CHAPITRE VII
paris (2e séjour) 1777-1778
Après la maladie dont j'ai parlé, j'étais revenu à Paris, sans espoir, sans projet, et muni seulement de quelques secours que me donna secrètement ma tendre mère. Je m'associai de nouveau avec Guillard, quoique sa conduite, pendant ma maladie, m'eût beaucoup refroidi pour lui. Sa cruelle insouciance sur les progrès de mon mal m'avaient prouvé que la sensibilité s'étouffe aisément dans le monde, et que l'amitié n'est qu'un mot.
Nos finances étaient dans le plus triste état ; nous étions souvent dans la détresse. Guillard s'en inquiétait peu, il allait assouvir sa faim aux tables de ces grands seigneurs qui le recherchaient à cause de ses talents et de son esprit. Tandis qu'il se gorgeait de mets délicats, le pauvre solitaire dînait souvent avec du pain et du fromage, et se trouvait peut-être plus heureux que le poète parasite. Un livre seul lui tenait compagnie à son frugal dîner, mais il ressentait quelque orgueil de pouvoir conserver son indépendance à si peu de frais.
J'avais alors entrepris des travaux immenses. Indépendamment de ma Théorie des lois criminelles (1), j'avais tracé le plan d'un ouvrage intitulé Le Pyrrhonisme universel. Ce plan était lui-même un véritable ouvrage. Je
(1) 2 vol. in-8°. L'ouvrage parut au milieu de 1781.
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l'envoyai à d'Alembert, qui me répondit par des compliments.
« Monsieur,
» Maigre les occupations dont je suis accablé dans » ce moment-ci, j'ai parcouru le plan que vous m'avez » adressé ; j'y ai vu que l'auteur avait beaucoup d'érudition » et de philosophie. Si je ne crois pas entièrement comme » vous au pyrrhonisme universel, je suis persuadé qu'il y a » beaucoup d'incertitude dans les sciences. J'ai l'honneur » d'être, etc. — d'Alembert. »
C'était une réponse bien sèche pour quiconque avait* pu lire le secret de mon âme et d'Alembert l'avait lu dans ma lettre ; elle respirait l'énergie et la tristesse d'un homme ardent pour les sciences, pour la vérité, ennemi implacable du despotisme, mais malheureux, mais recherchant un appui, un ami, des secours enfin pour s'élancer dans la carrière qu'il brûlait de parcourir. Je ne flattais pas d'Alembert ni les philosophes ; et les flatteurs seuls, ou ceux qui promettaient de l'être, obtenaient les faveurs des chefs du Sanhédrin académique.
Je voulus faire imprimer mon ouvrage avec la lettre que j'avais écrite au géomètre, et la réponse qu'il y avait faite. J'avais perdu l'original de cette lettre, je lui en soumis une copie ; il écrivit au bas : « Cette copie est inexacte : voici quelle elle devait être :
« Monsieur,
» Quoique les occupations dont je suis chargé en ce moment » ne m'aient pas permis de lire en détail et à tête reposée l'ou- » vragequeje vous renvoie, j'en ai assez lu pour voir qu'il » suppose dans l'auteur beaucoup de savoir et de philosophie; » si je ne crois pas absolument comme vous au pyrrhonisme « universel, au moins je suis persuadé que nous savons bien > peu de chose.
122 MÉMOIRES DE BKISSOT
» J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur, votre très » humble et très obéissant serviteur.
» D'Alembert. »
A Paris, ce 14 octobre 1777.
Je vis bien dans cette nouvelle version quelques expressions changées, et une formule de style épistolaire plus honnête ; mais il me sembla que le fond restait toujours le même. Ce n'était pas des formes respectueuses que j'étais venu demander à d'Alembert, mais ses encouragements, ses conseils, pour parvenir à la gloire et gagner quelque fortune ; je me retirai le cœur navré.
J'ai eu plus d'une occasion de revoir d'Alembert, dont Linguet disait si plaisamment dans ses Annales que c'était un grand géomètre aux yeux des littérateurs, et un grand littérateur aux yeux des géomètres ; il m'eût volontiers rappelé à lui, par calcul cl' amour-propre, après m' avoir éloigné par peur que je lui fusse importun ou peut-être à charge. Ce n'est pas la faute de Villar (1), qui courtisait dès lors tous les puissants du temps, si j'ai refusé d'aller grossir sa cour. Mais je gardais malgré moi le souvenir du passé ; son égoïsme, sa froideur à mon égard, quand un mot d'intérêt ou d'amitié eût été si sensible à mon cœur, m'avaient désenchanté. Moi, jeune néophyte, étranger aux individus, et venu pour admirer de grands hommes, ou écouter au moins des philosophes, je m'attendais à les trouver affables et bienveillants, tels qu'ils se peignaient dans leurs ouvrages, humains et tolérants, puisqu'ils parlaient sans cesse de tolérance et d'humanité. Quand je les vis descendre de leurs trépieds et que je pus les considérer de plus près, mon illusion fut bientôt dissipée. Je n'en
(1) Villar (Noël-Gabriel-Luce), 1748-1826, prêtre de la Doctrine chrétienne, évêque constitutionnel de la Mayenne en 1791, conventionnel, membre de l'Institut et de l'Académie française, inspecteur général de l'Université. Voir à la Correspondance, année 1783. — Cf. plus loin, p. 240 et suiv.
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aimai qu'avec plus d'ardeur la philosophie ; mais je fis bien peu de cas de certains philosophes. J'aurais parié dès lors que, le jour où la liberté détruirait les abus qui leur étaient profitables, les Marmontel, les Morellet, les Suard déserteraient la cause de la liberté.
D'Alembert, s'il eût vécu, aurait imité leur exemple. Cet homme, qui pleurait et s'attendrissait si facilement, avait le cœur dur et froid comme un marbre. Je ne le juge point aussi sévèrement que l'a fait Linguet. Linguet était devenu son ennemi implacable ; il est pourtant des traits qui m'ont été racontés par Linguet lui-même, et dont je ne puis douter parce que d'autres personnes me les ont confirmés. La manière dont il repoussa un rejeton de Corneille est odieuse ; Voltaire a dû en tressaillir d'horreur au fond de son tombeau. On sait tout ce que Voltaire avait fait pour mademoiselle Corneille, et combien ses amis avaient donné d'éclat à sa louable bienfaisance. Cependant une femme se présente un jour chez d'Alembert ; elle semble abattue, malheureuse, et comme à peine vêtue ; elle se nomme madame Corneille (1) ; elle est épouse en secondes noces de ce Corneille dont la fille avait été jadis si généreusement dotée par les soins de M. de Voltaire. Elle a osé compter sur quelque intérêt pour elle-même ; elle est venue à Paris avec son enfant sur les bras pour implorer les secours et les bontés de ceux qui se sont montrés autrefois les protecteurs de sa famille ; elle voudrait bien aller à Ferney ; mais elle n'a ni la force, ni les ressources nécessaires pour entreprendre ce voyage ; depuis deux jours réfugiée dans un modeste hôtel de la rue du Roule, à peine sait-elle comment elle s'acquittera envers son hôte, et ce n'est qu'en tremblant qu'elle s'est traînée jusqu'à M. d'Alembert, dont quelques personnes lui ont
(1) Voir les Annales de Linguet, t. III, p. 428 et suiv., et t. IV, p. 21 et suiv.
fait connaître la bienfaisance et la générosité. Alors d' Alembert se met des larmes aux yeux ; il lui apprend que M. de Voltaire \ient de mourir ; que lui et ses amis ont fait jadis tout ce qui dépendait d'eux pour le grand nom de Corneille, et il engage la pauvre femme à aller prendre du service, à chercher une place de domestique pour l'aider à nourrir son enfant et son mari !
Les temps étaient changés, il n'y avait pas moyen de rattacher en ce moment les yeux sur une bienfaisance d'ostentation dont on avait assez parlé. Les éloges avaient été épuisés, la réputation d'humanité établie : qu'importait maintenant le sort d'une malheureuse dont la misère était repoussante, et les besoins si grands, qu'il en aurait beaucoup trop coûté pour essayer de les satisfaire ! On voulait être généreux à meilleur marché : force était bien de laisser mourir de faim la pauvre femme. On dit que, lorsqu'elle arriva à la porte de la Comédie-Fiançaise, où son hôte l'avait adressée, elle était dans un état si pitoyable qu'elle attendrit jusqu'au portier ; il alla chercher les comédiens ; elle leur expliqua en pleurant de honte et de douleur l'état affreux où elle était réduite. Tous à l'instant l'entourèrent, la pressèrent, se l'arrachèrent ; tous se disputaient à qui lui donnerait asile. Le jeune Larive (1) voulut absolument se charger d'elle et l'emmena aussitôt chez lui, où Dugazon m'a dit qu'elle était restée plusieurs mois. La Comédie lui donna le produit d'une représentation de Cinna ; elle s'était montée, je crois, à sept mille livres.
