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CHAPITRE VIII

Premier séjour en Angleterre. — Retour à Paris.

Deux jours après notre départ de Paris, nous arrivâmes à une jolie maison de campagne, que Swinton avait louée à deux lieues de Boulogne, et près de la mer ; j'y trouvai une famille anglaise, et je fus bientôt à l'aise. Mon imagination m'avait toujours représenté les Anglais comme des hommes vertueux, bons, généreux, amis de la simplicité, de l'ordre, ennemis de l'afféterie, des modes, des prétentions ; ce portrait me parut réalisé dans la famille anglaise où je tombais, et en un instant je fus comme l'un d'eux, ou du moins tel que je les imaginais. Je me disais : Ils sont bons, ils sont francs ; tu l'es, et ils t'aimeront ; point de réserve, elle est étrangère à ton âme ; sois toi-même, et il est impossible qu'ils ne t'adoptent pas bientôt comme un de leurs enfants.

Je me rappelle encore la surprise que causa cet air d'aisance, si subitement improvisé. On l'attribuait au caractère français, à cette bonne opinion de soi-même que les individus de cette nation portent sur leurs visages, et qui, les mettant au-dessus de tout, écarte d'eux la timidité et la fausse honte. On se trompait à mon égard. Je n'avais jamais été répandu dans les brillantes sociétés

où l'on contracte cette habitude de légèreté et d'aisance. Renfermé dans mon cabinet, ne vivant qu'avec mes livres, j'étais au contraire très timide, très gauche, surtout lorsque je paraissais la première fois devant des étrangers. C'est ce défaut qui m'avait attiré plusieurs fois lesépithètes de sauvage, d'ours. Je n'ai jamais été à mon aise qu'avec les gens de bien, qu'avec les vrais philosophes. J'étais sûr de leur estime, j'étais sûr qu'ils me pardonneraient mes défauts en faveur de ma franchise et de ma droiture. Les gens de bien, a dit quelque part Jean- Jacques, ont un penchant secret qui, du premier abord, les porte les uns vers les autres ; ils sont, dès le premier jour, amis comme s'ils se connaissaient depuis dix ans.

Swinton était loin cependant de partager mon abandon, quoiqu'il jouât la confiance. Il craignait ma jeunesse, et il avait appris à se défier des hommes. Hélas ! je ne pensais pas alors que mes relations avec lui dussent remplir ma vie d'une si grande amertume.

C'était un Ecossais, et c'est tout dire pour qui connaît l'Angleterre. Entreprenants, féconds en ressources, spirituels, sans foi ni loi, menteurs et ventadours (1), les Ecossais sont les Gascons de l'Angleterre. C'était un Ecossais que ce fameux commodore Johnston (2), qui criait en plein parlement que deux Anglais suffisaient pour battre dix Français.

Voilà de la fanfaronnade ; voici de l'arétinisme (3) :

Un Ecossais me disait un jour que, avec ma facilité d'écrire, il n'eût demandé que deux ans pour faire sa

(1) sic. Il semble qu'il faudrait au moins lire : vantadours ; ce serait un terme gascon.

(2) George Johnstone (1730-1787), qui de 1768 à 1784 siégea plusieurs fois au Parlement, et en 1783 fut élu directeur de la Compagnie des Indes.

(3) Arétinisme sl un sens bien clair. Arétestimisme (texte de l'édition Montrol) n'en a aucun.

fortune à Londres. — « Et comment cela ? — En publiant du mal contre tout le monde, répondit-il avec une franchise étonnante ; à votre place, je ferais un libelle tous les jours, et vous verriez bientôt les guinées rouler chez moi comme au trésor. — Et le bâton, et l'infamie ? — On reçoit l'un, on méprise l'autre. » Et comme je me récriais : « Ecoutez cette maxime, me dit-il, il faut de la probité ; il en faut, mais juste ce qui est nécessaire pour ne pas aller à la potence. » Il y aurait sans doute de l'injustice à appliquer de pareils traits de caractère à tous les Ecossais ; mais c'est la morale de presque tous ceux qui veulent faire leur chemin. Ils ont tous les genres d'industrie, se font à toutes les intrigues, ne reculent devant aucun moyen. Avides de plaisir et d'argent, précisément parce que l'esclavage où languit leur contrée les rend misérables, ils accourent en foule de leurs montagnes et se précipitent sur Londres où, pour devenir riches, tout métier leur est bon. Aussi Londres compte-t-il par milliers les Ecossais parvenus.

Cadet d'Ecosse, et comme un véritable cadet de Gascogne, Swinton était arrivé dans la capitale de la Grande- Bretagne léger d'argent, mais se donnant des aïeux et une famille antique. Le chef de cette famille avait, disait-il, porté les armes en France au service de Charles VII, et s'était alors rendu fameux par un combat à outrance contre un officier anglais qu'il avait tué de sa main. L'un des frères de Swinton s'était enrichi dans la guerre de l'Inde où il avait servi sous les ordres de ce Clive que j'ai appelé ailleurs l'assassin des Nababs (1). L'autre était chef de justice en Ecosse (2). Quant à lui, il avait com-

(1) Examen critique des Voyages de M. le Marquis de Chatellux, par J.-P. Brissot de Warville, Londres, 1786 : « Enfin vous les blâmeriez [les quakers] de n'avoir pas, avec Clive, assassiné des Nababs, les bienfaiteurs de l'Angleterre ? » (p. 68).

(2) Jobn, lord Swinton, mort en 1799.

mencé par s'aventurer sur un vaisseau. Il fit sur mer la campagne de 1756, et acquit le grade de lieutenant de frégate.

Depuis la paix on l'accusait d'avoir fait toutes sortes de métiers pour vivre. A l'époque où je formai sa connaissance, il avait la réputation d'être fort riche, mais on l'accusait d'avoir gagné cet argent, soit frauduleusement au jeu, soit en prêtant à une grosse usure, surtout aux jeunes seigneurs français qui venaient prendre à Londres des leçons d'anglomanie, soit en exerçant mille sortes d'industries peu honorables.

