CHAPITRE VI
Ma fièvre ne céda point aux soins généreux du docteur Doublet. Il me conseilla d'aller respirer l'air natal, et je suivis son conseil. Ma pauvre mère me reçut au sortir de la diligence, et à peine me reconnut-elle, tant j'étais pâle, maigre, défiguré. Elle en eut l'âme navrée, et elle m'a depuis assuré que nul spectacle au monde ne lui avait fait plus d'impression. J'avais bu plus de quinze bouteilles de quinquina, et la fièvre me dévorait toujours. Un ami de ma sœur, pieux comme elle, et qui s'était consacré à des œuvres de bienfaisance, entreprit de me guérir; c'était un ancien perruquier retiré ; il disait avoir hérité de quelques recettes merveilleuses d'un savant médecin qui était mort dans ses bras. Ces recettes ne consistaient que dans l'expression de simples, presque toujours très ordinaires. Les malades sont crédules, j'abandonnai la médecine pour l'empirisme, et je ne m'en trouvai pas mal. On rira de ma crédulité en lisant le trait suivant, mais qu'on rie tant qu'on voudra, je suis forcé de croire ce que j'ai vu, ce que j'ai senti. J'avais régulièrement la fièvre de deux jours l'un, depuis quatre mois ; rien n'est plus cruel pour un homme attaqué de cette maladie que l'approche du frisson, précurseur de la fièvre. Que de vœux on fait pour ne plus le sentir ! Que de projets l'on bâtit pour conserver désormais sa santé î
Mon empirique m'ordonna un soir de mettre des lardons entre les doigts de ma main droite, ou de ma main gauche, je ne me rappelle pas laquelle : même cérémonie pour un des doigts du pied. Je devais passer les nuits dans cet état et boire le lendemain à cinq heures du matin un verre de bourrache. Je suivis l'ordonnance, et à mon grand étonnement la fièvre ne reparut pas. Mais telle était ma faiblesse, qu'en passant d'une chambre à une autre un rayon de soleil qui frappa ma vue me fit tomber sans connaissance. Je me livrais alors uniquement à l'étude de la médecine, et je serais devenu docteur dans cette science si ma famille avait voulu me prêter quelques secours. Mais ce goût si violent disparut avec ma maladie. C'est la seule maladie dont je me souvienne dans le cours de ma vie. Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis 1777, jusqu'au moment où j'écris, j'ai bien éprouvé quelques indispositions, des maux de tête, mais je n'ai jamais été malade.
Je me rétablis peu à peu, grâce aux soins tendres et assidus de mes sœurs et de ma mère. Mon père ne vint pas me voir une seule fois. Il était toujours irrité contre moi, les prêtres ne cessaient d'attiser sa colère en lui parlant de mon incrédulité. Ma mère eût beaucoup désiré de m'établir avocat à Chartres. Je me prêtais volontiers à ce projet, mais la résistance de mon père, dirigé par les prêtres, le fit échouer.
Celui de tous qui avait le plus d'empire sur son esprit et auquel j'ai le moins pardonné, était un abbé Delangle (1), chanoine de Chartres, bigot fanatique, directeur de consciences, s'insinuant dans les familles pour y semer la zizanie et en recueillir les fruits. Il avait prépossédé toute la mienne et j'en fus la victime. La race de ces bigots fut très
(1) Jean-Baptiste Delangle (1723-1788), chanoine de la cathédrale de Chartres (France Ecclésiastique ; — Inventaire d'Eure-et-Loir, I, 198 ; — Inventaire de Chartres, 144).
nombreuse à Chartres sous l'épiscopat de Bonne-Fleuri (1) ; c'était par le charlatanisme de la dévotion qu'on lui plaisait et qu'on allait à la fortune. Cette voie ayant été fermée sous son successeur 2), homme de plaisir, la foule de ces pieux hypocrites a bien dim'nué.
Cet homme de plaisir était Lubersac, que le clergé chârtrain a député aux Etats-Généraux. On a raconté de lui plusieurs anecdotes, qui peignent bien les mœurs relâchées du temps où nous avons vécu. Elles lui ont fait une réputation qu'il ne méritait peut-être pas tout à fait. Il avait un cousin portant son nom, prêtre comme lui, et qui moins que lui savait observer le décorum de son état (3). Les écarts de l'abbé auront sans doute servi à grossir la
(1) Pierre-Augustin-Bernardin de Rosset de Fleur}7 (1717-1780), évêque de Chartres de 1746 à 1780. Neveu du cardinal de Fleury. il avait été 1er aumônier de Marie Leczinska. (Je ne sais pourquoi Brissot l'appelle Bonne-Fleuri, c'est sans doute une mauvaise lecture du premier éditeur pour Rosset- Fleuri). Il avait propagé dans son diocèse le culte du Sacré-Cœur.