Lorsque d'Alembert s'aperçut combien la révélation de sa conduite avait indisposé contre lui, il essaya d'en atténuer l'effet. Il fit courir après madame Corneille, lui offrit les secours de l'Académie, ceux de sa plume pour adresser un mémoire au roi, mais tout cela n'empêcha point de croire
(1) Voir la note de la page 71.
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que ce qui avait été fait et dit ne fût juste et vrai. La tournure même des dernières dénégations des amis de d'Alembert pouvait en servir de preuve. Ils prétendaient que le philosophe n'avait point conseillé à madame Corneille de se mettre en condition, mais qu'au contraire il l'en avait dissuadée. Donc, elle lui avait fait part de l'extrémité où elle était réduite, et il ne lui avait pas donné un écu pour l'en retirer. Villette (1) même m'a avoué à ce sujet que, dans le récit qu'on avait voulu lui faire démentir, madame Corneille n'avait rien inventé !
D'un autre côté, en rappelant ce trait, je ne veux pas oublier la manière dont d'Aiembert se conduisit à l'égard de la pauvre femme qui l'avait élevé, et qu'il préféra à l'opulente catin de qui il tenait le jour. C'est peut-être le seul homme qui eût le droit de renier sa mère, et pour qui ce fût à la fois un devoir et un acte d'honneur. Qu'est-ce, après tout, que ce prétendu don de la naissance que l'on doit à ses parents? Que cela leur a-t-il coûté, je vous le demande? Loin d'être un bienfait, n'est-ce pas le plus souvent un malheur que d'être tiré du néant et jeté sur la terre ? Le bienfait, c'est le lait dont nous a nourri notre mère, ce sont ses caresses, ses soins, les maux que nous lui causons, l'amour qu'elle nous voue, l'éducation qu'elle nous donne. Lui devoir le jour n'est rien, si elle n'a pas conduit nos premiers pas dans la vie, si elle ne nous a pas appris à vivre !
Il paraît aussi, quoi qu'on en ait dit, que mademoiselle [de] Lespinasse n'inspira jamais à d'Aiembert qu'une ver-
(1) Le marquis Charles de Villette (1736-1793), que Voltaire avait marié, et que Brissot avait connu dans le monde des journalistes (il fut, dès 1789, un des collaborateurs de la Chronique de Paris); il mourut député de l'Oise à la Convention.
tueuse amitié. Villar m'a assuré qu'elle était morte d'amour pour un auteur de tragédie, qui ne répondait pas à sa flamme, et que d'Alembert, qui connaissait le secret de sa maladie, resta tendre et empressé vers elle jusqu'à l'extrémité. Cette tendresse n'eût-elle pas fait place à la jalousie, s'il eût eu sur cette femme d'autres droits que ceux de l'amitié? 111' aimait comme une sœur, et il avait plus d'une raison pour l'aimer ainsi. Quand madame [de] Tencin lui apprit qu'elle était sa mère, elle lui apprit sans doute, en même temps, que mademoiselle Lespinasse était fille du cardinal Tencin, archevêque de Lyon, par conséquent enfant de l'amour comme lui, et comme lui du même sang (1). Cette conformité d'origine et de parenté dut nécessairement aider à établir ou consolider une liaison qui n'a fini qu'avec la vie.
Mademoiselle [de] Lespinasse était, dit-on, une personne aimable, d'une imagination vive, exaltée, mais plus qu'un bel esprit, car elle présidait la coterie d'Alembert et l'aidait à diriger l'Académie. Ses mains tenaient la clé du tabernacle ; sans elle on ne pouvait guère y pénétrer. J'ai toujours eu en horreur ces sortes de femmes littérateurs. L'on a déjà vu ce que m'a coûté mon aversion pour elles. Je faillis y être repris.
Comme je l'ai dit, on trouvait partout de ces présidentes. C'était une madame Hénique (2), dont je parlerai; une madame Lecouteux (3), chez qui j'ai aussi eu le malheur
(1) Brissot était beaucoup moins bien renseigné sur Mlle de Lespinasse que nous ne le sommes aujourd'hui. Ce n'est qu'en 1809 que furent publiées ses lettres à M. de Guibert (avec une préface de Barère !). La récente publication de M. de Ségur éclaire de tous points cette histoire. Je crois donc superflu de relever ici les inexactitudes.
(2) Voir plus loin, p. 17 5.
(3) Mrae Lecouteulx de Moley, femme d'un banquier. C'est chez elle que La Harpe avait fait la première lecture des Barmécides (Mém. secr., 28 janvier 1778), et c'est chez elle, à la Malmaison, dont elle était propriétaire, que Delille avait composé son poème des
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d'être conduit, épouse d'un Turcaret, sachant par cœur le roman des Incas, et rompant des lances pour les Barmécides (1), parce que l'auteur les avait récités chez elle après les avoir lus devant Louis XV, qui avait dit à la favorite: « Madame, cela vous a-t-il bien fait bâiller ? »
C'était encore une madame de Franconville (2), une madame de Fourqueux (3), fameuse par le rôle qu'elle avait fait jouer à Musson (4) ; et puis avant tout, madame Du Deffand, qui avait formé mademoiselle [de] Lespinasse ; madame Dupin (5), chez qui Rousseau fit quelque temps l'humble métier de pédagogue et de copiste ; madame Helvétius (6) et madame Necker, que j'eus plus tard l'occasion de connaître, et qui me parut encore moins pédante que sa fille et son mari; et enfin madame Suard (7), qui tenait aussi son petit bureau, car ces femmes d'académicien et de procureur, de bourgeois et de grand seigneur, de contrô-
Jardins (Ibid., 23 décembre 1782). La Correspondance littéraire (XIII, 127) contient un portrait de Delille, écrit par elle.
(1) La première représentation des Barmécides de La Harpe eut lieu le 11 juillet 1778, quatre ans après la mort de Louis XV. D'autre part, d'après une note de M. de Montrol, c'est à la représentation d'un opéra, intitulé Isménor, que Louis XV aurait dit ce mot à la jeune comtesse d'Artois.
(2) Lisez de Franqueville ou plus exactement encore de La Tour- Franqueville, qui fut une des correspondantes de Rousseau. Voir sur elle la France littéraire de Quérard,et surtout Musset-Pathay, Hist. de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, t. II, p. 181-187.
(3) « Une virtuose présidant à un bureau d'esprit », disent les Mémoires secrets, 2 mars 1778 ; cf. 20 avril 1787. Elle a écrit deux romans.
(4) Ici, M. de Montrol donne en note l'historiette fort scabreuse à laquelle il est fait allusion. Elle est trop grossière pour être reproduite, et d'ailleurs M. de Montrol l'a prise toute entière dans les Mémoires secrets, 2 mars 1778. Musson était un peintre sans talent, mais grand mystificateur.
(5) Mme Dupin de Chenonceaux (1702-1800). Voir sur elle les Confessions de Rousseau et G. Sand, Histoire de ma vie, t. I, p. 45 et suiv.
(6) Mme Helvétius, née de Ligneville, morte en 1800, chez qui se réunissait, vers la fin du xvnie siècle, la « Société d'Auteuil », Morellet, Cabanis, Destutt de Tracy, etc..
(7) Sœur de l'imprimeur-éditeur Panckoucke.
leur des finances et de simple financier, toutes voulaient avoir un bureau à présider. Le plus couru d'entre tous, comme on sait, était celui de madame Geoffrin, que j'ai vu fermer (1). Lui-même avait succédé à celui de madame Doublet, dont on a beaucoup moins parlé (2).
C'est pourtant son salon qui avait servi de type à tous les bureaux pédantesques qui fourmillaient dans Paris. Elle seule peut-être aurait pu se le faire pardonner, si pareille réunion eût été supportable (3). Ce fut de sa maison que sortirent les prétendus Mémoires de Bachaumont, gazette littéraire et souvent scandaleuse, écrite sous la dictée de tous ceux qui venaient chez elle raconter le soir la chronique du jour. Bachaumont, sous le nom duquel on Ta publiée, y avait contribué pour beaucoup, ainsi que le vieil abbé Xaupi, homme d'esprit, qui ne croyait à rien, et s'était fait janséniste pour être quelque chose (4). Mais il faut distinguer leur ouvrage, qui se réduit à quelques volumes, de l'ordurière continuation qu'on y a jointe, et dans laquelle on recueillait sans discernement et sans goût tous les bruits les plus invraisemblables, toutes les critiques les plus injustes, et où l'on attaquait indistinctement et sans raisons les hommes les plus célèbreset lesplus obscurs, depuis le vieux Voltaire jusqu'à un jeune et pauvre écri-
(1) Mme Geoffrin mourut en 1777.