Ainsi, tout à la fois, il tenait une boutique de marchand de vin, sous le nom d'un commis ; un café sous le nom d'un autre ; ailleurs il donnait à jouer (1). Au dehors de la ville il avait des maisons où il logeait de jeunes seigneurs français ; dans le même temps il spéculait sur des pépinières plantées d'arbres fruitiers transportés de France et sur des remèdes anti-vénériens, ou sur des préservatifs contre ce fléau, imaginés pour favoriser la débauche ; enfin, et c'était là le plus clair de son revenu, il tirait prodigieusement d'argent des intérêts qu'il avait dans plusieurs gazettes anglaises, et surtout dans le Courrier de l'Europe. Cette gazette, favorisée par le ministre Vergennes, qui voulait faire connaître la marche de la cour de Londres et du parlement, avait, six mois après sa création, trois à quatre mille souscripteurs, rendait prodigieusement à son propriétaire, et le mettait à même de déployer cet appareil de richesses dont les Anglais sont jaloux, et qui délecte surtout l'âme des pauvres Ecossais. Aussi Swinton avait-il à Boulogne maison de ville, maison

(1) Voir, sur un des divers trafics que faisait le Courrier de V Europe, — qui avait ses bureaux dans Londres à Long-Acre, n° 78, — une vive satire des Annales de Mallet-Dupan (t. II, p. 446, 30 novembre 1782).

158 MÉMOIHES DE BRISSOT

de campagne, voiture, phaéton, cabriolet, chevaux de selle, qui servaient à son épouse apparente, lorsqu'il était en voyage ; et il avait, comme les Anglais, la manie des voyages.

Je dois peindre l'épouse de Swinton, et faire son histoire, on en connaîtra mieux le personnage et sa morale. Félicité Lefèvre était une Française, jeune, d'une assez jolie figure, mais d'un embonpoint considérable. Sa physionomie annonçait de la douceur, de la bonté ; elle parlait peu, on verra pourquoi tout à l'heure ; elle avait cependant un jugement très sain, elle observait assez bien ; et elle était naturellement disposée à la gaîté et à la franchise. Sa mère, plongée dans la misère, l'avait vendue, à l'âge de douze ans, à Swinton, dans le même temps qu'elle vendait son aînée au fameux Lauraguais (1). Swinton, en faisant cet achat, n'avait fait qu'une spéculation à l'anglaise ; il voulait se former, dans cette jeune personne, une femme qui fût entièrement dévouée à ses volontés, qui, se rappelant sans cesse son origine et ses bienfaits, contractât cette humilité* cette servitude que beaucoup d'Anglais recherchent encore dans leurs femmes. Il voulait vivre avec elle, mais il ne voulait pas l'épouser. Voyageant un jour avec lui, il laissa échapper son secret : « Ne vous mariez jamais, me dit-il, mais ayez une maîtresse. Une femme trahit ses devoirs, et on est obligé de la garder ; une maîtresse est infidèle, on la met à la porte, en gardant les enfants. »

Cette morale me faisait horreur : il voulait une esclave et point de compagne. Eh ! qu'est-ce que la vie domestique, sans une compagne selon le cœur (2) ?

(1) Le comte de Lauraguais (1733-1824), célèbre par son esprit, son cynisme et ses aventures, mort duc de Brancas et pair de France.

(2) « Si l'on voulait sur Swinton plus de détails que Brissot n'en veut donner ici, il faudrait lire le singulier factum de Lauraguais, intitulé Mémoire pour moi et par moi. Ce mémoire fut publié dans un

Swinton ne s'était pas trompé dans une partie de ses calculs. Félicité Lefèvre le regardait plutôt comme un maître que comme un mari. Ayant appris de bonne heure à le redouter, elle ne contrariait jamais ses volontés. Mais la soumission constante vaut-elle un tendre attachement ? L'affection qu'elle avait pour ses enfants l'engageait à dissimuler le malheur de sa situation. Quoique jeune, elle en avait eu un grand nombre, ils promettaient beaucoup, et c'est la tendresse que leur témoignaient le père et la mère qui m'avait séduit en leur faveur, dans les premiers jours que je passai avec eux. Je n'ai jamaispu imaginer qu'un bon père ne fût pas honnête homme, qu'une mère tendre ne fût pas vertueuse. Tous ces enfants étaient cependant destinés à être éternellement bâtards, et la mère même, par attachement pour leurs intérêts, ne pouvait plus faire un mariage légitime, car, d'après les lois anglaises, contraires en cela aux lois françaises, l'union légitime ne réhabilite pas les enfants nés avant le contrat ; et si la mère se fût mariée, tous ces petits malheureux n'auraient pu partager également l'héritage de leurs parents avec les frères qui leur seraient survenus.

Swinton, pour procurer à la mère de ses enfants tous les agréments dont elle pouvait jouir, lui en donnait le nom, et elle fut ainsi présentée dans les meilleures sociétés de Boulogne. Je fus moi-même longtemps la dupe de ce jeu ; ce n'est qu'à mon premier voyage en Angleterre que j'appris à connaître Swinton. Jusque-là je le regardai comme un honnête homme, comme un excellent mari ; jusque-là je ne voulus jamais croire toutes les vérités qu'on m'apprenait sur son compte. Je les traitais de fables,

procès criminel où Swinton était accusé d'avoir aidé à enlever la sœur de sa femme, mariée au secrétaire de Lauraguais, pour la livrer à Lauraguais même. On l'accusait en outre d'avoir voulu assassiner son beau-frère, nommé Drogard. »(Note de Mentelle). — La Correspondance littéraire, t. X, p. 222-226, donne un long extrait de ce factum.

de calomnies, je ne pouvais penser mal d'un hom ne que je regardais comme mon père.

Il avait eu deux filles d'une autre femme, que je crus longtemps ne plus exister lorsqu'elle était pleine de vie ; l'une de ces filles, âgée de quatorze ans, était très jolie ; toutes les deux vivaient sous la conduite de Félicité Lefèvre.

Elle les élevait avec soin, oubliait leur origine, et les traitait comme ses propres enfants ; ce nouveau trait, lorsque je le connus, ajouta à mon estime pour elle et à mon mépris pour son mari.

