait causés. J'y maltraitais divers auteurs, et surtout une femme de procureur qui pouvait avoir le tort déjouer la précieuse, mais que j'avais le plus grand tort, moi, de déshonorer comme une prostituée. Cette femme tenait un de ces bureaux de bel esprit alors si communs dans Paris. Sa table bien servie était fréquentée par les poètes, les journalistes, et cette horde de parasites qui payaient leurs dîners en flagorneries, ou en protégeant les bourgeois près des grands. Le trait satirique lancé contre elle fut regardé comme le plus grand crime, et on obtint facilement contre moi une lettre de cachet.
Pour comble de malheur, j'étais malade ; une fièvre opiniâtre que je dus à l'excès de mes travaux, à l'irrégularité de ma manière de vivre, au punch dont je faisais trop d'usage, avait épuisé mes forces. J'étais dans cette triste situation lorsque se présenta chez moi un exempt de police accompagné de mon libraire. Il m'exhorta d'abord à ne point m'effrayer de la nouvelle qu'il allait me donner. Il m'annonça la lettre de cachet, sa cause, et les auteurs de ma persécution. « Vous avez fait une étourderie, elle ne mérite pas une peine si sévère, cependant on a été forcé d'expédier la lettre de cachet. Elle vous sera signifiée demain en cérémonie, ayez soin de décamper aujourd'hui :
(1) Un indépendant à l'ordre des Avocats, Berlin (Paris). 1781. — Réimprimé par Brissot dans sa Bibliothèque du législateur. Les Mémoires secrets des 25,26 et 31 mars 1782 rendent compte longuement, et avec éloges, de cette brochure.
(2) « Une gourme de jeunesse », dit Petion (Notice sur Brissot).
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mais afin que j'aie l'air d'avoir rempli mon devoir, laissezmoi une ou deux feuilles manuscrites de cette brochure ; je feindrai de les avoir trouvées dans votre chambre, et je les montrerai pour preuve de mon zèle à remplir mes ordres. »
Je suis confiant ; cette fois je ne fus pas trompé. Je remis à l'obligeant exempt de police les deux feuilles manuscrites. Ma malle fut bientôt faite, je partis, et lorsque les alguazils se présentèrent le lendemain pour jouer la comédie, ils ne trouvèrent personne.
A quoi devais-je cet acte d'humanité de la part de cet exempt de police ? était-ce par compassion ? on le suppose difficilement dans ces valets de la tyrannie. Etait-ce. quelque vue particulière ? je le soupçonnai d'après des propositions qui me furent faites depuis en son nom pour quelques brochures. Je refusai, mais il trouva un auteur plus complaisant que moi, et qui, après avoir figuré sur les tréteaux, s'est fait bénédictin et a joué une espèce de rôle subalterne dans la Révolution (1). Cet exempt était fort intrigant, et voulut s'avancer, même aux dépens de M. Lenoir (alors lieutenant de police). On se rappellera toutes ses manœuvres en apprenant son nom. C'était Goupil (2), mort depuis, à Vincennes, de mort subite, comme on a dû l'imprimer.
Ce Goupil, fameux parmi les exempts de ce temps-là, et qui avait le titre d'inspecteur de la librairie, fut d'abord mis à la Bastille. On l'avait ensuite transféré à Vincennes, où sa femme était enfermée. Cette femme faisait métier
(1) Brissot semble viser ici Poultier (1753-1826), qui fut en effet acteur, puis bénédictin, puis député du Nord à la Convention.
(2) Goupil des Pallières, inspecteur de police depuis 1768 (Alm. roy. de 1775, p. 374) ; il demeurait rue du Champfleuri, près du Louvre. C'est précisément là qu'habitait Brissot en 1781. — Voir sur lui les Mém. secrets, 13 novembre 1775, 29 mars 1778 (sur sa mise à la Bastille et le commerce que faisait sa femme), 11 mai 1778, 11 octobre 1784. Ce passage des Mémoires sur Goupil semble reproduire celui des Mém. secrets du 29 mars 1778.
de vendre au public des livres que son mari saisissait aux particuliers (1). On voit que de tout temps il y a eu de fort honnêtes gens parmi les inspecteurs de la librairie. Celui-ci était en outre convaincu d'avoir souvent profité du trouble et du désordre que causait sa présence dans les maisons pour y soustraire les effets précieux qui tombaient sous sa main. On juge combien il était facile au suppôt du despotisme et de l'inquisition de se livrer à ses vols dans le cours des recherches domiciliaires et des arrestations dont il était chargé. C'est ainsi que le fameux d'Hémery (2), son digne prédécesseur, s'était fait une bibliothèque et un cabinet de curiosités, qu'il vendit une somme énorme à un financier (3). De tout cela il arriva un bien ; un pauvre homme de lettres eut de quoi dîner. Le financier se voyant une bibliothèque, l'envie lui prit d'avoir un bibliothécaire ; il donna cette place à Querlon (4), auteur estimable, à ce que dit le Nécrologe des hommes célèbres, et qui a travaillé à cinq ou six journaux, traduit et composé dix ou douze ouvrages.
Un ami, un concitoyen, dont le nom restera éternellement gravé dans mon cœur, m'accorda un asile bien précieux clans la maladie qui me dévorait et dans la persécution qui s'acharnait contre moi. C'était le docteur Doublet (5), recommandable par une foule d'écrits utiles
(1) Voir sur elle une note du t. I, p. 252 des Documents pour servir à l'histoire de la Révolution, de d'Héricault et G. Bord.
(2) D'Hémery, inspecteur de police avant Goupil, puis inspecteur de la librairie (Alm. roy- de 1775, p. 415). C'est lui qui avait saisi la Promenade du Sceptique, de Diderot. Voir sur lui une note intéressante au t. I, p. 173, des Œuvres de Diderot, éd. Assézat-Tourneux.
(3) Au fermipr-général Beaujon. — Voir Mém . secrets, 6 mai 1774.
(4) Meusnier de Querlon (1702-1780). C'est lui qui a publié le journal de voyage de Montaigne en Italie.
(5) François Doublet, né à Chartres, 1751-1795. Reçu docteur le 4 décembre 1777 ; professeur de physiologie, rue du Petit-Lion, au faubourg Saint-Germain. ( Alm. roy. de 1784, p. 484. Cf. Alm. de 1788, p. 119 et 498.) — Brissot le cite avec éloges en plusieurs endroits desa Théorie des lois criminelles, notamment t. II, p. 138.
paris (1774-1778) 107
sur sa profession, et que ses connaissances firent choisir, quoique bien jeune encore, pour diriger l'hôpital de M. Necker (1). Humain et désintéressé, il me garda chez lui pendant trois mois, me traita comme son frère, me prodigua tous ses soins, et je regretterai toujours que mon impuissance et la sécheresse de mes parents ne me permissent pas de lui témoigner ma reconnaissance, comme je le désirais.
(1) Fondé en 177 8.