(2) Mme Doublet de Persan (1677-1771), femme d'un maître des requêtes, intendant du commerce en 1734. Tout a été dit sur son salon, d'où sortirent, en effet, les Mémoires secrets, commencés par Bachaumont en 1762, et continués après sa mort (1770) par divers littérateurs jusqu'à 1787. Cf. Hatin, Hist. de la presse, p. 460 et suiv.
(3) Un passage d'une lettre de Petion à Brissot peut faire présumer que madame Doublet était originaire de Chartres, et parente du docteur Doublet, dont il a été question tout à l'heure (Note de M. de Montrol).
(4) « L'abbé Xaupi que j'ai connu en 1778, s'est tué en descendant de voiture ; c'était le doyen des abbés et des beaux esprits de son temps; il avait quatre-vingt-douze ans. » (Note de Brissot). — Joseph Xaupi (1688-1778), d'abord chanoine à Perpignan, était devenu doyen de la Faculté de théologie de Paris.
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vain, qui s'appelait Brissot. et dont on voulait salir le nom avant qu'il en eût un (1).
La maison de madame Doublet avait été ouverte pendant un demi-siècle à tous les gens de lettres qui s'y étaient présentés. Elle recevait particulièrement des savants et beaucoup de médecins. A force de causer avec ceux-ci, sa petite-fille, qui allait beaucoup chez Favart, et qui avait épousé le frère de l'abbé Voisenon, devint folle de médecine, et voulut traiter fout le monde, ses gens, ses amis, ses amants ; il paraît que deux ou trois de ces derniers furent horriblement maltraités. C'est cette même dame Voisenon qui, au temps où les mystifications (taient à la mode, reçut un jour le diplôme de président de la Faculté de santé : on avait fait imprimer exprès une gazette pour lui bien persuader sa nomination. Cette gazette fut copiée sérieusement par d'autres ; le Journal des Savants répéta même son discours de réception, ou plutôt sa lettre d'acceptation, et cela fit rire tout Paris. Faut-il que je fasse ici un nouvel aveu? Cette anecdote et beaucoup d'autres de ce genre, que Guillard avait retenues, devaient figurer dans un nouveau Pot-pourri, mélange de prose et de vers, et que nous voulions composer à l'époque où il était encore question d'une comédie intitulée Les Bureaux d'esprit (2), comédie qui n'aura probablement jamais été représentée que sur des théâtres de société, et dont Rutledge (3), qui s'est distingué dans ces derniers temps par son enthousiasme pour notre révolution et sa haine contre Lafayette, se prétendait l'auteur; on lui a depuis disputé cette pièce(t), ainsi que plusieurs autres ouvrages, qu'il s'attribuait,
1(1) Voir notamment 14 février 1785 (t. XXVIII).
(2) Le Bureau d'esprit, comédie en 5 actes et en prose, 1777.
(3) Le chevalier baronnet James de Rutledge, irlandais d'origine (1743-1796).
(4) On l'attribuait aussi à Mercier (Quérard).
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dit-on, parce que personne n'osait alors en prendre la responsabilité.
Ainsi ma lettre de cachet ne m'avait pas servi de leçon. J'allais donner encore carrière à mon humeur satirique, dette fois, il est vrai, je n'attaquais que des travers d'esprit, et je le faisais, je crois, avec décence et bon goût. Mais je compris qu'il fallait laisser le fouet de la satire aux mains de Gilbert ; que ce n'était point à cette littérature qu'un esprit grave et philosophique devait jamais s'adonner ; que le plaisir de plaisanter aux dépens de quelques ridicules ne pouvait éloigner l'idée de la peine et peut-être du tort que l'on causait aux personnes ridiculisées. Guillard, malgré le prix avantageux qu'un libraire lui avait déjà offert de notre ouvrage, partagea mes sentiments, et ne balança point à jeter au feu l'œuvre commencée. Cette bonne action doit excuser et faire oublier la mauvaise action qui l'avait amenée. Je crois que notre conduite était d'autant plus méritoire que l'un et l'autre nous étions bien loin d'avoir de l'argent à jeter.
La pauvreté n'était pas mon plus grand malheur ; il fallait emprunter et, pour séduire mes amis, il fallait en imposer sur mes espérances futures. Ce rôle humiliant déchira souvent mon âme. Oh ! combien de fois je regrettai de ne pas savoir un bon métier qui me rendît complètement indépendant en me conservant toutefois les idées et les connaissances que j'avais ! Cette époque de ma vie est celle dont le souvenir m'attriste le plus ; je n'y trouve que misère cachée sous l'apparence de l'aisance, liaisons dangereuses, expédients peu délicats, tels que celui que je viens de rappeler, et dont il aurait été presque pardonnable à mes yeux de profiter. Ah ! je remercie le ciel d'avoir préservé mon
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cœur de plus grands vices et des fautes auxquels la détresse peut quelquefois vous pousser. Je frémis encore en y pensant. A quoi l'indigence ne peut-elle pas conduire une jeunesse imprudente ! et combien ils étaient coupables, ces prêtres scélérats qui, me séparant de ma famille, voulaient me séduire par la force à abjurer mes opinions !
Guillard s'était lié avec une jeune actrice de l'Opéra qui était alors dans son début. Il s'essayait pour ce théâtre, mais n'avait pu encore y produire aucun ouvrage. Il faut rendre justice à sa maîtresse, elle était loin d'avoir les vices de ses semblables, et c'était même par une espèce de vertu qu'elle s'était arrachée à toutes les séductions pour vivre avec Guillard.
Elle avait une compagne ; il fallait lui donner un second, et mon poète, peu scrupuleux sur les moyens, n'eut pas de peine à faire naître une liaison qui m'a coûté bien des regrets, bien des larmes, et sur laquelle je dois jeter ici un voile.
La mauvaise compagnie où nous étions lancés devait nous faire tomber tôt ou tard dans un précipice, je suis encore à concevoir comment je l'ai évité. Cependant mon penchant à obliger, au milieu de mon malheur, m'attira une bien cruelle affaire. Un de ces goûts éphémères que se permettait trop souvent Guillard nous avait liés avec un baron allemand, couvert de dettes, et réduit aux plus fâcheux expédients pour vivre. Guillard m'engagea à m'intéresser à lui. Le baron soutenait un procès dont l'objet me paraissait juste, et il avait des espérances assez fondées sous d'autres rapports. Je l'adressai à un bijoutier que j'avais connu lorsque je travaillais au Palais ; il m'avait rendu quelques services et je croyais à sa probité. Le bijoutier vint me voir, me dit qu'il n'avait pas d'argent, mais qu'il avait des bijoux, qu'il les vendrait volontiers au baron à crédit, que celui-ci pourrait emprunter sur ces gages ; il
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m'ajouta que, malgré la solidité des sûretés qu'il lui offrait, il ne conclurait rien sans mon consentement. Je répondis à cet homme que cette condition était doublement extravagante, premièrement parce que le baron m'était étranger, parce que je ne l'avais lié avec lui que pour procurer à l'un du pain, à l'autre une affaire lucrative ; et secondement parce que j'étais mineur (1). Le brocanteur ne s'arrêta point à ces raisons ; il me dit que ma minorité ne l'inquiétait point, parce qu'il connaissait ma bonne foi ; je persistai dans mon refus ; mais le baron se jeta à mes genoux, me promit tout ; Guillard se joignit à lui ; je n'ai jamais pu résister à des larmes, et je cédai. Le subtil brocanteur, abusant de son ascendant sur nous, prit tous les moyens pour me bien lier, et pour tromper le baron. Il lui vendit d'abord ses bijoux six fois plus qu'ils ne valaient ; il exigea quatre ou cinq sortes de billets, mon cautionnement, et cela ne lui suffit pas ; il me dit qu'il serait possible que le baron nous trompât tous deux, et que pour le lier bien complètement il fallait lui faire passer une lettre de change de cent louis, à mon ordre, laquelle resterait entre mes mains. Cette lettre, ajouta-t-il, vous mettra à portée de le faire arrêter, s'il manque de parole. Comme je répugnais à ce moyen, il me dit qu'il se chargeait de l'arrestation, avec un endossement. Encore une fois, je croyais à son honnêteté ; je souscrivis à tout : le baron fit la lettre, et je la gardai ; quelques jours après, je rencontre le bijoutier, qui me fait entrer dans un café. Là il me raconte que nous sommes pris pour dupes, qu'il a de bons renseignements, que le baron n'est qu'un escroc, qu'il est urgent de le faire arrêter. Je ne doute pas un instant de la véracité de mon homme ; il me presse de lui remettre la lettre, je fais d'abord quelques difficultés : le fourbe connaissait
(1) « En droit, on est mineur jusqu'à vingt-cinq ans » (Dicf. de Trévoux).