Ce fut au sein de cette famille, et dans une des villes les plus agréables de France que je passai une année délicieuse, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Swinton ne tarda pas à m'apprendre quel devait être mon emploi. Le ministère anglais avait été frappé de tout le mal que pouvait lui faire la publication du Courrier de l'Europe. La guerre continuait ses ravages au moment où la gazette anglo-française commençait les siens ; on se l'arrachait de Paris à Saint-Pétersbourg ; elle compta bientôt des souscripteurs dans tous les coins de l'Europe. Par elle on apprenait à connaître Fox, Burke, North, dont on répétait les discours, et dont on écorchait les noms. Et chacun admirait l'éloquence sublime, et jusqu'alors inconnue, de tous ces orateurs ; et chacun s'étonnait que Georges se laissât si tranquillement insulter par eux, et ne logeât pas à la Tour quelques-uns de ces beaux parleurs. Quoi ! point de lettres de cachet, point de Bastille ! c'est là que le peuple est roi, se disait-on. Puis on croyait avoir quelques idées de la constitution anglaise, parce qu'on avait lu les discours de rhétorique que le journaliste fiançais prêtait souvent à ces person-

nages ou fabriquait d'après les journalistes anglais, qui les fabriquaient les premiers. Dans tout ceci, il n'y avait pas grand mal pour l'Angleterre, mais ce qui lui en fit beaucoup, c'est que par le récit plus ou moins exact des débats parlementaires, par les réflexions qui les accompagnaient ou qu'ils faisaient naître, on s'aperçut tout à coup de la faiblesse de l'administration, des divisions qui régnaient et parmi les hommes d'Etat et parmi les trois peuples ; c'est qu'il arriva souvent qu'on devina plusieu s mois d'avance les projets les plus importants des ministres, et qu'on en profita pour les renverser. Et qu'on ne s'imagine pas que les rapports des agents diplo matiques auraient pu suppléer a cette publicité. Un mot que me dit un jour Monsieur Lenoir (1), et que je répéterai plus tard, montra quelle était leur profonde insuffisance à ce sujet.

Lord Stormonl (2), pendant son séjour à Paris, avait été témoin des succès du Courrier de F Europe, des lumières qu'il répandait sur les affaires de son pays, et du tort qu'il faisait à ses intérêts. Rappelé en Angleterre par la déclaration inattendue du traité de commerce entre la France et les Etats-Unis (3), et par la guerre nouvelle qui allait en être la suite, il ne cessa de remontrer au parlement, et surtout à son oncle, lord Mansfield, l'oracle de la justice (4), et auquel personne plus que moi ne sait rendre hommage, les funestes résultats de la tolérance

(1) Sur Lenoir, lieutenant-général de police, voir la note de la page 85. Il fut bienveillant pour Brissot en diverses circonstances, d'où les accusations odieuses que lança plus tard Marat, et qui ont. été répétées même par Taine !

(2) Le vicomte de StormonL «ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du roi de la Grande-Bretagne » (Alm. Roy. de 1775).

(3) 6 février 1778.

(4) Sir James Mansfield (1733-1821), successivement sollicitor général (1780), chief-justice of Chester (1793), puis chief-justice of the Court of common pleas (1804). Il avait aussi siégé au Parlement et avait fait partie de l'opposition en 1782.

qu'on accordait à cette gazette française, qu'il appelait un espionnage public.

Le respectable et profond magistrat lui répondit qu'on avait déjà cherché tous les moyens légaux pour arrêter sa publication ; mais la loi était muette, ou plutôt la loi permettait d'imprimer en français, en grec, en hébreu toutes les sottises que les folliculaires bretons imprimaient dans leur langue, et il fallait respecter la loi ou en faire une nouvelle ; tel était son avis, tel était aussi celui de quatre célèbres jurisconsultes, consultés à ce sujet, et parmi lesquels figurait Dunning, depuis lord Ashburton (1).

Or il avait paru indigne d'une grande nation de descendre à une pareille mesure ; elle eut décelé des craintes et de la pusillanimité. On pouvait le proscrire, on eut l'air de mépriser le journal ; et le rédacteur français, qui pendant quelque temps avait été vivement inquiété, vit bien qu'il pouvait continuer à nuire à l'Angleterre à l'abri même des lois anglaises.

Cependant le ministère anglais, que les succès toujours croissants du Courrier indisposaient de plus en plus, ne pouvant en arrêter l'impression, imagina d'en arrêter du moins l'expédition pour la France. Il prétendit que les ballots de la gazette étaient des ballots de marchandises, et il fit mettre un embargo sur les paquets qui s'expédiaient deux fois la semaine par les paquebots, et crut ainsi avoir trouvé le moyen, en éludant la loi, d'empêcher son effet dans le pays où il lui paraissait le plus à craindre. Le patriote écossais ne fut point déconcerté et, pour parer le coup, il songea à élever une imprimerie à Boulogne-sur-Mer, et i\ y faire imprimer le Courrier

(1) John Dunning (1731-1783), créé premier baron Ashburton en 1782, «était généralement regardé comme le premier avocat de l'Angleterre ». (Biogr. Univ.). Il avait publié, en 1764. An Inquiry into the doctrines latelg promulgated conccrning Juries, Libels, etc.

qui s'imprimait à Londres. Vergennes y avait consenti, en assujettissant toutefois ces papiers à la censure de l'abbé Aubert (1). Je devais être chargé de diriger cette réimpression, et surtout de la partie des Variétés, dont le rédacteur de Londres, qui demeurait dans cette ville depuis quelques années, ne pouvait être aussi bon juge que moi. C'était cette partie qui me plaisait davantage, car le reste était purement administratif et mécanique. Mais je me réjouissais d'avoir un papier à mes ordres, qui pouvait répandre des principes dont j'étais un fervent enthousiaste, qui me mettait à même de satisfaire mes goûts pour la littérature et de poursuivre mes études et mes recherches sur la politique et les sciences.

Il fallait bien des considérations semblables pour me faire voir en beau ma position sociale et ces occupations de journaliste, alors si peu estimées (2). [Bayle, me disais-je, a bien été précepteur ; Postel (3), goujat de collège, Rousseau, laquais d'une marquise ; je puis bien être gazetier. Honorons le métier, il ne me déshonorera point. Au lieu de ces anecdotes insipides, de ces chroniques scandaleuses, parlons des constitutions et des intérêts des peuples ; au lieu de ces misérables vers, de ces satires grossières, de ces éloges vendus à des écrivains médiocres, il faut publier des extraits des meilleurs livres, et les faire ainsi connaître; il faut y propager les saines doctrines, qui rendent les hommes éclairés et vertueux ; il faut y révéler le mérite de la littérature anglaise, que tout le monde ignore; il

(1) L'abbé J.-L. Aubert (1731-1814), censeur royal, fabuliste, journaliste, etc.. On trouvera dans Hatin, Hist. de la presse, t. III, passim, une foule de renseignements sur son rôle comme journaliste semi-officiel.

(2) Intercalé. Voir la note de la page 25.