(2) Jean-Baptiste- Joseph de Lubersac, né% à Limoges en 1740. aumônier du roi en 1767, évêque de Tréguier en 1775, remplaça en 1780 Rosset de Fleury sur le siège de Chartres. Il avait fait Siéyes chanoine de Tréguier et l'amena à Chartres avec lui. Député du clergé aux Etats-Généraux, il vint, dès le 21 juin 1789, se réunir au Tiers, adhéra aux premiers actes de la Constituante, mais s'effraya bientôt et marcha dès lors avec la minorité. Après la session, il passa en Angleterre, puis en Allemagne, démissionna en 1801 à la demande du pape, fut nommé chanoine de Saint-Denis (21 mars 1806), baron de l'Empire (1er juin 1808) ! et mourut à Paris, le 30 août 1822 (H. Fisquet, La France pontificale, volume de Chartres). Grégoire dit de lui, dans ses Mémoires (II, 17) : « C'est à ma connaissance le seul évêque dissident qui n'ait pas cru que la morgue et la haine contre les constitutionnels faisaient partie de la religion. » Etienne Dumont, dans ses Souvenirs sur Mirabeau (p. 62-70), nous le montre, dans les premiers temps de la Révolution, recevant à sa table Brissot et Clavière, et adhérant aux réformes avec un touchant désintéressement.
(3) Charles-François de Lubersac de Livron (1730-1804), abbé de Noirlac, prieur de Brives, vicaire-général de Narbonne,mort à Londres dans l'émigration. Voir sur lui les Mémoires' secrets, 24 août 1778, — la Correspondance littéraire, XI, 397 — et Quérard (France littéraire), qui donne la liste de ses nombreux ouvrages. Il est l'auteur du Journal historique et religieux de l'émiaration du clera<> français e.n. Angleterre.
RETOUR A CHARTRKS (1777) 111
renommée de l'évêque. L'affaire qu'il eut un soir au Palais- Royal est d'un véritable soldat aux gardes. Il passait à côté d'un officier, qui le coudoie par mégarde ou pour ne point se déranger. L'abbé se plaint et s'emporte ; 1^ militaire donnait le bras à sa maîtresse, qui persifle et rit au nez de l'abbé : pour toute réponse l'abbé lui donne un coup de pied au derrière ; alors l'amant outragé le saisit au collet, et, à défaut d'armes, veut l'étrangler de ses mains ; l'abbé le saisit à son tour, et allait l'étrangler lui-même, quand il voit tout à coup la foule se former ; des militaires accourent au secours du militaire, tandis que d'autres personnes veulent prendre sa défense contre eux ; on lutte, on se presse ; il y a mêlée, cris, combat à outrance ; l'officier ou l'un des siens reste à peu près mort sur la place ; il faut le guet et les gardes du Palais pour mettre fin à ce tapage, qui fit d'autant plus de bruit que le nom de Lubersac venait tout récemment d'éveiller l'attention par une scène d'un autre genre (1).-..
Ce fut quelque temps après cet exil (si toutefois il y avait réellement exil, ou si ce que je viens de répéter en était la véritable cuise), que je vis Lubersac (2). Il vivait alors retiré à sa campagne de Bouglainval (3), avec madame de
(1) Ici, l'édition de Montrol raconte une aventure galante de l'évêque Lubersac. Comme elle est narrée presque dans les mêmes termes par les Mémoires secrets (12 septembre 1785), où sans doute elle a été prise, je ne puis que la supprimer, en disant seulement, pour la clarté du récit, qu'elle valut à Lubersac un ordre d'exil dans son diocèse.
(2) « Dans un écrit publié il y a quelques années, on dit que ce fut l'exil de Lubersac qui inspira les vers de Boufflers, dans lesquels il fait dire à son prélat qu'une jolie femme est un bénéfice qui exige résidence ». (Note de Brissot).
(3) C'est probablement en 1787 que Brissot vit Lubersac à Bou- î glainval.