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mon caractère, il persiste, et je cède encore. Telle était mon aveugle confiance en sa probité, que je lui remets la lettre de change avec mon endossement valeur reçue, sans même exiger un reçu de lui, qui constatât que cet endossement n'était que simulé. On m'a peint dans ces derniers temps comme un homme fin et défiant ; le trait que je rapporte prouvera combien ce portrait est faux. On se corrige peu d'un pareil penchant, et, arrivé à l'âge de quarante ans, ce n'est qu'avec de violents efforts que je puis quelquefois me vaincre et me permettre quelques défiances.
On a dit que la confiance était le partage des âmes supérieures. Cette maxime devient fausse en la généralisant trop, car cette confiance aveugle caractérise aussi fort souvent l'étourderie et l'irréflexion.
Quoi qu'il en soit, mon penchant à la confiance ne tient ni à l'orgueil, ni à l'étourderie ; il est inné dans mon âme, et je ne puis m'en détacher. Il tient, je crois, à ce caractère de bienveillance et de facilité dont j'ai déjà parlé.
Quelques jours s'écoulent. J'apprends, avec le plus grand étonnement, que le bijoutier veut poursuivre, non seulement le baron, mais moi-même. Rien n'égale ma surprise que ma terreur. Je vis le piège qu'il m'avait tendu, je vis l'orage qui allait m' atteindre, et je me hâtai de le prévenir.
J'étais alors lié avec le comte Schmettau, fils de ce maréchal Schmettau, dont les services avaient été si utiles au roi de Prusse (1). C'était un vrai philosophe, quoique bien
(1) Le comte de Schmettau (1684-1751), feld-maréchal d'abord au service de l'Empereur, puis à celui du roi de Prusse, Frédéric II. Je ne sais rien de son fils, sinon qu'il était assez répandu dans le monde de Paris ; une note de Gorsas, dans son « Cri public contre Beaumarchais », le montre lié avec le peintre Aubry et Daudet de Jossan, l'amant de Mme Kormann. C'est lui qui (d'après Barbier et Quérard) aurait été l'auteur de la première traduction française de Werther, qui parut en 1777 sous le nom d' Aubry (et dont V Année littéraire de 1778 rendit compte ; Cf. Journal des Savants, avril 1778).
jeune encore ; un vrai républicain, quoique homme de qualité. Il m'avait donné plusieurs fois d'utiles conseils ; il avait même contribué à me faire recevoir dans une loge allemande de franc-maçonnerie. Je m'étais toujours moqué du secret de cette institution, qui ne me paraissait utile que pour le plaisir. Schmettau entreprit de me convertir. Pouvez-vous m'assurer, lui dis-je, que cette association ait un but utile à l'humanité, te.1 que celui de perfectionner les sciences ou le bonheur de l'homme, ou le délivrer de ses tyrans? Si cela est, je me fais demain franc-maçon. Il me répondit que ses serments l'empêchaient de trahir le secret de cette société, mais que je ne serais pas trompé dans l'objet de mes vœux, si je voulais y entrer. — Sur ce mot, je consentis ; je passai par toutes les épreuves, je fis d'horribles serments ; mais soit que je n'aie pas été assez avancé dans les grades, soit qu'au fond ce ne fût que pure niaiserie, mon attente a été f.ustrée. Mon ami Bonneville (1) et Thomas Paine (2), à qui je racontai cette anecdote, et qui se piquent de posséder tous les secrets de l'ordre, m'ont depuis assuré que je l'avais fort mal jugé.
Puisque j'ai prononcé le nom de Bonneville, que je consacre quelques lignes en tribut à l'estime qu'il m'a inspirée. Je parlerai plus tard de Thomas Paine. Profondément instruit dans toutes les langues de l'Europe, Bonneville a fait connaître à la France la littérature allemande, qu'on méprisait trop avant lui (3). Il a aidé Letourneur dans sa traduction de Shakespeare, et son secours n'a pas été inutile à Luneau [de] Boisjermain (4). Original, bizarre, si l'on veut,
(1) Nicolas de Bonneville (1760-1828), littérateur et publiciste bien connu, surtout par son rôle dans la Révolution, où, avec Fauchet, il avait fondé le « Cercle social » et rédigeait la Bouche de fer.
(2) Thomas Paine (1737-1809). Trop connu pour qu'il y ait lieu de lui consacrer une note.
(3) Nouveau théâtre allemand, 12 vol. in-8°, Paris, 1782.
(4) Polygraphe fécond (1732-1801), qui a publié, entre autres ouvrages, un cours de langue anglaise, 1784, 1787. « Luneau de
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dans son style et ses idées, son esprit enthousiaste l'a porté dans la mysticité franc-maçonnique, et il en discourt comme un illuminé; ilamême publiéun long ouvrage sur ce sujet (1), que je lui demande pardon de n'avoir jamais pu lire ; mais ardent apôtre de Révolution, et digne de la servir comme elle doit être servie, il employa tous ses talents à seconder son essor. Vrai philosophe, véritable ami du peuple, véritable ami de la liberté, il n'a point dépassé les bornes nécessaires. Comme Thomas Paine et beaucoup d'autres, pour l'honneur de la République, il a mérité la haine de nos plus affreux anarchistes (2) ; puissent-ils échapper à la pros-. cription, que, sous le règne des Tibère, le courage et la vertu ne sauraient manquer d'attirer sur leurs têtes !
Je reviens à l'histoire du bijoutier. Schmettau, indigné au récit que je lui fis, me proposa de me transporter aussitôt chez lui pour le forcer de rendre la lettre de change, j'y consentis. Schmettau parla à ce vil coquin avec cet ascendant que donne la vertu, et que donnait alors la naissance sur les hommes de cette espèce. Il le menaça du lieutenant de police, d'une lettre de cachet; Verrier (3), effrayé, consentait bien à me donner un reçu qui attestait que je n'avais pas touché la valeur de l'endossement. Le comte voulait la lettre de change, parce qu'il craignait que, si elle était cédée à un tiers, je ne fusse mis en prison ; mais le bijoutier tint ferme et je n'eus ni la lettre de change ni le reçu. Le comte Schmettau alla aussitôt chez le lieutenant de police, qui promit et ne tint pas parole. Je rendis plainte du vol,
Boisjermain s'adjoignit Bonneville pour sa traduction interlinéaire de Télémaque » (Biogr. Rabbe).
(1) La maçonnerie écossaise comparée avec les trois professions et le secret des Templiers du XIVe siècle, 1788, 2 vol. in-8°.
(2) Dénoncé à la Convention, dans la séance du 18 mai 1793, par Levasseur et Marat, défendu par Lanthenas (Moniteur, XVI, 420), il fut emprisonné peu après, et élargi après Thermidor.
(3) Brissot nomme ici le bijoutier auquel il avait affaire.
136 MÉMOIRES HE BKISSOT
mais n'ayant aucun moyen pour suivre ma plainte, elle tomba dans le néant.
Le bijoutier allait m'arracher ma liberté, lorsqu'un événement inattendu vint me soustraire à ses poursuites. Avant de le raconter, je veux finir l'histoire de cette escroquerie, qui n'a été terminée que dix années après.
Pendant mon absence de Paris (1), le bijoutier obtint une sentence de prise de corps contre moi ; j'en interjetai appel au Parlement et, fondé sur ma minorité, je demandai un arrêt de défense contre l'exécution provisoire. L'arrêt me fut accordé ; ce fut un coup de foudre pour mon adversaire ; mais il n'en fut pas atterré. A l'affût des occasions pour renouveler ses poursuites, il saisit le moment où je me présentai au barreau de Paris ; c'était en 1782. Il me dénonça à cet ordre si ridiculement rigide ; il était déjà question de me rayer de la liste du stage à cause de ma Théorie des lois criminelles. La tracasserie nouvelle du bijoutier, jointe à toutes celles que j'éprouvai, me fit abandonner la robe.
Je croyais cette affaire entièrement oubliée, lorsqu'en 1791, immédiatement après mon élection à la législature, ce bijoutier, réduit à l'état de domesticité par la banqueroute qu'il avait faite, m'adressa une lettre menaçante. Il me disait que mes ennemis lui avaient marchandé ses papiers pour publier de nouveaux libelles contre moi, qu'il s'était constamment refusé à leurs offres quoiqu'elles fussent infiniment avantageuses, qu'il allait éclater si je ne le payais pas.
Je crus d'abord à ce trait de générosité, et j'étais sur le point d'en être la dupe ; mais quelques renseignements m'apprirent que cette générosité n'était que feinte, et quoique accablé de libelles, quoique environné d'ennemis,
(1) Pendant son premier retour à Chartres, c'est-à-dire en 1777.