(3) Guillaume Postel (1510-1581), orientaliste, professeur au Collège de France en 1539, visionnaire, etc.. s'était fait, dans sa jeunesse, « domestique au Collège de Sainte-Barbe, sous la condition qu'on lui permettrait de suivre les leçons ». (Biogr. Univ.).

faut y rendre des services à des hommes de lettres estimables], et qui t'en conserveront souvenir et reconnaissance. Voilà de quoi faire honorer ton métier et te faire :»imer.

Cet emploi si doux me laissait beaucoup de moments libres ; j'en employai une partie à suivre les différents ouvrages que j'avais projetés, et surtout à terminer ma Théorie des Lois criminelles, que j'envoyai au concours du prix proposé par la Société Economique de Berne (1). Je m'occupais aussi alors* avec délices, à écrire le soir mes réflexions du jour, à consigner mes pensées, mes opinions sur les hommes et les choses, à faire des portraits, à retracer mes souvenirs. Les souvenirs de ma vie ! quand à peine j'entrais dans la vie ! Mais quelques-uns de ces souvenirs me reviennent aujourd'hui, et je les rappelle ici, quoiqu'ils ne soient pas tous sans amertume ; j'ai depuis conservé l'habitude de ces réflexions écrites, quelques-unes peuvent avoir de l'intérêt, mais le plus grand nombre sont bonnes à détruire, non pas tant parce qu'elles sont fort incorrectes, et peut-être illisibles, que parce qu'il

(1) Cette Société savante avait été fondée en 1758. Elle mettait des sujets au concours et publia annuellement un volume de Mémoires, d'abord imprimé à Zuricb (1760 et 1761) sous le titre de Sammlungen von Landwirtschaftlîchen Sache n,\m\s à Berne (1762 à 1773) sous celui de A bhandlungen und Beobachtungen. Un autre volume parut en 1779 ; puis de 1780 à 1785, trois volumes d'une Nene Sammlung physich-aslronomischer Schriften.

Son premier président, en 1759, avait été le bailli Engel, d'Arberg. Son secrétaire le plus connu fut Christophe-Frédéric Freudenreicli, né en 1748, membre du Conseil souverain de Berne.

(Je dois cette note intéressante à M. Albert de Montct, par l'entremise de M. le professeur Ritter, de 1' Université de Genève).

\1. Albert de Monte! ajoute que la Société « fut dissoute en 1785 ». Madame Boland, voyageant en Suisse en 1787, vit à Berne Freudenreich, et écrivait alors : « Cette Société renferme des hommes de mérite et quelques personnes instruites. Mais elle imprime peu. Ses travaux languissent faute d'émulation et du concours qui la fait naître. » {Voyage en Suisse, t. III, p. 315 de l'édition de ses œuvres de l'an VIII).

Cf. plus loin, ]). 28 1.

peut s'y trouver des jugements passionnés, et dictés par les impressions du moment, qui sont souvent injustes.

Je consacrais le reste de mon temps à visiter les différentes sociétés où j'avais été présenté, et à des promenades solitaires.

Rousseau dit, dans sa description charmante de l'île Saint-Pierre, qu'il a toujours aimé passionnément l'eau, que sa vue le jetait dans une rêverie délicieuse. Si le petit lac de Bienne produisait cet effet sur son âme, que n'aurait-il pas senti à la vue de la mer ! Avec quelles délices j'allais la contempler dans mes promenades solitaires, près des débris de cette tour d'Odre, qui reportait mon imagination vers les temps si lointains de ces gigantesques Romains. Tous les soirs j'y allais, et c'était chaque fois un spectacle nouveau ! Comme les Tuileries, le Palais- Royal, me paraissaient insipides et mesquins, en comparaison de cette imposante perspective !

La mer était-elle agitée ? c'était en frémissant que je voyais lutter contre elle un vaisseau ! Avec quelle ardeur ne désirais-je pas que le ciel plus favorable l'envoyât dans le port ! avec quel effroi ne voyais-je pas d'intrépides contrebandiers profiter d'un gros temps pour aller déposer leurs richesses sur la côte opposée, et, pour un léger gain, braver dans leur petite nacelle toutes les fureurs de l'Océan ! et ces bons pêcheurs, quand ils revenaient chargés d'une abondante recette, comme il m'était doux de les considérer, d'observer toute leur petite famille se tenant autour du bateau de leur père nourricier ! Si le grand spectacle de la mer plaît tant à l'âme, c'est qu'il la rapproche sans cesse de l'auteur de la nature, c'est qu'il l'éloigné de la société. La nature agrandit l'âme, la société la rétrécit. Montrez-moi des hommes, des palais, des maisons, je ne suis plus qu'un homme ordinaire, petit, passionné, mécontent de moi. Placez-moi en face des Alpes, de leurs torrents,

de leurs mers de glace, de leurs sommets blanchis, je ne tiens plus à la terre, je suis loin de mon corps, je suis moi. C'est pour cela que je me plais dans les tempêtes, clans les grands vents, dans tous les mouvements violents de la nature. Ils m'élèvent au-dessus de moi, ils brisent ou me font oublier au moins ma fragile écorce.

Elle ne me dominait que trop lorsque je retombais dans la société. Là, ma dangereuse facilité me laissait entraîner à tout ce qu'on voulait, à des repas longs et bruyants, au jeu de cartes que j'ai toujours détesté, à des conversations frivoles et puériles. Boulogne, au moins la basse ville, était peuplée de commerçants riches, aisés, accoutumés à la bonne chère, et à se traiter tour à tour. L'esprit qu'on me prêtait me fit rechercher ; ma franchise et ma candeur m'y firent bientôt chérir. Je me rappellerai toujours avec reconnaissance l'estime et l'amitié que l'on m'a témoignées dans les maisons Cavilliers, Casin, Coilliot, etc (1). Partout on me regardait comme un enfant de la maison, ou au moins comme un enfant de la ville, et cette intimité sans réserves était pour moi la plus douce des jouissances.

Mon cœur soupiraic depuis longtemps après un attachement. Il me semblait errer dans le vide, et rentré chez moi, rendu à la solitude, j'étais toujours mécontent de ma journée. Il me fallait un autre moi-même et je ne le trouvais point. Boulogne me l'offrit enfin dans la digne épouse que je possède aujourd'hui. Mais je remets à d'autres temps à traiter cette partie, la plus intéressante de ma vie. Je

(1) Sainte-Beuve, dans son Introduction aux Lettres de Madame Roland à Bancal des Issarts, écrivait en 1835 : « Né dans un pays où Brissot séjourna d'abord, à Boulogne, où il travailla avec Swinton, où il se maria, parent des personnes qui l' accueillirent alors et de cette famille Cavilliers qui l'a précisément connu en ces années calomniées, je n'ai jamais ouï un mot de doute sur son intégrité constante et sa pauvreté en tout temps vertueuse » (p. xlii).

dois dire cependant que malgré l'amitié que me témoignait sa respectable mère (1), malgré les facilités que j'aurais eues pour faire connaître mes sentiments, je les laissai à peine entrevoir. Je savais que celle dont j'aurais voulu gagner le cœur avait un autre engagement, je le respectais et me bornais à l'aimer, à l'admirer en secret.