Bouglainval est un village à 6 kil. O. de Maintenon. Le château\ datant du moyen-âge, mais refait sous Louis XIII, environné d'un très beau parc, appartenait alors à la famille de Briqueville, qui n'y résidait pas et l'avait mis en location. Lubersac fut le troisième locataire. « Petit et contrefait, mais d'une figure agréable, il était affable,
112 MÉMOIRES DE RRISSOT
Laseinie (1), et, soit par goût, soit par esprit de sagesse, il ne me semblait point regretter Paris et ses plaisirs aventureux. Je dois même dire qu'aimable et tolérant, si rien en lui n'annonçait le rigoriste, rien le tartuffe, rien non plus ne rappelait le prêtre léger, l'homme dépravé. Entraîné par l'exemple des abbés de cour, il avait pu commettre quelque erreur, mais leur souvenir le portait à l'indulgence en faveur des autres. Elevé dans une famille aristocratique et entièrement opposée aux idées nouvelles, il avait des opinions toutes philosophiques et l'esprit le plus éclairé ; mais il recula quand il fallut mettre la théorie en pratique. Avant même l'ouverture des Etats-Généraux, que nous avions appelée ensemble de tous nos vœux, je le vis déjà s'épouvanter; il craignait l'influence de la Cour sur l'Assemblée, il ne craignait pas moins l'influence de l'Assemblée sur le peuple, et celle du peuple sur l'Assemblée: il craignait tout. « Nous devons nous attendre à toutes les contrariétés dans la besogne, me disait-il, à toutes les personnalités outrageantes, et qui sont la suite de l'amour-propre blessé, de l'envie et de l'avarice menacés, de tous les petits intérêts compromis. Je vous avoue, ajoutait-il, que j'ai quelquefois du regret d'avoir engagé mes goûts personnels, les premiers devoirs de mon état et mon repos à l'espoir presque vain de contribuer à un ordre de choses meilleur,
pas fier, plutôt familier. Il affectionnait beaucoup Bouglainval, son site accidenté, ses bois, ses terrasses, son torrent grossi par les pluies et coulant comme une rivière... Il essaya d'y acclimater la pomme de terre... » (Châteaux en Eure-et-Loir, t. Ier, p. 19-26, notice signée N. et M., c'est-à-dire de l'abbé Niochau, curé de Bouglainval, et de l'abbé Métais).
Lubersac aimait à y recevoir. Le Bulletin d'autographes de M. Noël Gharavay de janvier 1903 signale une lettre de lui au poète Guillard, l'ami et le compatriote de Brissot. L'évêque lui dit avoir été fort aise qu'il se soit plu à Bouglainval et l'invite à y revenir.
(1) Valérie de Neuvic, marquise de La Seinie. C'était une parente de Lubersac. On trouvera à la Correspondance une notice plus détaillée sur elle.
HETOUK A CHÀRTKES (1777) 113
que j'ai cru possible quand j'en ai jugé de loin, mais qui me paraît hérissé de difficultés à mesure que j'en approche. La composition des Etats-Généraux ne me rassure pas; j'y vois un grand nombre d'hommes bien dangereux. Quelques-uns ont des talents, ils parleront très haut, parce qu'ils se sentiront appuyés. Les honnêtes gens diront leur avis doucement, froidement, timidement, parce qu'ils seront en minorité. Dans une pareille lutte, il est facile de prévoir que le triomphe ne demeurera pas du côté de la raison, de la bonne foi, de la vertu. Et cependant, si nos fers ne sont pas brisés, anéantis, ils seront surchargés, appesantis, rivés de manière à être éternels. » Alors Lubersac avait foi en mes opinions, il me demandait des conseils ainsi qu'à Siéyes (1) et à Petion. « J'ai besoin de vos forces pour appuyer le peu que j'en ai, m'écrivait-il un jour, je me regarde comme lié désormais à votre personne, de manière que, si nous sommes réunis à la galère, mon pied droit et votre pied gauche seront attachés aux deux extrémités de la même chaîne. »
Nous marchâmes ainsi attachés pendant quelque temps. Nos amis, ceux de madame [de] La Seinie, avaient rassuré son courage ; il fut un des premiers de son ordre à se réunir au Tiers-Etat ; il demanda l'abolition de quelques privilèges, et fut pendant quelque temps un de ceux qui s'opposèrent vivement aux projets du despotisme ministériel ; mais bientôt la chaîne qui nous liait se brisa. Un prêtre est toujours prêtre. Lubersac ne put supporter les décrets de l'Assemblée nationale sur le clergé et sur le catholicisme (2). Ses intérêts étaient trop vivement froissés,
(1) Siéyes était son grand vicaire, chancelier de la Cathédrale de Chartres du 9 avril 1788 à 1790. (Dignitaires de V Eglise N.-D. de Chartres, listes chronologiques, publiées par MM. Lucien et René Merlet, Chartres, 1900, 1 vol. in-8°).