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quoique convaincu que ce procès les égayerait à mes dépens, fort de ma conscience, je résolus de le suivre ; le tribunal auquel il fut porté confirma mes espérances en déclarant nulle la lettre de change.
Cette histoire doit être une leçon salutaire pour mes enfants. Elle doit les mettre en garde contre la bienveillance même, qui n'est souvent qu'une vertu funeste dans la corruption où nous sommes plongés. Elle doit les engager à ne jamais souscrire d'obligations, ni prendre des engagements sans en bien connaître l'étendue et les conséquences.
J'ai annoncé un événement qui m'avait soustrait aux poursuites de mon fripon de bijoutier. La guerre déclarée par la France à l'Angleterre pour soutenir l'indépendance des Etats-Unis de l'Amérique le fit naître. Cette guerre avait déjà exercé ma plume : je m'étais amusé aux dépens du cabinet britannique dans une brochure qui fit alors quelque bruit ; elle avait pour titre : Testament politique de V Angleterre (1). Rien n'était plus propre que cet écrit à donner la confiance à notre nation, à faire apprécier l'extravagance de lord North et de ses adhérents, à inspirer le respect pour les principes des Américains. J'étais fondé à croire que sous ces rapports elle plairait au comte de Vergennes, qui avait décidé le cabinet de France à cette
(1) Testament politique de V Angleterre (sous la fausse rubrique de Philadelphie), 1779-1780, in-12 (Quérard). Mais cette date de 1779-1780 indique nécessairement une réimpression, puisque c'est sur la lecture de ce pamphlet que Swinton vint embaucher Brissot et l'emmena à Boulogne (avril 1778). L'exemplaire que j'ai en mains (in-12 de 102 pages, sous la rubrique de Philadelphie) porte la date de 1781, sans indiquer que ce soit une édition nouvelle. Enfin Y Année littéraire de 1780 (t. VIII, p. 145-172) fait déjà de cet ouvrage un compte rendu très élogieux : « Excellent pamphlet..., vues lumineuses..., un homme de beaucoup d'esprit, un écrivain exercé, un politique, un penseur... »
rupture. Le manuscrit lui en fut présenté, mais il avait tellement peur d'irriter les Anglais et d'accoutumer les esprits français à la politique, qu'il en défendit expressément la publicité. Sa défense ne m'arrêta pas, et grâce aux presses de Neufchâtel, qui se chargeaient alors d'éclairer la France malgré les ministres, le Testament politique de V Angleterre vit le jour.
Il tomba entre les mains du propriétaire du Courrier de r Europe, feuille que rendaient piquante son impression en pays étranger, l'espèce de liberté qu'on lui supposait, et la nouveauté des scènes parlementaires qu'on y décrivait, enfin l'intérêt des nouvelles politiques qui s'y- trouvaient. Jusqu'au moment de la publication du Courrier, l'Angleterre avait été véritablement une terre étrangère pour le reste de l'Europe. On ignorait presque tout ce qui se passait dans son sein. On ne connaissait guère sa constitution que par les écrits de Montesquieu, ou par les récits frivoles des voyageurs qui allaient passer quinze jours à Londres pour le compte de quelques libraires, et revenaient à Paris débiter leurs relations. Les gazettes hollandaises auraient pu suppléer au vide total des faits et des documents, mais leurs fragments mutilés, traductions informes des gazettes anglaises, étaient si défectueuses, si fatigantes, si confuses, qu'à peine pouvait-on les lire, et lorsqu'on les avait lues, c'était un chaos où l'on s'apercevait bien qu'il n'y avait rien à prendre. Un Français (1), homme d'esprit, avait entrevu dans tous ces motifs, et dans la nécessité où étaient les gouvernements du continent de connaître les affaires de l'Angleterre, les éléments d'un grand succès pour un journal. Il résolut de le fonder. Il sentit tout le parti qu'il pouvait tirer de l'amas immense des feuilles quotidiennes et périodiques que Londres voit éclore, pour
(1) Serres de la Tour. Voir la note de la page 92.
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composer à Londres même un journal français. Il annonça son plan, qui fut partout goûté, même en France ; il leva les obstacles qu'il avait d'abord éprouvés, et fit adroitement sentir de quelle utilité ce journal pouvait devenir pendant le cours de la scène sanglante qui allait s'ouvrir. Il était extraordinaire sans doute qu'un étranger allât s'établir en Angleterre pour de là divulguer les desseins de l'Angleterre. Il ne dut pas sembler moins étrange qu'un Anglais s'associât à cette publication fatale à son pays, et qu'il fournît les fonds nécessaires pour l'entreprendre.
On prétend, et Voltaire l'a répété dans sa préface de Zaïre, qu'il n'y a point de commerce qui déshonore à Londres. Celui du Courrier de V Europe pouvait paraître peu patriotique, mais en se rappelant que les Hollandais fournirent eux-mêmes aux vainqueurs de Berg-op-Zoom les poudres qui firent prendre cette ville, on pardonnait à un spéculateur d'échanger les secrets de son pays contre l'or d'un pays ennemi : car l'or n'a point d'ennemis, disait-on sans doute. Cet or se dépensait à Londres, c'était tout bénéfice pour Londres. Ce calcul n'est peut-être pas tout à fait celui des Romains : mais les Romains n'étaient pas marchands.
L'entrepreneur du Courrier de V Europe était Swinton. Il s'était associé à Deserre-Delatour, auteur du plan de ce journal, pour le faire imprimer. Il y mettait son argent, son industrie, l'autre y mettait son esprit. Ce fut lui qui, après la lecture de mon Testament politique, se transporta chez mon libraire, prit mon adresse, et vint me rendre une visite. Grand, bien taillé, d'un embonpoint considérable, il avait cet air de gravité qui caractérise les Anglais, et cette mise simple, mais riche, qui annonce l'homme fortuné ; il ne s'ouvrit pas d'abord sur son projet, mais il me parla vaguement du besoin qu'il avait d'un homme de lettres, actif, un peu versé dans la politique, sachant l'anglais, et
qui fût disposé à quitter Paris pour se fixer dans la province, ou même passer la Manche. Il n'offrait pas d'abord de grands appointements, mais il promettait de les augmenter. Guillard aurait bien désiré profiter d'une pareille occasion ; il aimait le changement, et il se promettait, dans ce nouvel ordre de choses, une abondance de bonnes fortunes. Mais Swinton, comme depuis il me l'a dit, craignait sa morale relâchée, sa légèreté, son goût pour les femmes ; il crut voir plus de solidité dans mon esprit, plus de sûreté dans mon caractère, et il me donna la préférence. Dès que son mot fut prononcé, je ne lui demandai plus rien : je quittais Paris. C'était mon suprême bonheur ; j'étais las de vivre dans le bourbier où mes connaissances m'avaient plongé. Ce n'était pas la misère qui me pesait ; j'avais assez de force pour la supporter ; mais, lorsque je rentrais en moi-même, ma conscience me reprochait ma vie actuelle, mon désordre, elle me faisait entrevoir l'abîme où j'allais tomber. Je regardais donc Swinton comme mon libérateur ; il voulut faire des conditions, je ne voulus en entendre aucune : on ne fait pas de conditions avec son père, et je le regardais comme le mien. Il me donna de l'argent pour régler mes affaires ; je payai toutes les dettes de notre petite communauté, je partageai le reste avec Guillard et les personnes qui vivaient avec nous, et je partis l'âme satisfaite (1).
En disant adieu à Paris, en sortant de ses barrières, il me sembla être déchargé d'un poids énorme. Comme la campagne me parut belle! Comme l'air me semblait pur ! C'était une volupté pour moi de le respirer.
Cependant je l'abandonnais dans un instant où tout autre que moi eût peut-être été désolé d'en sortir. Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus animé ; jamais la vie
(1) Le 13 avril 17.78, comme on va le voir plus loin.
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n'y avait été plus remplie d'activité et d'émotions, de ces émotions qui agitent l'âme d'un peuple élégant, poète et philosophe. Au milieu de vingt autres circonstances propres à intéresser, c'était le moment du séjour de Benjamin Franklin et de Voltaire, le moment où chacun se portait encore sur les pas du législateur américain et le poursuivait jusqu'à sa retraite de Chaillot ; le moment des représentations d'Irène et des triomphes de son immortel auteur.