Je cherchais à m'étourdir sur le besoin de mon âme par les plaisirs convulsifs des sociétés, par mille occupations diverses, par des attachements passagers qui ne me laissaient que de vains regrets.

Parmi les souvenirs que j'ai conservés de Boulogne il en est un qui n'a pu s'effacer de ma mémoire. Une nuit je me promenais le long des falaises et je m'y étais oublié si longtemps que je pris le parti de ne revenir qu'au jour à la ville. J'errais, sans but, allant, revenant sur mes pas, livré à toutes les rêveries qu'un ciel tantôt éclatant de la lumière des étoiles, tantôt obscurci par des nuages sombres, pouvait inspirer à mon imagination. Je m'arrêtais par instants, et je me mettais à écouter le bruit des vents et des flots. Dans un de ces instants, je crus entendre quelqu'un près de moi. On avait parlé, et pourtant je ne voyais rien ; j'écoutais, je n'entendais rien. Je continuai à marcher, et alors j'aperçus comme deux ombres qui fuyaient. L'une atteignit l'autre. Ces ombres ainsi arrêtées, l'une me semblait résister, se laisser reprendre et s'échapper sans cesse. Je distinguais comme la taille élancée d'un jeune homme, comme la robe blanche d'une jeune fille ; je me dis qu'il y avait sans doute là quelque scène d'amants. C'étaient des bras enlacés, des gestes suppliants, des prières, des refus sans doute et des serments ; mais les légers amants

(1) M,,,e Dupont.

échappaient toujours et fuyaient si vite, et avec tant d'adresse, qu'après un long moment passé à les suivre il me parut qu'ils avaient gagné le seuil d'une maison isolée. Alors, la voix d'un dogue se fit entendre, et les deux ombres disparurent.

Cette espèce d'apparition jeta dans mon âme un trouble inexprimable. Je ne savais ce que j'avais vu, et si ce n'était pas une illusion. Agité, inquiet et sous le charme d'une émotion que je ne pouvais me définir, je restai longtemps à ma place, attendant quelque suite à tout cela, et demandant une scène nouvelle pour m'assurer de la réalité de la première. Plus rien ne se remuait. Le dogue s'était tu. C'était un silence universel. Moi, arrêté à deux pas de cette maison, d'où mes yeux ne pouvaient se détacher, je me livrais encore à mes idées, et pour tout au monde je ne voulais pas avoir rêvé. Je me figurais avoir été témoin du premier rendez-vous d'une jeune fille encore à moitié sage ; ou peut-être d'un rendez-vous d'adieu, dernière consolation accordée à un malheureux. La nuit pourtant s'avançait ; j'arrivai devant la maison, et quand j'en fus proche, j'aperçus, sur le seuil de la porte, et la tête profondément inclinée, un jeune homme qui se leva brusquement, fit quelques pas, revint comme pour regarder si personne ne le rappelait ; puis retourna d'une marche rapide du côté de la mer.

Le lendemain, ramené là par je ne sais quelle curiosité, et voulant revoir, le jour, les lieux témoins de cette scène de nuit, j'y arrivai quand trois pêcheurs portaient le corps d'un homme qu'ils avaient trouvé sans vie sur le rivage ; et quand ils passèrent près de la maison, d'une fenêtre qui s'était entr' ouverte on entendit partir un cri perçant, et comme celui d'une femme qui se serait morte. Tout cela ne semble-t-il pas romanesque ? Mais voici de l'histoire.

On m'a dit que cette jeune femme, que je ne nomme

point, quoique j'aie connu son nom, s'était bien vite consolée du malheur qu'elle avait causé. Son mariage, projeté par ses parents, s'effectua quelques jours après cette aventure, sans qu'elle parût songer à celui qu'elle avait désespéré. Pour moi, je n'ai pu oublier cette scène fantastique et cette mort, provoquée par un sujet si tendre. Ces souvenirs laissèrent longtemps une vive impression dans mon esprit ; je ne pouvais plus retourner du côté de la tour d'Odre que durant le jour ; je m'en sauvais avec effroi et malaise à l'approche de la nuit.

J'ai presque été témoin, en 1790, d'un autre suicide (1)...' ... Je reviens à Boulogne. Mes jours s'écoulaient sans inquiétude et dans des travaux selon mon cœur. J'avais oublié Paris ; l'avenir m'inquiétait peu. J'ai toujours aime à jouir du présent en jetant un voile sur l'avenir. Bientôt le mien se rembrunit. Mon plan de rédaction si honorable et si digne d'être suivi ne fut pas observé longtemps. Le ministre français y vit l'émission de principes qu'il voulait laisser ensevelis, une tribune qu'il fallait abattre et il l'abattit. Il intima l'ordre de s'en tenir aux nouvelles anglaises, et le Courrier de Boulogne (2) redevint à peu près la plate réimpression du Courrier de Londres. Je dis à peu près, car de temps en temps il s'y glissait des articles raisonnables, qu'on avait soin de supprimer, ce qui procurait au public le plaisir de lire à leur place les fables de l'abbé Aubert, de mauvais vers, de méchantes épigrammes, et quelques morceaux de littérature scrupuleusement censurés. Ainsi, depuis la décision ministérielle, mon emploi au journal devint purement mécanique ; sans avoir une pensée à mettre en avant, je traduisais et coor-

(1) Brissot a raconté cette autre histoire, presque dans les mêmes termes, dans le Patriote du 4 avril 1790. Je la supprime, d'autant plu> qu'elle n'a aucun rapport avec son séjour à Boulogne.