(2) Les pages qui suivent sont presque entièrement extraites, avec quelques raccords dont les traces sont visibles quand on compare
114 mémoires dp: brissot
ainsi que ceux de ses amis (1); il trouva dès lors que nos opinions politiques n'étaient plus d'accord.
Qu'y avait-il donc de si injuste et de si passionné dans les miennes ? Le jour même où Lubersac rompait avec moi, je faisais un éloge pompeux de l'Assemblée, qui venait de porter Gouttes (2) à la présidence, parce qu'à mes yeux les curés étaient les plus dignes ornements de l'Eglise
les deux textes, du Patriote français des 4, 23, 30 avril et 7 mai 1790. Je crois cependant utile de les conserver, — sauf à imprimer en plus petit texte et à placer entre crochets les emprunts les plus textuels, — afin de ne pas interrompre le récit, intéressant en soi, des relations de Brissot avec Lubersac. Il n'est pas impossible d'ailleurs que ce récit ait été rédigé par Brissot lui-même, en 1790, avec son journal sous les yeux.
(1) « Parmi ses amis était Thierry de Ville-d'Avray, intendant du Garde-meuble. D'après les états qu'il avait contresignés avec Saint- Priest, les dépenses de son administration se montaient depuis 1774 à 23 millions et quelques cent mille livres ; il parut important à l'Assemblée nationale de connaître les causes de dépenses aussi considérables ; il me parut à moi plus important encore d'examiner si l'on devait conserver un établissement aussi dispendieux, et si un pareil ameublement et quinze à dix-huit millions de diamants étaient nécessaires au roi d'un peuple libre pour avoir de la majesté. Plus de Garde-meuble, plus de place pour Thierry. Mes réflexions l'alarmèrent ; je n'avais pas montré non plus grande confiance en son patriotisme et même dans la pureté de ses comptes : sur ces derniers objets il m'écrivit et me fit écrire par Lubersac une longue lettre qui me persuada au moins sur sa probité, et je voulus bien avoir l'air d'être également convaincu de tout le reste. Ce fut cependant en m'envoyant les lettres de Thierry, qui, à défaut de mes éloges, me remerciait de mon silence, que M. [del Lubersac m'engagea à ne plus lui adresser mon journal, parce que, depuis la séance du 17 avril 1790, il y lisait des opinions qui lui faisaient bouillir le sang et qu'il ne voulait pas qu'elles lui fissent renoncer aux sentiments d'amitié qu'il m'avait voués et qu'il désirait me conserver pour la vie. » (Cette note, que M. de Montrol donne comme de Brissot, est extraite, en ce qui concerne Thierry deVille-d'Avray,du Patriote du 23 avril 1790).
(2) Jean-Louis Gouttes, curé d'Argeliers (Aude), député aux Etats-Généraux par le clergé de la sénéchaussée de Béziers, évêque constitutionnel de Saône-et-Loire en 1791 (après la démission de Talleyrand), condamné à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris' et exécuté le 26 mars 1794 (Wallon, III, 74).
C'est le 29 avril 1790 que Gouttes fut porté à la présidence de l'Assemblée constituante, et c'est dans le Patriote du 30 que Brissot célébra cette manifestation, en termes qui sont presque textuellement reproduits ici.
française, qu'une foule d'entre eux avaient rendu de véritables services à la cause populaire, et que tous enfin me semblaient plus particulièrement appelés à devenir les instituteurs des campagnards, et comme leur intermédiaire entre la patrie et la Divinité.
Si j'avais loué Gouttes, Grégoire, et plusieurs autres, dans la discussion du 13 avril, je n'avais point attaqué Lubersac. Ce n'était pas non plus, ce me semble, avoir menacé sa religion et sa vie que d'avoir demandé protection égale de la loi pour tous les cultes, destruction des asiles de la fainéantise, restitution des immenses et scandaleux bénéfices que le haut clergé accaparait depuis dès siècles. Il me disait pourtant dans ses adieux « qu'il tenait encore à sa religion, à sa vie, aux moyens de la conserver; que tous ces objets me paraissaient plus qu'indifférents, et que je condamnais à la mort, à la proscription tous les malheureux qui, comme lui, venaient d'être dépouillés par la plus inique et la plus déshonorante de toutes les décisions ».