J'avais assisté à la première représentation d'Irène (1). Elle ne fut pas tout à fait un triomphe pour le génie de Voltaire, et n'aurait pas dû l'abuser sur Agathocle, que dès le soir même il préparait, dit-on, pour la scène. Dans deux lettres adressées au Courrier de /' Europe, et qui devaient être mes débuts à ce journal, je rendais compte de cette tragédie, de sa représentation et des incidents qui s'y rattachaient. On n'osa pas les imprimer. L'éloge que je faisais du poète, la respectueuse critique que je me permettais sur son ouvrage, n'étaient point la cause de cette interdiction. Mais, au milieu des applaudissements prodigués à la pièce, je parlais des applaudissements prodigués à MM. Bourbon et Condé (2) lorsqu'ils parurent dans leur loge, et du silence qui accueillit Marie-Antoinette et M. d'Artois, lorsqu'ils arrivèrent à leur tour au spectacle. J'expliquais à la fois ces applaudissements et ce silence. On sait que MM. Bourbon et d'Artois avaient été le matin au bois de Boulogne pour terminer un différend... Je racontais cette affaire avec une foule de curieux détails que je devais au hasard, mais à un hasard de bonne source. Swinton craignit de se compromettre en publiant mes
(1) 16 mars 1778.
(2) Le duc de Bourbon et son père, le prince de Condé. Le premier venait, le matin même, de se battre en duel avec le comte d'Artois, pour une querelle longuement racontée dans les Mémoires de Besenval.
lettres ; arrangées sous une autre forme, elles sont restées dans mes papiers (1).
En sortant de voir Irène, on me montra, dans le vestibule, les petits-fils de Franklin, qui avaient assisté à la représentation. J'avoue que je ne retrouvai point en eux l'image que je m'étais faite des simples Américains. C'étaient des petits-maîtres français, portant l'épée et les talons rouges. J'ai été accueilli depuis par l'un d'eux sur la terre qui l'avait vu naître, et je dois dire que rien ne rappelait en lui cette frivolité, ni ces concessions d'un moment à la mode d'un pays étranger.
Je ne pus parvenir à rencontrer Franklin qu'une seule fois, pendant le séjour qu'il fit en France (2). Chose singulière, c'était chez Marat (3). Mais, grâce au ciel, j'ai joui du bonheur de le voir et de l'entendre en Amérique, au moment même où il échappait au tourment de la pierre, qui avait failli l'enlever (4).
Avant de quitter définitivement Paris, je ne dois pas oublier une autre bonne fortune qui m' arriva le jour même de mon départ. Avec Franklin, qui y résidait depuis près de deux ans, Voltaire faisait alors l'admiration de la capitale, et y recevait à la fois les hommages des gens de lettres, des grands seigneurs,
(1) Il semblerait, d'après une note de Montrol, qu'il avait en mains ce récit de la main de Brissot. il ne l'a pas donné.
(2) Franklin resta en France de 1776 à 1785.
(3) Voir, sur Franklin chez Marat, A. Bougeart, Marai, l'ami du peuple, t. I, p. 38.
(4) Ici, M. de Montrol avait intercalé 26 pages sur Franklin, empruntées texluellemenl au Nouveau Voyage dans les Etals-Unis, publié par Brissot en 1791 (t. I, p. 311-337), et dans lequel celui-ci avait déjà introduit un de ses articles du Patriote du 13 juin 1790. Je supprime tout ce morceau
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de tout ce que la cour et la ville renfermaient de plus distingué. Il n'était bruit que du grand homme, de ses conversations, de ses saillies, de son Irène, de tout ce qu'on faisait et disait autour de lui ou à son occasion, et de la mauvaise humeur de Louis XVI, et des cabales du clergé.
J'étais un matin chez un confrère de M. Aucante, M. Horeau (1), chargé de terminer une affaire embrouillée, qui les divisait, et dont j'avais eu anciennement la clé. C'était une mission que j'avais acceptée par complaisance, et que je m'applaudis vivement de n'avoir pas refusée.
M. Hureau était la tête la plus forte, l'esprit le plus fin, le procureur le plus retors qu'on pût voir au Parlement ; hors de là, l'esprit le plus borné, le plus épais, l'ignorant le plus encroûté qu'on pût trouver en France.
Pendant que je dissertais diplomatiquement au nom de celui qui m'envoyait, il entra un vieillard d'une taille élevée, à l'œil vif et perçant, au regard d'aigle ; homme sec et droit, malgré son grand âge et une figure souffrante, et qui tenait entre ses mains une canne à bec à corbin, sur laquelle il semblait à peine avoir besoin de se soutenir. Il venait demander des nouvelles d'un procès arriéré, et dont il indiqua l'objet. Je n'ai rien oublié de lui : une large robe de chambre bigarrée enveloppait son corps; sa tête était au fond d'une vaste perruque noire, surmontée d'une espèce de bonnet carré. C'était bien là le plus bizarre accoutrement que j'aie vu de ma vie.
Hureau commença par lui faire répéter le sujet de sa visite. « — Je vous demande, dit le vieillard, où en est le procès que M. de Voltaire vous a chargé de poursuivre, il y a quelques années, et dont il n'a plus entendu parler. » A ce nom de Voltaire vous m'eussiez vu tressaillir de la tête aux pieds. Mon
(1) On ne trouve pas, aux Almanachs royaux, le nom de Horeau parmi les procureurs au Parlement de Paris. Il faut certainement lire Hureau (Alm. roy. de 1775, p. 596). L'anecdote est d'ailleurs rapportée dans les Mémoires secrets (t. XI, p. 184, 6 avril 1778), et ils disent Hureau. Je ferai de même.
procureur ne s'en émut pas plus que s'il eût été question de Pierre ou de Jérôme ; il alla à ses dossiers.
« Je ne me rappelais plus, dit-il en revenant, que j'avais M. de Voltaire au nombre de mes clients. Que fait-il donc à son Ferney ? — A son Ferney, répondit le vieillard, il cherche à éclairer le monde et, depuis qu'il est ici, il s'aperçoit que la lumière n'est pas encore universellement répandue. — Quoi ! serait-il à Paris ? » réplique Hureau. Alors je vis passer sur les lèvres du vieillard ce rire sardonique qui me l'avait déjà révélé. — « Oui, Monsieur, il est à Paris, et chez vous, quoique vous n'ayez pas l'air de vous en douter. » En effet, le rustre chicaneur ne témoignait pas plus d'égards à l'illustre visiteur que s'il se fût agi du plus obscur particulier. Il se civilisa pourtant, car si pour Hureau l'homme de génie n'était rien, il voyait du moins en lui un client et un procès.
Pour moi, heureux et honteux à la fois de me voir chez un tel homme, et si près du sublime auteur de tant d'immortels ouvrages, je tâchais de m'effacer, de me faire disparaître, rougissant du procureur, comme si j'eusse été complice de sa rusticité. Mais je ne perdais pas un mot, un geste, un mouvement de Voltaire. Mes yeux le parcouraient, le dévoraient. Je voulais le contempler cette fois pour toujours, car qui me disait que je pusse le revoir jamais ?
Quand il fut sorti, les jeunes clercs d' Hureau, qui avaient appris le nom du philosophe, descendirent sur ses pas, ne croyant pas l'avoir vu d'assez près et assez longtemps dans leur étude ; ils l'accompagnèrent jusqu'à sa voiture. Déjà la nouvelle avait couru du haut en bas de la maison, et tout le monde dans la rue s'était assemblé sur son passage. La foule qui s'était formée, et qui se grossit, l'accompagna, l'escorta jusqu'à son hôtel.
J'ai entendu raconter, dès ce jour même et fort diversement, cette anecdote. On a parlé du mécontentement qu'avait témoigné Voltaire, de son orgueil blessé, parce qu'il y avait dans Paris un lieu où il était ignoré, parce qu'il existait un individu en Europe à qui son génie était inconnu. Je puis assurer qu'il ne témoigna qu'un peu d'ironie en se voyant obligé
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de décliner son nom qui était dans toutes les bouches ; et que, s'il y eut quelque mécontentement de sa part, ce fut sans doute de voir ses intérêts confiés à un homme qui ne paraissait pas être plus au courant de son procès que des nouvelles dont tout le monde s'entretenait en France.
Cette rencontre imprévue ranimait dans moi un désir qui m'avait longtemps agité. Mourir sans pouvoir dire: J'ai vu Voltaire, m'eût semblé un grand malheur. Pour le voir, j'eusse volontiers entrepris, à pied, le pèlerinage de Ferney. Depuis son arrivée à Paris, le cortège brillant qui l'entourait et le suivait partout m'avait éloigné. Comment et à quel titre me présenter à lui ? le hasard venait de me servir. Je pouvais dire : « Je l'ai vu » ; mais cela ne me suffisait pas. Je regrettais de n'avoir pas osé lui parler. Que n'eussé-je pas donné pour m'entendre adresser un mot de cette bouche dont toutes les paroles semblaient devoir être recueillies par la postérité !