(2) Voir Hatin, Hist. de la Presse, III, 417. D'ailleurs il ne fait guère que reproduire Brissot.

donnais celles des autres. C'est sans doute à cette occupation mécanique qu'on a fait allusion en imprimant quelque part que j'avais été correcteur d'imprimerie. L'on a cru m'avoir beaucoup humilié ; je n'ai même pas daigné m'en défendre : tous les savants des XVIe et XVIIe siècles débutaient par cette profession ; Reiska (1) l'exerça de nos jours pour subsister ; je l'aurais fait sans honte aussi bien que lui, mais je n'ai pas été réduit à cette extrémité; j'ai corrigé les épreuves de mes ouvrages, et je n'ai jamais mis le pied dans une imprimerie pour autre chose.

J'étais fort attristé des contrariétés que j'éprouvais dans la rédaction du Courrier, lorsque Swinton m'annonça tout à coup notre séparation prochaine ; il était alors à Londres. Un nouveau projet l'avait séduit, et, pour l'exécuter économiquement, il voulut se débarrasser de moi. Considérant avec délectation les profits immenses qu'il tirait de sa gazette, malgré l'énorme rétribution qu'il était obligé de payer à la trésorerie secrète du ministre Vergennes, il imagina qu'il pourrait les doubler et les tripler en étendant son entreprise. L'Espagne paraissait vouloir prendre une part active aux troubles de l'Amérique et à l'abaissement de cette puissance anglaise, qui l'avait si cruellement humiliée lors de la dernière paix. L'Espagne était dans la plus profonde ignorance sur la situation de l'Angleterre. Lui procurer les connaissances qui lui manquaient, c'était donc lui rendre service ; c'était mériter d'être accueilli par elle. Dans cette idée, Swinton imagina de faire traduire sa gazette en espagnol, et d'obtenir une permission pour la faire circuler en Espagne. La permission lui fut accordée. Il avait besoin d'un traducteur ; il s'en trouva un : Sala Delunel (2), Espagnol plein d'esprit et de connaissances, qui écrivait aussi bien l'italien que l'espagnol, et qui pou-

(1) Jean-Jacques Reiske (1716-1774), célèbre philologue saxon.

(2) Je ne sais rien de ce personnage.

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vait être utile au spéculateur de gazettes, s'il lui prenait fantaisie d'en faire en italien. Sala offre son ministère, est accepté, se fixe à Boulogne. Entraîné par ses petites idées économiques, Swinton imagine qu'il pourra remplir mon poste et le lui donne. Tel était le vrai motif de notre séparation, que Swinton voulut pallier par je ne sais quelles brouilleriesavec Desserres de Latour, rédacteur du Courrier de l'Europe, sur lesquelles j'aurai occasion de revenir. Tout était mensonge dans ce que me dit Swinton. Mais, encore une fois, j'avais confiance en lui ; je le crus et je me résignai. Avant de retourner à Paris, je lui témoignai mon. envie de voir Londres. Il m'y offrit sa maison pour une quinzaine de jours, et je partis parle dernier paquebot qui sortit de Calais. Notre voyage fut long et pénible ; la mer était très agitée. Je me défendis du mal de mer le plus longtemps qu'il me fut possible, en respirant des sels, ne mangeant point, me tenant toujours sur le pont.

La vue des campagnes de l'Angleterre m'aurait ravi, si j'avais porté dans ce voyage une âme bien tranquille. Mais l'avenir commençait à m'inquiéter, et les nuages que j'y entrevoyais rembrunissaient pour moi les objets. Je vis pourtant avec quelque plaisir ces hauteurs à pic qui bordent la mer du côté de Douvres et d'où l'on dit que l'intéressant roi Lear s'est précipité. Je vis ce château dont on attribue la première fondation à Jules César, à qui l'on prête tant de merveilles. Je le vis, malgré les défenses faites d'en laisser approcher les Français, et malgré les injures dont la canaille nous accueillit à notre retour. La rapidité, l'aisance avec laquelle nous fûmes transportés dans une simple diligence de Douvres à Londres, me firent apercevoir l'influence de la liberté dans le service public, et la différence entre la circulation libre et la circulation privilégiée.

Je ferai grâce ici des petites aventures de ce voyage et de la bourse que l'on fait pour les voleurs, et des contes qui

172 MÉMOIRES DE B1USSOT

se distribuent aux voyageurs sur les différentes places par lesquelles ils passent. Les voyages imprimés ont tellement rabattu ces puérilités qu'il serait ennuyeux de les répéter.

Je trouvai Swinton occupé d'un nouveau projet ; il songeait à faire réimprimer son Courrier pour la Hollande, les Pays-Bas, l'Allemagne. C'était une panacée avec laquelle il voulait, non pas guérir tous les peuples de leurs préjugés, mais faire une fortune immense, car il ne rêvait que fortune. Je lui témoignai mon désir de me lier avec de Serres de Latour, mon collaborateur. Il craignait que trop de mystères ne fussent éclaircis dans cette visite, et il sut nous éloigner l'un de l'autre, en nous supposant réciproquement de la haine.

Nous revînmes ensemble à Paris avec un compagnon de voyage qui a fait quelque bruit à Londres. C'était un prêtre qui rédigeait la gazette la plus scandaleuse, et par conséquent la plus courue : le Morning Post. Batte était son nom (1). Il avait de l'esprit, affectait une grande immoralité, mettait ouvertement à l'enchère les injures, les calomnies ; bardé de pistolets et de sabres, il avait l'air de défier tout l'univers. Son goût pour la calomnie lui avait attiré plusieurs querelles, dont on disait qu'il s'était tiré en brave. On doit penser combien un pareil caractère dut me paraître odieux et méprisable, à moi qui ne voyais dans les papiers publics que des canaux ouverts pour la raison et pour la liberté. Swinton avait une part dans les profits de cette gazette, et j'en étais indigné. Tous ses sermons à cet égard

(1) Bâtes, « éditeur de gazettes » (Robiquet, Théveneau de Moran.de, p. 74). Brissot, dans son Testament politique de V Angleterre, parle ainsi de ce ministre anglican : « L'honorable M. Bâte, auteur du Morning-Post, qui parsème ses feuilles d'invectives contre la France... > Le Morning-Post avait été fondé en 1772.

ne pouvaient me convertir. Il me disait un jour : « Ah ! si j'avais eu votre talent pour tourner un paragraphe, je n'aurais pas eu de faux scrupule, et j'aurais fait une fortune immense ».

Ma probité sur ce point lui paraissait très ridicule, quoique pourtant il affectât de la louer devant les personnes qui me chérissaient. Il lui échappa de dire un jour que j'étais bien l'homme le plus honnête qu'il eût rencontré, mais que cette honnêteté était dangereuse dans le siècle où nous vivions.