J'ai cru et je crois encore que, si l'Assemblée n'eût pas adopté la liberté des cultes, elle se fût déshonorée. Nous ne pouvions être du même avis sur ce décret (1), que je trouvais plein d'équité, que Lubersac appelait inique ; mais je ne proscrivais personne, j'approuvais au contraire ceux qui ne voulaient plus qu'on pût désormais proscrire. Je ne voulais point que la France, par l'organe de ses représentants, fît une profession de foi religieuse et qu'elle n'autorisât que les solennités du culte catholique, parce que c'était forcer de ne croire ou de ne pratiquer que ses dogmes. Cette intolérance eût été un crime contre le Christ même, qui s'est laissé crucifier, et n'a fait crucifier personne.
(1) Décret voté le 13 avril 1790, sur la proposition de Menou, pour écarter la motion de déclarer la religion catholique religion de la nation (motion de Dom Gerle).
I 16 MÉMOIRES DE HRISSOT
Lubersac dès lors s'est rangé parmi ces protestants-catholiques (1) qui Font conduit sur la route de l'émigration.
II approuva leur déclaration contre le décret du 13 avril, concernant la religion ; mais je dois faire remarquer que ni
lui ni eux n'osèrent s'élever contre la vente des biens du clergé. Ce fut une faute de moins.
En général (2) [leur protestation était écrite d'un style plus souple et plus modéré qu'on ne l'attendait, d'après les scènes scandaleuses et violentes qui l'avaient précédée. Leur but unique, disaient-ils, était de témoigner authentiquement de leur résistance impuissante à la délibération qui effaçait la religion catholique du rang suprême de religion de l'Etat.
Qu'était-ce que la religion de l'Etat? Qu'est-ce avant tout qu'un Etat? Etat est un mot abstrait. Entendait-on par ce mot la réunion des citoyens qui forment une nation ? Alors le catholicisme n'était point la religion de la nation française, puisque deux ou trois millions de citoyens français rejettent ses doctrines et ses lois.
Entendait-on que la religion de l'Etat était celle de la majorité des citoyens, ou celle du chef de l'Etat? Soit. Et si le chef de l'Etat eût été juif ou mahométan, vous eussiez donc décrété l'islamisme pour religion suprême? Et parce que le catholicisme est la religion de la majorité des citoyens, vous voudriez donc que son culte fût seul public et solennel ?
Alors ceux qui ne sont point catholiques ne pouvant exercer publiquement leur culte, et leurs ministres n'étant pas traités sur le même pied que les ministres catholiques, il n'y avait plus de liberté, d'égalité, il fallait déchirer la Déclaration des droits.
La protestation des catholiques était un acte d'orgueil et de fanatisme ; elle fut accompagnée d'une foule de déclarations, qui tenaient du délire. On connaît celle du chapitre de Paris, imprimée à la suite. Une autre disait que le catho-
(1) C'est-à-dire protestataires.
(2) Tout le passage qui suit entre crochets est tiré du Patriote du 7 niai 1790.
licisme seul inspirait les sentiments et enseignait les maximes de morale les plus conformes à l'ordre social ; ainsi les Luthériens, les Moraves, les Quakers, les Déistes n'enseignent que débauche ou brigandage. Enfin Montlosier, un des dignes apôtres de cette cabale frénétique, couronna l'œuvre en prêtant aux partisans de la tolérance l'intention de substituer la religion juive ou protestante, ou l'athéisme même, à la religion romaine, ce qui ne pouvait arriver, disait-il, sans guerres terribles et sans discordes sanglantes.
Parler d'athéisme à propos de tolérance, et prêter ainsi à ses adversaires des intentions qu'il supposait criminelles, était d'un calomniateur ; dire que la tolérance enfante les guerres civiles, était d'un ignorant. Quand Montlosier, qui a émigré comme Lubersac, aura vu la Hollande ou les Etats- Unis (1), il s'apercevra bien vite que toutes les sectes y sont en paix, parce qu'aucune n'y est dominante].