J'avais terminé l'introduction de ma Théorie des lois criminelles. En attendant que le livre fût achevé, je voulus présenter cette préface à Voltaire. Un jour que je me sentais l'esprit entreprenant et décidé, je pars avec mon ouvrage sous le bras, et armé de courage et d'éloquence. Arrivé au Pont- Royal (1), mon courage commence à s'affaiblir ; sur le seuil de la maison, le frisson me prit ; introduit dans la maison, je fléchissais sur mes genoux. Qu'allais-je faire ? qu'allais-je dire ? Je vis que mon éloquence m'abandonnerait comme mon courage , et je m'en retournai.
Rentré à mon logis, je réfléchis à ma sottise ; mais je me sentis capable de recommencer. En me rendant cette justice, il eût dû me paraitre inutile de songer encore à Voltaire ; mais j'avais un nouveau projet ; je ne risquais rien
(1) On sait que Voltaire était descendu chez le marquis de la Villette, dont l'hôtel était au coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins.
de l'essayer. Je lui écrivis une lettre, dans laquelle je lui offrais les prémices de mon ouvrage. Je voulus la porter moi-même, résolu de la remettre au premier venu, si je manquais d'audace pour la présenter. Cette fois je me sentais plus de courage : le courage des lâches, qui avancent tant qu'ils sont certains de pouvoir se sauver.
J'étais presque parvenu à l'antichambre, où il n'y avait pas moins de mouvement ce jour-là que la veille ; j'entendis un bruit au dedans; la porte s'entr'ouvrit : assailli de ma sotte timidité, je redescendis rapidement ; mais, honteux de moi-même, je retournai sur mes pas. Une femme, que le maître de la maison venait de reconduire, était au bas de l'escalier. Cette femme était belle, et elle avait une physionomie aimable. Je n'hésitai pas à m'adresser à elle. Je lui demandai si elle pensait que je pusse être introduit près de Voltaire, en lui apprenant ingénument quel était l'objet de ma visite. « M. de Voltaire n'a reçu presque personne aujourd'hui, me répondit-elle avec bonté ; cependant, Monsieur, c'est une grâce que je viens d'obtenir, et je ne doute pas que vous l'obteniez aussi. » Et comme si, à mon embarras, elle eût deviné ma timidité, elle appela elle-même le maître de la maison, qui n'avait pas encore fermé la porte sur lui.
J'étais pris. Elle me laissa, après avoir répondu à mes profondes salutations par un sourire plein de bienveillance, et qui semblait me recommander. Je dirai tout à l'heure quelle était cette femme.
Je remis ma lettre à l'hôte de Voltaire, c'était l'aimable Villette, que nous avons vu depuis à la Convention, et qui a racheté toutes les erreurs de sa jeunesse en prêchant pendant le cours de la Révolution, sous des formes ingénieuses, la destruction des préjugés et du despotisme.
Villette, si j'eusse paru le désirer, m'eût volontiers introduit auprès de son hôte. Il m'a assuré, lorsque je le ren-
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contrai plus tard, que, malgré l'indisposition réelle de l'auteur d'Irène, qu'un travail de toute la nuit, consacré à Agathocle, avait fatigué, il regretta de ne pas m'avoir fait remettre ma lettre moi-même : mais cet éclat qui environnait Voltaire, cet appareil de présentation qu'il m'eût fallu subir, avait tout à coup refroidi mon ardeur : c'était le grand poète, le grand philosophe, c'était un dieu, si l'on veut, aux pieds duquel j'aurais voulu déposer mon hommage ; mais ce n'était pas un grand seigneur que je voulais humblement saluer. Villette m'avait offert de m'introduire, en m'engageant pourtant à choisir un instant plus propice, et qu'il m'indiquait. Je me contentai de lui confier ma missive. C'était, je l'ai dit, l'introduction de ma Théorie des lois criminelles que j'adressais à Voltaire avec quelques lignes flatteuses. Voltaire me répondit par une lettre plus flatteuse encore. J'en ai inséré une partie dans la préface de mon ouvrage, lorsque je le fis imprimer (1).
Ce fut cette réponse que je reçus le jour même où je partais pour Boulogne.
Dans l'intervalle j'avais revu une seconde fois Voltaire au Palais-Royal. Quel feu dans ses regards, quoiqu'il fût âgé de plus de quatre-vingts ans ! Mais je ne le recherchais plus: ce cortège trop brillant d'hommes de cour, de littérateurs enivrés d'eux-mêmes, m'effarouchait, m'éloignait.
Je fus tenté plus fortement de rechercher Rousseau, dont j'admirais les talents et surtout la vie philosophique, dont je plaignais l'infortune. N'osant me proposer pour son ami, je me serais fait volontiers son garde-malade. Vingt fois je pris la plume pour lui écrire, mais je disais : il te soupçonnera d'être un émissaire de ses ennemis, iî ne verra dans toi qu'un homme de lettres. Ah ! s'il pouvait lire
(1) Voir cette lettre à la Correspondance (13 avril 1778).
148 MÉMOIRES DE RRISSOT
dans ton âme !... Et la plume me tombait des mains. Je n'ai jamais vu Rousseau.
Je dois nommer cette femme aimable que j'avais rencontrée à la porte de Voltaire ; c'était madame Dubarry. En me rappelant son sourire si plein de grâce et de bonté, je suis devenu plus indulgent envers la favorite ; mais je laisse à d'autres le soin d'excuser la faiblesse et l'infamie de Louis XV. On ne pouvait avoir plus d'attraits, ni « un plus grand assortiment de beautés », comme le disait un peu brutalement un portrait qu'on a fait d'elle, et dans lequel l'auteur convenait que le déshonneur de cette femme venait de sa naissance, de son éducation, de ceux qui l'ont prostituée, tandis que le déshonneur de ceux qui se sont prostitués dans ses bras ou à ses pieds ne venait que d'eux seuls. Ce portrait était de Mirabeau, avec qui je causais de la Maintenon, de la Pompadour, et auquel je témoignais en riant quelque indulgence pour la Dubarry, aussi vile, mais cent fois moins odieuse à mes yeux que ses rivales, et qui n'eut de commun avec elles qu'une faveur dont elle n'abusa pas despotiquement, et des mœurs qui ne me semblaient guère plus coupables. — Vous avez raison, me dit Mirabeau, si ce ne fut pas une vestale,
La faute en est aux dieux qui la firent si belle (1),
mais du moins elle n'a pas lancé de lettres de cachet contre ceux qui médisaient de ses vertus. — Il faut la purifier, répliqua Laclos (2), qui était présent, ainsi que madame
(1) « La faute en est aux dieux qui la firent si belle », disait déjà un madrigal de Jean de Lingendes. Mais je doute que Mirabeau connût ce vieux poète, mort en 1616. Le madrigal avait dû passer dans quelque opéra de Quinault ou de ses successeurs, ou dans quelque anthologie.
(2) Choderlos de Laclos (1741-1803), l'auteur des Liaisons dangereuses, le confident du duc d'Orléans, très lié, de 1789 à 1791, avec Mirabeau. Ils avaient travaillé ensemble à la Galerie des Etats- Généraux.
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N... (1). Je parus curieux de voir la purification dont on m'offrait de me faire juge et qu'on devait écrire pour je ne sais quelle Galerie secrète. Madame N... m'envoya effectivement, avec plusieurs volumes que je lui avais prêtés, le portrait de madame Dubarry ; j'en parle parce que, en le copiant, elle y avait joint un portrait de madame Sillery (2). Je pensais que ce second envoi était une méchanceté de Laclos, qui était bien aise de me faire lire ses épigrammes contre une femme qu'il détestait, et pour laquelle il connaissait mes sentiments d'estime ; sentiments que la conduite de madame Sillery, et ses opinions plus constitutionnelles, plus républicaines peut-être que celles des républicains qui la calomnient aujourd'hui, m'empêcheront de jamais démentir.
Portrait de Madame Du Barry (3)
J'ai vu des gens s'étonner de la destinée de Lays. Il y avait plus de distance de la femme d'un poète à la hauteur de Louis XIV, que d'une fille de Vénus à la bonhomie de Louis XV. Eudoxie, fille d'un tambour, ne s'était-elle pas assise à côté de l'un des premiers monarques du Nord ? L'amour a fait tant de prodiges dans ce genre qu'il ne faut, en vérité, s'étonner de rien. Convenons cependant qu'il choisit des instruments propres à faciliter ses succès.
Lays avait reçu de la nature un assortiment de beautés qui ne s'était peut-être jamais rencontré dans la même per-
(1) Mme de Nehra. Voir, sur cette femme distinguée et intéressante, qui fut, de 1784 à la fin de 1788, le bon ange de Mirabeau, l'ouvrage de M. de Loménie (Mirabeau et Mme de Nehra) et le Mirabeau de M. Stem (I, 208-209). Cf. Mémoires secrets, 11 février 1785, où elle est appelée « Mme de Nérac. »
(2) Mme de Genlis.