En nous quittant il nous fallut compter. J'avais eu là plus grande insouciance sur mes intérêts et, quoique Swinton m'eût promis d'augmenter mes appointements, qui étaient de cent louis, à raison de l'augmentation des souscripteurs, je n'avais jamais rien réclamé. Croyant à sa bonne foi, je le laissai le maître de faire mon compte comme il l'entendrait. Il me constitua son débiteur de 1500 livres après une année de fonctions ; je fus confondu. Je vis avec surprise qu'entre autres choses il me faisait payer cinq à six louis que j'avais perdus avec lui à une partie de jeu où je m'étais embarqué comme un jeune homme, et où il m'avait encouragé.

Je ne dis mot, je renfermai mon mécontentement dans mon âme, je souscrivis à tout, et, en le quittant à Paris, je le serrais encore dans mes bras et l'arrosais de mes larmes.

Rejeté dans ce gouffre que j'avais eu tant de plaisir à abandonner, il me fallut songer à des moyens de pourvoir à ma subsistance. Je ne devais rien attendre de ma famille ; j'en étais toujours banni. J'étais convaincu qu'avec peu d'argent j'aurais pu passer cinq à six mois à la campagne de mon père sans lui être à charge, et là, dans l'indépendance, y finir des ouvrages utiles pour le public et pour moi. Au commencement du nouvel an, je lui avais écrit, de

Boulogne, une lettre dictée par la soumission et par la douleur. Il me répondit, en me repoussant :

« Vous ne devez point, mon fils, regarder comme un lieu d'exil une ville où vous vous portez bien, où vous êtes content et accueilli autant que vous pouvez le désirer. Je veux bien croire qu'il serait plus doux pour vous de passer vos jours dans le sein de votre famille ; mais il vaut mieux attendre l'exécution de vos projets et ne rien sacrifier au hasard. Il est certain que vous ne réussiriez point dans le barreau chartrain. Votre imprimé, auquel vous avez justement donné le titre de Pot-Pourri, a donné lieu de critiquer votre esprit, et les paroles empruntées du Méchant,

Les sots sont ici-bas pour nos menus-plaisirs,

de blâmer votre cœur. Votre mère est toujours dans la même situation, et il n'y a point de sacrifice humain qui puisse la rétablir. Votre retour à Dieu, sincère et soutenu, pourrait peut-être lui procurer quelque soulagement, et c'est par là que vous devez commencer.

« Dans la lettre que vous m'avez écrite, il y a environ deux mois, vous vous êtes écarté du respect qu'un enfant doit à son père ; je ne puis m'empêcher de blâmer votre erreur : pour vous obliger de rentrer en vous-même, j'ai gardé le silence, et j'ai défendu à votre sœur de vous écrire.

« Si vous voulez rétablir tout commerce entre elle et vous, comme avec moi, revenez à Dieu, mon fils, revenez à Dieu, et vous trouverez en moi un bon père. Votre frère (1) a dit et chanté sa première messe le jour de Noël : toute la paroisse a été édifiée et de la piété et de l'aisance avec laquelle il a fait cette cérémonie.

« Je dois vous dire pourtant que votre dernière lettre m'a fait un vrai plaisir ; j'y ai reconnu les sentiments d'un enfant envers son père : pour mettre le comble à ma satis-

(1) Simon Antoine, 25 décembre 1778.

faction, faites que dans les autres j'y reconnaisse ceux d'un chrétien pour son Dieu. »

Ce style n'appartenait point à mon père ; ce mélange de persiflage, de douceur et d'onction dévote ne pouvait émaner de son âme : j'y reconnus les inspirations du tartuffe (1) qui dirigeait sa conscience et maîtrisait son esprit.

Le hasard m'avait procuré, quelques années auparavant, la connaissance d'une dame qui tenait un de ces bureaux de bel esprit alors si communs à Paris. Son mari, qui s'appelait Hénique (2), grand faiseur de projets, avait entrepris un Dictionnaire Ecclésiastique de toute la France, qui servait de prétexte à sa femme, accréditée auprès des ministres, pour en tirer des grâces.

Hénique me proposa de coopérer à cet ouvrage, moyennant des appointements assez modiques, mais qui suffisaient à mes besoins.. J'acceptai avec empressement, je composai quelques articles, et je ne touchais jamais un sou. Je n'étais pas le seul dont il pressurât ainsi gratuitement le talent ; je succédais à quelqu'un qu'il avait payé de la même monnaie, Maréchal (3), connu par des poésies agréables, et qui l'était bien davantage par un poème très énergique en l'honneur de l'athéisme, dont j'admirais quelques vers en blâmant leur objet (4).

(1) L'abbé Delangle, voir p. 109.

(2) Pi erre- Armand Hennique de Chevilly, assassiné à Versailles le 21 août 1787 ; auteur d'un Dictionnaire historique, critique, politique et moral des bénéfices, qui devait avoir trois volumes, et dont un seul parut, 1778, in-8° (voir Quérard et surtout Maurice Tourneux, n° 16.284).

Sa femme, dont Brissot a déjà parlé (p. 120), Jeanne Agron de Marsillv, fut condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris le 8 avril 1794 (Tourneux, n° 23.046 ; Wallon, III, 222). Elle avait alors 45 ans et par conséquent devait être âgée de 32 ans quand Brissot la connut en 1779. Elle avait été arrêtée en avril 1793, pour avoir correspondu avec un de ses amants, émigré à Coblentz.

(3) Sylvain Maréchal (1750-1803).

(4) Probablement Le nouveau Lucrèce, 1781.

176 MÉMOIRES DE BIUSSOT

Pour qui connaît aujourd'hui Maréchal, la théologie de ses articles dans un Dictionnaire Ecclésiastique paraîtrait sans doute fort singulière ; il doit peut-être à ces premiers travaux la direction de ses idées en matière de religion. [Après son poème en l'honneur de l'athéisme, il a donné le Livre échappé au déluge (1), parodie du Livre des Prophètes, qui lui fit perdre une place de bibliothécaire (2). L' Almanach des Honnêtes Gens (3), dans lequel il substitua des noms profanes aux noms des saints et saintes du paradis, le fit enfermer à Saint-Lazare. Rendu à la liberté au commencement de la Révolution, il en profita pour célébrer la chute de la Bastille et du despotisme. En 1792, il a publié des Anecdotes sur les journées de Septembre (4) qui lui attireront sans doute la haine des anarchistes, mais qui le rendront digne de voir son nom placé dans son Calendrier des Honnêtes Gens].