Lubersac fut remplacé dans l'évêché de Chartres par Bonnet, curé de Saint-Michel (2). [Lui qui avait donné de si bonnes preuves de son amour pour la liberté quelque temps auparavant, fit aussi des mandements incendiaires ; il excommunia ceux qui prêtaient le serment, ceux qui reconnaissaient le nouvel évêque et les nouveaux curés ; et oubliant les préceptes de saint Paul, il déclara schismatiques tous les constitutionnaires] ; il engagea ainsi plus d'un de nos prêtres chartrains à se rétracter de leur serment ou à ne le point prêter. Je m'en rappelle un, [M. Favrand (3), ci-devant
(1) Montlosier (1755-1838) est trop connu pour que je donne une notice sur lui. Il suffira de rappeler qu'à la Constituante il fut un des plus ardents, mais aussi des plus indépendants défenseurs de l'ancien régime. Il émigra après la séparation de l'Assemblée.
(2) Charles Bonnet, né en 1721, sacré évêque d'Eure-et-Loir le 27 mars 1791, mort le 13 novembre 1793.
(3) Lisez Ferrand. Il n'y avait à Chartres aucun chanoine du nom de Favrand.
Le chanoine Ferrand (1732-1815) dirigeait en effet, à Chartres, une maison de sourdes-muettes confiée aux Filles de la Providence ;
chanoine, ci-devant missionnaire, ci-devant riche en bénéfices, homme au reste du temps de Charles IX, qui dirigeait à Chartres une institution confiée aux soins des Filles de la Providence. Il avait composé à leur usage un catéchisme, qui fera voir quel était l'esprit de ces gens-là. Les leçons commençaient ainsi : — D. Qu'est-ce qu'un intrus? R. C'est M. Bonnet.— D. Pourquoi M. Bonnet est-il un intrus ? R. Parce qu'il a usurpé le siège épiscopal de M. Lubersac. — Les petites filles, qui savaient parfaitement la leçon qu'on leur avait apprise, la répétèrent couramment à l'officier municipal qui, le livre à la main, était venu leur faire le catéchisme. La municipalité fit aussitôt fermer l'école des béguines, en leur disant que, n'étant ni religieuses ni patentées], elles n'avaient aucun droit pour enseigner.
J'avoue que j'ai regretté la désertion de Lubersac. Il était digne d'être compté parmi les plus généreux soutiens de notre liberté. Mais il n'aurait jamais eu l'âme d'un anarchiste, et aujourd'hui il serait sans doute proscrit, s'il ne s'était pas proscrit lui-même. Je pense encore avec plaisir à notre bonne et douce correspondance, et à des relations qui m'ont laissé d'agréables souvenirs. Madame [de] LaSeinie est une des personnes les plus aimables et les plus spirituelles que j'ai connues, un des caractères les plus élevés et les plus capables de nobles sentiments qu'on puisse rencontrer dans une classe où la frivolité fut trop longtemps l'apanage des femmes. Mieux valait, du reste, la frivolité que la pédanterie. Je dois dire aussi que, lors de la convocation des Etats-Généraux, madame [de] La Seinie s'est employée avec dévouement pour me faire élire ; mais le moyen d'être élu dans son propre pays, lorsqu'on n'y a pas une famille puissante, des alliances nombreuses, et de la fortune ?
Peu s'en fallut pourtant que je ne fusse élu, sinon député,
il refusa le serment en 1792, quitta la France, et à son retour, après la Révolution, redevint supérieur des filles de la Providence.
du moins suppléant. Mais d'Orléans (1), qui connaissait les sentiments que m'inspiraient ses principes et sa personne, usa de so i influence secrète pour favoriser d'autres élections et empêcher la mienne. Ma correspondance à cette époque avec Lubersac et Madame [de] La Seinie (2) prouverait combien peu j'approuvais moi-même la nomination de d'Orléans aux Etats- Généraux ; elle servirait à convaincre de notre mutuelle antipathie ceiix qui ont voulu persuader que j'étais un de ses amis, ceux qui, pour me perdre, m'ont accusé de servir sa prétendue faction.
(1) Le duc d'Orléans était seigneur apanagiste de Chartres.
(2) M. de Montrol avait inséré ici deux lettres adressées à Brissot par Mme de La Seinie, en mars 1789. Ces lettres, évidemment trouvées par lui dans les papiers de Brissot, seront mieux à leur place dans la Correspondance.