(3) Ce portrait n'est pas inédit, et je ne le conserve que parce qu'il est vraiment trop agréable à lire. C'est le portrait d'Elmire dans la Galerie des Daines françaises, Londres, 1790, in-8°, p. 197-207, Galerie pour laquelle Laclos, Luchet, Rivarol, -lirabeau auraient collaboré.
sonne. Depuis sa superbe et riche chevelure, jusqu'à ses pieds modelés par la main des Grâces, tout avait le caractère de ce beau idéal que les Grecs ont conservé dans leurs ouvrages immortels. Si l'imagination pittoresque des poètes n'avait pas rapproché le corail, l'ivoire, l'ébène, l'incarnat, la blancheur des lis, des principaux traits du visage des femmes, il eût été aisé de les inventer, après avoir contemplé Lays. L'œil enchanté ne quittait l'expression de sa physionomie que pour retrouver les mêmes charmes dans des formes si élégamment soutenues, dans une taille si agréablement dessinée, dans des bras si gracieusement arrondis et des mains si voluptueuses, qu'on eût dit que la nature, se ressouvenant de la Vénus antique, avait voulu, en créant Lays, reproduire une seconde fois son image.
Quel présage ! quel superbe gage donné à l'amour, et que serait-ce si j'achevais mon ouvrage, et si, à la peinture de tant d'attraits, je joignais l'art d'en faire usage ? Peut-on conserver le plus léger doute sur des trésors voilés, et sur ces ressources précieuses qui vous aident à remporter sans cesse de nouvelles victoires ?
Ce qui a valu des éloges à Lays, ce n'est pas d'avoir atteint le trône des rois (elle y fut conduite par deux aveugles-nés, la Fortune et l'Amour), mais bien d'être restée dans sa position sans prétendre passer du lit de son amant dans son cabinet, ainsi que le fit cette femme altière qui donna des maîtresses à son roi, des ministres à son conseil, des généraux à son armée, des prélats à l'église, des cachots à quiconque se permettait des murmures, femme méprisable, que quelques poètes soudoyés ont cru dérober à l'opprobre auquel son nom ne devait pas échapper.
Lays fut jetée, comme malgré elle, dans une société de conspirateurs, et emportée par le tourbillon de l'intrigue. Alors elle devint, presque sans le savoir, l'organe des méchants, l'interprète des ambitieux, l'écho des courtisans qui croyaient leurs projets assez avancés pour ne plus les taire.
Mais le repentir troubla son âme, même dans un pays où
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il passe pour une faiblesse : elle gémit du crime de sa position, et se sauva du remords dans son propre cœur.
Lays, fille légère du plaisir et de la folie, tombant de son humble toit dans le palais des rois, n'y parut point dépaysée ; dès qu'on lui eut donné le temps de se familiariser avec les physionomies vertueuses de la Cour, elle se trouva encore moins déplacée ; mais aussi quand son rôle eut changé, et que ces mêmes physionomies firent plus que s'adoucir devant elle, la sienne ne s'enorgueillit point ; elle n'humilia pas même les personnes qu'elle pouvait perdre.
Le plus grand de ses torts fut d'avoir un insatiable tuteur. Il est des hommes dont on ne s'affranchit pas impunément, Elle ignorait sans doute les punissables prodigalités de son trop célèbre beau-frère ; peut-être imaginait-elle que la reconnaissance lui prescrivait une complaisance que l'administration d'alors ne semblait que trop excuser. Nous expions un peu aujourd'hui le faste de Louis XIV, les folies du Régent, l'insouciance de Louis XV.
On dit que Richelieu, ennemi déclaré de l'impétueux Choiseul, avait donné pour guide à Lays sa vieille expérience. Richelieu, dès lors, n'était plus que l'ombre de lui-même ; et, embarrassé dans le dédale d'un sale procès, je doute qu'il pût servir ou nuire. C'était quelque chose à l'époque où il parut dans le monde ; mais depuis vingt ans la philosophie avait déjà nourri les esprits ; et aux yeux de la plupart des gens, Richelieu n'était qu'un courtisan.
Un autre appui qui soutenait, dit-on, Lays dans l'orageuse carrière de la Cour était le duc d'Aiguillon. Ceci est plus croyable, mais quelle différence ! Le duc d'Aiguillon avait une marche réglée, l'esprit d'ordre, de la suite dans le travail, un plan accommodé aux circonstances. Il était aimable sans être frivole. On prétendait qu'il avait imité le duc de Choiseul, qui commença par lier sa destinée à madame de Pompadour, de la manière accoutumée.
Si cela n'est pas vrai, cela est vraisemblable ; car lorsqu'on signe en tête-à-tête un traité d'alliance, il n'est pas à présumer qu'on oublie les préliminaires. Enfin, quels qu'aient été ses
menins, Lays a fourni sa carrière d'amour sans le moindre désagrément. Les murs de la Bastille n'ont point gémi du cri de ses victimes ; elle n'a point thésaurisé, puisqu'elle ne vit aujourd'hui que des bienfaits qui cesseront avec elle.
Les livres, qui tôt ou tard disent tout, ne se sont point clairement expliqués sur la cause de l'active inimitié de Lays et du duc de Choiseul. On connaît le ressort principal employé par la cabale, qui avait conjuré la perte du ministre. Mais on ne s'explique pas comment un homme si adroit et si puissant ne dispersa pas au loin les projets de ses rivaux, en triomphant de l'éloignement de Lays, et en confondant leurs intérêts communs. Sans doute que, dans l'origine, il conçut difficilement la possibilité d'établir à la Cour une jeune personne qui s'était un peu émancipée ; mais cette fameuse présentation avait été précédée de tant de voyages dans les maisons royales qu'il était aisé de présager l'inutilité des conseils et la nécessité d'obéir aux circonstances.
A propos de livres, Lays, bien plus sage que celle dont elle occupa le poste, méprisa presque toutes ces biographies scandaleuses, ces lettres supposées ou embellies qu'on répandit avec affectation. La malignité resta dupe d'elle-même, puisque Lays ne conserva pas moins le cœur de son amant et les égards de ses amis. Le besoin d'apprendre au public ce qu'il sait presque toujours est une véritable maladie ; et soit qu'on ait une injure à venger, ou un espoir éloigné de succéder à celui qu'on veut renverser, c'est sur un libelle qu'on établit la base de ses succès. Pitoyable ressource, toujours trompeuse et toujours employée.
Depuis que Lays a quitté la demeure des rois, elle s'est choisi une retraite paisible où elle a vécu sans intrigues et sans projets ; elle y passe ses jours libres de cette inquiétude qui accompagne presque toujours les personnes déchues d'un rôle qu'elles regrettent. On ne l'a point vue dans la capitale étaler un faste insultant ; on ne l'a point vue y rappeler imprudemment de longs moments d'erreur, ou une époque d'élévation qui eût ranimé les caquets de la médisance et les serpents de l'envie. Vivant sans obscurité et sans dissipation, elle ouvre son
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ermitage enchanté à un petit nombre d'hommes, qui croient que la chasteté est une convenance sociale plutôt que la mère des vertus, et qu'on peut être fort tendre et fort aimable. Plusieurs femmes ont désiré être admises dans ce temple dédié à la liberté ; les unes y eussent apporté une vertu protectrice ; elles eussent pensé réparer ainsi les torts du passé ; les autres se fussent présentées avec des penchants faciles, croyant par là se trouver au ton de la maison. Lays évita ces deux extrêmes en remerciant la pruderie et la galanterie.
La plupart des acteurs de cette comédie ne sont plus : un ordre de choses si différent a remplacé les dix dernières années du règne de Louis XV que ceux qui ont assisté à cette époque la croient éloignée de deux siècles. Les Français sont moins portés à écrire l'histoire que tout autre ouvrage ; l'histoire demande un esprit observateur et des méditations dont leur caractère est incapable. Sans cette indifférence et cette légèreté, nous lirions déjà le tableau des vingt dernières années de Louis XV ; elles présentent, dans tous les genres, une suite d'événements extraordinaires et un grand nombre d'hommes curieux à montrer sur la scène. Les femmes y doivent occuper aussi une place intéressante.
Lays ne doit point redouter le jugement de la postérité. Elle n'a flétri que l'altière Montespan, la prude Maintenon, l'ambitieuse Pompadour, trois sœurs libidineuses ; mais elle pardonne le délire des sens à la femme qui n'a rendu son amant ni cruel ni injuste, et ne lui a point donné un sérail, pour l'éloigner de son peuple et des occupations de son royal métier.