Les intrigants de Paris ont un talent particulier pour s'insinuer dans les maisons opulentes. Hénique m'avait entendu parler de Swinton comme d'un Anglais très riche. Il désira le connaître.

J'ai toujours aimé à lier mes amis les uns avec les autres. Je lui présentai donc Swinton, malgré les défiances que celui-ci avait conçues ; mais le sachant bien avec quelques ministres, il consentit à le voir. On parla de projets de gazette. Swinton était fâché de n'avoir aucune part dans

(2) De sous-bibliothécaire au collège Mazarin.

(4) Anecdotes peu connues sur les journées des 10 août, 2 et 3 septembre 1792. Paris, 1793, in-16. Mais M. Maurice Tourneux a pleinement démontré (n° 3487) que cet opuscule est du royaliste Montjoie, et non de Sylvain Maréchal. On peut donc s'étonner que Brissot s'y soit trompé, et cela doit faire craindre que ce passage sur Sylvain Maréchal — que je mets entre crochets — ne soit une intercalation de M. de Montrol.

le Journal de Paris (1), dont le produit était très considérable. Lors de notre première connaissance, on lui avait offert un intérêt à ce journal ; il m'avait consulté, et, très étourdiment, je lui avais conseillé de refuser. Je calculais alors le succès de cette feuille d'après la pauvreté de sa rédaction (2) et la censure qui pesait sur elle ; je ne voyais pas la soif immense qu'on avait en France de nouvelles, et la disposition des esprits à les rechercher partout, et quelles qu'elles fussent. Swinton proposa d'élever une feuille qui pût rivaliser avec celle de Paris. La proposition fut acceptée : je devais la rédiger, Hénique devait solliciter lès ministres, Swinton devait fournir les fonds. Je travaillai beaucoup : Hénique finit par demander de l'argent à emprunter à Swinton, qui le refusa et partit pour l'Angleterre.

En partant il m'avait assuré de son amitié et de ses dispositions à me rendre service, si l'occasion s'en présentait. Je ne sais par quelle fatalité je pensais sans cesse aux jours heureux que j'avais passés dans sa famille à Boulogne ; ils pouvaient encore revenir : rien ne me paraissait si facile. La fortune de Swinton reposait principalement sur le produit des gazettes. Mon talent pouvait de jour en jour lui devenir plus utile ; il était donc de mon intérêt de m' attacher éternellement à lui et à sa famille, qui devait succéder à ses prétentions. Sa fille aînée ne paraissait pas éloignée du mariage, mais sa naissance semblait l'en éloigner. Je mettais à l'écart cette considération, que ses agréments extérieurs faisaient oublier. Elle avait des défauts, mais avec de la douceur, de la bonté, de la constance, on pouvait espérer de les vaincre. Telles étaient les idées dont mon

(1) Le Journal de Paris paraissait depuis le 1er janvier 1777. Voir Tourneux, n° 10.194.

(2) Les premiers fondateurs étaient d'Ussieux, Corancez et Cadet de Vaux, auxquels s'adjoignirent plus tard Jean Romilly, beaufrère de Corancez, et le libraire Xhrouet (Tourneux, loc. cit.).

imagination se berçait dans mes promenades solitaires du Luxembourg, non que mon cœur oubliât celle qu'il avait distinguée, mais son engagement me défendait alors de penser à elle...

Au fort de mes chimères, j'écrivis une longue lettre à Swinton, qui, dans sa réponse, me développa une foule de raisons pour appuyer son refus. J'en remercie le ciel chaque jour.

Dévoré d'ambition, Swinton espérait marier sa fille à quelque étranger riche que sa beauté pouvait séduire. Il s'en offrit un ; mais Bêla (1) était éprise d'un Français peu fortuné, âgé, très actif et très intrigant ; elle refusa, et je contribuai depuis à déterminer son père à l'unir avec son amant.

Au milieu de ma solitude et de tous mes ennuis, le ciel m'envoya une consolation bien douce, c'était la connaissance d'un homme de lettres, qui joignait à des connaissances étendues une aménité séduisante et un zèle toujours actif pour ses amis. Mentelle (2) était son nom ; et ce nom doit rappeler de bons ouvrages géographiques. Mentelle n'a pas étendu la science, mais il l'a rendue plus facile, plus agréable à apprendre, et lui a fait embrasser plus d'objets. Il est fâcheux que les circonstances ne lui aient pas permis de traiter les quatre parties du monde, comme il a traité l'Espagne (3); s'il l'eût fait, nul ouvrage n'eût été

(1) Il faut lire évidemment Bella, diminutif d'Isabella.

(2) Edme Mentelle (1730-1815). Sur ce fécond écrivain, historien et géographe, qui fut l'ami fidèle de Brissot et le dernier confident de M'"e Roland, je me permets de renvoyer à la notice détaillée que je lui ai consacrée au tome II, p. 767-777, des Lettres de Afme Roland. Il était professeur à l'Ecole militaire, et demeurait alors rue de Seine, hôtel de Mayenne, et Brissot habitait chez lui, puisque c'est précisément l'adresse qu'il donne à Droz dans une de ses lettres de 1780 (voir à la Correspondance). Il avait épousé Mlle Vincent, fille d'un de ses collègues à l'Ecole militaire et élève du musicien démenti.

(3) La Géographie comparée, Paris, 1778, 7 vol. in-8° et atlas.

plus précieux, pour avoir une idée exacte et bien détaillée du globe que nous habitons. Mentelle eut à peine appris mon arrivée à Paris qu'il s'empressa de venir me voir. Franc et confiant, je devins bientôt l'ami d'un homme dont Madame Dupont m'avait fait à Boulogne le plus brillant portrait. C'était à ses bons soins que je devais cette liaison, et j'y trouvai chaque jour des jouissances bien douces pour un infortuné qui se croyait abandonné de toute la nature. Mentelle ne devait qu'à son travail infatigable sa réputation et l'aisance dont il jouissait. Jeune, il avait été comme moi sans appui. Ma situation, semblable à la sienne, l'émut, et il me traita en frère. Le talent que son épouse développait sur le clavecin attirait chez elle les musiciens les plus habiles, comme l'excellent caractère de son mari y amenait les hommes de lettres les plus célèbres. C'était presque chaque jour le rend,ez-vous des talents et des arts ; l'esprit y trouvait toujours de nouvelles instructions et des amusements nouveaux.

Ces sept volumes ne traitent que de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie et de la Turquie d'Europe.

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